“ Et, la gloire et la mort me faisant une escorte, J’offris toute mon âme à tout votre pays. Ce poids d’éternité, de deuil et de vaillance Ne pouvait-il suffire aux balances de Dieu ? Fallait-il, Verhaeren, parfaire l’abondance En mêlant votre vie aux combats furieux ? Vous n’êtes plus. L’enfer des machines humaines, Comme dans la tranchée, a broyé votre corps Et la nuit qui laboure et repeuple la plaine Ne laisse aux souvenirs que leurs étoiles d’or. ”
Émile Sicard
Résumé
“Le Laurier Noir”, est une œuvre de Émile Sicard. Des thèmes tels que Mon amour, Grelottants ou lys y sont abordés.
Citations de Le Laurier Noir (Émile Sicard)
“ L’AMBASSADEUR Dans sa villa posée entre les fleurs de Rome, Jouant de son esprit et de sa dignité, Amoureux comme un chat, mais patient comme un homme, L’Ambassadeur défend sa propre liberté. S’il songe à l’Empereur c’est surtout pour lui-même, Le ciel du Palatin a trop vu son regard Et du jardin Borghèse il sait trop les emblêmes Pour qu’il ose penser à son prochain départ. Le vin de Tivoli lui couronne la bouche. Quelle bière du Rhin en chasserait le goût ? Ô si du Quirinal, politique et farouche, Il pouvait, de ses mains, enfoncer les verrous ! ”
“ La cendre est dispersée et vide est le tombeau. Mes doigts, pieusement, désenlacent les pages. Vos chants ont le parfum de ces mûres sauvages Dont l’éclat langoureux répand, en s’écrasant, Sur la bouche enivrée, une goutte de sang. Ô comme votre mort ressemble à votre vie ! Dans l’espace creusé par la houle ennemie, Dans votre éternité vous gardez sur les mains Tous les reflets d’amour serrés dans ce jardin. C’est la vigne et le lys qui sont vos immortelles. ”
“ Ces vaisseaux, ces appels, ces hymnes, ce silence, C’est la latinité qui reconnaît son sang. Marchons encor. Je veux oublier le voyage Qui dresse sur mes yeux l’espace et l’avenir Et, très humainement, penché sur ton visage Croire que, déjà mort, tu ne pourras mourir. Vois, la lune est levée sur le monde des îles, La mer cerne d’azur la coupe de Gyptis, Ton corps n’est pas couvert de ténèbre et d’argile, Sur ta bouche est l’amour et dans ta main le lys. ”
“ Dans les cuves de l’Est pèse l’éternité. Entre la terre et Dieu monte une double treille Dont le feuillage lourd porte de doubles fruits. Les flûtes de roseau dans des sanglots s’éveillent Et l’aurore du ciel tremble aux bras de la nuit. De la vie à la mort je franchis les étapes. C’est vous nobles amants, c’est vous jeunes guerriers, D’un immense pressoir qui devenez les grappes, Et la France est assise aux portes du cellier. ”
“ Je sens que la tristesse ensevelit ma vie Et que de noirs corbeaux rôdent sur mon amour. Ami, sors du buffet ta chaude mirabelle Éclose au pur verger de ce sombre pays. Je me veux enivrer afin qu’entre les ailes De la douleur qui sur mon cœur s’apesantit, Se glissent, tendrement, des gouttes de lumière. Je ne puis plus goûter à ce ciel incertain Car il met trop de vent, de cendres et de terre Dans la coupe d’azur qui vacille en mes mains. ”
“ ÉLÉGIE À MA SŒUR GERMAINE POUR LA MORT DE JULES JULIEN Pitié ! pitié ! La terre s’ouvre davantage, L’aube s’engouffre dans la nuit, La jeunesse, haletante au sommet de l’orage, Pareille à l’arbre perd ses fruits. Le sang roule le sang. La plus haute montagne Écarte ses flancs dépouillés ; Et, sa faux aiguisée, hurlant dans la campagne, La mort nivelle le laurier. ”
“ Porte un laurier d’azur fleuri d’un crêpe noir. Le temps qui n’a souci ni du noble courage, Ni du rêve mouvant des hommes en chemin, Comme le blé nouveau que les faux se partagent L’a couché dans son temple et pris dans son destin. ”
“ Le ciel est un manteau de thym et de verveine. Sur le Rhône reprend Le chant des bateliers. Du sommet de la plaine Le berger qui descend Mène avec son troupeau des manades d’étoiles. Le temps est revenu De l’amour. Il fait chaud dans les robes de toile. Les chemins sont vêtus De ruches. Tout l’azur est constellé d’abeilles. Le vent sur Montmajour Bat les cloches. Sous les mûriers et sous les treilles Résonnent, tour à tour, Le pas des fiancés et le vol des palombes. Le dieu du Rhin s’est tu. Entre les beaux cyprès les blés couvrent les tombes. ”
“ La campagne s’enfonce au creux des flaques d’eau Et sur les forts de Toul les lions du carnage Dominent l’horizon des pays en lambeaux. La boue éclate. Il pleut. Une route inclémente, Entre des arbres gris, porte des cavaliers. Toujours ce ciel pensif de la Meurthe sanglante ! Des pioches à la main s’en vont par des sentiers Les hommes désignés pour raviner la terre. ”
“ Épuise la campagne et s’accoude aux tombeaux. Ivre de trop de sang, un corbeau, dans l’église, De son aile d’acier bat la croix de l’autel. Sur un vitrail brisé les sept douleurs s’irisent, Le charnier de la terre a labouré le ciel. ”
“ Est-ce tout le bouquet que la guerre m’apporte ? Ô plateau de Moyen, vous êtes une porte Qui ferme à double tour de secrètes maisons. L’acier ne tremble plus. Dans tout cet horizon Il n’est pour mes sanglots maintenant qu’une place. Où frapper pour qu’on ouvre à ce vivant qui passe ? J’ai honte de mon cœur et du bruit de mes pas Qui marchent sur la gloire et ne l’entendent pas. ”
“ « Ô ma sœur, courageuse, éternelle et sanglante, Ai-je dit au pays que j’avais dans les bras, Ton épée, aiguisée à la meule éclatante Qui tourne sur tous les combats, Laisse à mon jeune amour sa chaude confiance. Avec sérénité j’entre dans ta maison, Car ta douleur est une armure sur la France Et ta gloire est son horizon. » Le matin effeuillait de discrètes lumières Sur la ligne de la Moselle et des côteaux ; Des wagons emportaient vers le seuil des frontières La vaillance comme un troupeau. ”
“ Sont sur leur porte. Un vieux parle de son courage, La terre pense à Dieu. Ton sac est sur ton dos posé comme une gerbe, Voici l’aire, le puits, Le banc sous le mûrier et dans l’éclat de l’herbe Les corbeilles de fruits. Le soleil s’est couché. Tu marches... Des lumières Contre les volets verts S’appuient. Qui dormira cette nuit ? Le mystère Plane sur l’univers. Une torche à la main, Bellone, sur la plaine, Court entre les troupeaux. On entend les rouets pleurer sur les fontaines. Tremperas-tu tes mains dans le sang des ruisseaux ?⁂ Les trains sifflent. ”
“ Pour qu’un signe de joie, entre l’ombre et la nuit, Soit fait à ces amants décharnés par la gloire, Aveuglés par le sang, dépouillés par le sort, Qui croient ne plus savoir qu’ils peuvent toujours croire. ”
“ Grelottants sous un ciel moins chaud que leur rivage, Dépossédés, leurs yeux cherchant pour leur repos La place des soutiers dans la nuit des chaudières, Ils flânent sur le pont que la mer a battu. ”
“ SOIR À NANCY La tendre ferveur de la nuit Disperse les cris de l’orage. La ville dort ; sur son visage La lune est posée comme un fruit. Les canons du plateau d’Amance Veillent sur la gloire des camps. ”
“ Sur tes cailloux le deuil fait un pèlerinage ; Tu montes vers des croix et les corbeaux sauvages, Aveuglés par le sang, cherchent à te piller. Hérode à l’horizon suit tes saintes familles. Vierges et charpentiers sanglotent dans la nuit. ”
“ Avec les chars vainqueurs, les lourdes caravelles Des blessés vos enfants. Les drapeaux vous saluent mais les cendres vous couvrent. Vos clochers ne sont plus Que de grands mâts brisés. C’est par le toit que s’ouvrent Vos foyers abattus. Dans l’honneur de garder saintement la frontière En martyrs vous mourez. Les Francs rebâtiront le temple. À la lumière Vous ressusciterez. Votre deuil n’est qu’un songe et votre ombre un nuage. ”
“ Pour leurs cris dans la joie et leurs pleurs dans la peine, Que ces hommes, dont le plus chaste est un amant, La tunique en lambeaux et le fusil en joue, Battus comme un rocher par les vagues du sort, Restent, depuis des mois, accroupis dans la boue Et vivent dans des champs labourés par la mort. ”
“ LE TOMBEAU DE MISTRAL L’étoile à sept rayons qui conduisait les mages S’est éteinte sur nos pays. La Méditerranée a battu nos rivages, Et les grands cyprès ont gémi. Le Rhône a charrié du limon et des pierres. ”
“ Mais plus j’approche de ses murs Plus je sens que mûrit ma peine, Plus je sens qu’au manteau d’azur Dans lequel gèle ma pensée, Il va falloir recoudre encor, Cette agraffe qui s’est cassée En voulant éloigner la mort. ”
“ Mon amour, ils ont mis nos émois dans leurs luttes. Nous nous battons en eux, et la soie du divan, Sur laquelle nos cris à leurs cris sont en butte, Est, dans la chambre close, une sorte de camp Où leur ombre blessée toujours nous persécute. ”
“ Quand votre tâche était finie Vous alliez vers un lit de camp Et vous relisiez Athalie. Pauvre décor en vérité ! Mais que son ombre frémissante Ressemblait à l’éternité Parfois si simple et si touchante ! ”
“ Maintenant vous avez accompli votre course, Et, par le grand chemin des armes, rejoint Dieu. L’Arc de triomphe est au milieu Du soleil et monte la garde, Le vent, sur les lauriers, fait des signes de croix. ”
“ Sur tes rivages et tes plaines. Les cadavres montent plus haut Que le regard qui les enchaîne. L’espoir muet de tes bras nus En vain veut enlacer la vie, Yseult, il ne te reste plus Qu’à choisir le sort d’Ophélie. ”
“ Qui demandent l’endroit de l’espace où reposent Ceux qu’elles ont perdus ! Seigneur, il faut creuser parmi ces tombes closes Et ces murs abattus, Écarteler la boue, interroger la cendre. Les morts ont un pays. ”
“ La rue de la Faïencerie et les maisons Qui, sur les quais déserts, s’accoudent aux collines. Dans le ciel un jour gris que la neige illumine, Sous de longs voiles noirs, vers le Parc du Château, Des ombres font de l’ombre. ”
“ Les mâts de l’avenir craquent dans la tourmente, Ma sœur, la cendre est sur ton lit, La lumière brisée aux rochers de la rade De ton corps ne s’approche plus. Jette au feu du bûcher tes robes de parade, L’ombre suffit à tes bras nus.⁂ La voix sainte des morts domine la tempête ”
“ Vos berges de la Marne et vos rives de l’Oise N’ont plus leur mouvement de ponts et de canaux, Et l’eau qui reflétait vos toits couverts d’ardoises Est un rouet sans âme auprès d’un noir fuseau. ”
“ Leur fourgon ruisselait et des brins de fourrage S’accrochaient aux cailloux. La Meurthe s’en allait de bourgade en bourgade. Les maisons d’Étival Apparurent au loin et devant la brigade S’arrêta le cheval. Ô mon frère, égaré dans le mouvant espace Qui borde les combats, Dans le vent, sous la pluie incessante et vorace, Qu’ils étaient beaux nos bras S’enlaçant, longuement, quand nous nous retrouvâmes ! ”
“ Plus beau d’être plus nu, plus grand d’être plus sombre, Ton cœur, ce noble amant, Perçait l’obscurité des façades du Louvre. Sur le lit des jardins Il répandait l’odeur dont les femmes se couvrent Aux lueurs des matins. ”
“ Vivants qui ne vivez que du prix de sa gloire ! Le sacrifice est en chemin ; Il vide les maisons et repeuple l’histoire. Pitié ! pitié ! Tout le bon grain S’en va. Les moissonneurs sont indignes des maîtres. ”
“ ZEPPELIN La servante apeurée fait son lit dans la cave Et le maître d’hôtel Agite sa serviette et reprend son air grave. Sur la place, le ciel Est plein d’étoiles. Belle nuit d’incertitude ! ”
“ Sur la plaine éventrée, la haine qui clapote Et ne se tarit point. Le cheval nous traînait dans une boue épaisse. Au penchant d’un hameau Le roulier dit : « Ces champs sont couverts de jeunesse », Et je vis des tombeaux. ”
“ Creusent l’obscurité. Brillants, les rails cheminent Entre un entassement de pierre et de charbon, Un cheval, lourdement, fait rouler un wagon. Sur les quais, des soldats chantent La Marseillaise. ”
“ Jouent du désespoir humain. La première dit : « Les cendres Montent plus haut que ma tour. » La seconde qui vit pendre, Aux ormeaux des carrefours Des enfants à la mamelle Rit si fort que, dans la nuit, Se brisent sur les margelles Les amphores des vieux puits. ”
“ Autour du grand tombeau se pressent les geôliers ; On te guette, race occitane ! Autour du grand tombeau je vois des éperviers Saisir la coupe catalane. Mariniers de Phocée, pâtres du Luberon Dressez-vous devant le portique ; Combattez de la rame et frappez du bâton, Accordez la lyre héroïque. Si les dieux sont couchés, le peuple est à genoux ; Les autels ploient sous les couronnes. Si les dieux sont couchés, les temples sont debout ”
“ Qui jette tant d’éclats sur ces mouvants espaces ? Ô mon ami, mes pas tremblent sur votre trace. L’homme était un archange et je vous reconnais. Les amandiers ont des fleurs blanches ; les genêts Entre les pins et les peupliers se balancent. ”
“ Princes Djem langoureux, Nattes où la paresse S’enlace à la promesse Des bras les plus heureux, Mosquée où la prière Des hommes aux pieds nus Fait un jet d’eau menu Dans des mains de lumière ”
Termes fréquents
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