“ Aucune indifférence pour la vie publique, aucun dégoût des fatigues et des ennuis qu’elle impose, aucune considération d’agrément personnel, aucune tristesse de la vie privée n’autorisent un homme public à quitter, sans motif impérieux, le poste où son souverain l’a placé ; mais en même temps il y a un grand mal à donner au pays le spectacle d’un gouvernement qui ne trouve pas dans la chambre des communes l’appui nécessaire pour conduire sûrement les affaires du pays et pour exercer sur les actes de cette chambre elle-même une influence que sa confiance seule peut donner. ”
M. Guizot
Résumé
Sir Robert Peel, œuvre de M. Guizot, examine les enjeux politiques et sociaux du Royaume-Uni au XIXᵉ siècle, en mettant en évidence le rôle de Robert Peel, chef du cabinet tory, dans la conduite des crises internes et externes. À travers des réflexions sur la démocratie, l’aristocratie et le parlement, l’auteur analyse les tensions entre le pouvoir populaire et les institutions traditionnelles, illustrées par les débats autour de l’Irlande, de l’esclavage ou de la réforme agraire.
Cette étude, publiée dans un contexte de tensions européennes, souligne l’importance d’un équilibre entre réforme et stabilité, comme en témoignent les citations sur la responsabilité des gouvernants et la complexité des rapports de force.
Citations de Sir Robert Peel (M. Guizot)
“ O’Connell, s’il eût vécu, eût vu toute l’Angleterre, parlement et peuple, saisis pour l’Irlande d’une compassion pleine d’un secret remords, et jetant à pleines mains pour la soulager leurs richesses, leur zèle et leurs lumières. C’est l’honneur de la civilisation chrétienne d’avoir fait pénétrer le repentir jusque dans l’âme des nations ; l’Angleterre s’est repentie d’avoir opprimé l’Irlande ”
“ Il n’y a point de peuple plus attaché à son intérêt quand son intérêt le préoccupe, plus dévoilé à sa foi quand il a une foi. L’abolition de la traite et de l’esclavage est, depuis près d’un siècle, en Angleterre, une vraie foi, une partie intégrante de la foi chrétienne, une passion morale, née d’abord au sein d’une minorité, mais qui ne s’est pas reposée un seul jour tant qu’elle n’a pas conquis la majorité et soumis les esprits même qu’elle n’a pas conquis. ”
“ La démocratie a un grave défaut ; elle aspire passionnément à dominer seule, et quand elle est forte, elle se livre aveuglément à sa passion. À en juger par l’histoire du monde, c’est de toutes les puissances sociales celle qui admet le moins des limites et un partage. Mises à l’épreuve, la monarchie et l’aristocratie ont su l’une et l’autre, en Angleterre surtout, se limiter et faire à d’autres droits, à d’autres forces, leur place et leur part. La démocratie le saura-t-elle ? ”
“ L’exercice contrôlé et contesté du pouvoir enseigne la sagesse, et c’est en gouvernant les autres qu’on apprend le mieux à se gouverner soi-même. Nous avions en France, en 1789, des amis passionnés et des adversaires alarmés de la liberté et du progrès social, les uns et les autres également livrés, sans expérience ni mesure, à leurs désirs ou à leurs terreurs. L’Angleterre avait des whigs et des tories accoutumés à se régler eux-mêmes en combattant leurs rivaux : C’est la liberté politique qui l’a préservée de la révolution. ”
“ L’Europe chrétienne a raison de ne pas vouloir qu’aucune ambition particulière précipite la chute de ces états musulmans délabrés qui languissent et tombent en ruine à ses portes. Les intérêts de l’ordre européen passent avant toute question d’avenir, et il ne convient pas à la politique de justice et de paix de donner, même envers la barbarie et le chaos, l’exemple de la violence astucieuse ou agressive. Cependant la Providence a des décrets visibles, et c’est notre droit de les pressentir et de nous y tenir prêts, si nous n’avons pas celui de les hâter dans un dessein égoïste. ”
“ Si vous voulez avoir un gouvernement populaire, dit-il, si vous voulez avoir une administration parlementaire, ayez un cabinet qui déclare d’avance les principes sur lesquels sa politique se fonde ; vous aurez alors sur ce cabinet le frein salutaire d’une opposition constitutionnelle. Au lieu de cela, qu’avons-nous aujourd’hui ? Un grand entremetteur parlementaire, un homme qui dupe un parti, pille l’autre, et qui, une fois parvenu à la position à laquelle il n’a pas droit, s’écrie : — N’ayons plus de questions de parti ! ”
“ S’il ne s’agissait en ceci que de la réforme des institutions, disait sir James Mackintosh, je pourrais me joindre au cri tant répété qu’on va trop loin, ou du moins trop vite, plus loin et plus vite que ne le conseillerait une sage politique ; mais la réforme actuelle est surtout un moyen de regagner la confiance nationale, et je fais moins de cas du plan même que de l’esprit qui l’anime et s’y révèle... Les classes supérieures de la société, en se confiant avec éclat au peuple, peuvent raisonnablement se promettre qu’à son tour le peuple se confiera en elles. ”
“ C’est le parti naturel du gouvernement ; le pouvoir va, par sa propre pente, aux hommes qui l’aiment et le soutiennent avec le plus d’ardeur. L’Angleterre d’ailleurs demeurait intimement unie aux monarchies absolues du continent ; ses conseillers avaient contracté avec les leurs, dans les rudes épreuves de la coalition, ces liens de pensées, d’intérêts et d’habitudes que créent des combats et des succès communs ; sa politique extérieure pesait sur sa politique intérieure, et lord Castlereagh était plus enclin à s’assimiler au prince de Metternich qu’à s’en distinguer. ”
“ En 1823, à propos de l’intervention française en Espagne, M. de Talleyrand disait dans la chambre des pairs : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Napoléon, plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde. » On peut dire aujourd’hui, même à propos de l’Angleterre : « Il y a quelqu’un qui a plus de pouvoir que la couronne, plus de pouvoir que l’aristocratie, c’est tout le monde. » Et tout le monde, c’est la démocratie. Où commence-t-elle ? où finit-elle ? à quels signes visibles se distingue-t-elle des autres élémens de la société ? ”
“ Pour le malheur de l’esprit de liberté renaissant, l’esprit révolutionnaire renaissait aussi, répandant son venin dans les institutions comme dans les âmes, et tenant partout les gouvernemens sur le qui-vive. Pendant ces douze années de paix, l’Angleterre vit chez elle le pouvoir plus inquiet, plus immobile, plus inaccessible à toute réforme et à toute innovation libérale, qu’il ne l’avait été au cœur de la guerre, pendant ses plus grands efforts et ses plus grands dangers. ”
“ L’idée de la paix dans sa moralité et sa grandeur avait pénétré très avant dans l’esprit et dans le cœur du roi Louis-Philippe ; les iniquités et les souffrances que la guerre inflige aux hommes, souvent par des motifs si légers ou pour des combinaisons si vaines, révoltaient son humanité et son bon sens. Parmi les grandes espérances sociales, je ne veux pas dire les belles chimères, dont son époque et son éducation avaient bercé sa jeunesse, celle de la paix l’avait frappé plus que toute autre, et demeurait puissante sur son âme. ”
“ Je suis profondément convaincu que c’est notre devoir suprême de soutenir la religion et son influence sur l’âme humaine. Je suis profondément convaincu que l’esprit et les préceptes du christianisme doivent présider à nos délibérations, et que, si nos lois sont contraires à l’esprit et aux préceptes du christianisme, nous ne pouvons espérer que Dieu les bénira. Je puis le dire avec vérité : soit que j’aie tort ou raison en votant comme je vais le faire, ma résolution sera déterminée bien moins par des considérations d’utilité politique que par un profond sentiment de devoir religieux. ”
“ J’ai acquitté mon devoir comme ministre de sa majesté, dit-il en terminant l’exposé de son plan ; j’ai proposé, avec tout le poids du gouvernement, ce que je crois nécessaire pour le bien public. Je vous laisse maintenant à accomplir le devoir qui vous est propre, le devoir d’examiner mûrement et d’accepter ou de rejeter définitivement les mesures que je vous propose. Nous vivons dans une ère solennelle pour les sociétés humaines. C’est la pente naturelle des hommes d’exagérer la grandeur des crises qui les frappent et des événemens auxquels ils assistent. ”
“ « Peel n’a pas de reins, disait-on ; il ne sait pas faire tête à ceux qui le poussent. » M. Peel semblait lui-même quelquefois un peu embarrassé de sa situation ; soit nécessité, soit dessein, il ne poursuivait pas vigoureusement, dans l’administration de l’Irlande, les conséquences libérales de l’émancipation des catholiques ; il laissait aux orangistes tout leur pouvoir ; il prenait soin que le duc de Wellington demeurât bien, aux yeux du public, le chef du cabinet, comme pour se mettre à couvert sous un nom plus imposant que le sien. ”
“ Je sais que ces messieurs de l’opposition se plaindront des limites dans lesquelles, pour cette importante matière, j’ai renfermé l’application du principe de la liberté. Je persiste à croire qu’il serait inopportun d’aller aussi loin qu’on voudrait me pousser. Si j’apportais dans la loi des grains des changemens plus étendus que ceux que j’ai naguère soumis à la chambre, je ne ferais qu’accroître les souffrances et les alarmes du pays. ”
“ En quittant le pouvoir, je laisserai un nom sévèrement blâmé, je le crains, par beaucoup d’hommes qui, sans intérêt personnel, uniquement en vue du bien public, déplorent amèrement la rupture des liens de parti, convaincus que la fidélité aux engagemens de parti et le maintien des grands partis sont de puissans et essentiels moyens de gouvernement. Je serai aussi sévèrement blâmé par d’autres hommes qui, aussi sans intérêt personnel, adhèrent au principe de la protection, le regardant comme nécessaire à la prospérité du pays. ”
“ Si le cabinet de lord Grey n’avait eu pour mission que la réforme parlementaire, il eût pu se reposer avec orgueil : il avait accompli cette œuvre, et bien plus encore. En Irlande, il avait profondément modifié, dans l’intérêt des catholiques, la condition de l’église anglicane, et reporté sur les propriétaires protestans la plus large part du fardeau des dîmes. En Écosse, il avait réformé les principaux abus du régime municipal. L’Inde et la Chine avaient été ouvertes au commerce libre. À l’éternel honneur de l’Angleterre, il avait aboli l’esclavage dans ses colonies. ”
“ Je suis décidé, dit-il, pour une éducation religieuse... Je crois qu’une éducation purement laïque ne conviendrait nullement à notre peuple ; ce serait une demi-éducation, où la partie la plus importante serait négligée... Je ne nie pas que l’église établie ne soit puissante, et je me réjouis qu’elle le soit. Je crois même qu’aujourd’hui sa puissance va croissant, et qu’elle acquiert de plus en plus le respect et l’attachement du peuple. ”
“ J’aime à voir, dit-il, des tenanciers reconnaissans de la protection et des bontés généreuses de leur seigneur ; mais la reconnaissance a ses bornes comme la générosité. Une nation ne peut pas faire litière de son honneur, ni une femme de sa vertu, ni un franc tenancier de son suffrage. Ainsi appuyé d’en haut par un noble élan d’équité morale, le sentiment national et religieux l’emporta en Irlande sur l’autorité et la tradition. Quelques fermiers et quelques prêtres, qui persistèrent à soutenir la cause de leur patron tory, furent honnis de toute la population. ”
“ Il n’y a, en politique, point de plus grande faute, et en morale politique point de tort plus grave, que d’exalter sans mesure les espérances déjà si promptes des peuples, et d’ouvrir devant leur imagination, comme leur prochaine conquête, des perspectives dont ils n’atteindront peut-être jamais le terme, et dans lesquelles, en tout cas, ils ne marcheront qu’à pas lents. Ce fut là, à commencer par M. Pitt, la faute, le tort, l’erreur de tous les cabinets anglais envers l’Irlande. Je dis l’erreur, car il y avait dans leur pensée et dans leur conduite une large part de sincérité. ”
“ Croyez-moi, le gouvernement de ce pays est une tâche difficile ; je puis le dire sans offense : les institutions anciennes sont, comme l’organisation de notre propre corps, une œuvre merveilleuse et délicate à faire trembler. Il n’est pas aisé de maintenir l’union active d’une vieille monarchie, d’une aristocratie fière et d’un corps électoral réformé. J’ai fait tout ce que j’ai pu, tout ce que j’ai cru conforme à la vraie politique conservatrice pour faire marcher ensemble ces trois élémens de l’état. ”
“ Nous nous sommes aliéné les tories sans nous concilier les whigs. La chute du cabinet était infaillible. Le duc, par sa déclaration contre toute réforme, a accéléré la catastrophe. Le chef de l’administration ne doit jamais laisser pénétrer ses secrets. On peut tout faire, mais on ne peut pas tout dire. Supposez qu’un ministère soit opposé à toute réduction de taxes, on peut agir sur ce principe et ne point réduire les taxes ; mais qu’on le dise formellement une seule fois, le cabinet est renversé. Pour moi, ma conduite est tracée : je ne suis l’ennemi que des radicaux. ”
“ Délivrez l’industrie de toute entrave, retirez de la coupe de la pauvreté le dernier grain du poison du monopole ; accordez au travail tous ses droits, ouvrez à un peuple industrieux tous les marchés du monde : si après tout cela il y a encore de la pauvreté, vous aurez acquis le droit, peu digne d’envie, de blasphémer contre la Providence. ”
“ Une idée n’est rien sans un homme. Sur-le-champ il s’en trouva un pour l’institution naissante. Richard Cobden, manufacturier en toiles peintes, établi depuis peu d’années à Manchester, s’y était promptement distingué par son esprit pénétrant, droit, fécond, et par son éloquence vive, claire, naturelle, hardie, aussi bien que par son honnêteté et ses succès industriels. Il était riche et populaire, et quoique les jalousies locales l’eussent empêché d’être envoyé à la chambre des communes par Manchester même, il y siégeait au nom de Stockport, ville voisine, qui l’avait élu son représentant. ”
“ Mais les affaires ne finissent pas si aisément ni si vite, lorsqu’après avoir traité avec la politique d’un gouvernement, on demeure encore en présence de la liberté et de la foi d’un peuple. Beaucoup plus préoccupées de leur œuvre que des principes du droit des gens et des ménagemens entre les états, les sociétés de missions anglaises ne se résignaient pas à voir Taïti passer sous l’empire d’une puissance étrangère et catholique. ”
“ En Irlande, il avait à refaire toute la société en défaisant toute son histoire ; avec des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des sujets, divers de race, de religion, de langue, et après des siècles de guerre ou d’oppression, il fallait former et former promptement une nation de citoyens égaux et libres, gouvernés comme leurs voisins d’Angleterre ou d’Ecosse. ”
“ Maintenant, pendant que le cœur de l’Angleterre est encore sain, pendant que les anciens sentimens, les anciennes institutions conservent encore chez nous un pouvoir et un charme qui peuvent s’évanouir Bientôt, dans ce moment encore propice, dans cette heure de salut, prenez conseil, non des préjugés, non de l’esprit de parti, non du honteux orgueil d’une obstination fatale, mais de l’histoire, de la raison, des siècles passés, des redoutables symptômes de l’avenir. ”
“ Elle ne considère pas les peuples comme des instrumens dont elle dispose pour le succès de ses propres inventions et des combinaisons de sa pensée ambitieuse ou inquiète ; elle fait leurs affaires au dehors à mesure qu’elles se présentent naturellement et appellent une solution nécessaire, regardant toujours la paix comme son but et le droit comme sa loi. Ce fut à cette époque l’heureuse condition de la France et de l’Angleterre que les deux gouvernemens fussent animés du même esprit et se prêtassent loyalement, pour le faire prévaloir, un mutuel appui. ”
“ Vous vivez dans un temps de travail et de commerce ; la richesse du monde entier vient se verser dans votre sein. Vous ne pouvez avoir à la fois les avantages commerciaux et les privilèges féodaux ; mais si vous voulez vous unir à l’esprit du temps, vous pouvez être ce que vous avez toujours été. Le peuple anglais regarde l’aristocratie et la gentry du pays comme ses chefs. ”
“ Puisque telle est la condition du gouvernement, il est grand temps pour nous de témoigner efficacement ce que nous en pensons en votant contre lui dans la mesure même que nous débattons... Il est temps que le pays apprenne, non, le pays n’a pas besoin de l’apprendre, mais il est temps que l’Europe apprenne, que le monde apprenne que les hommes maintenant au pouvoir sont des traîtres, et qu’ils ne représentent point les sentimens du peuple anglais... ”
“ Robert Peel s’associa sans hésitation à cette politique, et partout, dans l’administration de l’Irlande comme dans les débats du parlement, il la soutint avec une conviction sincère, mais comme on soutient l’ordre établi, la loi du pays, la nécessité actuelle, plutôt que par attachement à des principes systématiques et fixes. La discussion publique, ardente et sans cesse renouvelée, entraîne les hommes, soit du gouvernement, soit de l’opposition, au-delà de leur sentiment réel ”
“ C’est un lieu commun, longtemps répété et probablement encore admis par bien des gens, que, dans son ardeur à introduire et à étendre le droit de visite pour la répression de la traite, l’Angleterre tenait bien plus au droit de visite qu’à la répression de la traite, et se proposait bien plutôt d’assurer sa prépondérance maritime que de tarir les sources de l’esclavage. Étrange ignorance de l’histoire, et bien frivole appréciation du caractère du peuple anglais ! L’égoïsme national y tient, il est vrai, une grande place : son intérêt le préoccupe plus souvent que l’enthousiasme ne le gagne ”
“ Le devoir au contraire que nous imposent à nous nos principes, c’est de maintenir les anciennes institutions du pays. Nous n’avons aucun désir d’élever l’autorité de la chambre des communes au-dessus de la prérogative de la couronne, ni aucun dessein de miner les privilèges de la chambre des lords ; nous avons au contraire à cœur de les défendre. Le vaste champ d’opposition ouvert à ceux qui cherchent à réduire nos établissemens publics nous est fermé, car nous voulons que les établissemens maritimes et militaires du pays conservent leur vigueur et leur efficacité. ”
“ Même en 1846, nous l’aurions volontiers ajournée pour ajourner aussi les complications qui en devaient naître ; mais tout le gouvernement espagnol, le cabinet, la reine-mère, les cortès, ne voulait pas d’ajournement : c’était une ferme résolution d’avoir pour le mariage de la reine Isabelle, comme on le disait, un grand patron, la France ou l’Angleterre, et de les obliger l’une et l’autre à sortir des tergiversations et des lenteurs. ”
“ Cependant le cabinet whig était en proie aux plus fâcheux embarras et à un visible déclin. Pendant ses longues années d’opposition, il avait promis ou laissé espérer, en fait de réformes et de progrès, beaucoup plus qu’il ne pouvait faire, et maintenant qu’il était au pouvoir, on exigeait de lui bien plus encore qu’il n’avait promis. Il n’y a guère de pire condition pour un gouvernement que d’être aux prises avec des espérances à la fois ardentes et vagues, et nuls peuples ou nuls partis ne sont si difficiles à gouverner que ceux qui veulent immensément, sans bien savoir quoi. ”
“ Il m’est impossible de ne pas dire que l’honorable baronet à la tête du gouvernement a coutume, quand il est dans l’opposition, d’appeler à son service des passions pour lesquelles il ne ressent aucune sympathie, et des préjugés auxquels il porte un profond mépris. Quand il arrive au pouvoir, un changement salutaire pour le pays s’opère soudain ; ses instrumens sont rejetés, l’échelle par laquelle il est monté est renversée. ”
“ Pendant quarante ans, sir Robert Peel a été debout dans l’arène politique, toujours combattant et le plus souvent vainqueur. La veille de sa mort, il était encore debout, mais en paix, à sa place dans le parlement, répandant sans combat, sur la politique de son pays, les lumières de sa sagesse, et jouissant avec sérénité de son ascendant accepté de tous. Il est mort pleuré à la fois de sa souveraine et du peuple, et respecté, admiré des adversaires qu’il avait vaincus comme des amis qui avaient vaincu avec lui. Dieu accorde rarement à un homme tant de faveurs. ”
“ Au moment d’en sortir, sir Robert Peel, en remerciant le roi de l’honneur qu’il venait de lui faire, lui dit : « Sire, nous vous avons dû la paix du monde ; chef d’une nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire, vous avez su atteindre ce grand but de la paix sans jamais sacrifier aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte à son honneur, dont vous étiez plus jaloux que personne. C’est surtout aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique qu’il appartient de le proclamer. » ”
“ Et la position de la démocratie anglaise n’est pas moins changée que sa composition ; elle ne se borne pas, comme jadis, à défendre au besoin ses libertés ; elle regarde les affaires publiques comme les siennes, surveille assidûment ceux qui les font, et si elle ne gouverne pas l’état, elle domine le gouvernement. Elle lui fournit quelquefois ses chefs. Sir Robert Peel est le plus éminent qui soit sorti de son sein, le plus honnête comme le plus capable, le plus sympathique et le plus fidèle à la démocratie en même temps que le plus étranger à ses mauvaises tendances. ”
“ Noble pays, plein d’esprits droits et de cœurs généreux qui savent honorer, même quand ils combattent, et que la générosité ramène toujours à la justice ! Je retrouvai dans sir Robert Peel, soit sur la politique générale, soit envers moi, les mêmes sentimens, mêlés pourtant de quelque réserve sur des questions que l’un et l’autre nous étions peu enclins à aborder. Il était surtout, et avec raison, préoccupé de l’Angleterre à propos de la France, et du désir que les deux pays restassent non-seulement en paix, mais en bons rapports. ”
“ Elle a pensé sans doute que, quelque divers que fussent les principes et les talens de ces deux grands hommes, ils avaient eu l’un et l’autre à cœur le bien de leur pays et qu’ils avaient été l’un et l’autre l’ornement de leur temps. N’attendons pas deux siècles, comme pour Hampden et lord Falkland, ni même trente, vingt ou dix ans, pour rendre justice aux morts, et pendant que le même sentiment nous anime, honorons comme il convient la mémoire de sir Robert Peel. ”
“ Il n’y a rien à contester dans cette libre confession d’un grand honnête homme ; le fond en est aussi vrai que l’accent. Quand il changea d’avis et de politique, sir Robert Peel fut parfaitement sincère ; il n’obéit qu’à ce qu’il jugea la vérité, et ne chercha que le bien public. On pourrait sans injustice le taxer d’imprévoyance, et le secret désir d’accomplir lui-même de grandes réformes qu’il croyait justes et nécessaires lui rendit peut-être trop facile la rupture des liens de parti, et l’empêcha d’en voir tous les inconvéniens ”
“ « ceci est une honte et un danger pour l’Angleterre, » avait dit à lord Aberdeen un homme sérieux. L’hostilité jalouse contre la France n’est plus en Angleterre un sentiment général et permanent, ni qui domine la politique ; mais ce sentiment vit toujours dans beaucoup de cœurs anglais, et s’y réveille aisément avec ses susceptibilités, ses aveuglemens et ses exigences. Sir Robert Peel, sans les partager, prêtait volontiers l’oreille à ces impressions, et en tenait grand compte. ”
“ C’est la condition que fait à leurs plus dignes serviteurs l’impatience égoïste des peuples. Sir Robert Peel ne l’ignorait pas, et n’en était ni surpris ni découragé : voué dès sa naissance, par l’ambition paternelle, à la vie politique, il en avait contracté de bonne heure les mœurs laborieuses et fortes, non sans quelque souffrance pour sa nature susceptible, fière avec timidité, et d’ailleurs très sensible aux douceurs de la vie domestique ; les affaires de l’Angleterre étaient ses affaires, et la chambre des communes son champ de manœuvre ou de bataille pour les traiter ”
“ Je crois que M. Bright avait raison, et qu’au point où l’affaire en était venue, les plus hardis des conservateurs opposans n’auraient pas osé se charger du gouvernement aux conditions qu’ils voulaient imposer à sir Robert Peel. Ils n’en persistèrent pas moins dans leurs exigences et leurs violences. C’est l’une des fautes les plus communes de l’opposition de réclamer avec passion ce qu’elle ne tenterait pas d’accomplir, se donnant ainsi, aux yeux des honnêtes gens sensés, le tort d’une imprévoyance frivole ou d’une hypocrisie ambitieuse. ”
“ Le parti des saints éclata ; les politiques les moins dévots et les plus amis de la France se montrèrent troublés ; sir George Grey interpella sir Robert Peel, qui répondit en éludant, mais avec une émotion péniblement contenue. Les diplomates étrangers eux-mêmes prirent l’affaire en vive sollicitude, la jugeant très grave : « Taïti, dit l’un d’eux, sera pour le cabinet anglais un plus gros embarras que l’Irlande. » Une extrême froideur, sinon une rupture entre la France et l’Angleterre, en paraissait la conséquence inévitable. ”
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