“ C’est déshonorer l’âme, croyez-en votre mère, empoisonner le cœur, corrompre la vie, que de ne voir jamais autour de soi que des trompeurs, des fourbes, des méchants, des êtres intéressés à vous nuire. On finit par être comme eux. Tristan ! croyez à l’amitié des hommes, à leur sincérité ; c’est beau, c’est bien, dût-on se tromper quelquefois ; c’est le charme, c’est la dignité de la vie. Aimez-les, ils vous aimeront. Vous m’écoutez, mon fils ? — Ma mère ! je vous écoute de toute mon âme. — Et vous, Léonore, abandonnez-vous à la même franchise, vous aurez les mêmes récompenses. ”
Résumé
Le Dragon rouge de Léon Gozlan, publié au XIXe siècle, explore les tensions entre amour, honneur et ambition dans un cadre historique riche. L’œuvre suit les destins entrelacés de personnages tels que Casimire, le commandeur de Courtenay, ou le marquis de Canilly, dans un contexte marqué par les rivalités nobiliaires et les enjeux politiques de l’époque de Louis XIV.
À travers des dialogues passionnés et des scènes de salon, Gozlan dépeint la fragilité des sentiments humains, la complexité des relations familiales, et la quête de dignité face aux caprices du destin. La citation « C’est beau, c’est bien, dût-on se tromper quelquefois » révèle une réflexion centrale sur l’importance de la confiance et de l’authenticité dans un monde corrompu.
Citations de Le Dragon rouge (Léon Gozlan)
“ On jetterait un autre joujou à cet enfant frivole, et le joujou qu’on lui enlèverait serait oublié. — Mon amie ! dit le commandeur, — ce dernier type de l’amour d’un autre âge, cet adorable modèle de la passion grande et dévouée, celle qui faisait aller aux croisades, à la mort, au ciel, grande et belle par là comme la religion, — mon amie, je crois, dit-il en s’inclinant sur Casimire, en lui prenant chastement la main, qu’on ne s’est jamais aimé ainsi. Admirable naïveté que se répètent les amants de toutes les époques comme les mots de passe de la grande franc-maçonnerie de l’amour. ”
“ L’effet produit par cet appareil de fête mélangée de deuil n’était pas gai ; le bal n’attendait plus que des veuves, des orphelins, des victimes et un orchestre de fantômes. L’état dans lequel languissait alors l’esprit de Casimire, par la mort si récente de son père, s’assombrit encore de ce spectacle lamentable. Elle sentit ses joues se refroidir comme du granit, et le demi-sourire d’hilarité que lui avait d’abord inspiré la bizarrerie du marquis s’évapora sur ses lèvres. Sa main se scella avec la crispation de la terreur au bras du commandeur de Courtenay. ”
“ Casimire atteignait à peine sa dix-septième année, le commandeur n’avait pas encore vingt et un ans. Et ils étaient en Italie ! Ils n’avaient qu’eux pour guides, pour conseil, pour obstacle, car ce n’était pas le marquis de Courtenay qui pouvait, par les ombrages d’une jalousie dont ils auraient béni les soupçons, les tenir l’un envers l’autre dans un état de salutaire défiance. Si l’excès de douleur dans ce corps affaibli avait un jour éveillé la pensée du suicide, l’excès d’une joie inattendue avait, pour ainsi dire, dérangé chaque pierre de son architecture intellectuelle ébranlée. ”
“ Pour la première fois de sa vie elle soupçonna qu’il est pour le cœur des femmes des joies incommensurables placées si près d’elles qu’elles n’ont qu’à ouvrir les bras pour les posséder, et que, si elles ne les saisissent pas, c’est qu’elles les cherchent trop loin d’elles, où ces joies ne sont jamais. Mais, semblable à tous les plaisirs qui viennent quand le cœur s’est créé des goûts de convention, des passions factices, celui dont Casimire fut émue tint beaucoup plus de la surprise que du bonheur, large en surface, faible en profondeur. ”
“ Vous n’avez pas aimé, vous n’aimez pas, vous ne savez pas ce que c’est que l’amour. Vous êtes un soldat, moi je suis un fou ; vous êtes de fer, moi je suis une flamme ! Il ne faut pas que je sois le témoin de ce malheur que je redoute, afin de conserver une chose à laquelle on doit tenir plus qu’à la vie. — Il sent où il est blessé, pensa le commandeur. Pauvre frère ! — Mes amis, dit ensuite le marquis à Casimire et au commandeur qu’il embrassait tous deux avec une tendresse mêlée d’égarement dans le regard et la voix : laissez-moi mourir, laissez-moi mourir. ”
“ La souveraineté des Canilly est empreinte partout. Le cœur de Casimire grossissait à chacune des paroles ambitieuses de son père, dont la pantomime vraiment admirable se réglait sur la vivacité de ses propres paroles. Elle se voyait reine, revêtue du manteau de velours, parlant à ses sujets, la couronne en tête. — Comprenez-vous, comprenez-vous, maintenant ? s’écria-t-il en croisant ses bras, si je dois entrer, si je puis me dispenser d’entre dans cette conspiration, y prendre une part de lion, et attendre d’immenses profits ? C’est un roi qui va conspirer avec un roi contre un régent. ”
“ Le doute n’avait jamais pris une expression aussi déchirante sur la terre. Celle qui avait servi jusqu’ici de mère à la marquise, celle qui était habituée à découvrir les plus fugitives nuances de son âme, fut alarmée de la profonde altération qu’elle remarqua. Marine s’assura que la conviction de la marquise ressemblait à faire peur à la conviction contraire, et que lorsqu’elle se persuadait et voulait persuader aux autres que le commandeur vivait, elle était plus douloureusement affectée que si elle était convenue avec tout le monde qu’il n’était plus. ”
“ Dans quelques années, nous aurons un jeune roi à la tête des gentilshommes français. Jeune roi, jeune cour, jolies femmes, fins soupers ; nous entrons en dansant dans le siècle. « Adieu, commandeur, battez-vous bien, tandis que je vais tacher d’avoir des héritiers de notre nom, de peur que, si ce glorieux nom ne reposait qu’en vous, il ne fût coupé en deux par un boulet. Dieu écarte une telle calamité, ne fût-ce que pour exaucer un vœu bien cher à mon cœur, celui de vous voir tenir sur les fonts baptismaux le premier enfant que j’aurai de Casimire. « Votre frère, « Marquis de Courtenay. » ”
“ Soyez en garde contre votre esprit, contre votre cœur ; épiez leurs mouvements, pour les réprimer. Ne laissez jamais surprendre votre raison, ne vous abandonnez même à ses conseils qu’après l’avoir longtemps retenue entre la crainte et la réflexion. Voyez-vous, vous êtes entourée de pièges, et j’ai trop peu de temps à demeurer avec vous pour ne pas vous rappeler brutalement mes conseils de huit années. Défiez-vous de l’amour, ce poison étendu sur tout ce que touchent les femmes ; méfiez-vous de la pitié, de la reconnaissance, de la bonté, de l’amitié ”
“ Moi, vous avoir trahi ! revint la marquise, et comme si elle eût parlé au commandeur ; et vous avez pu le croire ? De tous mes maux celui-là est bien le plus horrible. Quelle affreuse agonie il me doit ! quel affreux retour à la vie ! Je connais la susceptibilité de son âme : cette conviction l’a mortellement frappé. Il se plaint à peine ; il ne m’accable pas, il ne me maudit pas. Je sais ce qu’il aura souffert, ce qu’il souffre encore. Mourir pour moi, et apprendre au moment de mourir que je ne l’aimais pas, que j’en aimais un autre, celui qui va le tuer ; et ne rien dire, et mourir ! ”
“ Si le proverbe est la condensation exquise de l’histoire, la raison de tout un peuple quintescenciée dans la valeur de quelques mots, le conte est la condensation de tout ce qu’une société a eu de charmant et de terrible, de tragique et de gracieux dans la vie privée. L’histoire n’est le plus souvent qu’un mensonge sérieux ; le conte ne peut se passer d’être vrai, sous peine de n’être rien du tout. Jugez de l’estime où je vous tiens, ajouta le marquis, en définissant ainsi, en mettant à un prix aussi haut le conteur et le conte. ”
“ Le bonheur de Casimire conservait dans sa plénitude toute la sombre et respectueuse tristesse du deuil étalé sur ses habits, écrit sur son visage. Une ligne noire encadrait ce tableau de bonheur, ce paysage de joie qui commençait à poindre dans le fond de ses yeux. Cela était consolant, mais sans gaieté, sans éclat. Dieu, le monde et son père, ces trois choses sacrées et sévères n’auraient pas blâmé cet amour qui venait s’asseoir sur une robe de deuil et y effeuiller doucement des roses. Les amours accoudés et sérieux font bien aux angles d’un tombeau. ”
“ Des doutes lui venaient, à présent qu’il avait besoin d’une certitude : celle dont il avait cru s’amuser comme d’une enfant, comme un tuteur de sa pupille, se parer aux jours de fête, était devenue tout à coup une jeune fille admirablement belle, riche de ses propres sentiments, maîtresse d’elle-même, et quand, par déférence envers le monde, elle avait prêté ses joues sans taches aux lèvres du marquis, celui-ci n’avait pas interprété tout à fait à son avantage le silence, la froideur, la docilité même dont il avait été frappé, malgré son étourderie ordinaire. ”
“ Comment les trouves-tu ces ailes ? que dis-tu de mon bec ? — Allons ! soit, tu es oiseau, répliqua Marine ; qu’à cela ne tienne ; ce n’est pas une raison pour que tu ne prennes pas le deuil. — Je suis éternellement en deuil, répondit le marquis. Tu ne veux donc pas voir que, passé oiseau, je suis devenu hibou, l’oiseau des ténèbres, le gardien des tombeaux ? La douleur que m’a causée la mort de mon bien-aimé frère m’aura fait pousser des ailes. Ainsi tu vois que je suis plus en deuil que qui que ce soit dans l’hôtel, puisque j’ai revêtu le plumage du hibou. ”
“ Tout respirait la simplicité naturelle, le bonheur venu sans effort, l’amour, et l’amour à vingt ans. Les menus objets de toilette de la mariée, empreints de la grâce de ses doigts qui les avaient touchés, étaient épars, depuis le retour de la messe, sur la commode d’érable : de longues épingles dorées, une ceinture, des nœuds de rubans, des fleurs détachées du gros bouquet solennel. Comme pour agrandir l’étroit espace dans lequel elle souffrait secrètement d’être renfermée, Casimire, mal à l’aise, ouvrit la croisée ; la croisée plongeait sur la treille où l’on avait soupé. ”
“ On dirait que c’est une plaine muette, sans écho, lorsqu’on y laisse tomber une belle action, et une voûte sonore quand on lui confie une faute. Il n’y avait pas quatre heures que le duel de Raoul de Marescreux avec le marquis et le commandeur de Courtenay avait eu lieu qu’il était déjà l’aliment des conversations de tout Paris : gâteau de miel et d’amandes pour les gourmets de scandale. ”
“ Raoul était plus que suffisamment justifié dans son aveugle témérité par la rare et superbe beauté de la marquise de Courtenay, une des perfections que Dieu fait bien d’envoyer de loin en loin sur la terre afin de retenir parmi les hommes la croyance du beau, quand toute croyance s’en va. Ce n’était ni le marbre qui glace l’œil, ni le satin, chose blessante au toucher, objets de comparaison inventés par les rhéteurs et les mauvais peintres, susceptibles tout au plus d’inspirer de la volupté aux tapissiers et aux marchands d’albâtre. ”
“ Ne sachant plus à quel moyen avoir recours pour rendre le sentiment à Casimire, Marine décroche le bénitier en cristal placé près du lit de Casimire, et le vide sur son front. La fraîcheur de l’eau la surprend ; elle remue aussitôt les lèvres, elle soupire, elle rouvre les yeux, ses yeux qui rencontrent ceux du commandeur. Elle est sauvée. Après avoir regardé autour d’elle, Casimire se dégagea avec pudeur, laissant glisser doucement ses bras le long de son corps ; sa main en descendant rencontra la main du commandeur, qui n’osait pas encore l’abandonner. ”
“ Sans mon orgueil trop écouté, sans mon ambition indomptable, aurait dû se dire Casimire, j’aurais peut-être empêché M. de Canilly, mon père, de mourir sur l’échafaud ; et c’est encore moi qui ai causé la perte de la liberté du commandeur de Courtenay. Elle se disait seulement, comme tous ceux qui mettent sur le compte de la destinée leurs propres fautes : Porterais-je malheur à tout ce qui m’aime ? ”
“ Qui aimeriez-vous ? serait-ce M. le marquis de Courtenay, dont la fortune, quoique considérable, couvre à peine les ridicules ? Je ne vois que lui assez près de vous pour avoir éveillé en votre esprit quelque intérêt d’habitude, que vous aurez faussement pris pour une passion. Eh bien ! jamais je ne croirai que vous, si belle, mademoiselle de Canilly, si intelligente et si riche, puissiez, ayant un pied sur la première marche du trône, prendre pour mari un homme incapable de s’élever à la hauteur de votre caractère, et je dirais de votre génie, si je n’étais votre père. ”
“ Heureuse de se justifier, elle poussa ce bonheur jusqu’à la plus complète franchise, avouant sans réticence les fautes de légèreté où elle était tombée elle-même, afin de ne pas laisser voir qu’elle aimait un autre homme que le marquis. L’indulgence coulait du cœur et des lèvres du commandeur ; il était aimé de Casimire ; tout ce qu’elle avait fait de faux et de blâmable se colorait à ses yeux des teintes radieuses de l’amour. ”
“ Quoi qu’il en soit des raisons que nous pouvons avoir, vous et moi, mon frère, de quitter la vie avec plus ou moins de regrets, dit le commandeur d’un accent dont l’affection ne cachait pas la solennité, je vous prie de me décharger votre arme dans la tête si vous me voyez faire ici, sous les yeux des hommes et de Dieu, un seul mouvement de lâcheté. Jurez-moi cela, par le saint nom du Seigneur, par notre mère et par le respect que vous avez, ainsi que moi, pour les Courtenay, nos aïeux, qui tous furent des braves. ”
“ Cette nuit devait être une nuit bien agitée aussi pour le marquis de Courtenay ; elle dévoila à ce corps, chétif et frivole comme celui d’un oiseau, qu’il avait un cœur, du moins une passion dans sa poitrine, encore plus étroite que sa tête ; passion née dans les amusements de la vanité, au bruit des fêtes, légère d’abord comme la flamme d’un caprice, développée ensuite de jour en jour, et devenue enfin impérieuse, comme toute passion encouragée. ”
“ Si vous pouvez aimer un homme qui raffole de chevaux, des chiens, des fêtes, du bruit, de la chasse, qui abhorre le travail et la pensée autant que la maladie et la mort, qui ne se connaît qu’en habits nouveaux, en équipages nouveaux, en ameublements nouveaux, qui n’est rien qu’un gentilhomme fort inutile, né pour le plaisir, mais pourtant assez facile à vivre ; enfin, sans tant en dire, si vous pouvez m’aimer, ou m’aimer assez pour m’épouser, ajouta le marquis, répondez-moi, car je suis venu ici inquiet, triste, défiant, et résolu cependant. ”
“ Sous un arbre et à deux ou trois cents pas du terrain sur lequel la louve était en train de dépecer le cheval mort, le commandeur aperçut comme un homme qui tremblait, et l’ombre de cet homme tremblait sur la neige. Le commandeur alla vers cette ombre ; l’homme était son frère. — Donnez-moi au plus vite vos pistolets, lui dit-il, et prenez mon manteau. Le vôtre ne vous suffit pas ; vous avez froid : c’est le froid qui vous fait trembler. ”
“ Leurs pistolets s’appuyèrent enfin sur leur cœur. On entendit alors le petit cliquetis sinistre des deux détentes ; mais on n’entendit, chose étrange, qu’une seule détonation, et si faible qu’on eût dit un tiers de charge poussant une balle de liège. Cela ressembla au bruit mou d’une pierre tombant dans la vase d’un marais. Le commandeur bondit quatre pas en arrière ; puis son corps se ramassa en l’air comme une boule, son menton heurtant ses genoux ; puis il s’affaissa, il s’étendit ; il ne remua plus. La balle avait troué la poitrine. — Il est mort ! s’écrièrent les témoins. ”
“ Son cœur se déchirait dans ce double tiraillement. Avoir sous la main le bonheur, la grandeur, la fortune d’un homme, de l’homme qu’on aime, et le laisser aller s’exposer aux funestes chances de la peste, de la famine et de la guerre ! Et pourquoi ? pour qu’il rapporte, s’il revient jamais, un misérable galon d’or. Avoir tout cela sous la main, et ne pas oser la lever ! — Encore une fois, vous vous faites illusion, répliqua le commandeur, je n’ai rien à espérer en vieillissant ici. Je n’ai que mon compas d’ingénieur et mon épée de volontaire pour m’avancer dans le monde. À chacun sa destinée. ”
“ Que vous avons-nous fait, monsieur, après tout, pour que vous veniez nous tuer ainsi ? dit-il à Marescreux, à travers une tourmente de soupirs et de larmes, froissant un mouchoir ensanglanté dans ses mains. Oui, que vous avons-nous fait ? Qui êtes-vous ? d’où sortez-vous ? Je veux savoir qui vous êtes et pourquoi vous nous avez poursuivis, recherchés, insultés. Pourquoi avez-vous tué mon frère ? dit le marquis en prenant le pistolet du commandeur dans une main et tenant dans l’autre le collet de la tunique de Raoul. ”
“ Je croyais n’avoir pas besoin de vous apprendre ces choses-là. — Ah ! mon père, que je vous remercie ! s’écria Casimire sans s’arrêter à la grave inconséquence d’un tel procédé, ne voyant que la joie de ne pas se marier avec le fils de M. de Marescreux. — À l’avenir ne tombez plus dans de semblables fautes, reprit M. de Canilly. Songez toujours que ce qu’on dit doit cacher ce qu’on ne dit pas, et que ce qu’on ne dit pas apprend, bien souvent, à celui qui sait écouter, l’objet dont on veut lui faire un mystère. Et méfiez-vous surtout des hommes qui pleurent. ”
“ Casimire était placée à cet heureux commencement de la vie, entre les frontières de l’enfance et celles de la puberté. Son front, son nez, ses lèvres, tout l’arc de son visage, d’une blancheur solide, offrait le renflement de la fleur près de passer de l’état de bouton à l’épanouissement. On sentait sous cette enveloppe fraîche grandir, travailler, fermenter le germe de la jeunesse et de la beauté. ”
“ Et le commandeur tournait sa pensée d’un autre côté. Comme tout le monde il méprisait la calomnie, mais, comme tout le monde, il n’avait pas la force de la laisser se dévorer elle-même. S’il fut jamais permis à quelqu’un de prolonger l’abus du monologue, c’était bien à lui, chargé de l’existence si menacée et de l’honneur si compromis de la femme qu’il aimait, d’une jeune fille privée en un jour de son père, de ses biens, et déchirée par toutes les hyènes des salons, autrement cruelles que celles du désert, qui, du moins, vous dévorent en une fois. ”
“ Le marquis Besson de Bès parut au milieu deux ; il les pria de s’asseoir et leur dit : — Vous n’ignorez pas le fatal accident qui m’a empêché peut-être pour toujours d’entreprendre mon grand voyage à travers le monde ? Ces flambeaux, ces lampes, ces bougies attestent mon malheur et son étrangeté. Je suis condamné à ne plus voir d’autre soleil que ces lumières et d’autre pays que cet hôtel. Dans ma triste réclusion j’ai déjà beaucoup songé aux moyens d’adoucir mon infortune ; un m’a particulièrement arrêté. ”
“ C’est Marine, la forte tête de la maison, qui avait tout réglé en si peu de temps ; semblable à ces bonnes mères dont la souffrance agrandit le cœur, et qui seraient capables, à l’heure de l’agonie, de se lever de leur lit pour se tailler elles-mêmes leur linceul de peur de causer trop de chagrin à leur fille. La cérémonie funéraire se fit dans tous ses détails. Une seule personne restait calme au milieu de la consternation générale : c’était la marquise ; on ne vit pas glisser une seule larme entre ses paupières. ”
“ Le marquis prodiguait son portrait ; travers délicieux des gentilshommes du dix-huitième siècle, galanterie raffinée à la faveur de laquelle l’art du peintre, du ciseleur, vivait, et qui, quoique sans conséquence, donnait à la moindre familiarité sa pointe de mystère. C’était une figure heureuse, celle du marquis Besson de Bès, longue, fière, un peu maigre ; elle resta toujours maigre comme une preuve d’amour pour la grâce spirituelle de sa mère et comme un témoignage de respect envers les façons un peu superbes de ses aïeux paternels ”
“ Je ne vous demande que quinze jours de confidence sur deux ans d’une existence que je vais sans peine vous rendre mille fois plus agréable que celle que vous menez à Paris, où vous êtes loin d’être aussi favorisés que vous le méritez. Je vous connais tous. Avec de l’esprit, vous n’arrivez pas au milieu de tant de sots en pleine prospérité ; vous avez du talent, et vous ne savez à quoi l’employer. Vous êtes fiers avec raison, et pour cela vous faites des efforts surhumains, chaque matin, pour savoir comment, sans bassesse, vous dînerez le soir. ”
“ J’ai voulu dire qu’à deux heures après minuit... — Je comprends... à deux heures après minuit, s’écria le marquis, il est temps d’aller dormir, je me retire. C’est que tout m’effraie, ajouta-t-il en prenant son chapeau, un mot, un signe, un rien. Je suis comme quand on aime, n’est-ce pas ? — Je n’en sais rien, dit Casimire. — Méchante ! mais vous avez raison de feindre. Nous autres, jeunes gentilshommes, nous sommes trop portés à croire qu’on nous adore. Un peu de sévérité nous est due. Pas trop ! n’est-ce pas, ma charmante Casimire, pas trop ? ”
“ La marquise n’avait pas attendu de respirer l’air de l’Italie, où le soleil, agissant sur les corps comme sur les plantes, développe dans les uns aussi bien que dans les autres tout ce qu’ils recèlent de sève et d’éclat, pour découvrir de quel fardeau elle avait écrasé sa vie. Placée entre l’homme qu’elle avait épousé sans le moindre élan de tendresse et l’homme qu’elle aimait au point d’avoir consenti pour lui à ce mariage, elle n’éprouvait pas un mouvement de pitié en faveur de l’un qui ne fût une pensée de regret en faveur de l’autre ”
Termes fréquents
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