“ Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée, le cœur battant à grands coups, désespéré maintenant de cette absence d’un jour, qui lui semblait un abandon sans fin ; et il allait droit à sa toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des becs de gaz, Bongrand l’arrêtait par un bouton de son paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n’y entendait rien encore. ”
Bongrand
Définition et enjeux
Citations sur “Bongrand”
“ Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bonté est large. Claude, qui lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que, derrière cette face calme et gaie, l'âme était absente, envolée dans le deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effrayé, il n'insista pas, il partit, sans même que Bongrand s'en aperçut, de ses yeux vides. ”
“ Bongrand le regarda encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son œuvre, s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il eût fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il murmura, se parlant à lui-même:«Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutôt que de dégringoler!» Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque large, où, il restait de la carrure obstinée du paysan, dans le croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit. ”
Honoré de Balzac,
Œuvres complètes de H. de Balzac
“ Aussitôt que Minoret fut rentré, Bongrand alla chez le maître de poste, lui emprunta son cabriolet et son cheval, courut jusqu’à Fontainebleau, demanda le substitut et apprit qu’il devait être chez le sous-préfet en soirée. Le juge de paix ravi s’y présenta. Désiré faisait une partie de whist avec la femme du procureur du roi, la femme du sous-préfet et le colonel du régiment en garnison. — Je viens vous apprendre une heureuse nouvelle, dit monsieur Bongrand à Désiré : vous aimez votre cousine Ursule Mirouët, et votre père ne s’oppose plus à votre mariage. ”
“ Son attitude n’avait plus pour Bongrand l’humilité câline et respectueuse d’autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d’un peintre à lui, d’un ouvrier à ses gages, qu’il gourmandait souvent. C’était lui qui l’avait installé avenue de Villiers, le forçant à avoir un hôtel, le meublant ainsi qu’une fille, l’endettant par des fournisseurs de tapis et de bibelots, pour le tenir ensuite à sa merci ; et, maintenant, il commençait à l’accuser de manquer d’ordre, de se compromettre en garçon léger. ”
“ Bongrand écoutait d’un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme Fagerolles lui demandait ce qu’il faisait en ce moment, il répondit avec un haussement d’épaules : — Mon Dieu ! rien, des petites choses... Je n’exposerai pas, je voudrais trouver un coup... Ah ! que vous êtes heureux, vous autres, d’être encore au pied de la montagne ! On a de si bonnes jambes, on est si brave, quand il s’agit de monter là-haut ! Et puis, lorsqu’on y est, va te faire fiche ! les embêtements commencent. ”
Émile Zola,
L’Œuvre
(1886)
“ Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. – Fichez-nous la paix, hein ! avec votre Fagerolles ! Vous nous croyez donc plus bêtes que nature !... Tenez ! vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune monsieur-là, qui est devant vous ! ”
“ Ah! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une incorrection!». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:«Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué... Et il ne laisse rien.—Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand.Je ne connais de lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées, tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!» ”
Émile Zola,
L’Œuvre
(1886)
“ Du reste, le jeune maître, très rosse, comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les audacieux, plus dur que les membres de l'Institut ; et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des souplesses d'escamoteur. Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait ses fortes jambes. ”
Honoré de Balzac,
Revue des Deux Mondes
“ A trente et un ans, en 1771, Espérance Boirouge se trouva donc allié aux Bongrand, eut, sans bourse délier, le Fort Samson, et sa femme lui apporta douze mille livres placées en vignes, les vignes du vieux Chandier, et la maison située au coin gauche de la rue des Saints-Pères, dans la Grande-Rue. Cette maison, il la loua ; les vignes, il en donna le gouvernement au sieur Bongrand, son beau-père, en se promettant bien d’en vendre lui-même les produits, et il revint à Paris faire trôner sa femme au comptoir d’étain du Fort Samson. Une circonstance aida à la fortune de l’heureux Boirouge. ”
Émile Zola,
L’Œuvre
(1886)
“ Bongrand secouait la tête ; et il repartit, dans une hilarité énorme : – Non ! non ! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes maîtres ! Mais, comme si une association d'idées s'était produite en lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question : - A propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau ? ”
Honoré de Balzac,
Œuvres complètes de H. de Balzac
“ Un autre homme, à qui la vie était connue et qui devait à la pratique des affaires cette indulgence, ce savoir, cette masse d’observations, cette finesse, ce talent de conversation que le militaire, le médecin, le curé devaient à la pratique des âmes, des maladies et de l’enseignement, le juge de paix flaira les plaisirs de ces soirées et rechercha la société du docteur. Avant d’être juge de paix à Nemours, monsieur Bongrand avait été pendant dix ans avoué à Melun, où il plaidait lui-même selon l’usage des villes où il n’y a pas de barreau. ”
“ « Toujours des merveilles ! — Parbleu ! Et vous, rien cette année ? — Non, rien. Je me repose, je cherche. — Allons donc ! farceur, ça vient tout seul. — Adieu ! — Adieu ! » Déjà, Chambouvard, accompagné de sa cour, s’en allait lentement au travers de la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre ; pendant que Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s’approchait d’eux, les mains fébriles, et leur désignait le sculpteur d’un mouvement nerveux du menton, en disant : — En voilà un gaillard que j’envie ! Toujours croire qu’on fait des chefs-d’œuvre ! ”
Honoré de Balzac,
Œuvres complètes de H. de Balzac
“ Sans se prononcer sur ses intentions, le vieillard rejeta le fidéicommis. Mais quant à la voie d’un mariage que Bongrand lui proposa de prendre pour assurer sa fortune à Ursule : — Pauvre petite ! s’écria le docteur. Je suis capable de vivre encore quinze ans, que deviendrait-elle ? ”
Honoré de Balzac,
Scènes de la vie de province. Tome premier
“ Après avoir prié le médecin de Nemours de lui prêter son cheval et son cabriolet, le juge de paix alla prendre les deux volumes accusateurs, l’inscription d’Ursule, et, muni de l’extrait de l’inventaire, il courut à Fontainebleau chez le procureur du roi. Bongrand démontra facilement la soustraction des trois inscriptions faite par un héritier quelconque, et, subséquemment, la culpabilité de Minoret. ”
Jacques Bainville,
Au Seuil du siècle
(1927)
“ Feu Jules Simon ne compte pas de disciples parmi les jeunes hommes d'aujourd'hui. Defunctus tandem non loquitur ! M. Jules Bongrand qui est vice-président de « l'Union libérale des jeunes gens » et qui reste fidèle à « l'idéal républicain de nos pères » a commencé sa réponse en reniant, en termes d'ailleurs obscurs, un certain libéralisme qui me semble bien être précisément celui de ces pères vénérés. M. Bongrand raconte d'un ton si contrit ce qu'on désire et ce qu'on espère de son « Union libérale », qu'il paraît s'apercevoir lui-même que ces vieilles folies ne sont pas de son âge. ”
Paul Pourot, La bonté aveugle (1937)
“ Tous droits de reproduction, traductions et toutes adaptations, y compris la cinématographie muette ou parlante, le théâtre et la T. S. F. réservés pour tous pays, même l'U. R. S. S. I Georges Bongrand se faisait une joie de passer les vacances, — en compagnie de sa femme et de leur fils, ainsi que de sa sœur avec son mari et leur fille, — dans le domaine patrimonial, à Nantua. ”
“ ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le père Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes maîtres n'est fichu de peindre... ”
Alfred de Bougy, Le Tour du Léman
“ Puis tout ce qu’une mémoire facile lui prodiguait de souvenirs, tout ce qu’une imagination féconde lui prêtait d’harmonies et lui versait de couleurs, c’était un monde de vieilles et de nouvelles aventures, souvent d’ingénieuses rêveries, souvent aussi de nobles pensées et de pures consolations. Avec cela vraie nature de poëte ; pourvu qu’il raconte et qu’il chante, il lui suffit. Il ne sait pas finir quand il parle de lui-même, moins encore quand il parle de Genève. Du restant et surtout de son bien et de son revenu, Bonnivard ne se soucie ; Dieu et Genève y pourvoiront..... ”
Alfred de Bougy, Le Tour du Léman
“ Mélange de foi, de scepticisme, de dévouement, d’indifférence, de haine, de malice, de bonhomie et de gaîté, Bonnivard me semble allier tous les contraires. Le plus souvent seul parmi les hommes, tout se peuplait, tout s’animait autour de lui quand il rentrait à son foyer, C’était un monde à lui. Là sa Bible, là son Horace et ses anciens, là les matériaux qu’il avait recueillis sur Genève et sur ses antiquités. ”
Alfred de Bougy, Le Tour du Léman
“ Bonnivard se voit réduit à la besace ou à peu près, il n’a ni sou ni maille, il supplie la ville de prendre son prieuré et de lui accorder en échange une pension ; il l’obtient et elle suffit à peine à le nourrir lui et son page. À cette époque, la réforme essayait de s’introduire dans Genève : Berne se montrait l’amie de ceux qui la voulaient, tandis que Fribourg menaçait de rompre l’alliance si l’on songeait à changer de religion. ”
“ Il n’y a qu’une chose à faire, — disait le Borgne,... — c’est de filer... — Filons,... — répéta le Malais. — Ânes, chiens, que vous êtes ! — cria Brulart, — la frégate vous laissera faire, n’est-ce pas ? car elle m’a l’air de marcher comme une autruche. Ce n’est pas ça... réponds, le Borgne, combien peut-il tenir de noirs... en plus dans la goëlette ? — Mais, en les serrant un peu... trente... — Pas plus ?... — Non, car ils n’auraient pas même leurs coudées franches. Il faudra les arrimer de côté... — Mettons quarante ; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras et les jolis cœurs. ”
Marc Monnier,
François Bonivard et Genève au XVIe siècle
“ Bonivard était jeune, prudent au fond, mais hardi par boutades, « prompt et léger à exécuter quelque œuvre de fait pour rendre service à ses amis. » Lorsqu’un de ses oncles, gentilhomme au service de la Savoie, vint lui offrir une bonne récompense, s’il faisait tomber Levrier dans un guet-apens, Bonivard allégua que ce n’était plus son métier de manier l’épée. « Pour une autre affaire, s’écria l’oncle furieux, vous mettriez la main à l’épée, quelle crainte en puissiez-vous avoir! » Et il jura que cette nuit même il irait prendre Levrier dans son lit. ”
Marc Monnier,
François Bonivard et Genève au XVIe siècle
“ Après quelques nouvelles violences du duc, l’ignoble exécution de Levrier par exemple, le parti savoyard avait fléchi, les eidgnots étaient entrés aux conseils, le traité de combourgeoisie était signé avec Fribourg et Berne. Enfin arriva la prise de Rome par le connétable de Bourbon, et ce fut ce dernier événement qui servit le mieux les intérêts de Bonivard. Le pape, on le savait à Genève, était prisonnier, et le bruit se répandait partout qu’il ne restait plus un homme vivant dans la ville éternelle. ”
Comtesse de Ségur,
Les Deux Nigauds
“ Boginski, pour l’amour de Dieu, sauvez-moi, ne me laissez pas emmener ; gardez-moi jusqu’à l’arrivée de Prudence et de Coz, qui sont allés chercher Innocent. » Mme Bonbeck s’élança vers sa nièce pour la saisir et l’emmener de force ; mais, Boginski se plaça devant Simplicie : « Non ; non, mâme Bonbeck, moi pas laisser prendre par force pauvre enfant. Pas bien, ça ! non, pas bien. — Drôle, cria Mme Bonbeck, misérable ingrat ! » Et, se jetant sur Boginski, elle voulut passer ; il la repoussa doucement ; elle l’accabla d’injures, de coups ; il supporta tout et ne bougea pas d’une semelle. ”
Alfred de Bougy, Le Tour du Léman
“ Mais bientôt Berne demande à Genève de lui aider à s’emparer du château-fort : un grand enthousiasme remplit la cité, on prépare une flotille, on arme d’artillerie deux bonnes galères, on y place des balles de laine pour se garantir des projectiles ennemis, tous les hommes de résolution s’embarquent, la population couvre la rive, ses acclamations saluent le départ des libérateurs, on crie d’une seule voix avec émotion : « Allez et sauvez Bonnivard ! » ”
Marc Monnier,
François Bonivard et Genève au XVIe siècle
“ Il était prieur, et aurait dû se déclarer pour l’église; il appartenait de naissance à la maison de Savoie, qui avait fait du bien à plusieurs de ses aïeux; tous ses intérêts le poussaient à se mettre au service des plus forts. Bonivard malgré tout cela prit parti pour Genève. Le fit-il en haine du duc Charles III, qui lui avait enlevé certains bénéfices, et de l’évêque Jean, qui s’était approprié l’abbaye de Pignerol? On l’a soutenu, mais sans preuves; nous aimons mieux croire qu’il fut sincèrement pour la justice et la liberté. ”
Frédéric Monnier, Notice sur Daniel Legrand , par Frédéric Monnier… (1859)
“ Quand Mme de Krüdener vint au Ban-de-la-Roche pour voir Oberlin, elle chercha en vain à décider M. D. Legrand à l'accompagner dans ses voyages; les tendances mystiques n'étaient pas de celles qui faisaient vibrer son coeur ; il lui fallait la foi nette et ferme des hommes du réveil de Genève, MM. Bost, Guers, Empeytaz, Malan, avec lesquels il se mit de bonne heure en rapport. ”
Comtesse de Ségur,
Les Deux Nigauds
“ BOGINSKI. Oui, mâme Bonbeck. MADAME BONBECK. Animal ! tu mériterais... BOGINSKI. Oui, mâme Bonbeck. — Ah ! ah ! ah ! continuèrent les voisins ; la bonne pièce ! c’est plus amusant que les chevaux. — Tas d’imbéciles ! » leur cria Mme Bonbeck. Des éclats de rire furent la seule réponse que lui adressèrent ses voisins. « Silence ! criait-on de toutes parts, la représentation va commencer ! » Mme Bonbeck se tourna encore vers Simplicie : les places étaient vides ; Coz avait profité de l’épisode de Boginski pour faire partir Prudence et Simplicie demi-mortes de frayeur. ”
Comtesse de Ségur,
Les Deux Nigauds
“ Coz salua, sortit et alla rejoindre son ami Boginski, qui attendait avec inquiétude le résultat des reproches hardis de son ami. Quand il sut le retour de Mme Bonbeck et le succès évident de Coz, il fut content et dit, en se frottant les mains : « Bon ça ! mâme Bonbeck colère, furieuse, mais pas méchant. Mais dis pas trop : « C’est mal ; c’est « pas bon ». Pas fâcher mâme Bonbeck ; elle bonne pour nous, donner chambre, donner chemises, habits, donner pain, viande, vin. Nous pauvres ; nous heureux chez Bonbeck ; nous rester toujours ; nous égal les autres. Entends-tu, Coz ! ”
Marc Monnier,
François Bonivard et Genève au XVIe siècle
“ Saint-Victor était détruit depuis le jour où les Genevois, pour se défendre, avaient eu le courage cruel de renverser leurs faubourgs. Les moines et, dit-on, leurs concubines avaient aidé à la démolition. Les martyrs sont exigeans; Bonivard espérait beaucoup de Genève, pour laquelle il avait souffert; il n’obtint de la ville appauvrie que la bourgeoisie, un siège au conseil des deux cents, un logis « pour sa vie et pour celle de ses enfans mâles légitimes, » enfin deux cents écus de pension, à la condition pourtant qu’il vécût à Genève, car il aimait à « lever le pied; » ”
