“ Il ne savait rien des maux qui auraient pu l’atteindre, s’il fût né dans une classe inférieure ou seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu’à Paris. L’une des premières choses qu’on lui avait apprises, lorsqu’il avait commencé à épeler, avait été le nom de son père, le marquis de Maubray. Il savait donc qu’il était, à la fois, différent des autres hommes par le privilège de la naissance et par une disgrâce de la nature. L’orgueil et l’humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou peut-être par nécessité, n’en était pas moins resté simple. ”
Résumé
Alfred de Musset, dans Contes, explore avec finesse les tensions entre les classes sociales, les amours contrariés et les dilemmes moraux à travers des récits courts et poétiques. Les personnages principaux, comme Camille, Javotte ou le marquis de Maubray, incarnent des destins entrelacés par le hasard et les conventions.
Les thèmes récurrents — le bracelet symbolique, les bal masqués, ou la figure ambiguë de la marquise — révèlent une réflexion sur l’humain, où l’orgueil, l’amour et la souffrance s’affrontent. Musset y mêle ironie et lyrisme, pour dépeindre une société à la fois brillante et fragile.
Citations de Contes (Alfred de Musset)
“ Mais si madame Rosenval avait toute la fierté d’une reine de théâtre, Javotte, au fond, avait bon cœur. Berville était jeune et aimable ; le nom de cette marquise mêlé à tout cela, ce mystère, ces demi-confidences, plaisaient à l’imagination de la grisette parvenue. — S’il était vrai qu’il m’aime encore un peu, pensait-elle, et qu’une marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à donner ce bracelet ? Ni le baron ni d’autres ne s’en douteraient ; je ne le porte jamais ; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal à personne ? ”
“ Madame des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxiété les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle eût pu deviner que l’abbé de l’Épée allait bientôt venir et apporter la lumière dans ce monde de ténèbres, quelle n’eût pas été sa joie ! Mais elle ne pouvait rien et demeurait sans force contre ce mal du hasard, que le courage et la piété d’un homme allaient détruire. Singulière chose qu’un prêtre en voie plus qu’une mère, et que l’esprit, qui discerne, trouve ce qui manque au cœur, qui souffre ! ”
“ C’est une beauté nouvellement inventée. Sur l’épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en l’air, regardait le chevalier dans la glace. Dans cette glace, un coup d’œil rapide fut échangé, coup d’œil auquel les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d’une part : « Vous êtes charmante, » et de l’autre : « Je n’en suis pas fâchée. » ”
Alfred de Musset,
Contes
(1854)
“ Non, à coup sûr, ce n'est ni le mépris des unités, ni l'alliance du comique et du tragique, ni rien au monde que vous puissiez dire; vous saisiriez vainement l'aile du papillon, la poussière qui le colore vous resterait dans les doigts. Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui embaume ; c'est le jet inespéré, l'extase allanguie, la citerne sous les palmiers, et l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe blanche des saules, ô la belle chose, monsieur ! ”
Alfred de Musset,
Contes
(1879)
“ S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement, car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la divinité. Il s'avança le cœur palpitant ; une douce lumière, faiblement voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité ; un parfum délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui ; la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie, et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1877)
“ Elle regardait, avec un chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait été pour elle plutôt un amant qu'un époux, dont elle n'avait jamais reçu un reproche, à qui elle n'en avait jamais eu un seul à faire, et qui n'avait plus le courage de l'aimer parce qu'elle était mère. Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit en peignoir, belle comme un ange, le cœur palpitant; il s'agissait d'un bal d'enfants qui devait avoir lieu dans un château voisin. Madame des Arcis voulait y mener Camille. Elle voulait voir l'effet que pourrait produire sur le monde et sur son mari la beauté de sa fille. ”
“ À mesure qu’elle avançait en âge, Camille se prit de passion, non pour la religion, qu’elle ne connaissait pas, mais pour les églises, qu’elle voyait. Peut-être avait-elle dans l’âme cet instinct invincible qui fait qu’un enfant de dix ans conçoit et garde le projet de prendre une robe de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indifférents et même des philosophes avant que l’un d’eux explique une pareille fantaisie, mais elle existe. ”
“ Cependant un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu à peu quelque joie au cœur. Après avoir parlé par gestes presque à tout le monde, Camille était restée debout entre les genoux de sa mère. On venait de la voir aller de côté et d’autre ; on s’attendait à quelque chose d’étrange, ou tout au moins de curieux ; elle n’avait rien fait que de dire bonsoir aux gens avec une grande révérence, donner un petit shake-hand à des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux mères de ses petites amies, le tout peut-être appris par cœur, mais fait avec grâce et naïveté. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1877)
“ L'homme y était pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derrière la voiture, regardant la fenêtre où elle se tenait. Après quelques instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumière, et avançant le bras hors de la croisée, éclaira subitement la cour; en même temps elle y jeta un regard à demi effrayé, à demi menaçant. L'ombre de la voiture s'étant effacée, le marquis de Maubray, car c'était lui, vit qu'il était complétement découvert, et, pour toute réponse, posa un genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude du plus profond respect. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1877)
“ On jouait un ballet; Camille suivait avec curiosité - les attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que c'était une pantomime, et, comme elle devait s'y connaître, elle cherchait à s'en expliquer le sens. A tout moment, elle se retournait vers son oncle d'un air stupéfait, comme pour le consulter; mais il n'y comprenait guère plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie offrant des fleurs à leurs bergères, des amours voltigeant au bout d'une corde, des dieux assis sur des nuages. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1877)
“ Versailles resplendissait de lumière. Du rez-dechaussée jusqu'au faîte, les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants étaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il était frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert enchanté. ”
“ Par vanité d’abord, cela est certain, mais Mucius est dans le même cas ; par grandeur d’âme ensuite, et ici est sa gloire ; car si elle reste muette derrière son verrou, c’est précisément pour que ses amis ne sachent pas qu’elle se meurt, pour qu’on n’ait pas pitié de son courage, pour que sa camarade Pinson, qu’elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas obligée, comme elle l’a fait, de lui donner sa robe et sa galette. Mucius, à la place de Rougette, eût fait semblant de mourir en silence, mais c’eût été dans un carrefour ou à la porte de Flicoteaux. ”
“ Dans le parfait ovale d’un visage régulier, sur des traits d’une pureté et d’une fraîcheur admirables, brillait, pour ainsi dire, la clarté d’un bon cœur. Camille était petite, non point pâle, mais très blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son naturel ; triste avec douceur et presque avec nonchalance dès que le malheur venait la toucher ; pleine de grâce dans tous ses mouvements, d’esprit et quelquefois d’énergie dans sa petite pantomime, singulièrement industrieuse à se faire entendre, vive à comprendre, toujours obéissante dès qu’elle avait compris. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1879)
“ Camille était bien loin de tant de force. L'image grossière de la Vierge, badigeonnée de blanc de céruse, sur un fond de plâtre frotté de bleu, à peu près comme l'enseigne d'une boutique; un enfant de chœur de province, dont un vieux surplis couvrait la soutane, et dont la voix faible et argentine faisait tristement vibrer les carreaux, sans que Camille en pût rien entendre; la démarche du suisse, les airs du bedeau — qui sait ce qui fait lever les yeux à un enfant? Mais qu'importe, dès que ces yeux se lèvent? ”
“ Veux-tu que je laisse une femme sans cœur plaisanter avec mon honneur, et répéter demain sa misérable histoire à une coquette de son bord, ou à quelqu’un de ces petits garçons à qui tu prétends qu’elle tourne la tête ? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mère, puisse devenir un objet de risée ? Seigneur Dieu ! cela fait frémir ! — Oui, dit Armand, et voilà cependant les petits badinages pleins de grâce qu’inventent ces dames pour se désennuyer. Faire d’une niaiserie un roman bien noir, bien scandaleux, voilà le bon plaisir de leur cervelle creuse. ”
“ À peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc. L’affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque, à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L’une était une petite pie fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l’autre une tourterelle couleur de rose. La tourterelle s’arrêta à quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune ; mais la pie s’approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1877)
“ Nous voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon père. Fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix. — Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau bohémien. ”
“ Partout, même à Paris, au sein de la civilisation la plus avancée, les sourds-muets étaient regardés comme une espèce d’êtres à part, marqués du sceau de la colère céleste. Privés de la parole, on leur refusait la pensée. Le cloître pour ceux qui naissaient riches, l’abandon pour les pauvres, tel était leur sort ; ils inspiraient plus d’horreur que de pitié. Le chevalier tomba peu à peu dans le plus profond chagrin. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1879)
“ Adieu, chevalier. Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de dentelles, tendit au jeune homme son bras nu. Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut, mais un peu trop de modestie. Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient pas levées) , et derrière elles, debout comme un clocher au milieu d'un troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le chemin. ”
“ Seule, en grande loge, à côté d’un homme aussi peu musqué que l’était l’oncle Giraud, belle comme un astre et fraîche comme une rose, avec ses grands yeux noirs et son air naïf, elle devait nécessairement attirer les regards. Les hommes commencèrent à se la montrer, les femmes à l’observer ; les marquis s’approchèrent, et les compliments les plus flatteurs, faits à haute voix, à la mode du temps, furent adressés à la nouvelle venue ; par malheur, l’oncle Giraud seul recueillait ces hommages, qu’il savourait avec délices. ”
“ La mère, vêtue d’une robe de velours, comme quelqu’un qui ne veut pas danser, tenait son enfant devant une psyché, et l’embrassait coup sur coup, en répétant : Tu es belle, tu es belle ! lorsque le chevalier monta. Madame des Arcis, sans aucune émotion apparente, demanda à son domestique si on avait attelé, et à son mari s’il venait. Le chevalier donna la main à sa femme, et l’on alla au bal. C’était la première fois qu’on voyait Camille. On avait beaucoup entendu parler d’elle. La curiosité dirigea tous les regards vers la petite fille dès qu’elle parut. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1854)
“ Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est toujours fâcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps, fort paisiblement empaillées. De même qu'il ne suffit pas à une femme de lettres d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non plus assez pour un merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce, et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est mon droit. ”
Alfred de Musset,
Contes
(1854)
“ Vous connaissez, monsieur, le chanteur Fioretto; il a une jolie voix dont les accents iraient au cœur, s'il la laissait sortir tranquillement des larges poumons dont la nature l'a pourvu ; il nous fait venir les larmes aux yeux quand il exprime un sentiment passionné, mais, par malheur, il se passionne toujours, et, pour dire en musique à sa maîtresse qu'il se trouve bien aise, il pousse des cris comme si on l'égorgeait. ”
“ De cette façon, Camille et son oncle étaient venus à Paris. Le chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l’oncle Giraud, l’approuva. Au retour de sa tournée en Hollande, il avait rapporté à Chardonneux une mélancolie tellement profonde, qu’il lui était presque impossible de voir qui que ce fût, même sa fille. Il semblait vouloir fuir tout être vivant, et chercher à se fuir lui-même. Presque toujours seul, à cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour donner quelque repos à son âme. Un chagrin caché, incurable, le dévorait. ”
“ Le monument semble peser sur l’homme : les murs le regardent ; les échos l’écoutent ; le bruit de ses pas trouble un si grand silence, qu’il en ressent une crainte involontaire, et n’ose marcher qu’avec respect. Ainsi d’abord fit le chevalier ; mais bientôt la curiosité prit le dessus et l’entraîna. Les candélabres de la galerie des Glaces, en se mirant, se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d’amours, que de nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient aux plafonds, et semblaient enlacer d’une immense guirlande le palais tout entier. ”
“ Mais que lui importe ? Il ne vit pas, il assiste à la vie, et tâche de gêner, de décourager et d’impatienter les vivants. Avec tout cela, la marquise le supporte ; elle a la charité de l’écouter, de l’encourager ; je crois, ma foi, qu’elle l’aime et qu’elle ne s’en débarrassera jamais. — Qu’entends-tu par là ? demanda Tristan, un peu troublé à ce dernier mot. Crois-tu qu’on puisse aimer un personnage semblable ? — Non pas d’amour, reprit Armand avec un air d’indifférence railleuse. Mais enfin ce pauvre homme n’est pas non plus un monstre. Il est garçon et fort à l’aise. ”
“ Il était vrai qu’il en savait assez pour jouer une contredanse ; mais c’était pour lui, comme pour bien d’autres, une espèce de torture à laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, en le trahissant, se vengeait du bouchon. — Êtes-vous folle ? dit Marcel ; vous savez bien que ce piano n’est là que pour la gloire, et qu’il n’y a que vous qui l’écorchiez, Dieu le sait. Où avez-vous pris que je sache faire danser ? Je ne sais que la Marseillaise, que je joue d’un seul doigt. Si vous vous adressiez à Eugène, à la bonne heure, voilà un garçon qui s’y entend ! ”
“ Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-être un pigeon ramier. — Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m’aurais rendu le coup de bec que je t’ai donné tout à l’heure. — Eh bien ! monsieur, je vous le rendrai ; ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l’orage qui s’apaise. De grâce, laissez-moi vous suivre ! Je suis perdu, je n’ai plus rien au monde ; — si vous me refusez, il ne me reste plus qu’à me noyer dans cette gouttière. — Eh bien, en route ! suis-moi si tu peux. Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère. ”
“ Vivre ainsi en amies, presque en sœurs, pendant des jours et des semaines, courir les théâtres, les bals, les cafés, et ne pas savoir le lendemain si l’une est morte et l’autre en vie, c’est pis que l’indifférence des égoïstes, c’est l’insensibilité de la brute. Ta demoiselle Pinson est un monstre, et tes grisettes que tu vantes, ces mœurs sans vergogne, ces amitiés sans âme, je ne sais rien de si méprisable ! Le barbier, qui, pendant ces discours, avait écouté en silence, et continué de promener son fer froid sur la tête de Marcel, sourit d’un air malin lorsque Eugène se tut. ”
“ Suivant toujours ses tristes pensées, il se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette : Elle n’a qu’une robe au monde Et qu’un bonnet. — Est-ce possible ? se demandait-il. La misère peut-elle être poussée à ce point, se montrer si franchement, et se railler d’elle-même ? Peut-on rire de ce qu’on manque de pain ? Le morceau de galette emporté n’était pas un indice douteux. Eugène ne pouvait s’empêcher d’en sourire, et en même temps d’être ému de pitié. — Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non du pain, il se peut que ce soit par gourmandise. ”
“ Nous parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde ; nous écoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de tout ; toi seule ne jouis de rien, toi seule n’entends rien, toi seule n’es ici qu’une statue, le simulacre d’un être qui ne fait qu’assister à la vie. Camille ferma les yeux pour se délivrer de ce spectacle ; elle se souvint de ce bal d’enfants où elle avait vu danser ses compagnes, et où elle était restée près de sa mère. ”
“ Que voulez-vous ? dit-il à Giraud. Unir deux êtres également malheureux ? N’est-ce pas assez d’avoir dans notre famille cette pauvre créature dont je suis le père ? Faut-il encore augmenter notre malheur en lui donnant un mari semblable à elle ? Suis-je destiné à me voir entouré d’êtres réprouvés du monde, objets de mépris et de pitié ? Dois-je passer ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir les yeux fermés par leurs mains ? ”
Alfred de Musset,
Contes
(1879)
“ Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les lèvres de Diane, tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce temps-là ces fleurs bien-aimées sépanouissaient autourde nous. Je les ai respirées en vous écoutant ; dans leur parfum vivait votre souvenir. Elles courbent à présent la tête; elles me montrent la mort. — C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. ”
