“ L’homme qui, pour une ville de France, aurait fait tomber la tête d’un favori, pour la possession d’une maîtresse ménagerait-il une tête disgraciée ? Au bout de toutes ses perplexités, Morus voyait donc la mort, et tout son être frémissait, car, ainsi qu’il l’avouait lui-même, il aurait eu peur d’une chiquenaude [2] . Cependant l’ardeur de la prière finit par l’endurcir. À force d’exaltation religieuse, il en vint à ne plus craindre la mort ; plus tard, il la désira. Toutes ses conversations avec ses enfans roulaient sur ce sujet. ”
Maurice Morus
Définition et enjeux
Citations sur “Maurice Morus”
“ On me pardonnera peut-être ce petit mouvement d’orgueil, orgueil de cœur plutôt que de tête, car j’ai été bien moins heureux de pouvoir contredire avec succès une opinion qui a force de chose jugée que de laver cette noble vie de Morus du crime d’avoir versé le sang. Morus est un de ces hommes plus solides que brillans, qui frappent l’imagination par une grande unité de caractère. Ils sont faciles à comprendre et à embrasser, parce qu’ils ne varient point, ne flottent point au gré des évènemens, et qu’ils ne se laissent disperser ni par les hommes, ni par les choses. ”
“ Le jeune Morus avait été déclaré membre de cette nation. Érasme, qui le vit à son premier voyage en Angleterre, le reçut prêtre des muses et des lettres sacrées, comme on disait alors. Il ne paraît pas qu’il en fût très vain : la religion avait alors toutes ses pensées. À vingt ans, les sens commencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l’écolier d’Oxford était agité de désirs inconnus : le corps se révoltait contre l’esprit. Morus essaya d’éteindre les sens par toute sorte de mortifications. ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ Sachant que ce choix ne pouvait que lui être utile et agréable, je l'engageai à le faire, mais, en vérité, plus pour le roi que pour Morus. Ensuite je sais que Morus est un des partisans les plus zélés de la reine. Ainsi vous voyez qu'il n'existe aucune raison pour qu'il me veuille du bien. Seulement je suis surpris qu'un homme d'une si grande droiture ait accepté une charge où il sera nécessairement obligé d'agir contre ses opinions. ”
“ Quand on vient de faire une étude longue et tendre de cet homme, comme je crois pouvoir dire que je l’ai faite, et qu’on a parcouru tous les actes de sa passion, on se plaît peut-être, au-delà de la discrétion historique, à se représenter Morus, dans ces dix années si courtes, heureux de tout le bonheur qu’il est donné à l’homme d’avoir, libre, expansif, occupé avec plaisir, et de choses de son choix, quoi qu’il en dise ”
“ D’autres fois, quand les nuits étaient belles, ils se promenaient sur les plombs du palais, et là, ils discouraient ensemble d’astronomie, des mouvemens et des révolutions des planètes, science que Morus avait apprise dans sa jeunesse, et qui faisait partie à cette époque d’une éducation complète. La reine partageait le goût de son mari pour Morus. ”
“ Le bonhomme commençant à se fâcher, Morus fait appeler le filou, lui reprend la bourse, et la rendant au vieux juge : « Je puis vous conseiller, dit-il, d’être moins sévère pour les pauvres gens qui se laissent couper leur bourse, puisque vous-même vous ne savez pas garder la vôtre en pleine audience [4] . » Outre ses devoirs judiciaires, Morus continuait en son nom la polémique religieuse qu’il avait engagée sous un nom supposé avec Luther. Divers ouvrages de doctrine l’avaient signalé depuis ce débat au ressentiment des réformés. ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ Depuis si long-temps je suis privé de ce bonheur ! j'ai tant de choses à vous dire ! le coeur demeure si plein lorsqu'il ne peut s'épancher dans celui qu'il aime ! Pourquoi n'avez-vous donc pas répondu à mes lettres ? — Vos lettres ! répondit Fisher; mais il y a plus d'un mois que je n'en ai reçu. THOMAS MORUS. 45 — Comment cela se peut-il?... A moins qu'elles n'aient été interceptées, reprit Morus : car le roi devient chaque jour plus méfiant. Si cela continue..,, penser deviendra un crime d'état. ”
“ Le roi voulait que Morus se prononçât pour ou contre le statut. Les mêmes personnages revinrent donc à la Tour, quelques jours après, pour l’interroger de nouveau. C’étaient milord de Cantorbéry, le lord chancelier, lord Suffolk, lord Wilshire, et le secrétaire Cromwell, l’ame de ces interrogatoires, et, de tous les membres du conseil, le mieux disposé pour Morus. On lui déclara quelle était la volonté du roi. Morus rappela encore une fois le conseil de Henry : « Servez Dieu d’abord, et le roi après Dieu. » C’était la seule vengeance de l’honnête homme. ”
“ Quoiqu’on retrouve dans la réfutation du livre de Tyndall ce sel grossier, cette ironie plus vive que délicate, et ces inévitables bons mots dont Morus farcit tous ses ouvrages, une certaine colère s’y fait sentir, sourde et cachée ; et, pour parler comme Érasme, la superstition s’y montre déjà plus que la foi. C’en est fait, Morus n’est plus libre. Il commençait à se passionner plus contre les hommes que pour la cause, ce qui n’était qu’un signe trop certain que cette belle et noble intelligence allait glisser de la foi dans le fanatisme. ”
“ « C’est de ce silence même qu’on vous accuse, dit brusquement l’attorney. — Le silence implique consentement, répliqua Morus. » Mais, pour qu’on ne tournât pas contre le chrétien cette parole échappée à l’avocat, il se hâta d’ajouter qu’il y avait des cas où l’on devait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, et avoir plus de souci de sa conscience que de toute autre chose. Le troisième chef capital était une prétendue machination contre le statut, prouvée par des lettres écrites de la Tour à l’évêque Fisher, et où Morus encourageait son ami à la résistance. ”
Victor Delcroix, Les Jeunes enfants illustres (1862)
“ MARGUERITE MORUS. Le chancelier Thomas Morus était l'homme le plus probe et le plus vertueux qu'on pût voir. Il rendait la justice avec un soin scrupuleux, et il terminait sans délai toutes les affaires portées devant lui. Les pauvres et les petits lui semblaient avoir surtout droit à un accueil plein de bonté ; il s'efforçait de les rassurer, et les engageait à s'expliquer librement , même lorsqu'ils avaient à se plaindre des personnages les plus nobles et les plus haut placés. ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ Tel est, il me semble , le cercle étroit où l'homme est renfermé : il peut bien s'y étourdir, mais non en sortir. — Je m'aperçois chaque jour davantage, dit le roi avec une impatience comprimée , que la figure de ce cercle est une triste réalité. J'ai toujours espéré me rendre heureux en ne me refusant aucun plaisir, croyant toujours atteindre ce but : je n'ai pu encore en approcher. — C'est que Votre Majesté veut s'établir dans THOMAS MORUS. 135 ce monde sans que rien ne la trouble, ce qui est impossible, ajouta Morus en souriant. ”
“ J’ai vu beaucoup de gens, dit-il, pleurer Morus, qui n’en avaient reçu aucun service, et moi-même, en écrivant ces lignes, je sens mes larmes couler malgré moi. Quelle sera la douleur de notre Érasme, lequel était lié avec Morus d’une de ces amitiés dont Pythagore a dit que c’était la même ame en deux corps ! En vérité, je tremble que le bon vieillard ne survive pas à son cher Morus, si toutefois il est encore parmi les vivans. ”
“ Morus est un grand homme dans le rang des l’Hôpital, des François de Paule, des Boëce, des Socrate, grands esprits et grandes ames dont les titres sont moins dans les imaginations que dans les cœurs. Leur gloire est de celles qui appartiennent entièrement à l’homme, et qui ne sont que des victoires remportées intérieurement, dont le monde a eu connaissance. ”
“ Morus, qui comprit où en voulait venir le roi, se jetant à ses genoux, le pria de lui continuer ses bonnes graces d’autrefois, ajoutant que rien au monde n’avait été si sensible à son cœur que de ne rien trouver dans cette affaire où sa conscience lui permît de satisfaire sa majesté. ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ THOMAS MORUS. 155 vant la grandeur ; malgré ces paroles bienveillantes, les enfants s'éloignèrent successivement pour retrouver leur liberté. Ainsi leur père resta seul avec le roi. — Quel est ce jeune homme que je viens de voir? dit le souverain. — Sire, c'est le fiancé de ma fille , il se nomme Guillaume Roper, répondit Morus. — Comment ! elle est déjà fiancée ? dit le roi. — Oui, sire, dit encore Morus. La famille de Roper est depuis long-temps unie par les liens de l'affection à la nôtre ; en les fortifiant par ceux du sang, nous espérons augmenter notre bonheur réciproque. ”
“ L’Utopie, c’est ce thème de bien absolu que remanient à toutes les époques certains esprits honnêtes ou impatiens, pour se consoler de ne pas voir même le bien relatif dans le monde où ils vivent. Voici l’analyse sommaire de ce singulier livre. Morus suppose qu’étant à Anvers, adjoint à Cuthbert Tunstall, dans une ambassade auprès de Charles v, il rencontrait souvent chez un ami un certain Raphaël Hythlodæus [32] , autrefois compagnon d’Améric Vespuce, qui avait beaucoup voyagé et beaucoup vu. ”
“ Les ennemis sont les premiers qui devinent le talent. Il faisait des vers en anglais et en latin. La plupart de ces vers sont médiocres. Mais les sujets, sinon la forme, y sont intéressans en ce qu’ils réfléchissent déjà le caractère de Thomas Morus, caractère à la fois enjoué et grave, également porté à la plaisanterie mondaine et à l’austérité ascétique. Dans les pièces anglaises, à côté de vers à Cupidon, de plaisanteries sur un soldat qui veut jouer le moine, il y a des vers sur l’éternité, sur la fragilité des biens de ce monde ; un poème sur la fortune, ses faveurs et ses revers [8] . ”
“ Le mariage l’avait enlevé à la vie contemplative. Il fallut enfin prendre un état. Le jeune ménage n’était pas riche, et les enfans allaient venir. Morus, par le conseil de son père, dont il faisait toutes les volontés depuis son enfance, étudia le droit, et se destina au barreau. ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ Le messager auquel je me suis confié a été fouillé avec la dernière rigueur ; mais les papiers étaient si habilement cachés que l'on n'a pas pu les découvrir. Ils sont arrivés à Anvers aux mains de Pierre Gilles, mon ami de coeur, qui les a fait partir aussitôt pour Rome. Ainsi espérez, espérons tous!!! — Ah ! Morus, dit la reine, qui l'avait écouté avec une vive anxiété, que je ne puis-je reconnaître vos services comme j'en sens le prix! Votre amitié me fait seule du bien; mais je ne sais pourquoi l'espérance s'éteint chaque jour dans mon coeur! ”
“ « Quelque grave rôle que ton amitié m’impose, ô Érasme, écrivait-il à son arbitre et à son juge [41] , puisque je suis encore parmi les mortels et non point parmi les saints, je ne craindrais pas que le lecteur ne me pardonnât pas d’avoir cédé à l’une de ces faiblesses de la nature humaine qu’aucun homme ne peut secouer tout-à-fait. » Malgré cette réserve des auteurs, lesquels ne s’accusent que pour s’absoudre, et se font les casuistes de leur amour-propre, Morus ne céda point à cette faiblesse. ”
“ Une utopie qui vantait les douceurs de la paix, qui ne mariait que les amans, et qui promettait respect et liberté aux ménages, ne pouvait guère venir plus à point. Morus, avant de faire imprimer son livre, l’avait montré à ses amis, à Tunstall, à Petrus Egidius, à Budé, à Deloine, à Érasme, à ce dernier avant tous les autres. Il était sincère en leur demandant des avis et non des éloges ; il ne l’était pas moins en priant Érasme de faire les honneurs de son manuscrit à Tunstall, « afin, disait-il, que la chose lui parût plus élégante, expliquée par la bouche d’Érasme [29] . » ”
“ Soit qu’il doutât de sa santé, soit qu’il eût vu sa mort dans le regard sec et câlin de Henry viii, de jour en jour il s’accablait de nouveaux scrupules, multipliait et exagérait ses devoirs, redoublait d’austérités, comme s’il se fût cru à la veille de combattre le dernier combat. Et pourtant le ciel était encore serein et rien n’annonçait l’orage. Mais pour le chrétien l’orage est dans le ciel le plus pur, et la disgrace au fond de toutes les faveurs. Morus se tenait donc prêt à tout évènement [48] . ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ O mon ami.! j'ai tout vu, tout compté, tout pesé : nos fautes sont la seule cause de tous nos malheurs. Aussi, loin de me sentir aigri par l'injustice des hommes, je ne connais plus d'ennemis parmi eux. Je plains THOMAS MORUS. 329 tout ce qui souffre sur la terre, et je voudrais pouvoir tous les soulager. Ayant dit ces mots, Northumberland s'arrêta, oppressé de douleur. — Ah ! dit enfin Walshe, qui l'avait écouté dans le plus grand silence, que nos jugements sont donc bornés!... Si l'on m'eût demandé le nom du mortel le plus heureux, je t'aurais sans balancer nommé à l'instant. ”
“ Le solliciteur Rich devint lord Rich, et Morus fut condamné à mort. Les jurés étaient au nombre de douze. Après un quart d’heure de délibération, ils rendirent le verdict de mort : Guilty [36] . Le chancelier se leva pour prononcer la sentence. Morus l’interrompit : « Milord, dit-il, quand j’étais dans les lois, on demandait au prisonnier, avant la sentence, s’il avait quelque chose à dire contre le jugement. » Le chancelier lui dit de parler. Morus se mit alors à discuter librement le statut du parlement ”
Auguste Martin, Ma dernière folie : contes joyeux et autres poésies (1846)
“ Morus les fait emplir de son vin le meilleur, Les remet au laquais, et puis, non sans malice : « A ton maître dis bien qu'il me fait trop d'honneur, Et que ma cave est tout à son service. » Ce trait honore un magistrat anglais, Chez nous trouverait-on beaucoup de Morus?. Paix! as mm nmnpA, « J'ai rêvé poux, disait à Crépin, savetier, Son voisin Saligot, honnête chiffonnier. » Le cordonnier en vieux, qui n'était pas trop bête 7 Lui répondit : « Ceci me paraît clair, La nuit nous rêvons tous, mon cher, De ce qui, dans le jour, nous passe par la tête. » ”
De Craon, Thomas Morus, lord chancelier du royaume d'Angleterre au XVIe siècle… (1833)
“ Mais malheureusement lady Morus se trouva faire partie de ces êtres indifférents et égoïstes qui ne sentent que ce qui touche à eux-mêmes , ne comptent que leur propre intérêt, et ne craignent que ce qui peut les priver d'une position sociale plus agréable ou plus élevée à laquelle ils ont été assez heureux pour parvenir. ”
Ernst Pitawall, Les épouses infortunées de Henri VIII, roi d'Angleterre… (1878)
“ Je le respecte, répondit Morus d'un ton sarcastique, CI c'est un glaive à double tranchant qui peut atteindre n conscience et ma vie. Je ne blâme ni ceux qui ont pris cet résolution, ni ceux qui ont prêté serment ; je respecte l'opiuic des autres, mais ont doit m'accorder le même avantage, et r pas me demander d'agir contre ma conscience et mes conviction: Voyant que Morus était inébranlable, les commissaires le laissèrent partir, et annoncèrent au roi le résultat de leur interrogatoire. ”
Maurice Barrès,
Adieu à Moréas
“ Nous ne saurons jamais quels arguments se réservait de me donner Moréas, mais je suis de son avis ; je crois qu’un sentiment dit romantique, s’il est mené a un degré supérieur de culture, prend un caractère classique. J’ai vu Moréas passer de l’une à l’autre esthétique, à mesure qu’il s’ennoblissait moralement, et je me rends compte qu’il a trouvé ses perfectionnements d’art dans son cœur assagi. Ce bon ordre, cette économie souveraine qui règne dans ses poèmes, c’est la simplicité qu’il mettait dans sa vie si digne et si claire ; son lyrisme concentré, c’est une mâle pudeur ”
“ On peut parier que si ces douze jurés n’étaient pas tous gagnés, soit par l’argent, soit par la terreur, il ne dût pas s’y trouver un seul homme courageux et prévoyant. C’est ce qu’on pourrait dire de tous les juges qui ont été ou seront appelés au secours d’une justice violente et commandée d’en haut. La faiblesse et le manque de lumières ont plus de part au verdict que l’extrême corruption ou l’extrême lâcheté. ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, ch. xi passim. Corresp. d’Érasme, 1764-1766. ↑ The life of Thomas Morus, by his grandson, ch. ”
