“ Estelle avait découvert une mare plantée de longues herbes, souples comme des cheveux, et elle y prenait des crevettes énormes, s’ouvrant un sillon, laissant derrière elle la trouée d’un faucheur. Elle se débattait, elle ne voulait pas qu’on l’arrachât de là. — Tant pis ! je m’en vais ! s’écria M. Chabre, qui avait des larmes dans la voix. Il n’y a pas de bon sens, nous allons tous y rester. Il partit le premier, sondant avec désespoir la profondeur des trous, à l’aide du manche de son filet. Quand il fut à deux ou trois cents pas, Hector décida enfin Estelle à le suivre. ”
Résumé
Naïs Micoulin, recueil de nouvelles d'Émile Zola paru en 1883, explore des thèmes de passion interdite, de conflits sociaux et de destin tragique. Structuré en deux groupes de trois nouvelles, il oppose des récits dramatiques comme Naïs Micoulin, où une jeune femme résiste aux manœuvres de son père, à des comédies mondaines comme Madame Naigeon.
Les personnages, tels que Frédéric, Naïs ou Nantas, incarnent des tensions entre ambition, amour et pressions sociales. L’œuvre, fruit d’une collaboration avec Le Messager de l’Europe, révèle la maîtrise de Zola dans la narration sobre et l’analyse psychologique.
Citations de Naïs Micoulin (Émile Zola)
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Le phare de Planier luisait. Nais, en le regardant, s'endormit sur l'épaule de Frédéric. Celui-ci ne remua plus ; et peu à peu il céda lui-même à la fatigue, ses yeux se fermèrent. Tous deux, aux bras l'un de l'autre, mêlaient leurs haleines. Aucun bruit, on n'entendait que la chanson aigre des sauterelles vertes. La mer dormait comme les amants. Alors, une forme noire sortit de l'ombre et s'approcha. C'était Micoulin, qui, réveillé par le craquement d'une fenêtre, n'avait pas trouvé Naïs dans sa chambre. ”
“ Estelle ne répondit pas. Un grand jeune homme, d’une vingtaine d’années, sortait de l’église, en donnant le bras à une vieille dame. Il était très blanc de peau, la mine fière, les cheveux d’un blond fauve. On aurait dit un géant, aux épaules larges, aux membres déjà bossués de muscles, et si tendre, si délicat pourtant, qu’il avait la figure rose d’une jeune fille, sans un poil aux joues. Comme Estelle le regardait fixement, surprise de sa grande beauté, il tourna la tête, la regarda une seconde, et rougit. — Tiens ! murmura M. Chabre, en voilà un au moins qui a une figure humaine. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Des buissons de chênes verts les tachaient de marbrures sombres, tandis que, sur les pentes, des bois de pins montaient, réguliers, pareils à une armée de petits soldats en marche. Un lourd silence tombait avec l'air chaud. Madame Rostand avait apporté l'éternel travail de broderie qu'on lui voyait toujours aux mains. Naïs, assise près d'elle, paraissait s'intéresser au va-et-vient de l'aiguille. Mais son regard guettait son père. Il faisait la sieste, allongé à quelques pas. Un peu plus loin, Frédéric dormait lui aussi, sous son chapeau de paille rabattu, qui lui protégeait le visage. ”
“ Damour avait reçu un coup au cœur, sur le trottoir d’en face, lorsque Berru, d’un geste brusque, lui avait montré Félicie, si belle et si jeune, dans les glaces du comptoir, en disant : « Tiens ! la v’là ! » Ce n’était pas possible, ça devrait être Louise qui ressemblait ainsi à sa mère ; car, pour sûr, Félicie était plus vieille. Et toute cette boutique riche, les viandes qui saignaient, les cuivres qui luisaient, puis cette femme bien mise, l’air bourgeois, la main dans un tas d’argent, lui enlevaient sa colère et son audace, en lui causant une véritable peur. ”
“ Estelle, assise sur la plage, ayant à ses pieds Hector, écoutait, se perdait bientôt dans une rêverie. La mer montait, avec un large bruit de caresse. On aurait dit une voix de passion, quand la vague battait le sable ; puis, cette voix s’apaisait tout d’un coup, et le cri se mourait avec l’eau qui se retirait, dans un murmure plaintif d’amour dompté. La jeune femme rêvait d’être aimée ainsi, par un géant dont elle aurait fait un petit garçon. — Tu dois t’ennuyer à Piriac, ma bonne, demandait parfois M. Chabre à sa femme. ”
“ Le premier mouvement de Nantas fut de jeter l’entremetteuse à la porte. — C’est une infamie que vous me proposez là, murmura-t-il. — Oh ! une infamie, s’écria mademoiselle Chuin, retrouvant sa voix mielleuse, je n’accepte pas ce vilain mot... La vérité, monsieur, est que vous sauverez une famille du désespoir. Le père ignore tout, la grossesse n’est encore que peu avancée ; et c’est moi qui ai conçu l’idée de marier le plus tôt possible la pauvre fille, en présentant le mari comme l’auteur de l’enfant. Je connais le père, il en mourrait. ”
“ Il regrettait l’eau de Cologne et la poudre de riz des filles d’Aix et de Marseille. Toujours, bourdonnaient aux oreilles de Naïs les mots du père : « Je le tuerai... Je le tuerai... » La nuit, elle s’éveillait en rêvant qu’on tirait des coups de feu. Elle devenait peureuse, poussait un cri, pour une pierre qui roulait sous ses pieds. À toute heure, quand elle ne le voyait plus, elle s’inquiétait de « monsieur Frédéric ». Et, ce qui l’épouvantait, c’était qu’elle entendait, du matin au soir, le silence entêté de Micoulin répéter : « Je le tuerai. » ”
“ J’eus même un sourire, en apercevant mon ombre au soleil. En effet, j’étais bien chétif, j’avais eu une singulière idée d’épouser Marguerite. Et je me rappelais ses ennuis à Guérande, ses impatiences, sa vie morne et fatiguée. La chère femme se montrait bonne. Mais je n’avais jamais été son amant, c’était un frère qu’elle venait de pleurer. Pourquoi aurais-je de nouveau dérangé sa vie ! un mort n’est pas jaloux. Lorsque je levai la tête, je vis que le jardin du Luxembourg était devant moi. J’y entrai et je m’assis au soleil, rêvant avec une grande douceur. ”
“ Comme tu te fais grande fille, Naïs ! Et Naïs souriait, en montrant ses dents blanches. Le plus souvent, Frédéric n’était pas là. Mais, un jour, la dernière année de son droit, il sortait, lorsqu’il trouva Naïs debout dans le vestibule, avec sa corbeille. Il s’arrêta net d’étonnement. Il ne reconnaissait pas la longue fille mince et déhanchée qu’il avait vue, l’autre saison, à la Blancarde. Naïs était superbe, avec sa tête brune, sous le casque sombre de ses épais cheveux noirs ; et elle avait des épaules fortes, une taille ronde, des bras magnifiques dont elle montrait les poignets nus. ”
“ Damour le suivait machinalement. Cette visite inattendue, cet hôtel luxueux achevaient de lui troubler la tête. Il monta. Puis, tout à coup, il se trouva dans les bras d’une petite femme blonde, très jolie, à peine vêtue d’un peignoir de dentelle. Et elle criait : — Papa, c’est papa !... Ah ! que vous êtes gentil de l’avoir décidé ! Elle était bonne fille, elle ne s’inquiétait point de la blouse noire du vieil homme, enchantée, battant des mains, dans une crise soudaine de tendresse filiale. Son père, saisi, ne la reconnaissait même pas. — Mais c’est Louise ! dit Berru. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Les chaleurs finissaient, les nuits avaient une fraîcheur délicieuse. La Blancarde ne se trouvait pas dans l'Estaque même, un bourg situé à l'extrême banlieue de Marseille, au fond d'un cul-de-sac de rochers, qui ferme le golfe. Elle se dressait au delà du village, sur une falaise ; de toute la baie, on apercevait sa façade jaune, au milieu d'un bouquet de grands pins. C'était une de ces bâtisses carrées, lourdes, percées de fenêtres irrégulières, qu'on appelle des châteaux en Provence. Devant la maison, une large terrasse s'étendait à pic sur une étroite plage de cailloux. ”
“ Ne valait-il pas mieux rester mort pour tout le monde ? Personne ne s’inquiéterait plus de lui, il rentrerait librement en France, il attendrait l’amnistie pour se faire reconnaître. Et ce fut alors qu’une terrible attaque de fièvre jaune le retint pendant des semaines, dans un hôpital perdu. Lorsque Damour entra en convalescence, il éprouva une paresse invincible. Pendant plusieurs mois, il resta très faible encore et sans volonté. La fièvre l’avait comme vidé de tous ses désirs anciens. Il ne souhaitait rien, il se demandait à quoi bon. Les images de Félicie et de Louise s’étaient effacées. ”
“ Trois jours plus tard, il vendait les quatre nippes du ménage, et partait pour Paris, avec deux cents francs dans sa poche. Il y avait, chez Nantas, une ambition entêtée de fortune, qu’il tenait de sa mère. C’était un garçon de décision prompte, de volonté froide. Tout jeune, il disait être une force. On avait souvent ri de lui, lorsqu’il s’oubliait à faire des confidences et à répéter sa phrase favorite : « Je suis une force, » phrase qui devenait comique, quand on le voyait avec sa mince redingote noire, craquée aux épaules, et dont les manches lui remontaient au-dessus des poignets. ”
“ La nuit était noire, la mer blanche éclairait le ciel. À l’entrée de la grotte, l’eau avait une longue plainte, tandis que, sous la voûte, un dernier reste de jour venait de s’éteindre. Une odeur de fécondité montait des vagues vivantes. Alors, Estelle laissa lentement tomber sa tête sur l’épaule d’Hector. Et le vent du soir emporta des soupirs. En haut, à la clarté des étoiles, M. Chabre mangeait ses coquillages, méthodiquement. Il s’en donnait une indigestion, sans pain, avalant tout. VI Neuf mois après son retour à Paris, la belle madame Chabre accouchait d’un garçon. ”
“ Lorsque sa fille vient avec des messieurs, il sait garder son rang. Ses grandes joies sont les jours où elle s’échappe et où ils déjeunent ensemble, dans le petit pavillon. Alors, il lui parle avec des bégaiements de nourrice, il regarde ses toilettes d’un air d’adoration ; et ce sont des déjeuners délicats, toutes sortes de bonnes choses qu’il fait cuire lui-même, sans compter le dessert, des gâteaux et des bonbons, que Louise apporte dans ses poches. Damour n’a jamais cherché à revoir sa femme. Il n’a plus que sa fille, qui a eu pitié de son vieux père, et qui fait son orgueil et sa joie. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Puis, tout d'un coup, leur nage semblait s'endormir, ils glissaient avec lenteur, en élargissant seulement autour d'eux des cercles qui oscillaient et se mouraient. C'était comme une intimité discrète et sensuelle, de se rouler ainsi dans le même flot. Hector, à mesure que l'eau se refermait sur le corps fuyant d'Estelle, cherchait à se glisser dans le sillage qu'elle laissait, à retrouver la place et la tiédeur de ses membres. Autour d'eux, la mer s'était calmée encore, d'un bleu dont la pâleur tournait au rose, — Ma bonne, tu vas prendre froid, murmura M. Chabre qui suait à grosses gouttes. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Mais, au premier coude du chemin, comme le petit bois cessait, ils virent distinctement une masse noire se glisser derrière les rochers. C'était, à coup sûr, un être humain, bizarre et comme bossu. Naïs eut une légère exclamation. — Attends-moi, dit-elle rapidement. Elle s'élança à la poursuite de l'ombre. Bientôt, Frédéric entendit un chuchotement rapide. Puis elle revint, tranquille, un peu pâle. – Qu'est-ce donc ? demanda-t-il. – Rien, dit-elle. Après un silence, elle reprit : — Si tu entends marcher, n'aie pas peur. C'est Toine, tu sais ? le bossu. Il veut veiller sur nous. ”
“ « Si j’avais un mari comme ça, je le tuerais. » Naïs préférait encore les jours où elle était battue, car ces violences la secouaient. Les autres jours, elle menait une existence si étroite, si enfermée, qu’elle se mourait d’ennui. Son père lui défendait de descendre à L’Estaque, la tenait à la maison dans des occupations continuelles ; et, même lorsqu’elle n’avait rien à faire, il voulait qu’elle restât là, sous ses yeux. Aussi attendait-elle le mois de septembre avec impatience ; dès que les maîtres habitaient la Blancarde, la surveillance de Micoulin se relâchait forcément. ”
“ Le sang se retirait de ses joues, une ombre d’indicible souffrance blêmit son visage. Lorsque Flavie remarqua le bouleversement qui se faisait en lui, elle s’écarta de la porte, tandis qu’une douceur attendrissait ses yeux. — Voyez, dit-elle simplement. Et elle-même entra dans la chambre, une lampe à la main, tandis que Nantas demeurait sur le seuil. D’un geste, il lui avait dit que c’était inutile, qu’il ne voulait pas voir. Mais elle, maintenant, insistait. Comme elle arrivait devant le lit, elle souleva les rideaux, et M. des Fondettes apparut, caché derrière. ”
“ Lorsque nous sommes sortis du berceau, Félix se trouvait sur la terrasse, avec Gaucheraud et Berthe. Il a pincé les lèvres, en me voyant venir, ma nomination à la main. Sans doute il était au courant de tout, et il se moquait de moi. Je l’ai pris à l’écart pour lui reprocher amèrement de m’avoir laissé commettre une pareille faute ; mais il m’a répondu que l’expérience seule formait la jeunesse ; et, comme je lui désignais d’un signe Berthe qui marchait devant nous, l’interrogeant aussi sur celle-là, il a eu un haussement d’épaules, d’une signification fort claire. ”
“ Pourtant, un jour, elle osa faire remarquer que ce grand diable de Berru, qui criait tant, n’était pas assez bête pour aller attraper des coups de fusil. Il avait eu l’habileté d’obtenir une bonne place dans l’intendance ; ce qui ne l’empêchait pas, quand il venait en uniforme, avec des plumets et des galons, d’exalter les idées de Damour par des discours où il parlait de fusiller les ministres, la Chambre, et toute la boutique, le jour où on irait les prendre à Versailles. — Pourquoi n’y va-t-il pas lui-même, au lieu de pousser les autres ? disait Félicie. ”
“ Il soufflait déjà, il demandait à chaque instant : — C’est donc bien loin, monsieur Hector ?... Tenez ! pourquoi ne pêchons-nous pas là ? Je vois des crevettes, je vous assure... D’ailleurs, il y en a partout dans la mer, n’est-ce pas ? et je parie qu’il suffit de pousser son filet. — Poussez, poussez, monsieur Chabre, répondait Hector. Et M. Chabre, pour respirer, donnait un coup de filet dans une mare grande comme la main. Il ne prenait rien, pas même une herbe, tant le trou d’eau était vide et clair. Alors, il se remettait en marche d’un air digne, les lèvres pincées. ”
“ Le matin du troisième jour, il reparut rue des Envierges, en lambeaux, chancelant et hébété comme un homme ivre. Félicie le déshabillait et lui lavait les mains avec une serviette mouillée, lorsqu’une voisine dit que les communards tenaient encore dans le Père-Lachaise, et que les Versaillais ne savaient comment les en déloger. — J’y vais, dit-il simplement. Il se rhabilla, il reprit son fusil. Mais les derniers défenseurs de la Commune n’étaient pas sur le plateau, dans les terrains nus, où dormait Eugène. Lui, confusément, espérait se faire tuer sur la tombe de son fils. ”
“ Des amoureux, Naïs en aurait eu des douzaines, mais elle les décourageait. Elle se moquait de tous les garçons. Son seul bon ami était un bossu, occupé à la même tuilerie qu’elle, un petit homme nommé Toine, que la Maison des enfants trouvés d’Aix avait envoyé à L’Estaque, et qui était resté là, adopté par le pays. Il riait d’un joli rire, ce bossu, avec son profil de polichinelle. Naïs le tolérait pour sa douceur. Elle faisait de lui ce qu’elle voulait, le rudoyait souvent, lorsqu’elle avait à se venger sur quelqu’un d’une violence de son père. ”
“ Dans l’air immobile et lourd, dans la somnolence de midi, il n’y a d’autre vie que le chant monotone des cigales. Ce fut au travers de cette contrée de flammes que Naïs et Frédéric s’aimèrent pendant un mois. Il semblait que tout ce feu du ciel était passé dans leur sang. Les huit premiers jours, ils se contentèrent de se retrouver la nuit, sous le même olivier, au bord de la falaise. Ils y goûtaient des joies exquises. La nuit fraîche calmait leur fièvre, ils tendaient parfois leurs visages et leurs mains brûlantes aux haleines qui passaient, pour les rafraîchir comme dans une source froide. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Le cimetière attendrissait beaucoup Estelle. Elle n'aimait pas les choses tristes, d'habitude. Le jour de son arrivée, elle avait eu un frisson, en apercevant toutes ces tombes, qui se trouvaient sous sa fenêtre. L'église était sur le port, entourée des croix, dont les bras se tendaient vers l'immensité des eaux et du ciel ; et, les nuits de vent, les souffles du large pleuraient dans cette forêt de planches noires. Mais elle s'était vite habituée à ce deuil, tant le petit cimetière avait une douceur gaie. Les morts semblaient y sourire, au milieu des vivants qui les coudoyaient. ”
“ La vie était bête, les hommes supérieurs y finissaient aussi platement que les imbéciles. Nantas avait pris le revolver sur la table et l’armait lentement. Un dernier regret le fit mollir une seconde, à ce moment suprême. Que de grandes choses il aurait réalisées, si Flavie l’avait compris ! Le jour où elle se serait jetée à son cou, en lui disant : « Je t’aime ! » ce jour-là, il aurait trouvé un levier pour soulever le monde. Et sa dernière pensée était un grand dédain de la force, puisque la force, qui devait tout lui donner, n’avait pu lui donner Flavie. ”
Émile Zola,
Naïs Micoulin
(1884)
“ Naïs épousait Toine, le bossu. Comme cela, rien ne serait changé à la Blancarde. On garderait pour méger Toine, qui prenait soin de la propriété depuis la mort du père Micoulin. Le jeune homme écoutait avec un sourire gêné. Puis, il trouva lui-même l'arrangement commode pour tout le monde. — Naïs est bien vieillie, bien enlaidie, reprit M. Rostand. Je ne la reconnaissais pas. C'est étonnant comme ces filles, au bord de la mer, passent vite. Elle était très belle, cette Naïs. — Oh ! un déjeuner de soleil, dit Frédéric, qui achevait tranquillement sa côtelette. ”
“ Le pays est superbe. Des deux côtés du golfe, des bras de rochers s’avancent, tandis que les îles, au large, semblent barrer l’horizon ; et la mer n’est plus qu’un vaste bassin, un lac d’un bleu intense par les beaux temps. Au pied des montagnes, au fond, Marseille étage ses maisons sur des collines basses ; quand l’air est limpide, on aperçoit, de L’Estaque, la jetée grise de la Joliette, avec les fines mâtures des vaisseaux, dans le port ; puis, derrière, des façades se montrent au milieu de massifs d’arbres, la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde blanchit sur une hauteur, en plein ciel. ”
“ M. Chabre se fâcha. Alors, on ne dînerait pas ? Il avait déjà faim, lui ! c’était une drôle de partie tout de même ! Puis, en grognant, il s’assit sur l’herbe courte, il mit son ombrelle à sa gauche et son panier d’arapèdes à sa droite. — J’attendrai, il le faut bien ! cria-t-il. Retournez auprès de ma femme, et tâchez qu’elle ne prenne pas froid. Dans la grotte, Hector s’assit près d’Estelle. Au bout d’un silence, il osa s’emparer d’une main qu’elle ne retira pas. Elle regardait au loin. Le crépuscule tombait, une poussière d’ombre pâlissait peu à peu le soleil mourant. ”
“ Leur rendez-vous s’acheva dans un silence embarrassé ; ils regardaient la mer, Marseille qui étincelait, le phare de Planier qui brûlait solitaire et triste ; peu à peu, une mélancolie leur venait de ce vaste horizon. Vers trois heures, lorsqu’il la quitta et qu’il la baisa aux lèvres, il la sentit toute grelottante, glacée entre ses bras. Frédéric ne put dormir. Il lut jusqu’au jour ; et, enfiévré d’insomnie, il se mit à la fenêtre, dès que l’aube parut. Justement, Micoulin allait partir pour retirer ses jambins. Comme il passait sur la terrasse, il leva la tête. ”
“ Marseille, dans le fond, avait une netteté de détails qui permettait de compter les fenêtres sur les façades des maisons ; tandis que les rochers du golfe s’allumaient de teintes roses, d’une extrême délicatesse. — Nous allons être secoués pour revenir, dit Frédéric. — Peut-être, répondit simplement Micoulin. Il ramait en silence, sans tourner la tête. Le jeune homme avait un instant regardé son dos rond, en pensant à Naïs ; il ne voyait du vieux que la nuque brûlée de hâle, et deux bouts d’oreilles rouges, où pendaient des anneaux d’or. ”
“ Elle entra, leva les yeux, eut seulement un petit frisson. Quand ils reprirent leur marche, le long d’un beau sable fin, ils se regardèrent, ils restèrent encore muets et souriants. La mer montait, par courtes lames bruissantes, et ils ne l’entendaient pas. M. Chabre, au-dessus d’eux, se mit à crier, et ils ne l’entendirent pas davantage. — Mais c’est fou ! répétait l’ancien marchand de grains, en agitant son ombrelle et son panier d’arapèdes. Estelle !... monsieur Hector !... Écoutez donc ! Vous allez être gagnés ! Vous avez déjà les pieds dans l’eau ! ”
“ Le vide des pièces, le sévère ennui qui tombait des plafonds, lui semblaient avoir une fraîcheur calmante. Il s’y remettait, en faisant croire à sa mère qu’il restait là pour elle, jusqu’au jour où, la santé et l’appétit revenus, il machinait quelque nouvelle escapade. En somme, le meilleur garçon du monde, pourvu qu’on ne touchât point à ses plaisirs. Naïs, cependant, venait chaque année chez les Rostand, avec ses fruits et ses poissons, et chaque année elle grandissait. Elle avait juste le même âge que Frédéric, trois mois de plus environ. ”
