“ Comme le parrain tendait sa main à mon père, je frappai légèrement aux carreaux. — Quelqu’un, Daniel, regarde, mon homme. Mon père se leva et alla vers la fenêtre. — C’est, à coup sûr, la Toinon qui vient parler à son petit gars. Mais non ! il n’y a personne ! — C’est drôle ! fit ma mère. Elle vint et ouvrit la porte toute grande. Je la saisis dans mes bras en criant comme un enfant : Maman ! Maman ! — Mon garçon ! mon garçon ! ah ! mon garçon !... Folle de joie, elle pleurait, m’embrassait, me pressait sur son cœur, prenait ma tête dans ses mains et m’inondait de larmes. ”
Citations de Sergent ! (Eugénie Guinault)
“ À cet appel, il me sembla entendre un bruit léger, je tournai la tête, mon fourrier seul était auprès de moi ; je crus m’être trompé. — Voyons, la mère, nous ne vous ferons pas de mal ; mais, dites-nous si les Chouans sont partis. — Sainte mère de Dieu ! je n’en sais rien ! — Fourrier, conduisez cette vieille chouette au capitaine ; il l’interrogera... — Seigneur trois fois saint ! s’exclama de nouveau la vieille. À ce cri, un coup de fusil partit, une balle m’effleura le bras et alla frapper mon pauvre fourrier. Il fit un tour sur lui-même et tomba. ”
“ Néanmoins, on frotta tant et si bien, on rit de si bon cœur que je finis par rire avec tout le monde et par me mettre en marche comme si de rien n’était. Peu de jours après, nous arrivions au Havre. Ceux qui n’ont jamais vu la mer ont peine à se figurer ces immenses masses d’eau dont l’œil ne peut apercevoir la fin. On se sent abîmé, écrasé devant cette puissance majestueuse ; des exclamations seules montent aux lèvres et l’esprit se perd dans une profonde rêverie. Pour moi, j’étais charmé d’habiter un port de mer ; car, à Perpignan, nous en étions assez loin. ”
“ Mon vieux parrain eut toutes les peines du monde à relever mon courage en me montrant l’avenir sous de riantes couleurs ; d’ailleurs, dans nos campagnes, le plus brave, à ma place, aurait tremblé. Tomber au sort, c’est une désolation chez les bons villageois ; mais, tirer de l’urne le plus fatal des numéros... ce numéro, menace terrible et permanente qui plane sur la vie comme un oiseau de proie prêt sans cesse à vous dévorer ; nouvelle épée de Damoclès toujours sur le point de trancher le fil préservateur ; ce numéro gonflé de tous les germes de malédiction ”
“ Ces folles parties de plaisir ne nuisent pas à l’industrie des Ardennes, on y voit des fabriques nombreuses, des usines ; à Fumay se trouve une des meilleures mines d’ardoises de France. Il faut pénétrer dans le sol à une profondeur effrayante pour en tirer l’ardoise. Des ouvriers qui voient rarement la lumière du soleil sont ensevelis dans les entrailles de la terre et travaillent à en détacher des blocs ; d’autres prennent ces blocs sur leur dos et les montent, haletants, péniblement courbés sous leur énorme charge ; des enfants pâles et chétifs partagent ce dur labeur. ”
“ Trois hommes, mon fourrier et moi, nous faisions paisiblement un soir le tour de la ville avant de rentrer à la caserne, quand nous entendons dans une rue ordinairement déserte et peu éclairée, des cris épouvantables. Nous nous précipitons du côté d’où partaient ces cris : trois bourgeois haletants se défendaient avec leur canne contre six dragons en furie. Naturellement nous venons au secours des faibles, nous efforçant d’arracher les braves gens aux mains de ces forcenés. ”
“ Allant à pied, étape par étape, faisant de temps à autre séjour dans les villes, il m’était facile de connaître mille choses nouvelles et de classer dans ma mémoire des souvenirs précieux. Depuis que j’habitais Perpignan, mon bagage scientifique s’augmentait de plus en plus. Je regardais comme un devoir de faire comprendre à mes hommes le prix et le charme de l’instruction ; bien peu se mettaient sérieusement au travail, tant est tenace ce préjugé : qu’un adulte est incapable de retenir quoique ce soit. ”
“ Un grand feu flambait dans l’âtre, mon père, ma mère et le parrain étaient assis autour. Ils causaient. — Hélas ! disait ma mère en secouant la tête, nous nous faisons vieux, mon pauvre père Lascience, qui sait si je le reverrai ? — Ne vous désolez pas d’avance, Marie-Jeanne, il y en a au pays, de plus vieux que nous ayant, ma foi, bon pied, bon œil, tenez ! le père chose... — Ah ! oui, des Robinots, je ne dis pas non ; mais l’ennui n’est pas bon pour la santé. Si vous saviez combien le temps me dure de ne pas voir mon pauvre cher enfant ! ”
“ Le jour du départ, quand notre régiment se mit en route pour Lorient, la résidence désignée, quel magnifique coup d’œil et quels touchants adieux ! À l’heure de l’embarquement, la garde nationale était sous les armes, rangée en ordre sur les quais. On aurait dit de vrais troupiers ces soldats-citoyens tant ils savaient obéir aux commandements et marcher comme un seul homme ! Debout sur le pont du vaisseau, nous les regardions... Au signal du capitaine pour lever l’ancre, le tambour bat aux champs, les drapeaux s’inclinent, un grand cri vibre longuement sur les flots ! ”
“ La forêt des Ardennes, avec ses grandes voûtes de verdure, me faisait penser aux scènes sanglantes des sacrifices gaulois qui, tant de fois, s’y sont accomplis, et je frémissais, moi soldat, en songeant à la cruauté de nos terribles aïeux, clouant au tronc des grands chênes, la tête et la main de leur ennemi, comme certains paysans clouent aux ais de leur ponte l’oiseau de proie tué par eux. ”
“ Les nouvelles recrues nous arrivaient non seulement illettrées ; mais l’esprit faussé, imbu des plus sots préjugés ; j’avais de bons motifs pour ne pas m’en étonner. Les superstitions de nos campagnes me revenaient à la mémoire et me faisaient sourire ; néanmoins, je sentais que, bercé dans ces idées, il était presque impossible de s’en défendre, surtout lorsqu’on ne quittait pas le pays. Je pensais à l’opinion qu’on y avait en général de l’instruction en me rappelant un mot de Mathurine au sujet de la visite d’un jeune clerc du voisinage. Il passait pour très savant. ”
“ Le père Lascience a épuisé les meilleurs raisonnements pour lui prouver, à cette brave Mathurine, combien tout cela est absurde, mais, bah ! — Pas moyen de lui guérir la vue ! — Impossible, mon cher ! Elle se figure qu’il est en rapport avec le diable... et son train, et le regarde toujours de travers et pleine de défiance. Elle le brave avec crainte. C’est curieux ! — Pauvre vieille ! — Cette persuasion s’est augmentée à partir du moment où la Toinon, avec qui elle passait des heures à bavarder, est devenue propre, soigneuse et bonne ménagère par l’influence bienfaisante du parrain. ”
“ Les Chouans les traquaient comme des bêtes féroces... ainsi qu’ils font pour nous aujourd’hui. — C’est doux à penser. — Ils se rassemblaient à dix, vingt, plus ou moins, et au moment où on n’y pensait pas, une décharge arrivait... Vous cherchiez ! personne ! Si par hasard vous aperceviez un paysan en train de cultiver son champ et que vous l’interrogiez, il répondait : « Nentenquet ! » mais il avait tiré avec les autres et caché son fusil dans les brous sailles. Fourrier, ayons toujours l’œil et l’oreille au guet, croyez-moi !... — Nous l’aurons, major ! ”
“ Furieux, le maréchal, sa fille et l’ouvrier se mettent à maltraiter l’âne, détachent la bride, crient hu ! ho ! dia ! tout le vocabulaire propre aux animaux — rien ! — On rit plus fort. Le maréchal vexé dit à sa fille : — Taisie, cours me chercher un bâton ! Un coup de son gros pied démanche le balai, elle arrive menaçante avec son arme ménagère. L’âne entr’ouvre l’œil, aperçoit Martin-bâton, se relève, s’enfuit et court encore. La stupéfaction fut si grande qu’il était chez son maître avant qu’on eût songé à l’arrêter. — Ah ! ah ! ah ! il y a des animaux pleins d’intelligence. ”
“ Nous allions donc lentement, scrutant l’espace malgré la nuit, regardant attentivement si le canon brillant d’un fusil ne luisait pas entre les herbes. Il fallait traverser un petit bois pour arriver au château, à tout moment, l’un de nous pouvait tomber foudroyé. Enfin, nous sortons du bois, avant peu l’ennemi surpris sera entre nos mains ! On respire ! voici devant nous le vieux castel aux pierres sombres ; une faible lueur passe à travers l’une des grandes fenêtres : Les Chouans sont là ! Nos cœurs battent d’émotion. ”
“ Tudieu ! comme le bouchon va sauter ! En un clin d’œil, la nouvelle de mon arrivée se répandit ; bientôt, voisins et voisines accoururent. La vieille Mathurine, son bonnet de travers, se précipita dans mes bras. — Bonnes gens ! c’est lui en chair et en os, oui vraiment ! C’est lui ! Est-il vêtu ! Oh ! les beaux galons ! c’est de l’or, dis ? Tourne-toi donc par derrière... comme ça lui va l’habit militaire !... Bon ! je n’ai pas mes lunettes ! allez donc me chercher mes lunettes, quelqu’un ! faut-il avoir du guignon d’être accourue sans mes lunettes | — Et Pierrot ? dis-je, où est Pierrot ? ”
“ En avant ! — Bravo ! c’est parler ! s’écria le parrain rayonnant. — Mes enfants, dit Mathurine, chacun est comme il peut, on ne se fait pas. Je crois ce qu’on m’a appris à croire dans mon enfance, je ne vous en dirai pas plus long. — C’est pourquoi, il faut élever les enfants raisonnablement puisque les racines de l’éducation sont si profondes et si vivaces ; ne leur mettons dans l’esprit que ce que nous voulons y voir germer... mais, suffit ! le fillot va nous conter ce que ses lettres ont oublié. Allons ! approchons des chaises, et serrons les rangs ! ”
“ Comme nous passions par le village de Locolven, au pas, l’arme au bras, les sous-officiers en serre-file, selon la coutume, le gros petit sergent Verrachon était devant moi allant avec sa gravité et sa suffisance habituelles. Tout à coup, les cris éclatants d’une femme irritée se font entendre ; un porc énorme s’échappe d’une porte entr’ouverte ; la ménagère, armée d’un balai, le poursuit ; l’animal épouvanté, précipite sa course, voit son chemin barré par nos hommes, fait un crochet, pique droit sur Verrachon, trouve une issue entre ses jambes, s’y jette éperdu... ”
“ Emu, attentif, je suivais les phases de notre grande révolution, je sentais combien notre génération aurait à lutter pour en affermir les bases qu’un ennemi occulte cherche sans cesse à ébranler : notre force à nous, était d’acquérir toujours, de faire notre devoir et de maintenir nos droits. Les sciences m’intéressaient vivement aussi parce qu’elles augmentent le domaine de l’intelligence humaine et éloignent celui qui les cultive des préjugés, du mensonge et des superstitions. ”
“ Que ne puis-je, ô terre natale, t’inonder ainsi des lumières de la science, t’en entourer, en répandre à flots de tous côtés et chasser loin de toi l’ignorance et la superstition, te faire naître à la vie véritable : à la vie de l’intelligence et de la vérité. ”
“ Est-ce que ma jument ne se met pas à bondir, à ruer ; elle s’élance en avant, arrive sur le loup, soulève ses jambes entravées et retombe sur l’animal furieux qui se trouve pris et maintenu sous la chaîne. ”
“ Tasie secoue la bride avec violence, administre plusieurs coups de poings accompagnés d’invectives — robustes : et, d’un mouvement brusque, saisit la bête par une des jambes de devant tandis que les deux hommes empoignent celles de derrière... À sa place, qu’aurais-tu fait, Pierrot ? — Moi ? contre la force, il n’y a pas de résistance. — Excuse-moi ! mais, vois l’esprit de mom âne : il pensait comme toi : Soulevé par six mains vigoureuses, il s’abandonna et tomba inanimé sur la terre. ”
“ Cela précisément entretenait l’indignation des Bleus contre les Vendéens. Pauvres gens ! religieux à l’excès ou plutôt fanatiques qui combattaient, le chapelet dans une main et l’image du cœur de Jésus sur la poitrine. Des ambitieux se faisaient un instrument de leur ignorance et de leur foi aveugle. Déjà plusieurs de leurs généraux avaient péri dans les batailles, entre autres Cathelineau élu général en chef ; mais les Vendéens étaient restés maîtres de leur pays. ”
“ Une foule nombreuse fait cercle, laissant un certain espace vide autour du poteau. On bande les yeux au numéro un, on lui remet un sabre ; alors, le brandissant de tous côtés, il cherche à couper la tête du pauvre animal cloué au pilori. ”
“ Tout à coup, mon pied heurte contre une pierre, je perds l’équilibre et je disparais dans un fossé. Un rire formidable et inextinguible me parvint à travers l’onde bourbeuse et en même temps que les mains de mon fourrier. — Hé ! major... disait-il, on voit bien que vous n’avez pas de bourgeois à défendre pour faire des saluts pareils. Un canard ayant barboté pendant des heures eût été certainement en meilleur état que moi. Quelle figure ! quelle tournure ! et quelle tenue pour un soldat français. ”
“ À la fin du IIIe siècle des guerres terribles désolèrent la Grande-Bretagne, aujourd’hui l’Angleterre, un grand nombre de familles préférèrent l’exil à la vue de la patrie dévastée, ensanglantée, ruinée ; elles cherchèrent un refuge chez leurs voisins les Armoricains. Constance Chlore était alors empereur, donna aux émigrés des terres à cultiver ; ceux-ci vécurent en frères avec les habitants de leur nouvelle patrie. Plus tard, à différentes époques, d’autres colonies de Bretons quittèrent leur île pour s’établir comme leurs ancêtres dans l’Armorique ”
“ À vos allures, ça saute aux yeux ; et puis, vous êtes d’une instruction... numéro un... vous pouvez vous en vanter ! Je parie cent sous que le général vous rend des points pour la politesse ! Vous ne serez jamais honteux dans la société, vous ! Nous autres, pauvres paysans, nous ne connaissons — sous votre respect — que nos semailles et nos bêtes à cornes... Dans notre jeunesse, nous ne fréquentons guère l’école, hormis l’hiver, quand il n’y a plus de travail dans les champs, Voyons ! parlons carrément : Est-ce que nous pouvons être éduqués comme des milords, ou comme vous, sergent ? ”
“ Le garçon de la maison le conduisit un jour chez le maréchal pour le faire ferrer ; le voilà, passant la bride dans un gros anneau, l’attachant solidement en attendant que le maréchal qui chauffait son fer, l’eût battu — conformément au proverbe. L’opération faite, le jeune homme peu patient était parti. Le forgeron fut obligé d’appeler son compagnon pour tenir le pied de l’âne. Le pauvre animal, froissé de la brutalité de l’ouvrier, se plaint en son langage et raidit sa jambe. L’ouvrier se fâche, le maréchal s’emporte. Ce dernier, pour vaincre la résistance du baudet, demande du renfort. ”
“ Mes bons bourgeois disparurent. Harassé, épuisé, ruisselant, je voyais le moment où l’un de ces insensés me fendrait le crâne d’un coup de sabre, lorsque ces cris : « Courage ! on vient à l’aide ! » me rendit une lueur d’espoir. Un de nos camarades passant à quelque distance avait entendu le ferraillement des sabres, il me vit attaqué par deux hommes à la fois... une idée lui vint : il lança son pied au-dessus des jambes de l’un de mes adversaires qui se retourna, le prit à partie : le combat eut lieu ainsi d’homme à homme. ”
“ Hélas ! les bons jours vont trop vite | Le congé expira : il fallut partir. Quel serrement de cœur ! Il est si doux d’être aimé et de ne voir que des visages heureux de votre présence ! Je promis à ma mère de revenir bientôt, cette assurance, la pensée que j’étais satisfait de mon sort et que le numéro treize était le plus inoffensif des numéros, lui donna du courage. Elle vint avec le père, le parrain et les amis me conduire à la diligence. ”
“ Les Bretons sont d’une taille moyenne, ils sont forts et trapus. Si tu les voyais avec leurs cheveux qui n’ont jamais subi l’injure du ciseau, ni la friction salutaire du peigne, avec leur large pantalon, portant devant, de chaque côté, les armes de leur seigneur, leur veste parsemée de boutons, leur chapeau à large bord, leur démarche lourde et leur tournure épaisse, tu ne voudrais pas croire que ce sont des paysans français. ”
“ Le colonel Thierry s’aperçoit que nos baïonnettes sont cause de cette surexcitation, il commande de sa voix superbe : Reposez arme ! Remettez... ette ! « Mes enfants, s’écrie-t-il, se tournant du côté d’où étaient parties les menaces, nous ne venons pas ici pour vous égorger, nous sommes des soldats, non des bourreaux ! Vous êtes nos frères et nos amis... si vous nous voyez sous les armes, c’est pour protéger et défendre les bons citoyens ! » ”
“ « La force prime le droit, » le pouvoir devait nécessairement devenir oppresseur jusqu’à ce que le faible, près d’être anéanti, vint, dans un superbe élan de justice et d’indignation, réclamer sa part de l’héritage commun. ”
Termes fréquents
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