“ Le soir même, nous allâmes camper à trois lieues vers le nord au pueblo de Nombre de Dios, situé sur le bord de la rivière du même nom. Notre camp avait un aspect pittoresque. Cent trente-cinq hommes reposaient sous des tentes de toutes formes et de toutes couleurs. Les quatre cents chevaux et mulets paissaient alentour sur de gras pâturages : les wagons étaient rangés autour de nos tentes. Sous le ciel, d’une magnificence incomparable, tout était beau et plein d’harmonie dans la nature : en était-il de même parmi nous ? ”
M. Rondé
Citations de Le Tour du monde (M. Rondé)
“ Ajoutons que le propriétaire d’une hacienda qui compte un certain nombre d’habitants a droit de punition comme juge : il est dans son hacienda, de même qu’un capitaine de navire à son bord, seigneur et maître. Si un peon s’échappe, son maître peut le faire arrêter dans toute l’étendue du Mexique, et lui infliger telle punition qu’il lui plaît. Si l’amo est humain et juste, les peons n’ont pas le désir de le tromper et de le quitter ; si, au contraire, il est inique et cruel, les peons sont aussi malheureux que les nègres esclaves des États-Unis. ”
“ Cette région composée de vastes montagnes non boisées récrée la vue par ses vastes pâturages, mais elle est pénible à traverser : il faut toujours monter et descendre. Le voisinage des Indiens décourage les blancs de fixer leur demeure sur ces terres fertiles. Malgré les récits peu rassurants du guide, la beauté et la variété du paysage nous faisaient oublier tout péril, et chaque fois que nous gravissions une montagne, il nous tardait d’arriver au sommet pour jouir des beaux horizons de ce pays qui se fondent délicieusement dans des teintes bleu rosé d’une exquise finesse. ”
“ Pendant notre absence, une bande d’à peu près vingt-cinq individus était arrivée à Chihuahua. C’étaient de ces hommes pour lesquels la vie ordinaire n’a plus de charme ; il leur faut des émotions comme les déserts du Mexique seuls peuvent en offrir, et, fatigués de poursuivre et de tuer les animaux sauvages, leur plus grand bonheur est de chasser l’homme comme une bête fauve. C’est de l’Amérique du Nord que viennent ces bandes d’aventuriers qui, aux États-Unis, sont hors la loi. ”
“ L’œil ne jouit pas souvent du spectacle de la verdure sur ces hauts plateaux ; la terre y est essentiellement minérale, et la végétation y prend une teinte rougeâtre ; on dirait que l’herbe tire sa sève de l’or ou du cuivre. Aussi un arbre ou arbuste bien vert est presque un guide certain pour le voyageur qui est à la recherche d’eau. ”
“ Le taureau furieux semblait attendre et défier un nouvel ennemi. Tout d’un coup, un des spectateurs franchit la rampe, ramasse l’épée du matador, s’approche de l’animal et le regarde fixement ; puis il avance de quelques pas : l’animal, fasciné, courbe la tête comme pour demander grâce. Le hardi matador improvisé pose alors son pied gauche entre les cornes du taureau, reste immobile dans cette position pendant quelques secondes, et lui plonge ensuite son épée dans la poitrine : le taureau, inondé de sang, frissonne et meurt. ”
“ Le mesquite (prosopis glandulosa) est très-répandu dans tous les États du Mexique, surtout dans l’État de Chihuahua ; c’est plutôt un arbuste qu’un arbre. Il forme des bois entiers et donne une gousse bonne à manger. Rien n’est plus rafraîchissant, pour le voyageur altéré et qui manque d’eau, que cette gousse avec sa saveur aigre-douce. On dirait que cette plante a été placée par la Providence dans ces arides déserts pour y soulager l’homme qui s’y trouve égaré. ”
“ Le 12 juin, notre route devint plus difficile : nous entrâmes dans un défilé de montagnes assez rocailleuses, qui aboutit à une passe connue sous le nom de Cañon de l’Ojito de Agua, qu’elle doit à une source d’eau limpide. Cette passe est dangereuse : les Indiens y attaquent souvent les caravanes. Dans le milieu du cañon, il y a une tour qui sert de corps de garde à quatre ou cinq hommes de troupe, secours insignifiant en cas d’attaque. Un peu plus loin se trouve un rancho, qui appartient à l’hacienda de Mapula. Nous, y passâmes la nuit ; nous n’étions plus qu’à douze lieues de la capitale. ”
“ Aux États-Unis de l’Amérique du Nord, les villes s’établissent et se créent sur des points qui offrent des facilités de communication commerciale, sur des rivières navigables ou sur des points susceptibles de recevoir soit de bonnes routes, soit des chemins de fer. Jamais une ville ne s’y élève sans que les chances d’avenir n’aient été calculées. Aussitôt qu’une ville est fondée, elle s’élève comme par magie, et prospère presque infailliblement. ”
“ La population nous entoura de prévenances, et nous ne la quittâmes pas sans regret. En quittant Janos, on entre dans une vaste prairie remplie de mesquines. À peine éloignée de trois kilomètres du presidio de Janos, notre caravane se débanda, et nous marchâmes dispersés, étant sans méfiance. Tout à coup, les mêmes Apaches qui nous avaient attaqués aux mines de cuivre, débouchent à l’improviste dans toutes les directions et enveloppent nos différents groupes dans les parties touffues des mesquines. En un instant, nous sommes tous désarmés, dépouillés de tous nos vêtements et garrottés. ”
“ Au nombre de vingt-cinq à trente mille, répandus sur un espace immense depuis le golphe du Mexique jusqu’à Santa-Fé dans le Nouveau-Mexique, ils sont maîtres absolus des montagnes et des plaines. La rive gauche du Rio-Grande del Norte est le théâtre de leurs exploits : ils considèrent certaines lignes comme leurs frontières incontestables, s’y maintiennent avec opiniâtreté et en défendent les abords avec un courage remarquable. Ils ne tolèrent sur leur territoire ni les Indiens ni les blancs ; ils respectent les frontières voisines excepté quand ils ont une vengeance à exercer. ”
“ Un jeune médecin américain, grand et beau, à taille svelte, était assis nonchalamment sur le gazon, lisant un livre qui paraissait absorber toutes ses pensées ; tout à coup il est frappé d’un grand coup de couteau dans le ventre ; ses entrailles sortent. La blessure avait été portée par un de ces grands couteaux qu’en Amérique chaque voyageur porte à sa ceinture ; ce terrible instrument sert de couteau de chasse et au besoin de hache. Le jeune homme, prompt comme la foudre et conservant toute son énergie, tire son revolver et tue son adversaire de deux coups de balle. ”
“ Les Indiens n’aiment pas à donner une mort immédiate. Pour eux, la torture complète la joie de la victoire, et, de tous les Indiens du Mexique, les Apaches sont les plus cruels. Pendant le supplice de plusieurs de nos compagnons, percés de couteaux, de lances et de flèches, ils dansaient autour d’eux, au son d’une espèce de tambourin et poussaient des hurlements de bêtes sauvages. ”
“ Pour ne pas être surpris par les Apaches, nous plaçâmes notre camp à quelque distance sur une petite élévation. Les wagons furent disposés en carrés et nous fîmes passer des chaînes de l’un à l’autre afin que nos montures ne pussent sortir de l’enceinte. La nuit se passa sans incident. Nous nous réveillâmes pleins d’espérance et déterminés à atteindre les mines de cuivre qui n’étaient plus qu’à deux lieues. ”
“ Sur les quatorze mille habitants de la ville, les deux tiers sont indiens ou métis ; l’autre tiers est blanc. Ce sont les blancs qui, comme dans tout le Mexique, sont à la tête du gouvernement et se distribuent les fonctions et la caisse publique. L’Indien ignore complétement ses droits politiques : on a bien soin de le maintenir dans cette ignorance. ”
“ À l’exception du palmier mexicain qu’on rencontre dans toutes les régions, depuis l’extrême sud jusqu’à l’extrême nord du Mexique, une seule plante paraît dominer le règne végétal du désert, c’est le mescal, qui fournit aux Indiens une liqueur dont ils s’enivrent chaque fois qu’ils préparent une attaque. ”
“ Le sarapé est bariolé de couleurs tranchantes et de dessins variés. Les hommes, ainsi que les femmes, ont un talent particulier pour se draper avec grâce dans le sarapé : l’individu le plus ordinaire a l’air, sous son manteau, d’un gentilhomme. Le coup d’œil seul de cette promenade et de ces costumes si variés me faisait oublier les ennuis du voyage, et m’a laissé un souvenir qui ne s’effacera plus. Dans le centre de la ville, ou la ville basse, une grande place publique, connue sous le nom de place de la Constitution, sert à la promenade des soirées pendant la semaine. ”
“ Santa Eulalia est située, dans la direction sud-est de la capitale, à une distance de huit à dix lieues. Sur la route, on rencontre l’hacienda de Tabalopa, au bord du Rio-Nombre-de-Dios, à deux lieues de la ville, et ainsi à proximité de son marché. On y compte une population de trois cent trois habitants. Comme toutes les haciendas du pays, elle est entourée de murailles et a l’air d’une fortification ; mais comme elle est moins exposée aux invasions des Indiens barbares à cause du voisinage de Chihuahua, la culture s’y fait sur près de quatre lieues carrées. ”
“ Mais des trois autres points cardinaux, surtout du nord et de l’ouest, elle offre un aspect pittoresque et riant. Bâtie sur une légère pente, elle se développe avec grâce, se détachant en blanc sur des fonds de montagnes qui reflètent les tons purs d’un ciel toujours azuré. Les églises et les couvents sont les monuments publics qui dominent. ”
“ On ne s’étonne point de trouver l’hacienda de Sausillo plus prospère que la plupart des autres propriétés ; on y récolte du froment, de l’avoine, du maïs et des fruits de toute nature. On dirait que l’esprit du maître est encore présent ; des travaux d’irrigation répandent partout la fertilité. ”
“ Le peonage est l’équivalent de l’esclavage qui n’est pas autorisé par les lois. Sur les sept millions d’habitants du Mexique, ou compte cinq millions d’Indiens et deux millions de blancs. Ceux-ci gouvernent et font les lois. Les Indiens civilisés (Indios manzos) la subissent. Il leur est interdit de s’éloigner du domaine de leur amo, c’est-à-dire du maître pour lequel ils travaillent. Ces maîtres sont de grands propriétaires qui emploient à leur service quelquefois jusqu’à six cents peons. Les uns s’adonnent à la culture, d’autres à l’élève des troupeaux ; d’autres exploitent des mines. ”
“ Au Mexique, au contraire, la richesse des métaux précieux a créé les villes à proximité des mines, quels que fussent d’ailleurs les inconvénients matériels de l’emplacement. Aussi presque toutes les villes importantes sont-elles situées loin des voies naturelles de communication et des cours d’eau, dans des gorges de montagnes ou dans de profonds ravins. Par exception, Chihuahua, bâtie près de mines d’argent, a une position avantageuse ; c’est un point de transit par lequel s’écoule le commerce du sud au nord du Mexique ”
“ Les gouvernements des États du nord du Mexique, tels que Durango, Chihuahua et la Sonora, après avoir cherché par toute espèce de moyens à pacifier les Apaches, se sont trouvés dans la nécessité d’user de représailles contre ces Indios barbaros, en mettant leurs chevelures au prix de cent piastres chacune. L’appât du gain attire ainsi des blancs aussi redoutables que les Indiens eux-mêmes. Ces aventuriers s’attaquent souvent aux Indiens paisibles (Indios manzos) , les massacrent, et prennent leurs chevelures qu’ils présentent au gouvernement comme venant des sauvages. ”
“ M. E. Curcier avait exploité des mines d’argent et ouvert des entreprises ; on peut dire qu’un sixième de la population vivait de ses créations. Sa fortune était évaluée à quatorze millions de piastres, gagnés en douze ans ; ce chiffre suffirait pour donner une idée de la valeur de l’homme qui avait cherché à tirer cette nation nonchalante de la torpeur où elle est retombée depuis sa mort. Encore aujourd’hui, le souvenir de M. Curcier est gravé dans le cœur des milliers d’habitants qui tenaient de lui leur pain : l’estime publique l’a suivi au delà de la tombe. ”
“ Ces Indiens sont hardis, méfiants, inconstants, pleins d’astuce, superbes dans leur allure, fiers de leur liberté et de leur indépendance. Leur peau est rouge foncé ; ils sont tous bien proportionnés ; leurs yeux sont vifs et étincelants ; souvent ils ne se parlent, dans des circonstances graves, que par le regard ; leur chevelure est abondante, mais roide et sans aucune souplesse ; ils parent rarement leur tête d’ornements ; ils n’ont point de barbe ; quand par hasard quelques poils poussent, ils se servent d’une petite pince suspendue à leur cou pour les arracher. ”
“ Santa Eulalia doit son existence à la seule richesse de ses mines : les habitations sont parsemées dans la montagne ; l’aspect en est pittoresque. En haut de la ville, s’élève la paroisse, bâtie comme celle de Chihuahua à l’aide d’une contribution prélevée sur le produit des mines. La population est de six cent et quelques habitants. Santa Eulalia. L’administration et la justice sont représentées à Santa Eulalia par un conseil municipal et un juge de paix. On n’y trouve aucune culture, pas même le moindre petit jardin, à cause de l’aridité du sol. ”
“ Nous improvisâmes un brancard attelé de deux mulets, et nous le fîmes transporter à Chihuahua. Quant au mort, on s’occupa de l’enterrer. On creusa un trou, mais l’eau montant avec abondance, il fallut abandonner l’idée de l’ensevelir dans ce bas-fond. Nous allâmes plus loin faire un autre trou sur une petite élévation ; nous y déposâmes le cadavre, et recouvrîmes la fosse de pierres afin de le protéger contre les bêtes sauvages. Restait le troisième acteur, l’homme au rifle ; qu’en faire ? Je m’attendais à assister à la loi du Lynch, si usitée parmi les Américains des déserts ”
“ Quel fut mon étonnement ! elles me regardaient en riant, et sans manifester la moindre douleur à la vue des chevelures de leurs maris qu’on étalait sous leurs yeux. Nous leur offrîmes des aliments qu’elles mangèrent avec avidité. Cette indifférence me répugnait. Une sorte de chemise en peau d’antilope leur servait de vêtement ; elles portaient pour chaussures des mocassins. Leurs cheveux étaient tressés. Autour de leur cou s’enroulait un collier composé d’obsidienne, de corail, de jaspe et, à l’extrémité, de petites coquilles aux couleurs d’arc-en-ciel ”
“ Une odeur de sang corrompu et dix-neuf peaux de bœuf couvrant confusément le sol, nous indiquaient la place où gisaient les victimes. Quand les Indiens ont été contraints de fuir sans avoir eu le temps d’enterrer leurs morts, ils reviennent et cherchent à protéger les corps contre la voracité des bêtes fauves : les deux Apaches qui avaient échappé aux Mexicains étaient revenus accomplir ce pieux devoir. ”
“ Le marché de Chihuahua. Le marché de Chihuahua ne manque pas d’animation ; mais les articles sont peu variés. Les pommes de terre sauvages recueillies par des Indiens Tarahumaras dans les montagnes et moins farineuses que les pommes de terre cultivées, le maïs avec lequel on fait la tortilla, le chilé, les fricoles, et les melons, surtout les melons d’eau, tels sont à peu près les principaux éléments de la nourriture des habitants avec la viande qui est de première qualité. Aussi la boucherie est-elle un monument des plus importants de la ville ”
“ La même chaîne de montagnes s’élève toujours vers le nord dans la Californie, ainsi que dans l’Utah, où elle porte le nom de montagnes Rocheuses (voy. t. I, p. 274) . La sierra Madre forme la partie occidentale de l’État de Chihuahua. Les indigènes de ces montagnes sont les Indiens Tarahumaras, aux mœurs douces ; ils sont tous catholiques : les uns vivent paisiblement de la culture de la terre, d’autres du produit de la chasse. La sierra Madre est très-boisée et fournit à l’État des bois de construction. Les montagnes, au contraire, qui forment la partie est, sont peu boisées. ”
“ Il n’est pas rare de voir un Mexicain n’ayant point de chemise sur le dos, parier deux et jusqu’à trois cents piastres pour l’un ou l’autre des coqs. Quand les paris sont établis, on lâche les adversaires qui commencent par s’attaquer avec une telle vigueur, que souvent l’un des combattants succombe éventré au premier choc. Le perdant paye le montant de son pari avec sang-froid, prêt à recommencer à la première occasion. Les gens de bonne éducation n’assistent jamais aux combats de coqs. Le gouvernement publie un journal, intitulé El Faro periodico del Gobierno del Estado libre de Chihuahuà. ”
“ Sur ces hauts plateaux des gisements de charbon de terre restent inexploités. On y trouve aussi des métaux précieux. La sierra del Carcay notamment renferme en abondance de l’étain. Dans une circonférence assez considérable, on rencontre des masses dont les spécimens, plus gros qu’une orange, ont la forme d’un caillou roulé par les eaux. La ville possède une église, toujours sans curé. Ici, comme à Carmen, les habitants ne savent plus faire de distinction entre Jésus-Christ et Izliputzli. En quittant le plateau de Galeana, nous aperçûmes devant nous une chaîne de montagnes. ”
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