“ Ce sont des effluves qui partent de l’âme, passent par le cœur qui les réchauffe à la cadence de ses battements, et s’amplifient sous l’influence de l’émotion qui naît à la vue de la personne aimée. Le moindre geste de l’amie fait vibrer en nous toutes les cordes sensibles de notre être ; sa parole nous émeut parfois jusqu’aux larmes et souvent sa simple présence suffit à notre bonheur. Ses malheurs sont les nôtres, de même que nos misères sont les siennes. Notre bonheur répond à celui de l’aimée, comme l’écho répercute dans le lointain le son de notre voix. ”
Résumé
Joseph Lallier, dans Allie, explore les thèmes de l’amour, de l’amitié et des liens familiaux, à travers une narration qui mêle Canada et France. L’œuvre suit les destins d’Allie et de Cécile, dont les émotions et souvenirs s’inscrivent dans un cadre où les valeurs traditionnelles et religieuses (messe, curé) coexistent avec les épreuves de la vie.
Les réflexions sur le bonheur, la solidarité et la recherche d’une famille authentique structurent une réflexion profondément humaine, ancrée dans une langue poétique et lyrique.
Citations de Allie (Joseph Lallier)
“ Tu connais, toi. l’amour d’une mère pour son enfant, et je sais, moi, combien cet amour déborde d’un cœur bien né comme le tien ! Donne-lui, chère amie, une parcelle de l’amour que tu as voué aux tiens. Ils n’en souffriront pas, puisque tu as prodigué à ces petits êtres que Dieu t’a confiés tes sentiments de tendresse, que ni l’épreuve ni la misère n’ont pu altérer. Si minime que tu fasses à Cécile la part de cet amour, elle lui suffira, car elle en a été privée totalement et elle l’accueillera avec avidité, comme la miette de pain tombée de la table du riche. ”
“ Quelle joie pour moi qui brûle du désir de vivre au sein d’une vraie famille, comme j’en vois en France et comme je suppose qu’il en existe au Canada. Une fille unique, ce n’est pas une famille, n’est-ce pas, papa ? — Oui, lui répondis-je, si Dieu le veut ainsi ! — J’ai des nouvelles de maman, interrompit-elle. Elle ne dit pas un mot de vous, papa, mais elle dit toutes sortes de choses désagréables contre les religieuses ! — Tu les aimes, toi, les religieuses ? — Ah ! oui, elles sont si bonnes ! — Alors, juge par toi-même. Ta mère n’a pas eu l’avantage de les connaître comme toi ! ”
“ Mon exil volontaire sous le soleil brûlant d’Afrique n’a pas séché le sang de ce cœur qui vibre encore si intensément aux souvenirs de mon enfance ! Si j’ai conservé là-bas, malgré l’acquisition d’une troisième langue, l’amour de la mienne, c’est qu’elle est encore la plus belle et la plus noble, c’est que je l’ai apprise sur les genoux de mes deux mères : ma mère selon le sang et ma province ! C’est pourquoi je l’aime comme ma mère, car celui qui renie sa mère est un misérable ! ”
“ Dieu, dans son incommensurable bonté, a voulu venir discrètement au secours des âmes désemparées, en jetant sur leur chemin l’âme sœur, le cœur ami, qui les console et leur fait paraître leurs épreuves moins lourdes. Certains esprits étroits prétendent qu’il n’y a pas de différence entre l’amitié et l’amour. Je laisse aux âmes sobres le soin d’en juger. Quant à ceux qui soutiennent cette opinion, il est inutile d’essayer de les convertir : ils n’ont pas l’âme assez haute pour comprendre toute la noblesse qu’il y a dans ce sentiment sublime qu’on appelle l’amitié. ”
“ C’était bien encore la messe de minuit de mon enfance, lorsque, sous le surplis fraîchement plié par ma bonne mère, je servais, avec une piété mêlée d’un certain orgueil, la messe traditionnelle. Cécile, pour qui tout était nouveau et qui, d’habitude, partageait si bien mes sentiments intimes, goûtait avec moi cette sublime simplicité, rappelant l’événement le plus glorieux de l’histoire : Dieu se faisant enfant pour racheter le monde ! ”
“ Nous faisons nôtres ses deuils, comme elle se penche avec compassion sur nos douleurs. Nous éprouvons même un certain bonheur à partager ses peines, parce que nous croyons ainsi les alléger. Ni le temps ni l’espace ne peuvent altérer ces sentiments qui dorment au fond de notre cœur et qui s’éveillent aux charmes d’une voix caressante qui parle ou qui chante, sous l’effet d’un geste familier ou au hasard d’une rencontre. ”
“ Munis chacun d’un solide bâton, nous entreprîmes cette randonnée de vingt milles, non comme des soldats en mal de conquête, mais comme les rois, au temps où ils épousaient des bergères, les reins ceints et le bâton à la main. Cécilia était d’une beauté si ravissante que, même dans ce costume négligé, elle aurait pu tenter un roi ! Nous cheminâmes d’abord à pas lents, en humant l’air vivifiant du matin. Cécilia portait, jetée sur ses britches, une jupe courte, qui lui seyait bien. À cette époque, les femmes ne s’étaient pas encore assez masculinisées pour porter le travesti. ”
“ Ce chant du coq canadien, cousin du coq gaulois, avait un charme exquis. Je stoppai, pour jouir plus à mon aise de cette musique peu harmonieuse, mais belle, à cause des souvenirs qu’elle évoquait. Que le simple chant du coq puisse faire vibrer le cœur d’un homme qui a maintes fois bravé la mort sans en ressentir la moindre émotion, voilà une preuve de la complexité de l’âme humaine. ”
“ Très sombre dans mon cœur, comme en un soir d’automne, Où l’aquilon reprend son souffle monotone. Quand, dans mon cœur, il pleut, qu’il fait bon sous ton toit ! — C’est sous ton toit, Olivier, que je voulais réciter ces vers, dit Allie, en s’asseyant. Pendant que, de sa voix chaude et grave, Allie donnait à cette poésie des accents qui nous remuaient jusqu’au fond du cœur, Marie, Olive et Jacques, sans doute emportés par l’éloquence de leur mère, avaient formé un cercle autour d’elle. Instinctivement, Cécile s’était jointe à eux. ”
“ J’aime encore mieux nos défauts étalés à ciel ouvert que les pourritures cachées de certains peuples ! — Vingt siècles de christianisme n’ont donc encore pu établir la charité sur la terre ! — Encore une fois, je préfère la calomnie légère en vogue chez notre peuple à l’hypocrisie profonde, froide et calculée de certains autres ! — Tu as raison, Olivier ! Il n’y a que la voix de la conscience qui doive nous guider. Dis à Cécile que je l’attends et que j’ai hâte de la presser sur mon cœur ! Dis-lui que je lui ouvre les bras, comme une mère à son enfant ! ”
“ Je vivrai à l’ombre de ton foyer, qui sera bien un peu le mien, le seul où je me sente chez moi et le seul qui puisse réparer la brèche faite à mon bonheur. S’il nous faut, par convenance et par devoir, rester chacun de notre côté de la clôture, nos cœurs, unis par des sentiments de sublime amitié, s’abreuveront à une seule source : celle du bonheur. ”
“ Quand mes occupations me permettaient de courts séjours à la maison, c’est dans mes bras qu’elle venait chercher l’affection dont son jeune cœur avait besoin. Pauvre petite ! comme je la comprenais bien, sans toutefois pouvoir lui accorder ouvertement ce qu’elle demandait ! L’étreinte de ses petites mains, répondant à mes caresses, en disait plus que des paroles ; car aucun mot d’affection ne pouvait sortir de mes lèvres sans qu’un regard parfois de jalousie, mais toujours moqueur, vînt obscurcir notre bonheur ! ”
“ Je m’approchai lentement, pour constater qu’un bal battait son plein. Contraste de la vie ! Ici, un cœur brisé par l’émotion ; là, la joie faisant vibrer les cœurs dans un tourbillon de danses plus ou moins recommandables et dans des enlacements plus ou moins irréprochables. ”
“ Cécilia, impassible, l’œil en feu, la figure rouge sous l’effet de la brise et des émotions qu’elle ressentait, semblait sortir de la baguette magique d’une fée, tant elle me paraissait surhumaine. Le tableau eût tenté le peintre le plus froid, et le pinceau fût tombé des mains du plus enthousiaste des artistes. J’avais toutes les peines du monde à garder mon sang-froid. Tout à coup, Nellie se mit en train de secouer son écuyère, dans une ruade furibonde suivie de sauts capables de faire lâcher prise à un cowboy de l’Ouest canadien. ”
“ Dans notre naïveté d’enfants, nous le regardions si longtemps qu’en effet notre vue fatiguée lui donnait l’allure d’une marionnette. Nous restions bien convaincus que ce phénomène ne se produisait que le jour de Pâques. Papa, qui était sorti de bonne heure pour aller puiser l’eau de Pâques avant le lever de l’astre-roi, rentrait alors, tout joyeux de posséder cette eau qui avait la même valeur que l’eau bénite, à part ses multiples qualités curatives. L’odeur du jambon et des œufs, déjeuner traditionnel de Pâques, aiguisait déjà notre appétit, réprimé pendant les jeûnes de la semaine sainte. ”
“ Mme Latour me regardait de temps en temps d’un petit air dédaigneux. Elle examinait surtout mes doigts, vierges de tout diamant et d’or. C’est étonnant ! mais je n’ai jamais aimé l’or ni les diamants aux doigts d’un homme. Et, pourtant, c’est cette catégorie d’hommes qui ont fait ma fortune ! Tout ce que je porte, d’habitude, est un minuscule diamant sur ma cravate, précieux souvenir de mon père. ”
“ Mon cœur de mère ne peut rester fermé aux sentiments d’inquiétude, pour ne pas dire de désespoir, que te cause la solitude de Cécile qui, au sortir du couvent, se trouvera sans foyer, sans soutien moral autre que celui que tes moments de loisir pourront lui procurer. Je n’ai à lui offrir que les débris d’un foyer brisé par la misère, de laquelle tu m’as momentanément tirée, mais c’est à bras ouverts que je l’accueillerais, si tels pouvaient être son désir et ta volonté. ”
“ Que vaut à l’homme la fortune, s’il n’a pas, pour épancher son cœur, un cœur d’ami dans un cœur d’épouse ? L’amitié n’est-elle pas la rosée bienfaisante qui rafraîchit l’âme, comme la rosée du matin féconde la fleur qui lui ouvre tendrement ses pétales, pour en recevoir la vie ? ”
“ Devant la loi de mon pays, de tous les pays, je suis libre ; mais, devant Dieu, je reste attaché à cette femme par les liens indissolubles du mariage. Pour avoir passé une fois à côté du bonheur, il ne me reste que la douce illusion de vivre à son ombre, sans jamais espérer que ses rayons puissent m’atteindre. ”
“ Quand on aime le jour de son mariage, on aime pour la vie. Elle me dit ces paroles, comme j’allais la quitter, en face de sa maison paternelle, près du seuil qu’elle allait franchir. Un nuage, semblable à celui que j’avais vu passer dans ses yeux quelques instants auparavant, assombrit de nouveau son visage. Ses yeux, cependant, restèrent secs. Que n’aurais-je pas donné pour scruter le fond de cette âme torturée par quelque secret douloureux ! Si les yeux sont le reflet de l’âme, l’âme d’Allie avait beaucoup souffert, car son regard exprimait une douleur profonde. ”
“ Et, pourtant, je t’ai souri, Olivier ! Il y a des moments où on oublie tout, en face de ceux qu’on a aimés, et, alors, on s’aperçoit que le cœur, qu’on croyait endormi, n’a que sommeillé. Comme tu le vois, je ne suis pas en position d’être fière ; et ton offre de secours me vient à point ! J’ai tant prié pour que Dieu vienne à mon secours !... Il t’envoie vers moi. Tu es ma Providence, Olivier ! Je n’ai qu’à te remercier. Allie me fit cette confession, assise en face de moi, appuyée sur le bras d’un fauteuil de cuir usé. ”
“ Peux-tu mesurer, pauvre misérable, toute l’étendue du mal que tu causes, même après ta mort, à ta mère la sainte Église ? Ah ! le danger d’une plume qui s’égare dans le champ d’orties ! Comme elle peut commettre de mal, même longtemps après que l’encre en a rongé l’acier. ”
“ On aurait dit qu’elle voulait unir son bonheur d’autrefois à ses épreuves d’aujourd’hui. Durant tout ce récit, pas un mot de récrimination ne sortit de sa bouche. Un nuage sombre avait passé devant ses yeux au souvenir de la perte de son emploi, mais il avait été suivi d’un geste de pardon. Elle ne dit rien contre les hommes politiques qu’elle aurait pourtant eu raison de maudire. Évidemment, elle acceptait le monde tel qu’il était et non tel qu’elle eût voulu qu’il fût. Il y avait tout de même quelque chose de changé au Canada. ”
“ Mais un bon conseil n’a jamais nui ; et Dieu sait que je ne voudrais pas t’engager dans une fausse direction. N’y vois pas non plus quelque désir de m’arracher à la douce tâche que tu m’as confiée, car ce serait avec un chagrin réel que je me verrais obligée de renoncer à cette vie nouvelle que, dans mon esprit, j’ai déjà idéalisée. C’est pour elle, cette pauvre femme, qui, peut-être uniquement parce qu’elle n’a pas eu l’avantage d’une formation toute chrétienne et catholique, ne voit pas les choses sous le même angle que nous. ”
“ Un nuage sombre passa dans ses grands yeux noirs. Une larme discrète vint trahir son émotion. J’aurais voulu capter cette larme ronde et cristalline qui coula sur sa joue, pour la disséquer, l’analyser. Mais elle l’essuya du coin de son mouchoir de dentelle fine. — Où habites-tu, à Port-Joli ? — J’ai loué, pour les vacances, la maison paternelle. Tu viendras m’y voir, Olivier. L’endroit où nous sommes n’est guère convenable pour nous. D’ailleurs, je me sens fatiguée. La surprise... l’émotion... — En te voyant tout habillée de noir, je me suis demandé de qui tu étais en deuil. — De maman. ”
“ Sa fierté, qui se cabrait à la pensée d’un aveu, allait-elle triompher de son cœur qui voulait éclater. Un moment, elle resta immobile, les yeux fixés sur les portraits de son père et de sa mère, pendus au mur. À la fin, le cœur l’emporta sur la fierté, et une larme perla de ses grands yeux noirs et coula doucement sur ses joues pâles. J’aurais voulu la recueillir, pour l’analyser, cette larme solitaire tombée du cœur d’Allie ! Mais elle glissa sur sa robe blanche jusqu’à terre. ”
“ Cette douce atmosphère familiale me reporta encore à vingt ans en arrière, alors que je quittai ma famille pour cette vie aventureuse qui ressemble plutôt à un conte de fée qu’à une réalité, et dans laquelle une baguette magique a fait surgir ma fortune. ”
“ Elle commença à manifester ses sentiments hostiles aux premiers symptômes de la maternité. Cet état, où la noblesse de la femme semble s’élever, l’irritait plutôt qu’il ne lui procurait le bonheur dont se sent envahir d’ordinaire la jeune épouse sur le point de devenir mère. Sa position avait d’abord dérangé ses habitudes sportives : plus de courses à cheval, plus de randonnées périlleuses ; la vie d’intérieur pour tout partage. Elle détestait cette vie si naturelle aux autres femmes. ”
“ Ah ! je comprends mieux, maintenant, pourquoi les Français qui visitent Québec ne peuvent, après le premier cri d’admiration, s’empêcher de laisser tomber des paroles de regrets qui, comme des gouttes de sang, s’échappent de leur cœur ! ”
“ Quant à moi, je commence à être habituée au jeûne. — Sois tranquille, lui dis-je, je pourvoirai désormais à ton entretien. — Que me proposes-tu, Olivier ? — Suis-je un étranger pour toi ? Tu me connais assez, j’espère, pour ne pas douter de mes intentions. Sois tranquille, Allie ! Encore une fois, j’ai lu dans tes yeux : ton âme est restée blanche. Je sais qu’avec la beauté que tu as su si bien conserver, tu aurais pu vivre dans l’opulence, si tu avais voulu t’écarter de ton devoir. Je te viens en aide comme un frère ; ne me fais pas l’injure de croire à des motifs inavouables de ma part. ”
“ Ne vaut-il pas mieux, chère amie, et pour toi et pour moi, nous laisser bercer par les douces illusions qui peuvent encore embellir notre existence ? J’ai hâte d’avoir mis ordre à mes affaires, pour retourner vers vous tous. La session bat son plein, ici. J’occupe mon siège à la Chambre, quand mes loisirs me permettent de me rendre à Pretoria ; mais je ne trouve plus aucun intérêt à la politique sud-africaine. Là où est le cœur, là est l’esprit, et c’est vers vous que convergent toutes mes pensées. À quoi bon prolonger mon séjour ici ! ”
“ Les applaudissements furent unanimes, le marié et la mariée se joignant aux autres pour souligner l’habileté du violoneux. S’étant placés deux par deux, les invités suivirent en bon ordre les héros de la fête, précédant la foule des curieux qui, bientôt, envahit l’église comme pour la grand’messe du dimanche. Le mariage se fit simplement, suivant les rites de l’Église, mais dignement, comme cela se fait toujours à la campagne. Après la cérémonie, le cortège se remit en marche. Les toilettes claires des femmes tranchaient sur la teinte sombre des habits masculins. ”
“ Sur l’Île d’Orléans, le village de Saint-Laurent, qui semble construit à fleur d’eau, nous renvoyait les reflets de son clocher, sur lequel le soleil dardait ses clairs rayons. Dans le lointain, on apercevait une suite de baies, d’îles, et, comme rideau, fermant l’horizon, les montagnes abruptes de la côte nord. ”
“ Bah ! me dis-je, puisque je suis désormais millionnaire, je puis coudoyer tout le monde. La richesse n’est-elle pas le passe-partout par excellence ? Il fallait bien que je m’habitue à ce monde nouveau, puisque j’habiterais désormais le pays ! Je me suis alors, et souvent depuis, fait cette réflexion qu’après tout il n’y a pas tant de différence entre les hommes : les uns doivent leur situation à un accident de naissance, d’autres à un accident de fortune, mais ils sont tous égaux devant Dieu. ”
“ Depuis son arrivée à Port-Joli, Cécile avait commencé de goûter l’affection maternelle. Allie avait eu pour elle les mêmes attentions que pour les siens. Comme toutes les âmes de sa trempe, elle se donnait complètement. C’est dire que les élans d’affection qui se dégagent d’un cœur généreux comme celui d’Allie enveloppent dans une douce étreinte les êtres qui en sont l’objet. ”
“ Ton nom, et me la présenta. — Pourquoi me fais-tu lire cette horrible réalité, Allie ? — Pourquoi avoir réalisé cette horreur, Olivier ? Mais continue ton récit. Comme nous commencions à escalader la montagne, j’aperçus une autruche qui cachait sa tête dans le sable. Je signalai le fait à Cécilia. — Nous aurons une tornade, me dit-elle. Combien de fois, depuis lors, quand la tempête grondait autour de mon cœur brisé, n’ai-je pas désiré suivre l’exemple de la stupide autruche et ensevelir mon désespoir dans le sable. Le Créateur a donné à l’homme l’intelligence et, à la bête, l’instinct. ”
“ Quand le public apprendra ta richesse — car ça se saura, les roches parlent à Port-Joli comme ailleurs — on dira que tu te payes le luxe d’une maîtresse, et je ne pourrais souffrir ce soupçon ! — Tu me fais injure, Allie ! Pourrais-tu me soupçonner de la moindre intention perverse, moi qui suis presque ton frère ? Une amitié qui a duré à travers le temps et l’espace pourrait-elle engendrer d’aussi sordides intentions ? Ce n’est pas moi qui douterais de toi et de tes intentions, c’est le public ! Celui-là, il jugera toujours les choses en se considérant lui-même. ”
“ Je me levai et déposai sur les lèvres tremblantes d’Allie mon premier baiser depuis notre vie commune. C’est ainsi que se consomma l’union de nos deux cœurs, que nos âmes-sœurs avaient, depuis longtemps, préparée, mais que le destin avait tenus si longtemps séparés. ”
“ Une nouvelle locomotive attelée au train rapide m’arracha trop tôt à ma contemplation. Je continuai à méditer, néanmoins, sur l’imprévoyance de ce Louis XV qui, en négligeant presque totalement la défense de la Nouvelle-France, perdit ici un immense empire. Je fermai les yeux devant la monotonie du paysage que parcourait, en ce moment, à une allure endiablée, le convoi qui nous emmenait dans la métropole, et je m’assoupis. J’avais bien besoin de sommeil, après la nuit d’insomnie que j’avais passée. Je m’endormis en pensant à Allie et en repassant dans ma mémoire sa triste odyssée. ”
“ Voilà, ma chère Allie, comment je connus Cécilia... et comment je cédai à son ultimatum. Le sort de la guerre m’avait constitué prisonnier de l’ennemi ; l’amour forgeait les anneaux d’une nouvelle chaîne : chaîne dorée et auréolée de beauté, mais qui resserrait tous les jours ses liens autour de ma volonté ! Après ce déjeuner fatal, nous commençâmes l’ascension proprement dite de la montagne, par une crevasse située à l’arrière, du côté nord, la seule accessible à l’homme. ”
“ Mais je sais qu’il fait partie de l’histoire de ta vie, que tu as commencé à me raconter l’autre soir. — Et qui a fini dans un sanglot ! — Que veux-tu, Olivier ! Tant de souvenirs se sont réveillés, depuis notre rencontre fortuite sur le quai, mais qualifiée autrement par de mauvaises langues ! — Voilà qui montre le danger qu’il y a à mesurer les autres à son aune. Il y a des âmes aux sentiments bas qui voient du mal partout, comme il y en a aux sentiments élevés qui ne voient que du bien chez les autres. Mais, dis-moi, Allie, comment marche la tombola que M. le curé t’a priée d’organiser ? ”
“ Au moment même où je posais la main sur le vieux marteau de bronze, pour frapper, j’entendis la vieille horloge sonner le coup de deux heures. Malgré ma hâte de revoir Allie, j’attendis qu’elle eût fini de faire entendre toutes les variations de son air musical. Presque tremblant, je soulevai et laissai retomber le marteau. Toc ! Toc ! Au deuxième coup, j’entendis un bruit de pas à l’intérieur, suivi du grincement de la grosse clef dans la serrure. Le cœur me battait à tout rompre. Je crus, un moment, au battement de mes tempes, qu’elles allaient éclater. ”
“ Voulez-vous que je prévienne un « charretier » de venir vous chercher ? — Oui, prévenez le grand Sansfaçon. Comme je n’étais pas disposé à causer toute la nuit avec M. Bélanger, je me retirai dans ma chambre. J’eus toutes les peines du monde à me déshabiller, tant l’émotion de mon entrevue avec Allie m’avait bouleversé. Je déboutonnais mon veston pour le reboutonner aussitôt, ou bien je boutonnais mon veston avec mon gilet. Je finis par me demander si je n’étais pas fou. Enfin, après avoir tâtonné une couple d’heures, je fis un suprême effort de volonté et me mis au lit. ”
“ Plus que moins, oui ! Évidemment, la vie oisive ne me va guère ! Le temps que je passais à la Bastille me pesait tellement que c’est de tout cœur que j’avais accepté d’avancer ma visite d’une heure. Ce nouvel arrangement me donnerait juste le temps de dîner et de me reposer un peu, après la grand’messe du lendemain, à laquelle j’avais projeté d’assister. Je venais de quitter Allie et déjà j’avais hâte de la revoir. Cette amitié que pendant vingt ans j’avais essayé de tuer était encore aussi vivace qu’au jour de mon départ. ”
Termes fréquents
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