“ En ce moment, dompté, docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau, la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son cœur. Ce nom-là: Barnave! ”
Jacques Pierre Barnave
Définition et enjeux
Jacques Pierre Barnave, figure centrale de la Révolution française, incarne les tensions entre idéalisme politique et pragmatisme. Auteur de discours mémorables, il fut à la fois défenseur des droits du peuple et acteur des débats tumultueux de l'Assemblée nationale constituante. Jules Gabriel Janin souligne son éloquence et son destin tragique, tandis qu'Alphonse de Lamartine met en avant son courage lors de la crise de 1792.
Emmanuel de Beaufond évoque ses qualités de vertu et son malheureuse alliance avec des figures contestées. Jeanne Louise Henriette Campan, à travers Marie-Antoinette, note son ambivalence entre ambition et fidélité. Ces perspectives révèlent un personnage complexe, marqué par les contradictions de son époque.
Citations sur “Jacques Pierre Barnave”
“ À la fin ton rêve est rempli, tu es au but... le char est prêt, monte enfin dans le char de ton dernier triomphe et traîne enfin tes victimes au bourreau.Ce malheureux me fit pitié.—Venez, Barnave! et soyez homme, encore une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le maître! Ouvrons-nous un passage au milieu de cette foule horrible! Allons à la reine, elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez, Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer comme Castelnaux! ”
Adolphe Joanne,
Géographie de l’Isère
“ Antoine-Pierre-Joseph-Marie Barnave, avocat au parlement de Grenoble, député aux États généraux, membre de la Constituante, où il se distingua par son éloquence, arrêté comme suspect en 1792, et mort sur l’échafaud. ”
“ Allons, en avant, jeune homme; et marche, et marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et détruis, l'autel et le prêtre, et le trône et le roi! Bientôt le songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristèrent! Dans quel effroi me jeta cette colère inutile, et sans frein! Que Barnave dut être épouvanté de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la tribune, il se réveilla, voyant déjà monter à sa lèvre le sang qu'il avait demandé! ”
Alphonse de Lamartine,
Histoire des Girondins
“ Barnave, par un mouvement sublime, s’élança le corps tout entier hors de la portière : « Français, s’écria-t-il, nation de braves, voulez-vous donc devenir un peuple d’assassins ? » Madame Élisabeth, frappée d’admiration pour l’acte courageux de Barnave et craignant qu’il ne se précipitât sur la foule et n’y fût massacré lui-même, le retint par les basques de son habit pendant qu’il haranguait ces furieux. De ce moment-là la pieuse princesse, la reine, le roi lui-même, conçurent pour Barnave une secrète estime. ”
“ Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave, qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme généreux que Barnave a chargé de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue encore un jour le rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère, et que le roi tremble! ”
Emmanuel de Beaufond, Un Mot sur M. Barnave, député du Dauphiné aux états généraux… (1895)
“ Mallet du Pan, Mémoires et Correspondance, 1851, 2 vol. in-8, tome rr, p. 256. manque pas assurément d'hommes de talent, Barnave ne sera pas remplacé, la nature réunit tant d'avantages dans un même individu : désintéressement, générosité, tant de chaleur dans l'âme, tant de calme dans le jugement, et puis un si beau talent pour défendre les droits du peuple, soit pour le gouverner. Malheureux jeune homme, pourquoi faut-il qu'il ait cru qu'il suffisait de se présenter avec une conscience irréprochable devant des monstres pour qui la vertu était le premier des crimes (i) . ”
Charles Augustin Sainte-Beuve,
Causeries du lundi
“ C’est à ce dernier parti que Barnave se rallia franchement, sans arrière-pensée ; mais sa marche ne fut pas exempte d’entraînements, de déviations et d’erreurs. Il se lia dès les premiers mois avec Duport et avec les Lameth, et, jusqu’à la fin, cette étroite liaison subsista sans s’affaiblir. Il appelle ces amis de son choix, à qui il resta de tout temps fidèle, « des hommes remplis de défauts, mais de probité, de caractère et de courage. » ”
Emmanuel de Beaufond, Un Mot sur M. Barnave, député du Dauphiné aux états généraux… (1895)
“ En parlant des relations et de la correspondance que nous eûmes avec la Cour vers la fin de l'Assemblée, Mme Campan cite une lettre qu'elle suppose avoir été écrite à la Reine par Barnave. Cette lettre qu'elle dit elle-même ne se rappeler que de mémoire, est entièrement controuvée. Rien ne le prouve mieux que les observations qu'elle attribue à Barnave et qui sont en opposition manifeste avec ses opinions et ses sentiments. ”
Jeanne Louise Henriette Campan,
Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette
(1822)
“ Un sentiment d’orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire, pour la classe dans laquelle il est né : si jamais la puissance revient dans nos mains, le pardon de Barnave est d’avance écrit dans nos cœurs. ”
“ Alors, plus le bruit est grand là-bas, autour de vous, plus le silence est effrayant à l'endroit où vous êtes. C'est à peine si vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole à tire d'aile, poussant un cri plaintif, comme s'il avait à rendre compte d'une couronne à ce peuple en fureur.Moi, voyant ma cousine hors d'elle-même, et Barnave obéissant à la même fascination, l'œil fixé sur Hélène et la dévorant du regard, et toujours prêt, à chaque instant, à l'appeler: Majesté! j'eus peur de ce que Barnave allait dire, et je songeai à fixer autre part son attention. ”
Mémoires sur les assemblées parlementaires de la Révolution… (1880-1881)
“ Barnave l'appuyait de toutes: les siennes. « Comment se fait-il, Messieurs, » dit Barnave, « que les mêmes personnes qui naguères témoignaient tant de confiance à la garde nationale soldée de Paris, aient l'air de la regarder comme dangereuse parce qu'elle change de nom? » On applaudit à toute force dans les rangs qui tenaient pour Barnave. Rewbell, Pétion et Robespierre se lèvent : « Nous n'avons pas dit cela, Monsieur. » Barnave poursuit : a Personne n'ignore les moyens qu'on emploie, les bruits qu'on fait courir sur le travail de la révision. ”
André Beaunier,
Revue des Deux Mondes
“ Ils crurent très politique de se mettre sous l’abri d’un homme qui était connu pour l’ennemi de toute intrigue et l’ami des bonnes mœurs et de la vertu. » Ce Petion, c’est un sot ; mais il a bien vu que Barnave, comme il le dit, avait des projets. Les projets de Barnave ne concernaient pas les bonnes mœurs et la vertu : c’était de l’intrigue et de la politique. Mme de Boigne dit que la Reine « se loua des procédés de Barnave. » Mais oui ! Barnave était, auprès de Petion, l’homme du monde. Et Petion disait : « Nous allons vous gêner, Sire ! » tandis que Barnave, lui, savait ne pas être gênant. ”
“ Désormais, soyez le premier à la tribune, et si vous avez été jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bénit au lit de mort; vous êtes un grand cœur! Vous êtes un orateur à ma taille, et vous mourrez comme moi, assassiné; cela est sûr, aussi sûr que je meurs... Hâtez-vous de montrer qui vous êtes, vous mourrez avant peu. Vous êtes tous morts, moi mort. Je te bénis donc, Barnave; esprit loyal! honnête cœur! Dévoué! fidèle... et malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la tueront... ”
Joséphine Amory de Langerack, Galerie chrétienne des femmes célèbres (1862)
“ Mais jusque-là el jusqu'au dernier moment devait se trahir l'influence de la reine. Entourée d'hommes qui par caractère ou par nécessité lui étaient hostiles, elle sut vaincre la haine politique, la plus implacable de toutes. Des deux hommes qui représentaient dans cette voiture la tyrannie démocratique, l'un d'eux en descendit son ami, c'était Barnave. Barnave était l'un des hommes les plus distingués de la Révolution. Il était de bonne compagnie, et à des formes qui révélaientson excellente éducation,il joignaitun esprit souple et fin, très-rare à côté des emportements du génie. ”
“ Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses yeux, et sur mes mains sa bouche desséchée....Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour.—Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est ailleurs. Vous appartenez à votre mère, allez, et sauvez-la de son épouvante! Mademoiselle appartient à la reine, je suis au peuple. Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. ”
“ Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop brûlants pour lui!) , ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à l'auteur de Barnave qu'il était trop jeune, et trop inhabile à toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif ”
“ Quand il vit, dans cette lumière subite et surnaturelle, cette femme blanche et mélancolique, ce fantôme attristé, superbe et charmant, qui s'avançait lentement vers lui, Barnave, encore occupé des songes de la nuit, se leva brusquement frappé d'un incroyable effroi:Cependant la vision approchait, et elle dit:—Barnave!—Qui m'appelle? dit-il, l'œil hagard. Puis avançant d'un pas, les mains tendues à l'adorable vision:—C'est la reine! dit-il; déjà la reine! Alors se mettant à genoux:—Pardon, Majesté! pardon! je suis coupable! Oh! ”
Alphonse de Lamartine,
Histoire des Girondins
“ Mais pour le premier rôle, il ne faut que de la violence ; pour le second, il faut du génie. Barnave n’avait que du talent. Il avait plus : il avait de l’âme et il était honnête homme. Les premiers excès de sa parole n’avaient été en lui que des enivrements de tribune. Il avait voulu savoir le goût des applaudissements du peuple. On les lui avait prodigués bien au delà de son mérite réel. Ce n’était plus avec Mirabeau qu’il allait avoir à se mesurer désormais, c’était avec la Révolution dans toute sa force. ”
André Beaunier,
Revue des Deux Mondes
“ Pourquoi ce Barnave est-il « un peu amer, » et ce n’est pas trop dire ? Il a vingt-sept ans à peine passés. Il est membre de l’Assemblée Constituante. Il a du talent, que ses collègues reconnaissent ; il entre, jeune et sans difficulté, dans la gloire... Mais, quand il était petit, un jour, sa mère l’avait mené au théâtre : car on le gâtait. Mme Barnave demande une loge : toutes les loges étaient prises, moins une, celle-ci destinée à l’un des amis ou des « complaisants » du gouverneur de la province : Mme Barnave ne balança point de s’y installer avec son petit garçon. ”
Charles Augustin Sainte-Beuve,
Causeries du lundi
“ « Tu étais, s’écrie-t-il, un de ceux que je séparais parmi le monde, et je t’avais placé bien près de mon cœur. Hélas ! tu n’es plus qu’un souvenir, qu’une pensée fugitive : la feuille qui vole et l’ombre impalpable sont moins atténuées que toi. » Il est remarquable, en plus d’un endroit, comme l’idée d’une existence future après cette vie est presque naturellement absente de la supposition de Barnave. ”
“ Il gravissait les marches gémissantes de cette tribune où son pas résonnait lourdement. Le silence était grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et complimenté par ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses regards çà et là, il commença. D'abord sa parole fut lente et brève, on eût dit d'un soupir tiré avec peine de sa vaste poitrine, après une orgie. En commençant son discours, il bégayait: cela durait quelques minutes. Peu à peu l'homme, obéissant à des visions surnaturelles, devenait éloquent. ”
François-Claude-Amour de Bouillé, Mémoires du Mis de Bouillé (1859)
“ Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs malheurs, la reconnaissance que Leurs Majestés marquèrent à Barnave, ont changé, en quelque sorte, le cœur de ce jeune homme, jusqu'alors impitoyable, C'est, comme vous savez, le plus capable, et un des plus influents de son parti. ”
Gérard Seguin, Oeuvres illustrées de Victor Hugo (1853-1855)
“ Barnave était un assez beau jeune homme et un très-beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard. Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; qui tâlent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure ”
“ Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la passion m'aveugle; je suis arrivé, trop jeune et trop novice, aux affaires de ce monde, et je me suis usé tout de suite; à présent je suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la façon de Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi attendre humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend en effet par mes mains. ”
Étienne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières assemblées législatives (1832)
“ Barnave, nous dit-il, était comme un bourgeois de province tout étonné et tout en admiration de lui-même de se voir dans la même voiture que le roi. Pour lui, et je l'attribue plus à son insensibilité qu'à sa magnanimité, il n'avait été ému d'aucune compassion pour un prince déchu de ses grandeurs, et il n'avait point senti de vanité personnelle, ou un orgueil s'était opposé à un autre. L'amour-propre de Pétion, qui s'était tourné du côté des honneurs populaires, l'avait rendu insensible aux honneurs d'une cour. Devenu courtisan du peuple, il méprisait les courtisans du prince. ”
“ O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en péril, un peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante à l'annonce des plus grands événements, Mirabeau monte à la tribune, éclipsant tout ce qui se présente, et moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! À cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante, il faut que je m'occupe à compléter une intrigue de bal; il faut que j'assiste aux commencements d'une passion finie! Holà! le joli métier pour toi, Barnave! ”
“ Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comédie! Elle s'est changée en drame, et ce drame a tout brisé!Quand Barnave eut parlé, Mirabeau se leva de son banc; à peine avait-il écouté le discours auquel il allait répondre; il marcha lentement à la tribune, en côtoyant les bancs de la gauche et de la droite, et prêtant l'oreille à tous les murmures; du plus léger murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air, il a fait un mot sublime! ”
Charles Augustin Sainte-Beuve,
Causeries du lundi
“ Tout le public, toute la bourgeoisie ressentit l’injure faite aux Barnave et le leur témoigna hautement. On prit l’engagement de ne retourner désormais au spectacle que quand satisfaction aurait été donnée, et on n’y revint, en effet, qu’après plusieurs mois, lorsque Mme Barnave eut consenti à y reparaître. L’impression de cette injure dut agir sur l’esprit précoce de Barnave enfant : on n’apprécie jamais mieux une injustice, une inégalité générale, que quand on en est atteint soi-même, ou dans les siens, d’une manière directe et personnelle. ”
Emmanuel de Beaufond, Un Mot sur M. Barnave, député du Dauphiné aux états généraux… (1895)
“ Il serait certainement injuste d'imputer en cette circonstance à M. Barnave la crainte de la mort. Cet homme intrépide à la tribune ne redoutait nullement une mort à laquelle il s'attendait depuis longtemps, et qu'il lui eût été ioisible d'éviter s'il l'eût voulu. Pour que ni M. Barnave ni son avocat n'aient voulu avouer devant le tribunal révolutionnaire les relations en question, nous devons chercher un autre motif et nous demander si le secret n'avait pas été promis. ”
