“ Qu’un seul de nous atteigne le but et apporte l’étoile sur la terre et alors, grâce à sa clarté lumineuse, la vie sera brillante et claire. Mais lorsque je me suis trouvé debout sur la place, j’ai compris que mes rêves étaient chimériques ; j’ai compris que vous aviez besoin que la lumière soit seulement dans le ciel et inaccessible, pour vous incliner devant elle dans les moments solennels de votre vie. Sur la terre, vous préférez cette obscurité dans laquelle on peut se cacher des autres. Le principal est d’être satisfait de soi-même, de sa vie rongée de moisissure. ”
Collectif
Résumé
La Revue bleue, rédigée par un collectif d’auteurs, explore les tensions entre lumière et ombre à travers des récits fragmentés. Les thèmes de la Révolution, du socialisme et de la quête d’une étoile symbolique traversent les récits, où des personnages comme Valodia, Mme Lovlev ou le sous-officier confrontent des dilemmes existentiels.
Les citations révèlent une critique de la société, où la lumière met en lumière des réalités inhumaines, et où le masque d’or devient un symbole de puissance fragile. L’œuvre, à la fois poétique et engagée, interroge la nature des rêves et des illusions collectives.
Citations de La Revue bleue (Collectif)
“ Valodia croise ses mains, entrelace ses doigts. — Et maintenant, vois-tu ce vieux qui marche ? Il a de la neige jusqu’aux genoux. Il peut à peine avancer. Il est seul. Pas une âme dans la plaine, et le village est loin. Il n’en peut plus, il a froid, il a peur. Comme il est courbé, ce pauvre vieux ! Mme Lovlev redresse les doigts de Valodia. — Ah ! s’écrie Valodia avec enthousiasme, le vent lui arrache son bonnet... le vent ébouriffe ses cheveux... le vent le renverse dans la neige... Quel tas de neige, maintenant ! Maman, maman, entends-tu ? ”
“ Ils nous feraient languir à petit feu. Mieux vaut mourir tout d’un coup, avec vingt-cinq balles dans la carcasse, que d’être ainsi menés d’étape en étape, comme des bêtes. La nuit était tout à fait venue. Trois sentinelles, allant et venant, surveillaient les prisonniers. Nos pauvres soldats s’étaient laissé tomber par terre et dormaient d’un lourd et cruel sommeil ; quelques-uns, ceux qui étaient blessés, gémissaient doucement, à demi-voix, comme des enfants. Dans l’ombre, Guèdre et Marcel guettaient le soldat prussien qui repassait près d’eux. ”
“ En chemin il plut toute la nuit, un temps détestable. Nous approchions de la forêt, elle faisait entendre ses gémissements. Je ne voyais pas la demoiselle, car la nuit sombre et pluvieuse, on n’y voyait goutte ; mais, croyez-moi, elle est encore devant mes yeux, je la vois toujours et le jour et la nuit, et ses yeux et son visage irrité. Elle était pâle, toute gelée, elle avait les yeux fixes comme si toutes ses pensées tourbillonnaient dans sa tête. Quand nous partîmes de la station, je la couvris de ma touloupe. « Prenez-la, lui dis-je, « vous savez, c’est plus chaud. » ”
“ « Ici, pense Valodia, ce n’est plus comme dehors, alors que l’ombre suit les personnes. Ici, l’ombre apparaît d’abord en avant puis s’éloigne en arrière, et d’autres ombres toutes pareilles se forment quand la première a disparu. » Valodia détourne les yeux sur la silhouette étriquée du maître ; ce visage bilieux et froid ne lui inspire que répulsion. D’instinct il en cherche l’ombre et la découvre sur le mur, en arrière de la chaire. Elle se penche, elle gesticule, cette ombre grotesque ; mais le visage n’est plus jaune, le sourire n’est plus ironique ”
“ Alors, le vieil Isour, le maître des sages, la lumière de la science, s’avança : — Tu as agi imprudemment, Adeïle, et tu ne peux pas prévoir toi-même les suites de ton inconséquence. Selon les lois de la nature, la vie se développe lentement et lentement aussi les étoiles éloignées se rapprochent de la vie. Au fur et à mesure que leur clarté s’approche, la vie se reconstitue. Mais tu n’as pas voulu attendre ; tu as arraché, à tes risques, l’étoile du ciel pour en éclairer la vie. ”
“ Nous ne pouvons plus embrasser nos bien-aimées ! sous la clarté de l’étoile d’Adeïle elles paraissent plus répugnantes que le ver sépulcral ; leurs yeux sont pâles comme ceux des cloportes, leurs corps mous sont tout couverts de taches et luisants de moisissure. Nous-mêmes, nous ne pouvons plus nous regarder, ce ne sont plus des hommes que nous avons devant nous, mais la parodie injurieuse des hommes !... Chacun de nos secrets, chacun de nos mouvements cachés est éclairé par cette lumière inflexible... Il n’est plus possible de vivre ! À bas le porteur d’étoile ! et que périsse la lumière ! ”
“ Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en rêve, il se dirigea vers son palais. Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa face d’or ; et le roi avait le cœur étreint d’angoisse, pensant que les gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la cour baignée de lune ; et sept fois il eut le cœur étreint de la même angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à son masque d’or. ”
“ Les élèves de ses élèves ont expliqué la parole de celui qui est toute sagesse : « L’homme doit s’élancer vers les étoiles, mais seulement par ses pensées ; et l’obscurité de la terre est aussi sacrée que la lumière du ciel. Et ton esprit emporté a méprisé cette pensée. Repens-toi donc, ô mon fils ! Jette l’étoile, et que la paix d’autrefois règne de nouveau sur la terre. » — Crois-tu donc que, même si je la jette, la paix de la terre ne soit pas à jamais perdue ? demanda en souriant Adeïle. ”
“ Mon Ivanov, aussitôt qu’il fut entré dans le wagon, se mit à ronfler et je n’osai rien dire. Je m’enhardis, je m’approchai d’elle et je lui dis : « Mademoiselle, fermez la fenêtre. » Elle se tut sans faire attention à moi, comme si je ne lui parlais pas et pourtant, bien sûr, elle m’avait entendu. J’attendis un moment, puis je lui dis de nouveau : « Vous allez avoir froid, Mademoiselle. » Elle tourna son visage vers moi et fut comme étonnée. Elle me regarda et dit à voix basse : « Laissez-moi. » Elle se mit de nouveau à la fenêtre et moi je fis un signe de la main et m’éloignai dans un coin. ”
“ Mme Lovlev se lève, pâle, les yeux agrandis, hagards ; elle est très faible, elle chancelle. Tout doucement elle s’approche du lit de Valodia. De toutes parts les ombres l’enveloppent, bruissent derrière elle, rampent à ses pieds ; légères comme des toiles d’araignée, elles tombent sur ses épaules, la regardent en pleins yeux, chuchotent d’inintelligibles choses. Avec mille précautions, elle se penche au-dessus du lit. Valodia est très pâle. D’étranges ombres, nettement découpées, dansent sur les draps. On n’entend pas sa respiration ; il dort très calme, si calme que sa mère a peur... ”
“ Leur haine d’aujourd’hui ne vient que de ce qu’ils sentent, sous la lumière, l’impossibilité de vivre comme ils vivent. Alors leur vie sera grande et pure et elle apparaîtra plus belle sous la lumière rayonnante des astres alimentée de votre sang. Et lorsque le ciel étoilé descendra chez nous pour éclairer la vie, il la trouvera digne de lumière et votre sang ne sera déjà plus nécessaire pour alimenter cette lumière éternelle et continue... ”
“ Qu’il était triste ce visage de pierre, et sévère, désespérément !... C’est un long soir d’automne. Dehors, pluie et vent. La lampe brûle, indifférente, ennuyée. Accoudé sur sa table, le corps penché vers la gauche, Valodia considère le mur blanc de la chambre, le store blanc de la fenêtre. Il ne distingue même pas les fleurs pâles des tentures... Tout est blanc... C’est à peine si l’abat-jour blanc intercepte les rayons de la lampe, laissant toute la partie supérieure de la chambre dans une sorte de demi-lumière. Valodia élève en l’air sa main droite. ”
“ Avec la faible lumière des lampes, les gens luttaient contre la nuit puissante et mauvaise, contre la nuit qui ceignait les flammes isolées d’un cercle sans issue, remplissait d’ombre les cœurs des hommes, et éteignait dans tant d’âmes jusqu’aux faibles étincelles qui couvaient sous la cendre. Kijnakof ne dormait pas. Recroquevillé sur lui-même, il s’abritait du froid et de la nuit sous un tas de chiffons mous et pleurait, sans effort, sans douleur et sans convulsions, comme pleurent ceux qui ont le cœur pur et innocent, comme pleurent les enfants. ”
“ Il tremble de colère, d’impuissance. Le maître lui déclare qu’il lui marque un zéro pour inattention et mauvaise réponse ; puis il l’invite à se rasseoir. Valodia sourit, Valodia se rassied ; et il n’est pas bien sûr encore de comprendre ce qui lui arrive. Un zéro ! le premier qu’il ait jamais eu ! Comme cela lui paraît étrange ! Ses camarades le taquinent, le raillent, le bousculent. — Lovlev a un zéro ! Lovlev a un zéro ! Bisque ! Bisque ! Valodia se sent mal à l’aise. Il ne sait pas ce que l’on doit faire, quand on a un zéro. ”
“ Il n’y avait plus dans l’univers entier que quelques millions d’hommes, mais d’hommes de génie, servis par quelques milliards de singes perfectionnés. Ces hommes, occupés à peindre, à faire de la musique, des discours ou des vers, à broder des systèmes métaphysiques et des poèmes épiques qui reléguaient Homère et Platon parmi les enfants à la mamelle, ces hommes paraissaient devoir jouir éternellement d’un bonheur parfait. Le bonheur, en effet, peut se définir comme le génie suivant Gœthe : le bonheur, c’est la fécondité. La joyeuse lumière du soleil est joyeuse parce qu’elle est féconde ”
“ Mme Lovlev se verse une tasse de thé ; l’eau bouillante jaillit avec un bruit très doux... Sur la soucoupe, sur la nappe, l’ombre de la petite cuiller, à peine distincte dans le thé, se projette nettement. Volodia l’examine avec attention : elle ne se confond pas avec les autres ombres produites par les petits filaments visqueux et les imperceptibles bulles d’air ; elle lui rappelle quelque chose, semble-t-il ; quoi ? il ne saurait le dire lui-même. Il la penche, la fait tourner, la fait glisser entre ses doigts ; l’ombre ne se précise en aucun objet connu. ”
“ Vous chargez votre âme d’un grave péché en maudissant la lumière. Qui prions-nous ? Qui nous fait vivre, sinon la lumière ? Mais toi aussi, mon fils, tu as péché comme eux en descendant l’étoile sur la terre — continua-t-il, en s’adressant à Adeïle. — Il est vrai que le grand Brahma a dit : « Heureux celui qui s’élance vers les étoiles ! » Mais les hommes, dans leur sagesse téméraire, ont mal compris la parole de celui qui est universellement aimé. ”
“ Reliez au contraire l’Église à l’Université ; reliez le prêtre au savant... et peu à peu le funeste antagonisme qui nous épuise et nous tue va s’atténuer, pour faire place à la hiérarchie, à la coordination, à la corrélation, à l’évolution harmonieuses. Ainsi la constitution des grandes Universités, outre ses immenses avantages directs, pourrait encore être l’amorce de la plus profonde des réformes après laquelle soupire depuis des siècles notre malheureux pays, la réforme religieuse et ecclésiastique. ”
“ Mais j’ai senti aussi, mieux qu’avant, qu’il est impossible de vivre de cette vie qui clame incessamment sa misère au ciel par chaque goutte de sa boue sanglante, par chaque tache de sa moisissure grise... Du reste, je peux vous consoler ; mon étoile ne brillera pas longtemps. Là-haut, dans le ciel éloigné, les astres sont suspendus et luisent d’eux-mêmes ; mais celui qui est arraché du ciel et apporté sur la terre ne peut briller qu’en se nourrissant seulement du sang de son porteur. ”
“ Ce n’est pas une grande sagesse que d’arracher une étoile du ciel pour en éclairer les difformités de la vie. Occupe-toi plutôt du travail sale et difficile de sa réorganisation. Tu verras alors s’il est aisé de la débarrasser de la boue qui s’est amoncelée depuis des siècles, et s’il est possible de faire disparaître cette boue, même avec des flots entiers de la lumière la plus claire ! ”
“ Au point de vue de la vie spirituelle, au point de vue de la vie morale, au point de vue de la vie intime et profonde, au point de vue enfin des besoins essentiels de l’âme et du cœur, sous quel jour la Science apparaît-elle à la Bourgeoisie française contemporaine ? A la majorité frivole de cette Bourgeoisie, la Science apparaît stérile. Et à la minorité sérieuse, elle apparaît néfaste. Impuissance ou malfaisance, tel est le double verdict. La Science est incapable de susciter la Vie spirituelle, là où elle manque. Et elle la tue à coup sûr, là où elle existe. ”
“ Les sentiers sont tracés, les chemins marqués ; vous reviendrez avec des étoiles et leur lumière ne cessera plus de briller sur la terre. Alors sous cette lumière continuelle la vie d’aujourd’hui deviendra impossible ; les marais se dessécheront ; les brouillards sombres se dissiperont ; les arbres commenceront à verdir avec plus d’éclat et ceux qui, dans leur rage, se précipitent maintenant sur l’étoile, se mettront eux-mêmes à la réorganisation de la vie. ”
“ A quel point l’Allemand peut être à la fois conservateur et démolisseur, et comment il réussit à concilier des contraires irréductibles pour nos pauvres esprits simplistes, il suffit, pour s’en faire une idée, d’avoir feuilleté les philosophes d’outre-Rhin : l’exemple le plus illustre assurément est celui de Kant, jetant par terre tout l’édifice métaphysique au nom de la raison pure et le relevant le lendemain au nom de la raison pratique. Ainsi, en théorie, le socialisme allemand supprime le capital et, en pratique, il fonde les banques populaires. ”
“ Je sens que ma vie monte de mon corps vers l’étoile, comme par une mèche et s’y consume ; bientôt elle sera consumée toute entière. Or, on ne peut transmettre l’étoile à personne, elle s’éteint avec la vie de son porteur et chacun doit la conquérir de nouveau. Et c’est à vous, gens honnêtes et audacieux de cœur, c’est à vous que je m’adresse ! À vous qui, connaissant la lumière, ne voudrez plus vivre dans l’obscurité ”
“ C’est que vous n’êtes pas poète. L’imagination de M. Anatole France, autour de ce simple fait, construit toute une vie de la brillante comédienne et du saint abbé ; car l’intérêt puissant n’est-il pas, justement, dans la période qui s’écoule entre la retraite de Thaïs et la mort de Paphnus ? Le saint abbé, encore jeune, n’avait-il pas dû être troublé par la beauté de Thaïs et ne devait-il pas l’aimer ?... ”
“ Et, dans son désespoir, Mme Lovlev tord ses belles mains blanches. C’est le soir, dans la chambre de Valodia. La lampe allumée est posée sur le plancher. Sur le plancher aussi Valodia et sa mère, assis côte à côte, face au mur. Tous deux font, avec les mains, d’étranges mouvements... Sur le mur des ombres courent, des ombres dansent. Ces ombres, Valodia et sa mère les comprennent. Valodia et sa mère sourient tristement ; ils se murmurent à l’oreille on ne sait quels secrets troublants qui pèsent à leurs âmes. Calmes sont leurs visages, apaisées leurs rêveries. ”
“ Le visage de Valodia s’éclaircit pour un instant. — Oh ! chère maman, fait-il d’une voix timide, comme tu es bonne ! Dans la rue. Valodia revient du collège ; il se sent tout engourdi, comme inquiet. Il fait du brouillard ; il fait froid ; il fait triste. Noyées dans le brouillard, les lignes des maisons prennent un aspect étrange. Maussades, les silhouettes des passants semblent des ombres malfaisantes de sinistre augure. Tout paraît énorme, monstrueux. À un carrefour, un cheval de fiacre surgit, de grandeur démesurée, pareil à une bête fantastique. ”
“ La défense de Madréville ! Mais on ne pouvait plus le défendre. Comme l’avait prédit le colonel, au bout d’une demi-heure il ne restait plus une seule maison debout. Les murs étaient troués, écroulés, éculés. Quelques pans se dressaient par-ci, par-là, à demi intacts encore ; mais ils penchaient comme des ruines. Plus de toits, plus de fenêtres. Tout était brisé, disloqué, transpercé. Partout la dévastation. Il faut trois siècles de persévérance et d’énergie à dix générations de travailleurs pour faire un village ; il suffit de quelques minutes pour le détruire. ”
“ Lorsque, tout à l’heure, il allait se lever de sa couche, ses jambes vacilleraient et fléchiraient, ses bras auraient des mouvements incertains, étranges, et c’était la mort. Mais en attendant qu’elle vienne, il faut vivre, et c’est un problème si menaçant pour l’homme qui n’a ni argent, ni santé, ni volonté, que le désespoir s’empare de Kijnakof. Il lance la couverture loin de lui, il a des picotements dans les bras, et jette dans l’espace des gémissements si prolongés qu’ils semblent être poussés par des milliers de poitrines souffrantes. ”
“ Valodia est arrivé à la maison, Prascovie lui ouvre la porte. Valodia n’est pas à l’aise devant ce regard froid où il devine une méchanceté. Bien vite il se débarrasse de son manteau, sans même lever les yeux sur le pitoyable visage de la vieille servante. Mme Lovlev est seule dans sa chambre. Il fait sombre déjà. Mme Lovlev est triste. Une fenêtre s’éclaire à la maison d’en face. Valodia accourt, tout joyeux ; le regard de ses grands yeux est un peu étrange. — Maman, maman, la lampe est allumée. Allons jouer aux ombres. Mme Lovlev se lève et suit Valodia. L’enfant dispose la lampe. ”
“ Ivanov était tout à fait ivre. Il se réveilla et de nouveau il se versa à boire et sortit du wagon en chancelant. J’avais peur qu’il dépensât l’argent de la couronne. Il se laissa tomber dans la téléga de la poste, s’étendit et se mit à ronfler. Elle était assise à côté de lui et mal à l’aise ; elle le regarda comme on regarde un animal malfaisant. Elle se reculait pour ne pas le toucher en se serrant dans un coin, et moi, j’étais assis sur le rebord du traîneau. Quand nous partîmes le vent était froid. ”
“ Or peut-être que ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque ; et il est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable visage tordu par la joie de te tromper ; et tu ignores si les joues de tes femmes ne sont pas couleur de cendre sous la soie. Et toi-même, roi masqué d’or, qui sait si tu n’es pas horrible malgré ta parure ? ”
“ Elle se mit à crier et Ivanov recula. « Je la regardai alors, son visage était tout pâle et n’avait pas une goutte de sang, ses yeux étaient devenus noirs et furibonds. Elle frappait du pied et parlait avec agitation, mais je dois avouer que je ne comprenais pas bien ce qu’elle disait. L’inspecteur aussi était effrayé ; il lui offrit un verre d’eau : « Remettez-vous, je vous prie, lui dit-il ; ayez pitié de vous-même » ; mais elle l’apostropha durement : « Vous êtes des barbares, dit-elle, des valets ! » ”
“ Valodia ne demanderait pas mieux que de bien travailler ; il sait que sa paresse fera de la peine à sa mère. Mais tout l’effort de son imagination ne va qu’à entasser, le soir, sur sa table d’écolier, le plus d’objets possible, tous ceux qui lui tombent sous la main, à les disposer en cent façons, pour obtenir des ombres nouvelles, des ombres capricieuses ; et quand, sur le mur blanc, se dessinent des silhouettes qui sont des ressemblances, il est ravi. ”
“ Valodia a retiré ses mains de dessous la couverture ; il les élève en l’air et les agite d’un continuel mouvement. L’obscurité est si épaisse qu’il ne distingue rien ; mais il lui semble que des masses sombres s’agitent devant ses yeux... Des masses noires, mystérieuses, lourdes de chagrins étouffés, de tristesses solitaires... Mme Lovlev, elle non plus, ne dort pas. L’inquiétude la mine. ”
“ Misérables vous êtes ; mais je suis encore le plus misérable d’entre vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez : le plus malheureux de mon royaume et le plus dénaturé n’a rien à m’envier. Et Le roi ôta son masque d’or. Et un cri s’éleva des gorges de ceux qui le voyaient ; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux. ”
“ Il pleurait sur lui-même, pelotonné en une masse et il lui semblait qu’il pleurait en même temps sur l’humanité entière et, dans ce sentiment, il y avait une joie mystérieuse et profonde. Il voyait l’enfant nouveau-né, et il s’imaginait que c’était lui qui était né à une nouvelle vie, et qui allait vivre longtemps d’une existence magnifique. Il aimait cette nouvelle vie et il en avait pitié ; alors il ressentit en même temps une telle joie qu’il se mit à rire, il secoua le tas de guenilles et se demanda : — Pourquoi est-ce que je pleure ? ”
“ Valodia a fait un grand effort de volonté : il ne joue plus aux ombres, si forte qu’en soit la tentation. Il travaille de son mieux, pour rattraper le temps perdu. Mais les ombres le poursuivent. Il a beau ne plus les appeler, il a beau ne plus croiser ses doigts, ne plus entasser objet sur objet, les ombres, d’elles-mêmes, s’offrent à sa vue, le provoquent, importunes, impitoyables. ”
“ La fièvre dévorante anéantit les forces, et il faut marcher, marcher toujours, sous un soleil brûlant, avec la honte de la défaite ; et, à chaque pas, une secousse qui fait atrocement vibrer tous les doigts endoloris et retentit jusqu’à l’épaule, comme si, à chaque pas, c’était une blessure nouvelle. Pendant qu’ils marchaient ainsi, là-bas, dans le village, les mourants avaient été réunis dans une grange, Français et Prussiens, côte à côte ; car, si près de la mort, il n’y a plus de haines. Ils râlaient, et la vie leur échappait, goutte à goutte ”
Termes fréquents
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