“ Après les jours effroyablement gris et sinistres de l'automne russe, ces jours de spleen, qui semblent la fin de tout, dans un universel écrasement, voici que le soleil renaît. La campagne blanche se couvre de pistes luisantes où circulent des traîneaux lents chargés de bois et des denrées les plus diverses. La gaîté et la vie partout s'épandent.La neige est aussi nécessaire à la Russie que le soleil à notre été : sans neige, tout périrait dans la terre. Un hiver sans neige et un été sans eau, voilà les deux plus grandes calamités pour le pays russe ; dans les deux cas, c'est la famine. ”
Jules Legras
Élements biographiques
Jules Émile Legras (1866-1939), ethnologue et enseignant de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Dijon, est considéré comme un précurseur des études slaves en France. Aventurier curieux, il découvre la Russie dès 1890, décrivant avec précision ses paysages, ses populations et les enjeux coloniaux de l’époque.
Son œuvre, caractérisée par une approche ethnologique rigoureuse et une touche littéraire, se distingue par des textes tels que Au pays russe (1895) ou Mémoires de Russie (1921), où il combine observation concrète et réflexion philosophique. À travers ses récits et ses essais, Legras questionne la civilisation russe, la frontière entre tradition et modernité, ainsi que la richesse des échanges culturels, affirmant ainsi une vision transnationale de la littérature et de l’anthropologie.
Citations de Jules Legras
“ La route boueuse qui, sous les grisailles du crépuscule, coupe la morne plaine, et va se perdre tout là-haut, sur la ligne claire du ciel, c'est bien la route de civilisation que suit ce peuple enfant, cet obscur rêveur : lentement, avec des ornières et des coudes, elle monte, elle monte là-haut. Et lui, le paysan en sandales d'écorce, lui qui regarde vaguement au loin, insouciant du train qui passe, c'est bien le résigné paysan russe : sans un regard en arrière, il s'avance, avec son petit cheval ami, et il vainc la distance, la fatigue, l'ennui ”
Jules Legras, Revue des Deux Mondes
“ On devine par ces récits le caractère de l’occupation russe en Mandchourie : c’est l’élément civil russe, ce sont les ingénieurs de la pseudo-compagnie du Chemin de Fer Est-Chinois, qui ont conquis le pays, paisiblement, adroitement ; ce sont eux qui ont établi de véritables liens entre les envahisseurs et les envahis. L’élément militaire, au contraire, moins souple par nature, moins préoccupé des nuances, a d’abord, dans une inaction forcée, rongé impatiemment son frein. Quand on l’a déchaîné, il s’est laissé, en plus d’un cas, emporter trop loin dans la voie des représailles. ”
