“ Ah ! nous avons pensé à toi, va, mon pauvre Jules !... Il n’entendait pas, et continuait de regarder, devant lui... Tout à coup, il s’écria : — Mais c’est un très beau pays !... Mon oncle avait dit cela, d’une voix moins rêche, presque émue. — Très beau !... très beau !... Et de fait, il le voyait pour la première fois, ce pays où il était né, où il avait vécu toute sa jeunesse. La nature ne dit rien à l’enfant ni au jeune homme. Pour en comprendre l’infinie beauté, il faut la regarder avec des yeux déjà vieillis, avec un cœur qui a aimé, qui a souffert. ”
Résumé
Publié en 1888, L’Abbé Jules d’Octave Mirbeau explore la révolte d’un prêtre hystérique, Jules Dervelle, contre l’Église et la société étouffante du Perche. Entre ses désirs charnels et ses aspirations spirituelles, le personnage incarne une critique âpre des institutions religieuses et familiales.
Le roman, marqué par des flashbacks et une psychologie approfondie, culmine dans une farce posthume où Jules lègue ses biens à un prêtre défroqué, laissant un mystère autour de ses années passées à Paris. Son testament et la destruction de sa malle symbolisent son conflit intérieur, tandis que le ricanement final évoque son triomphe sur l’absurde.
Citations de L’Abbé Jules (Octave Mirbeau)
“ Chasse-le donc ! ordonnait-il... maintenant il s’accroche à la corniche, ses ailes étendues, toutes noires... Ah ! le voilà qui vole... qui vole... le voilà qui bourdonne... le voilà !... tue-le... Ah ! tue-le donc !... Tiens... il se cache sous mon lit, il le soulève, il l’emporte... Ah ! tue-le donc !... tue l’infâme curé. Dans un autre moment, il pleurait, et, tout épeuré il se blottissait sous les draps, en un coin du lit, comme un petit enfant. Vers le matin, il s’apaisa. Aux agitations de la nuit succédèrent un morne abattement, une prostration lourde de son cerveau et de son corps. ”
“ Il retrouvait, en tout cela qui était à jamais détruit, l’image de son propre cœur, le symbole de sa propre vie. Il revit le trou qu’avait creusé le Père Pamphile, et qu’un glissement du terrain comblait presque aujourd’hui ; un autre, plus loin, s’ouvrait de la longueur d’un homme, étroit et profond comme une fosse de cimetière. Et il pensa qu’il ferait bon s’allonger là, se recouvrir de nuit et dormir. La pioche était piquée dans le sol, au bord du trou, la pioche, illusoire et grossier instrument des rêves du moine. Jules la souleva, la pesa, la regarda avec attendrissement. ”
“ Cependant, le silence de la bibliothèque m’étonne. Je ne perçois même plus la respiration de mon oncle, et je n’ose le regarder. Une minute, une lente minute s’écoule. Pas un souffle ne m’arrive, pas le plus léger craquement du fauteuil où il est étendu... Que fait-il ?... Très bas, je l’appelle. — Mon oncle ! Il ne me répond pas. — Mon oncle ! Il n’a pas remué... J’écoute. Il n’a pas respiré. Alors un affreux soupçon me traverse l’esprit. Je me souviens de ce qu’a dit mon père, l’autre soir, en nettoyant son bistouri : « Il peut mourir d’un instant à l’autre. » — Mon oncle ! ”
“ Je suis... Oh ! je suis ce qu’il y a de plus dégoûtant dans la création... Je ne mérite même pas d’habiter la place d’un mendiant !... Pourquoi ne me chassez-vous pas ?... Ne m’écrasez-vous pas ?... Chassez-moi, je vous en prie... chassez-moi, comme un rat, honteusement... car demain, Monseigneur, ce soir, peut-être, je recommencerai à vous haïr, à vous faire souffrir !... L’esprit du mal est en moi ; il me pousse à des choses détestables... Chassez-moi... je suis une vermine ! C’étaient pour l’évêque de délicieux moments que ceux où Jules avait ces accès de repentir. ”
“ En cette impudente vie de vagabond, si bien faite, cependant, pour détruire son rêve, il n’avait rien vu, rien compris, rien éprouvé en deçà et au-delà de ce rêve. Un fait s’accomplissait qui dominait tout, un fait supérieur aux conventions humaines : la chapelle. Pour lui, il n’y avait plus ni peuples, ni individus, ni justice, ni devoir, ni rien ; il n’y avait que la chapelle. Le point de départ de sa folie : l’Ordre de la Rédemption à reconstituer, il n’y songeait plus. Les corsaires, les trinitaires, les captifs, saint Jean de Matha, autant d’ombres lointaines qui allaient s’évanouissant. ”
“ Jamais je n’arriverai !... J’étouffe... Je vais mourir... Il voulut se relever, mais il retomba, et le ciboire roula sur le sol, glissa dans le fossé, en tintant. — Sainte Vierge ! cria le bedeau !... Le corps de Notre Sauveur dans le fossé... Le bon Dieu qui est peut-être perdu ! Un caillou blanc luisait dans l’ombre, sur la berge. Il crut que c’était l’hostie qui étincelait. — Je la vois, balbutia-t-il... Elle brille !... — Eh bien ! ramassez-la, Baptiste, ordonna mon oncle d’une voix étranglée. Baptiste fut saisi d’épouvante. — Moi ? monsieur l’abbé... moi ?... ”
“ Il me semblait que mon père, que ma mère, quand ils traversaient le couloir, glissaient, eux aussi, emportés en une fuite d’ombres, comme des êtres inexistants de cauchemars, qu’ils avaient en eux quelque chose de la folie effarante de l’abbé. Le curé, qui revint plusieurs fois, me paraissait un songe extravagant et prodigieux, échappé du cerveau d’un fiévreux. De même que mon oncle, je le voyais vire-volter avec d’étranges ailes noires, pareil à un gros oiseau sinistre et carnassier. ”
“ Et l’amour et le rêve, après l’avoir dégradé, avili, sali de toutes les hontes, le tuent ignoblement... Le voilà maintenant !... Une charogne puante, dans un tas de boue !... Sur quelle déformation de la nature reposent donc les religions et les sociétés, ces mensonges ?... De quelle fiction sont donc sortis le juge et le prêtre, ces deux monstruosités morales, le juge qui veut imposer à la nature, on ne sait quelle irréelle justice, démentie par la fatalité des instincts, le prêtre, on ne sait quelle pitié baroque, devant la loi éternelle du Meurtre... La nature, ce n’est pas de rêver... ”
“ Oui... C’est que je crains de ne pas être aimé, aimé de personne, de vous, surtout, mon cher enfant !... Et cela me fait souffrir... D’ailleurs, pourquoi m’aimerait-on ?... Je suis vieux, triste... Je ne sais pas dire une bonne parole à ceux qui m’entourent... Je sens que je gêne, que je glace tout le monde, moi qui voudrais tant que tout le monde eût de la joie autour de moi ! — Vous êtes un saint ! clamait Jules, dont l’exaltation se manifestait par une suite de gestes incohérents et d’affreuses grimaces. — Non, non ! se défendait l’évêque, un peu effrayé... Non, je ne suis pas un saint... ”
“ — Qu’est-ce que tu dois chercher dans la vie ?... Le bonheur... Et tu ne peux l’obtenir qu’en exerçant ton corps, ce qui donne la santé, et en te fourrant dans la cervelle le moins d’idées possible, car les idées troublent le repos et vous incitent à des actions inutiles toujours, toujours douloureuses, et souvent criminelles... Ne pas sentir ton moi, être une chose insaisissable, fondue dans la nature, comme se fond dans la mer une goutte d’eau qui tombe du nuage, tel sera le but de tes efforts... ”
“ Et une paix était en ce lieu, si grande, qu’on eût dit que les siècles n’avaient point osé franchir la porte de ce paradis. Si près de l’homme et pourtant si loin de lui, on n’y sentait vivre que la nature divine, l’éternelle jeunesse, l’immémoriale beauté des choses que ne salit plus le regard humain. Dans un coin de ce silence, un cadran solaire marquait, de son mince trait d’ombre, la fuite ralentie des heures. Pendant quelques jours, la pensée de mes parents ne quitta plus les Capucins, non pour en goûter le charme de poésie si austère, mais pour y suivre l’abbé. ”
“ Il vieillit diablement, le pauvre garçon... Je ne serais pas étonné qu’il eût une maladie de cœur... J’étais bien ému lorsque je m’engageai, à mon tour, dans l’étroite allée de lauriers qui conduisait aux Capucins ; et je ne songeais pas à regarder les merles qui, près de moi, s’envolaient des touffes de verdure ni les rouges-gorges agiles qui se glissaient par terre, entre les ramilles basses, avec des farfouillements de souris. En quittant brusquement une branche de sapin, un geai cria si fort que j’eus peur, et que mes livres tombèrent sur le sol. ”
“ Les mouches le poursuivaient de leur vol assourdissant ; et le sabot, au haut de la jambe raidie, vibrait. La cérémonie ne fut pas longue, Jules descendit le cadavre dans la fosse qu’il combla de terre jusqu’au niveau du sol. Quand ce fut fini : — Je te devais bien cela, dit-il, doux conquérant d’étoiles, naïf tisseur de fumées... Dors et rêve... maintenant le rêve est sans fin... aucun ne t’en réveillera... Tu es heureux. Il prit la pioche, qu’il orna d’une couronne de ronces, et l’enfonçant par le manche, au milieu de la tombe, il la planta debout, comme une croix. ”
“ Pour échapper à l’obsession, il évoquait la barbe du trinitaire, ses yeux si terriblement beaux, quand il s’écriait : « Je la bâtirai ! », si doucement naïfs, quand il contait l’histoire de la Marseillaise. — La Marseillaise ! se disait Jules, avec pitié... Pauvre vieux bonhomme ! Il regrettait qu’il ne fût point là, en cette si mélancolique journée. Assis à côté de lui, il eût partagé son pain noir, écouté ses enthousiasmes, et cela lui eût fait du bien !... Mais le vieillard rôdait sur quelque route lointaine, sans doute, à la poursuite de sa chimère. ”
“ Nous autres, nous n’avons que notre cœur... Et sa voix, sa pose, ses gestes semblaient crier : — Mais répète-lui ça, imbécile. À quoi le cousin Debray, la bouche pleine, l’œil luisant, répondait : — Oh ! ce Jules ! c’est un nom de Dieu de gaillard !... Quelquefois, en causant avec lui, je ne puis m’empêcher de lui dire : « Jules, tu es un nom de Dieu de gaillard ! » — Et quand vous causez avec lui, reprenait ma mère en s’accrochant désespérément aux rares mots autres que les jurons du capitaine... Que dit-il ?... Se plaint-il ?... Parle-t-il de Paris ?... De nous ?... ”
“ On ne l’y recevrait point !... Il chercha encore, ne trouva rien, se sentit perdu. Et il eut peur. Inquiet, comme une bête que les chiens poursuivent, il marchait le dos courbé, l’oreille aux écoutes, la mort dans l’âme. Le matin, vêtu d’azur limpide, souriait dans les arbres réveillés ; et des vapeurs parfumées montaient de la terre, toute frissonnante sous les baisers du jeune soleil. À quelques pas de l’avenue, Jules rencontra une vieille femme, celle qu’il avait vue déjà, portant au moine sa bolée de soupe. Comme autrefois, il lui demanda : — Le Père Pamphile est-il au couvent ? ”
“ Je suis sur le testament... Vous n’y êtes pas, vous autres... L’abbé se foutait de vous, nom de Dieu ! Il jugea même que la bibliothèque était trop éloignée de la chambre du moribond. Il installa le grand fauteuil dans le couloir et c’est là qu’il passa, désormais, ses journées et ses nuits, en faction, l’âme réjouie par les plaintes, par les râles, par les halètements qui lui arrivaient du lit de douleur où mon oncle agonisait d’une épouvantable, hallucinante agonie. Nous l’entendions marcher, cracher, et jurer : — Nom de Dieu ! faudra qu’on mette les scellés ! ”
“ Et je me rappelais ces déchirantes paroles de mon oncle : « Quelle douceur de s’en aller, ainsi bercé, sur le grand lac de lumière !... » Il y avait des heures où je me croyais mort, où je sentais tomber sur moi les étouffantes ténèbres de l’éternel Châtiment. Vers la fin de ce deuxième jour, le bruit cessa, la voix se tut. Une heure, peut-être, se passa ainsi, dans le silence. La nuit se fit ; une clarté jaune brilla dans les fentes de la porte. J’étais tout seul. Le cousin Debray s’était enfermé dans la bibliothèque. Mon père sortit, m’appela. ”
“ Le cœur gros, épeuré par ces images de mort, je pensais aux petits Servières, dont l’existence n’était faite que de spectacles consolants et joyeux, avec des parents dont la tendresse était comme une lumière, avec de belles choses, qui leur apprenaient le bonheur ; et je pensais aussi à mon oncle, qui m’avait dit d’un air triste et doux : « C’est dommage ! » L’abbé se montrait moins que jamais, et se confinait davantage dans sa bibliothèque. Il paraît que sa santé était mauvaise, qu’il toussait beaucoup, qu’il éprouvait souvent des étourdissements. ”
“ Il me regardait d’un air affirmatif, se mouchait longuement, et, tandis qu’un petit frisson me secouait le corps, à la pensée que moi aussi, comme ma tante Athalie, je pourrais bien avoir des cavernes, il poursuivait d’une voix joviale : — Un matin, ton oncles Jules — il avait dix ans, alors — entra, en chemise, chez sa sœur. D’une main, il tenait la bouteille d’huile de foie de morue, de l’autre, un sac de papier rempli de pastilles de chocolat, qu’il avait découvertes, je ne sais où, au fond d’un tiroir. La pauvre petite dormait ; brutalement, il la réveilla. ”
“ Mais une révolte soudaine le fit bientôt se relever, la bouche crispée, le regard mauvais. Et tandis que son regard allait du carré de terre, au fond duquel gisait le Père Pamphile, à l’emplacement de l’église parsemé de ronces, et couvert de poussière, il songea : — Ainsi, c’est donc ça, l’idéal ?... L’amour... le sacrifice... la souffrance... Dieu... tout ce vers quoi nous tendons les bras, tout ce vers quoi s’élancent nos âmes, c’est ça !... Un peu de poussière... de la boue... et des ronces ! ”
“ La fièvre redoubla. Son cœur battait ainsi qu’une horloge dont le ressort se détraque ; il semblait que la vie se dévidait en un bruit de sonnerie affolée. Le délire mettait en son regard une démence terrible, en ses gestes une hallucination de meurtre. Mon père qui le veillait, aidé de Madeleine, eut beaucoup de difficultés à le contenir. Il voulait se lever, poussait des cris sauvages, tentait de se ruer contre un être imaginaire qu’il voyait et dont il suivait les mouvements désordonnés, avec une fureur croissante, de minute en minute. Il croyait que c’était le curé Blanchard. ”
“ L’abbé en fut, en quelque sorte, étourdi. À respirer ce brutal parfum, il sentit un désir lui mordre le cœur violemment. Du feu s’alluma dans ses veines. Il frissonna. Et, les narines écartées, comme font les étalons qui flairent, dans le vent, des odeurs de femelles, il poussa un soupir qui ressemblait à un hennissement. La prendre, la renverser dans la sente, la coucher sur l’herbe qu’elle venait de cueillir, il y pensa. Pétrir avidement cette chair nue, et, vautré sur elle, l’obliger à se débattre sous l’étreinte de ses bras, à crier sous la morsure de sa bouche, il l’aurait voulu. ”
“ La bibliothèque à Servières ? Je vous demande un peu ! L’enterrement fut simple et court, ainsi que mon oncle le désirait. Il fut même presque gai. Pas un prêtre ne vint des paroisses voisines. Comme pour les pauvres gens, aucune draperie ne décora le portail de l’église, ni le maître autel, et l’orgue resta muet. Mais derrière le cercueil, la foule était énorme, une foule chuchotante et gouailleuse, qui commentait le testament de l’abbé... Les réflexions plaisantes, irrespectueuses, s’échangeaient d’un groupe à l’autre ; l’histoire de la malle circulait de bouche en bouche. ”
“ La prière, non plus, ne le calma point ; agenouillé aux pieds du crucifix, il voyait, peu à peu, comme en un tableau célèbre, le corps du Christ osciller sur ses clous sanglants, quitter la croix, se pencher, tomber dans le vide, et à la place du Dieu disparu, la Femme triomphante et toute nue, la prostituée éternelle qui offrait sa bouche, son sexe, tendait tout son corps aux baisers infâmes. Alors, pour étouffer le monstre, il reprit ses courses furieuses à travers la campagne ; il tenta de dompter, à force de fatigues physiques, la révolte charnelle de ses sens déchaînés. ”
“ Va !... dit mon oncle... lentement, surtout... Je jette un coup d’œil sur lui. Il a fermé les yeux... ses bras pendent hors des accoudoirs... sa poitrine s’affaisse et se gonfle comme un soufflet... Je commence : « Noun était suffoquée de larmes ; elle avait arraché les fleurs de son front, ses longs cheveux tombaient épars sur ses épaules larges et éblouissantes. Si Mme Delmare n’eût eu, pour l’embellir, son esclavage et ses souffrances, Noun l’eût infiniment surpassée en beauté dans cet instant ; elle était splendide de douleur et d’amour. » ”
“ Quand il eut congédié le grand vicaire et le personnel de l’évêché, venus pour saluer son retour, il dit à Jules, simplement, d’une voix très douce : — Il faudra, monsieur l’abbé, que nous soyons plus sages, à l’avenir... beaucoup plus sages !... Je l’ai promis. Mais quand il vit le vieillard si courbé, si amaigri, si méconnaissable, qui ne lui adressait aucun reproche, et dont les yeux semblaient porter vers lui la douceur triste d’une prière, l’abbé éprouva, au cœur, un serrement violent. Et, tout d’un coup, il se jeta à ses pieds, sanglotant : — Pardon !... C’est moi !... Monseigneur... ”
“ En ce moment, Madeleine, qui ne nous avait pas entendus rentrer, appelait, en courant dans le jardin... — Monsieur l’abbé !... Hé !... monsieur l’abbé !... — Qu’est-ce que c’est ?... demanda mon oncle... — Faut que vous alliez, tout de suite, porter le bon Dieu et puis les saintes huiles... Y a un homme qui vous attend dans la cuisine... — Un homme !... se récria mon oncle... Est-ce qu’il se moque de moi ? Est-ce que cela me regarde ?... Est-ce que je suis curé ? — L’homme dit comme ça, expliqua Madeleine, que M. le curé n’est point au presbytère... ”
“ Une fois par semaine, au plus, sous l’acacia-boule, l’abbé, coiffé d’un chapeau de paille, en forme de cloche, et vêtu de sa houppelande verte, qui jaunissait à l’air, m’initiait aux secrets de sa philosophie, laquelle m’effrayait bien un peu, mais que je ne comprenais pas du tout. Je le voyais rarement ; des jours entiers se passaient sans qu’il se montrât : il travaillait dans sa bibliothèque, ou bien il s’enfermait dans la mystérieuse chambre, avec la malle... Madeleine et moi, nous l’entendions parfois trépigner, crier, et la servante soupirait : — Allons, bon !... ”
“ Mais, au dire de Madeleine, le caractère de son maître changeait beaucoup. Ses crises de colère s’espaçaient de plus en plus ; il avait devant des plantes, devant des insectes, des attendrissements, des extases ; et les oiseaux, à qui il jetait des miettes de pain et des grains de blé, le suivaient parfois, en tourbillonnant autour de lui. Ne le voyant presque plus dans le pays, on s’habitua à penser aux Capucins sans trop de frayeur, bien que la bibliothèque et la malle hantassent parfois les conversations des bonnes gens, le soir, à la veillée. ”
“ Si je te parle ainsi, c’est que je sens que je suis près de ma fin... il y a des moments où la vie s’égoutte de mes membres, se tarit dans mon cœur, où ma tête se perd, s’embrouille, se confond avec l’espace, où il me semble que je flotte déjà sur le lac immense, le lac qui ne finit pas et qui est sans fond... Avant de partir, avant de disparaître dans les blancheurs radieuses, je voudrais te donner quelque chose qui vaut mieux que de l’argent... le secret du bonheur... J’y ai pensé beaucoup, beaucoup... Aime la nature, mon enfant, et tu seras un brave homme, et tu seras heureux... ”
“ Et, tandis qu’il essuyait son front, d’où la sueur coulait abondamment, tandis qu’il ramenait sur ses bras les manches trop lâches de son surplis, ô prodige !... un rayon de soleil, pénétrant par la rosace du vitrail, en face de la chaire, traversa la nef et vint illuminer le visage du prédicateur d’une étrange lueur d’arc-en-ciel. Tous levèrent la tête simultanément, vers la lumière annonciatrice, et, crurent voir un saint resplendir. Mais un nuage passa, voilant le soleil, et l’auréole disparut. Maintenant, l’abbé était apaisé. Il poursuivit son sermon, scandant les mots avec lenteur. ”
“ La carême approchait. Jules ne songeait plus à sa bibliothèque, ni au Père Pamphile, ni à la mort, ni à la vertu. Les émotions ressenties à son retour du Réno, s’étaient vite envolées, et, plus fantaisiste, plus tyrannique que jamais, il avait repris la direction des affaires du diocèse. On revit son ombre noire et tourmentée rôder sur la terrasse, aux heures du crépuscule ; les prêtres qui, peu à peu, en l’absence du chien de garde, s’étaient remis à danser, la soutane en l’air, heureux d’une liberté qu’ils croyaient éternelle, recommencèrent à trembler, à s’observer, à se fuir ”
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