“ Mlle de Vénérande lui releva la tête ; elle vit rouler ces larmes brûlantes, les sentit retomber une à une sur son cœur, ce cœur qu’elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie d’aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans l’atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes, et Raoule, vaincue, enorgueillie, s’écria : — Debout, Jacques, debout ! Je t’aime ! Elle l’arracha de sa robe, courut à la porte de l’atelier, répétant : — Je l’aime ! je l’aime ! ”
Rachilde
Élements biographiques
Marguerite Eymery, connue sous le pseudonyme de Rachilde, est une écrivaine française née en 1860 et décédée en 1953, figure majeure du décadentisme et du symbolisme fin de siècle. Son œuvre, marquée par une exploration audacieuse des identités sexuelles, de l’inversion et des pulsions transgressives, s’illustre par des romans sulfureux tels que Monsieur Vénus (1884) ou La Tour d’amour (1899), censurés en France pour leur audace.
Auteure féconde, elle mêle fantasmagorie et autobiographie, tout en animant un salon littéraire parisien qui réunit des intellectuels de premier plan. Son parcours, à la fois excentrique et intellectuel, révèle une pensée provocante, toujours en marge des conventions de son époque.
Citations de Rachilde
“ Mary, sa jupe bien serrée contre ses mollets nerveux, dévorait le spectacle de ses prunelles dilatées.Parfois elle avançait un peu, prête à toucher un animal, et une inquiétude la saisissait à la vue de leurs airs de désespoirs navrants. Les plus petits veaux gémissaient d'une voix si chevrotante qu'elle les croyait être des enfants, semblables à elle.La cousine Tulotte, roide et calme, les regardait d'un œil impassible, ne s'occupant que de relever sa robe de soie brune dont les cercles de crinoline s'embarrassaient aux pieux disséminés. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Sa croupe, hors de l’eau, luisait comme enduite d’une viscosité ; son esplanade, lisse comme du marbre, présentait l’aspect d’un perron de préfecture, tant elle était blanche et jolie, mais, tout autour, quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, des vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri.On établit les signaux, et la grue d’arrimage s’abaissa. Le monstre daignait nous tendre la patte. On nous jeta des bouées : il fallut près d’une heure pour les harponner, la mer y mettait des façons. ”
“ Elle est d’un âge incertain, belle de lignes, blonde ou rousse, coiffée court avec des mèches qui lui obstruent les yeux. Elle tire, en se traînant, un lambeau d’étoffe, un manteau, je crois. Péniblement, elle se relève, titube un peu, en ramassant ce manteau, une fourrure de zibeline doublé d’une soie claire, puis s’en couvre, se fond, maintenant, dans une silhouette bien mondaine, celle d’une dame qui serre sa pelisse autour d’elle, du même geste qu’elles ont toutes sur le perron d’un grand restaurant ou du théâtre, quand le froid sévit et qu’elles attendent leur voiture. ”
“ Raoule s’assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d’un sourire à la fois heureux et navré. — Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend du fond d’un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que tu ne connais point. Ce pays est celui des fous, mais il n’est pourtant pas celui des brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t’en donner d’autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. ”
Rachilde,
Le Démon de l'Absurde
“ Les allées s'enfonçaient, toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune, tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée que là-bas, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une fosse creusée, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une tombe qui attendait la femme pendue, le revenant! ”
“ Ce sombre nuage communique jusqu’à moi par ce trait de feu et m’illumine d’une rouge lueur. Une forme droite, mince, une femme jeune dont les vêtements ne diffèrent pas des autres vêtements féminins, de la robe courte, du manteau serré en fourreau de parapluie, du casque de satin, bien enfoncé sur les oreilles, avec une plume couchée balayant l’épaule mais cette tige humaine porte une fleur étonnante : sa bouche d’un carmin frais et naturel, sa bouche d’un dessin tellement classique, tellement la bouche qu’il faudrait à toutes les femmes (et à tous les hommes !) ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Vieux ? Il ne l’était pas si tellement, vu dans la pleine lumière du phare. Maintenant il ouvrait l’autre porte de ma chambre et s’acheminait vers ses lampes du même pas traînant, cadencé, un pas de monteur de veille, le pas éternellement las et mesuré de ceux qui girent dans la spirale intérieure depuis de longues années. Un coup de hanche, un coup de talon ; ils se rappellent d’anciens ponts de navire, le roulis des premières grosses barques de pêche, et puis ils vont au feu, les yeux déjà rouges, pleurant du sang à force d’avoir vu danser la flamme. ”
“ Ce corsage était montant et cependant s'ouvrait par une échancrure inattendue entre les deux seins, qu'on s'imaginait plus roses à cause de l'intensité de ce velours vert.La cuirasse laissait les hanches comme nues, et le long des plis de la jupe, très collante, couraient des branches de feuillage de rosier sans fleurs, criblées de leurs épines. La perverse coquetterie de Mary avait fait explosion avec une assurance frisant la naïveté. Jamais elle ne s'était souciée de ses chiffons avant ce soir-là, et d'un seul effort elle atteignait au sublime. ”
“ Hélas ! une passion contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir autre chose qu’une affreuse folie ?... — Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, certainement, que vous êtes folle. Mais j’espère vous guérir. Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous êtes amoureux d’une jolie fille quelconque ? Le visage pâle de Raoule s’enflamma. — Je suis amoureux d’un homme et non pas d’une femme ! répliqua-t-elle, tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de l’Antinoüs. ”
“ La vie n’a pas de meilleure surprise. Ah vous êtes mariée ! Eh bien ! ça m’est égal. Je n’ai aucun mauvais dessein contre votre mari ou contre sa femme en vous offrant le thé.Elle sourit, malgré son envie de me tenir à distance, et elle me regarde franchement, de ses yeux bruns, vifs et doux, pas très grands, des yeux d’oiseau. Elle a un nez un peu court, des petits traits ramassés, un visage de gosse, mais la bouche arde et triomphe, au bas de ce masque enfantin, comme un beau fruit mûr, chaud d’un été intérieur, d’une existence à part. ”
Rachilde,
Le Démon de l'Absurde
“ J'ai vu, un soir que je vous mettais une pelisse de fourrure sur les épaules en sortant d'un bal, j'ai vu dans un miroir sourire voluptueusement une dame qui vous ressemblait, ma mère!... Un matin que j'attendais ma cousine Sylvia, me morfondant derrière sa porte, un bouquet d'orchidées à la main, j'ai vu cette porte s'entrebâiller sur une glace immense où se reflétait une belle fille nue à la pose provocante!... Les glaces, ma mère, sont des abîmes où sombrent à la fois et la vertu des femmes et la tranquillité des hommes. ”
“ Ses cheveux tordus derrière la nuque s'ornaient d'une épingle en métal nuancé, pareil aux broderies du corsage. Et la pointe passait, menaçante, tandis qu'un oiseau pourpre, qui semblait traversé, étendait sur la noirceur de ses magnifiques cheveux ses ailes implorantes de pauvre petit tué. La couturière contrariée avait avoué que si c'était original, ce n'était guère de mise pour une jeune fiancée. Mary aimait le vert, il éclairait son teint de brune et donnait à son regard voilé de cils épais un scintillement humide comme les regards de femme en ont au bord de l'eau. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Par la lucarne de ma chambre de guette, une vitre ovale, très épaisse, garnie d’un filet d’acier, on apercevait la grande mer mouvante qui roulait à vous tourner l’estomac. On avait l’air en ballon, tous les points d’appui vous manquaient à la fois. On était suspendu sur le vide qui se creusait, se creusait comme pour mieux vous engloutir, et le sacré vertige montait, vous serrait la gorge, vous chavirait des pieds à la tête. On ne marchait pas, on tournait avec la mer, et, quand le vent soulevait l’eau à des hauteurs prodigieuses, il semblait soulever aussi le phare ”
“ Raoule, du bout de son index, caressait ses traits réguliers et suivait l’arc harmonieux de ses sourcils. — Oui, nous y serons heureux et il ne faut pas quitter ce temple de longtemps, pour que notre amour pénètre chaque objet, chaque étoffe, chaque ornement de caresses folles, comme cet encens pénètre de son parfum toutes les tentures qui nous enveloppent. Nous avions décidé un voyage, nous n’en ferons pas ; je ne veux pas fuir l’impitoyable société dont je sens grandir la haine pour nous. Il faut lui montrer que nous sommes les plus forts, puisque nous nous aimons... ”
“ Je me rappelle les cygnes. Je vois celui qui s’estompait derrière la tête brune de Bouchette, cet hiver. Les cygnes dorment et bercent mon désir sous leur duvet irritant, la petite houppe à poudre de Bouchette qui leur fut arrachée. La merveille du ciel, bleu marine, se mire dans les reflets soyeux de l’eau, la rend profonde comme celle d’un océan. Quelle douceur ce serait d’aller aborder là-bas, dans l’île, de courir sous les saules où sa nudité pâle rendrait anxieux les grands oiseaux. Mais non, rien ! Tout est en rêve parce que jamais ne sonne l’heure de l’opportunité des beaux hasards. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Et la valse éternelle s’accélère ; plus les vagues sautent, plus le phare tourne.Ça ne me cause aucun vertige. Cependant, je sens, distinctement, que je suis le vertige personnifié, et que d’avoir enfin pris l’habitude de courir immobile à ma perte me rend le centre même de toutes les catastrophes.Je porte en moi tous les malheurs.J’ai chaud à la tête, l’estomac me brûle, mes jambes sont toujours glacées, molles comme du coton.Je marche en rêve.Lorsque j’allume les lampes, il n’est pas rare que j’oublie de refermer la porte à feu. ”
“ Vous sentez si bon, Mary!Il laissa tomber sa tête dans son sein, se cachant sous les dentelles d'une écharpe brodée de jais. Une voluptueuse douleur le tenaillait en lui faisant peu à peu oublier son crime.—Paul, dit-elle, qui vous a permis de croire que je me donnerais?Il pensa qu'elle plaisantait,—Mais tu viens de faire un aveu, Mary!—Je t'aime ... et voilà tout!—Que tu es folle! Merci! chère femme de mon cœur, de me rendre lâche et de me rendre vil. Je n'ai jamais mieux compris la joie de s'enivrer. Quand on se réveille, on se tue ... à mon tour d'ajouter: et voilà tout! ”
“ Ça c’est une créature qui n’a plus ni cœur ni entrailles, parce qu’elle n’aime plus rien que sa paix, celle des sens, celle de l’âme, la morte vivante. Le plus horrible de la situation, c’est ce que je ne veux pas me résoudre à comprendre. La paix, la trêve des sens ? Est-ce que je connais ça, moi ?... Voyons, quel âge a-t-elle aujourd’hui ? Malgré sa beauté, toujours conforme à son image, les traits sont un peu creusés, les yeux plus durs et la bouche est pâlie par la colère. Elle n’aime plus. ”
“ Bah ! fit-il, ça n’empêche pas d’être un homme ! Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les frisons dorés, Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs se surexcitaient dans l’atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte de vertige l’attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, s’arracher à l’obsession, fuir... Une sensualité folle l’étreignit au poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de l’ouvrier, comme elle l’eût passée sur une bête blonde, un monstre dont la réalité ne lui semblait pas prouvée. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Sur mer, la nuit ne vient jamais d’en haut, elle monte des vagues, et on dirait que l’eau devient les nuages, un ciel renversé.J’étais donc tout chaviré dans l’amertume, et je me sentais très seul, malgré la présence du vieux.Nous dînions au milieu de la salle à manger du phare d’Ar-Men, une petite pièce basse, ronde, éclairée, le jour par sa porte voûtée donnant sur l’esplanade, et le soir d’une lampe à pétrole pendue au plafond, un lumignon en chapeau de zinc qui fumait si dru qu’on y voyait juste ses bouchées. ”
“ Aimer, c'est souffrir. Elle aimait sans souffrir, car on souffrait pour elle. Durant son paisible sommeil de pécheresse, Paul Richard se roulait sur le parquet de sa mansarde en proie à une épouvantable crise de nerfs. Il avait espéré qu'elle lui ferait un signe, qu'elle lui dirait: je t'attends, et il était demeuré une heure à genoux, caché dans les portières de son seuil, mais elle n'avait pas bougé, la cruelle, qui savait même si elle ne l'avait pas déjà oublié après avoir bien ri de ses saignements de nez ridicules, devant la glace qui lui renvoyait le reflet de sa suprême beauté? ”
“ La nuit... les rideaux de velours violet m’enveloppent de leur somptueux catafalque. La lampe, mise en veilleuse par Francine, donne une lumière qu’on s’attend à voir mourir d’une minute à l’autre. Tout est sombre. Sirloup dort, au pied du portrait, le nez entre les pattes. Il ne songe plus à la chatte des concierges rôdant autour des nids. Je fume. Le mince filet de fumée, comme un encens, monte vers la femme aux bras tordus en arrière et qui rit, qui rit follement de me revoir prostré devant le disque éclatant de son ventre. ”
“ Les affreux noms me plaisent beaucoup plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser le peintre Jacques Silvert ! La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge au-dessus de sa tête pudique et s’écria : — Le peintre Jacques Silvert ? Ai-je bien entendu ? Ce bellâtre sans sou ni maille à qui tu as fait l’aumône ?... Un moment, la stupeur paralysa sa langue ; elle reprit, en s’affaissant sur elle-même : — Tu me feras mourir de honte, Raoule ! Ma tante, dit alors l’indomptable fille des Vénérande, la honte serait peut-être de ne pas l’épouser ! ”
Rachilde,
Le Démon de l'Absurde
“ Mais les chiens qui hurlent à la mort ne savent pas qu'elle viendra. Ainsi Rachilde quand elle crie d'épouvante ressemble à Kassandra hurlant à la mort devant le porche noir des Atrides. Kassandra ne sait pas ce qui va la terrifier. Rachilde ignore le rapport tragique des choses qui la hantent. Mais elle le pressent et une trépidation sacrée la saisit.Voyez la petite femme qui a perdu une dent. «Oh, elle a bien senti, quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne.» ”
“ On allait saigner un énorme bœuf. L'animal, pris par les flancs entre de larges courroies de cuir, avait le mufle comprimé dans une muselière, ses genoux se repliaient, son front se baissait, ses yeux saillaient, gros comme des œufs, et on apercevait le blanc, tout livide au sein de la pénombre obscure de ce charnier.Le boucher velu tenait le maillet, un de ses aides avait le long couteau rond et le seau de cuivre. Un silence régnait, profond, dans cette salle carrelée qui ne recevait de jour que par la porte. Seul le bourdonnement monotone des mouches courait le long des murs. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Je me surprenais à fredonner, moi aussi, des refrains sans queue ni tête.Car le jeune fou qui aime est semblable au vieux fou qui se souvient.Et tous les deux meurent un peu chaque jour d’avoir trop attendu.Un soir de vent d’ouest, Mathurin Barnabas, en assujettissant la grue d’arrimage qui menaçait de chavirer, eut sa casquette enlevée. Il dégringola les échelons extérieurs comme pris de vertige, courut jusqu’aux dernières marches de l’esplanade, faillit glisser, le front en avant, dans l’eau furieuse qui lui disputa sa vilaine coiffure et ne la lui rendit que couverte de crachats. ”
“ Ma Jeunesse est là, debout, la tête inclinée sur ses cheveux qu’elle tord avec, sans qu’elle s’en doute, le geste romantique d’Aphrodite fécondant le monde. Le corps, droit, moulé très exactement dans un fourreau de satin blanc, plie à peine sur la hanche gauche où se noue le vêtement en écharpe. On dirait, tant est savant ce nœud d’écharpe, qu’il entraîne toute la chair du modèle, la fait prisonnière, l’épouse dans un enveloppement merveilleusement chaste, la défend contre les hardiesses du regard, l’enferme pour n’en donner que le dessin pur. ”
“ Vous êtes la belle-sœur d'une prostituée. Elle était ici tout à l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute au moment où vous toucherez à la sécurité. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Je vole, je saute et je roule... Je suis secoué comme par la poigne d’un géant. Je ne peux plus rien distinguer. Ou je suis plus saoul que jamais, ou le bateau et le phare tournent autour de moi ; tantôt celui-là est gros comme une noix, tantôt celui-ci s’allonge comme un cierge d’église.— Jean Maleux, tu es foutu, rugit la sirène au loin.Je redescends...Je sens mes jambes toutes froides. Je suis au beau milieu de l’eau. Ça m’entre maintenant dans la bouche. Allons, c’est fini de Jean Maleux. Pas la peine de nager, car je vais être brisé contre le roc... ”
“ J’ai toujours été la proie d’une nuit de printemps et jamais je n’ai pu résister au corps invisible qu’elle me représente, qui embrase le mien, fait frémir, sous ma peau, ma chair et sous ma chair mes os qui me brûlent. Où est-elle donc, cette compagne insolente qui joue de moi, enflamme mes lèvres et me force à lui livrer tous les baisers, jamais rendus ? Est-ce une mère trop tendre, qui cherche à consoler le fils dont elle redoute les caresses, ou une amante désespérée qui poursuit, de son ombre, l’amant qui l’a trahie ? ”
“ Mary, debout, dans la splendeur de ses dix-huit ans, portait une singulière toilette, sa création des fiançailles.«Je veux une robe couleur de souffrance,» avait-elle déclaré à la couturière stupéfiée. Cette robe incarnait parfaitement l'idée qu'elle avait eue, la cruelle fille! Sur la jupe de satin vert émeraude, arrachant les yeux, se laçait une cuirasse, mode inconvenante de l'époque, une cuirasse en velours constellé d'un paillon mordoré à multiples reflets ou pourpres ou bleus. ”
“ Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le pli du nouveau-né qui engraisse. ”
Rachilde,
La tour d'amour
(1923)
“ Le tapage des flots déchaînés autour du monstre augmente. Il me semble que je meurs avec beaucoup de peuple, comme on crèvera au dernier jour du monde où tous les anciens morts feront éclater leur cercueil. Je renverse la tête pour apercevoir encore le ciel, mais il n’y a plus de ciel, il y a le monstre, le phare qui grandit, grossit et se dresse presque sur mon ventre. Je crois que je le porte et qu’il m’écrase, ce phare formidable tout nu, sa croupe verte luisant hors des flots blancs d’écume. Il ouvre la gueule... rien qu’une gueule, sans aucun trou d’yeux. ”
“ Pas de fenêtre qui s’ouvre, mais la libre vue sur la réalité de la lumière du jour ou de la clarté lunaire que l’on peut supposer factice, car ce pauvre coin de jardin, ce morceau de nature condamné à l’internement dans la plus intense des civilisations, n’a pas un aspect naturel. C’est une vision de tristesse élégante, voulue. Les arbres ne sont plus que des fantômes de la forêt, et la vasque, à margelle ciselée, tombée au milieu d’eux, n’est plus que la coupe d’un géant, coupe tarie par l’oubli des grandes ivresses ancestrales. ”
