Jeanne Antelme

Résumé

Jeanne Antelme Revue des Deux Mondes

Quand nous ancrâmes à la pointe de cette fameuse presqu’île de Gallipoli, juste entre le cap Tépé et le cap Hellès, j’eus comme un grand coup au cœur... J’eus froid, tellement froid... Il y avait dans le ciel de grands nuages lourds et tristes, les grands nuages de noir présage. Le vent du Nord, glacial, fouettait sans trop de hâte, jetant son suaire de cimetière sur les eaux, sur la terre.
J’étais à l’entrée des Dardanelles et je savais l’immense cimetière que représentait ce bout de terre... Seddul-Bahr était là, à portée des yeux, tout haché, sa mosquée défoncée.
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Jeanne Antelme Revue des Deux Mondes

Les heures passèrent sur cette morne détresse et c’est ainsi que nous arrivâmes en tête de la rade de Moudros. A l’abri, derrière l’île, le vent ne soufflait plus, à moins qu’il ne fût tombé comme par enchantement. La mer était calme, un peu de brume se répandait à l’horizon.
Comme par magie, tout le monde s’était redressé. Les plus malades mêmes s’agitaient. On n’était plus sous la bâche, mais debout. Des cigarettes s’allumaient. C’était comme le réveil de jeunes poussins. La vie revenait, on était dispos, on respirait à l’aise et on ne songeait plus qu’à regarder.
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Jeanne Antelme Revue des Deux Mondes

Moudros, août 1915. Oh ! cette poussière qui nous a aveuglés, nous a fait faire volte-face. Les yeux brûlent et la bouche en est toute remplie. Elle s’écrase entre les dents. Elle vous pénètre dans le cou, elle vous glisse entre les épaules...
C’est une journée d’excessive chaleur, et, comme le vent souffle, la poussière poursuit une danse échevelée. Elle est bousculée, soulevée ; elle monte, elle grimpe haut, elle se précipite sur vous, vous fouette comme une furie. Et de quelque côté que l’on aille, sous les marabouts ou dans les baraques, elle vous poursuit, vous hante...
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