“ « Dans la peinture et surtout dans le portrait, dit Mme Cavé dans son traité, c’est l’esprit qui parle à l’esprit, et non la science qui parle à la science. » Cette observation, plus profonde qu’elle ne l’a peut-être cru elle-même, est le procès fait à la pédanterie de l’exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture, c’est-à-dire la peinture matérielle, n’était que le prétexte, que le pont entre l’esprit du peintre et celui du spectateur. La froide exactitude n’est pas l’art ; l’ingénieux artifice, quand il plaît ou qu’il exprime, est l’art tout entier. ”
Résumé
Le Journal d’Eugène Delacroix, publié après sa mort, constitue une réflexion intime et profonde sur la nature de l’art et la situation de l’artiste. À travers des méditations sur la peinture, la musique et l’imagination, Delacroix examine la tension entre technique et inspiration, critiquant la préciosité de l’exécution au profit de l’expression spirituelle.
Les thèmes centraux — talent, création, oppression du génie — s’éclairent par des références à des maîtres comme Raphaël, Michel-Ange ou Rubens, ainsi que par des réflexions sur la couleur, l’agencement et la vie sociale. Ce texte, à la fois essai et témoignage, révèle une quête de vérité artistique au-delà des normes, marquée par une clarté sur la solitude et la persévérance du créateur.
Citations de Journal (Eugène Delacroix)
“ En effet, si vous ôtez à un Titien, à un Murillo, à un Van Dyck la perfection étonnante de cette imitation de la nature vivante, cette exécution qui fait oublier l’art et l’artiste, vous ne trouvez dans l’invention du sujet ou dans sa disposition qu’un motif souvent dénué d’intérêt pour l’esprit, mais que le magicien saura bien relever par la poésie de son coloris et les prodiges de son pinceau. Le relief extraordinaire, l’harmonie des nuances, l’air et la lumière, toutes les merveilles de l’illusion, s'étaleront sur ce thème dont l’esquisse froide et nue ne disait rien à l’esprit. ”
“ Sans doute, au milieu de cette conspiration universelle contre les fruits de l’invention du génie, de l’esprit de combinaison, l’homme a-t-il au moins la consolation de s’admirer grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps de ces fruits variés émanés de lui ? Le contraire est le plus commun. Non seulement le plus grand par le talent, par l’audace, par la constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l’imagination. Il est aussi ingénieux à se tourmenter qu’à éclairer les autres. ”
“ C’est lui qui persuade à mille artistes qu’on peut reproduire une forme épuisée ou sans rapport à nos mœurs du moment. Il est impardonnable de chercher le beau à la manière de Raphaël ou du Dante. Ni l’un ni l’autre, s’il était possible qu’ils revinssent au monde, ne présenterait les mêmes caractères dans son talent... Libre à ceux qui imitent aujourd’hui le style de Raphaël de se croire des Raphaëls. Ce que l’on peut singer, c’est l’invention, c’est la variété des caractères ; et ce qu’un homme inspire seul peut faire, c’est de marquer de son style particulier ses ouvrages inspirés. ”
“ Il eut le courage de se refaire un talent, semblable en ceci à l’immortel Gluck, qui, arrivé à un âge avancé, avait renoncé à sa manière italienne, pour se retremper dans des sources plus pures et plus naïves. Il fut le père de toute l'école moderne en peinture et en sculpture ; il réforma jusqu'à l’architecture, jusqu’aux meubles à l’usage de tous les jours. Il fit succéder Herculanum et Pompéi au style bâtard et Pompadour, et ses principes eurent une telle prise sur les esprits, que son école ne lui fut pas inférieure et produisit des élèves dont quelques-uns marchent ses égaux. ”
“ La brutalité de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes délicates, qu’il semble que l’œil lui-même ne dût point voir, tout cela eût été chez Prud’hon, chez Lesueur, chez Raphaël ; ici elle a l’air d’intelligence avec eux et il n’y a d’animé chez eux que l’admirable couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette peinture est la plus grande preuve possible de l’impossibilité de réunir d’une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur à la grandeur, à la poésie, au charme. ”
“ C’est par amour de la perfection que ces figures sont imparfaites. Il y a un peu du reflet de cette exactitude outrée dans toute l’école qui commence au Poussin et aux Carrache. La sagesse est sans doute une qualité, mais elle n’ajoute pas de charme. Je compare la grâce des figures d’un Corrège, d’un Raphaël, d’un Michel-Ange, d’un Bonasone, d’un Primatice, à celle d’une ravissante femme, qui vous enchante sans qu’on sache pourquoi. Je compare, au contraire, la froide correction des figures du style français à ces grandes femmes bien bâties, mais dépourvues de charme. ”
“ La rhétorique, il la trouvait partout, non pas seulement dans les livres au elle différencie les gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l’imagination du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature ; dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons d’harmonie plus ou moins habiles. C’est elle qui, d’une façon générale, se substitue à l’imagination chez les artistes dénués d’invention, c’est elle qui conduit à la « manière ». ”
“ Le penseur s’y montre avec la complexité de ses tendances, l’universalité de ses vues, son admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche au domaine de l’esprit. L’artiste enfin, si grand qu’il nous soit déjà connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l’origine de sa carrière jusqu’à sa mort, nous le voyons chérissant son art d’un amour fanatique, obéissant au seul mobile d’une destinée glorieuse, incapable de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et qui marquent leurs œuvres d’une tare souvent irrémédiable ! ”
“ Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur des éloges ? C’est d’aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre la vôtre ; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre peinture. Que fait même le suffrage des amis ? C’est tout simple qu’ils vous comprennent, ou plutôt que vous importe ? Mais c’est de vivre dans l’esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant ? me dirai-je. Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d’une façon qui leur est propre. ”
“ Les anciens eux-mêmes, qui ont posé les règles des choses de l’imagination dans tous les genres, ne présentent point d’exemples d’un sentiment aussi soutenu de l’ordre. Il y a un certain décousu dans les ouvrages des plus beaux génies de l’antiquité ; ils divaguent volontiers. Comme ils ont droit à tous nos respects, nous leur passons tous leurs écarts. Nous ne sommes pas d’aussi bonne composition pour nos hommes de talent. Un livre mal fait dans son ensemble ne peut se sauver par la beauté des détails, ni même par l’ingénieuse conception de l’ouvrage lui-même. ”
“ La coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, quoique d’un pinceau académique, dans le tableau du milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout. Cela m’a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n’est en rien inférieur. Quoique d’une peinture moins savante dans l’Élévation en croix, il faut avouer que l’impression est peut-être plus gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d’œuvre. ”
“ «Ce tableau démontre une vérité soupçonnée depuis longtemps, c'est que M. Delacroix est plus fort que jamais, et dans une voie sans cesse renaissante, c'est-à-dire qu'il est plus harmoniste que jamais... M. Delacroix est décidément le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes. Il restera toujours un peu contesté, juste autant qu'il faut pour ajouter quelques éclairs à son auréole. Et tant mieux! il a le droit d'être toujours jeune, car il ne nous a pas trompés, lui, il ne nous a pas menti, comme quelques idoles ingrates que nous avons portées dans nos panthéons.» ”
“ Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J’écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d’école, sans prendre décidément parti ; seulement je trouve en moi, à mesure que j’avance dans la vie, que la vérité est ce qu’il y a de plus beau et de plus rare. Rembrandt n’a pas, si vous voulez, l’élévation de Raphaël. Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt l’a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. ”
“ «J'admirais ce travail involontaire de l'âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation,—car c'en est une,—à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots; sa main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré.» ”
“ Le vrai malheur pour le campagnard, qui n’évite l’ennui après la chasse qu’en allant dormir comme ses chiens, comme pour le philosophe qui soupire après le bonheur des champs, c’est la souffrance, la maladie : ni l’un ni l’autre, alors qu’il est malade, ne se trouve malheureux de la vie qu’il est forcé de mener ; et, qu’il souffre de l’ennui ou de maux véritables ; l’un comme l’autre n’a pas moins une horreur égale de la mort, c’est-à-dire de la fin de cet ennui ou de cette souffrance. ”
“ Il y a des gens qui ont naturellement du goût, mais chez ceux-là même il s’augmente avec l’âge et s’épure. Le jeune homme est pour le bizarre, pour le forcé, pour l’ampoulé. N’allez pas appeler froideur ce que j’appelle goût. Ce goût que j’entends est une lucidité de l’esprit qui sépare à l’instant ce qui est digne d’admiration de ce qui n’est que faux brillant. En un mot, c’est la maturité de l’esprit. Chez Titien commence cette largeur de faire qui tranche avec la sécheresse de ses devanciers et qui est la perfection de la peinture. ”
“ Gloire à cet Homère [199] de la peinture, à ce père de la chaleur et de l’enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l’on veut, par la perfection qu’il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie de l’âme qu’il a mise partout. Chose singulière ! le tableau qui m’a peut-être donné la sensation la plus forte, l’Élévation en croix, n’est pas celui où brillent le plus les qualités qui lui sont propres et où il est incomparable. ”
“ Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d’en avoir ; quand on n’en a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu’importe le bien ou non ? C’est une inquiétude, mais ce n’est pas la plus forte. Sitôt qu’un homme est éclairé, son premier devoir est d’être honnête et ferme : il a beau s’étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu’ait été la vie des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire ? ”
“ Euripide n’a plus la simplicité d’Eschyle, il est plus poignant, il cherche des effets, des oppositions ; les artifices de la composition s’augmentent avec la nécessité de s’adresser à des sources nouvelles d’intérêt qui se découvrent dans l’âme humaine. C’est comme le travail qu’on voit s’opérer dans l’art moderne. Michel-Ange ne peut appeler au secours de l’effet de ses sculptures l’art des fonds, le paysage qui augmente l’impression des figures dans la peinture ; mais le pathétique des mouvemens, la finesse des plans, l’expression, deviennent des besoins impérieux de sa passion. ”
“ Les contrebasses et leurs rentrées vous poursuivent comme les trompettes dans Berlioz. Tout de suite après venait l’ouverture de la Flûte enchantée ; à la vérité, c’est un chef-d’œuvre. J’ai été aussitôt saisi de cette idée, en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart a trouvé, et voici le pas qu’il lui a fait faire ; il est vraiment le créateur, je ne dirai pas de l’art moderne, car il n’y en a déjà plus à présent, mais de l’art porté à son comble, après lequel la perfection ne se trouve plus. ”
“ Comment ce monde si beau renferme-t-il tant d’horreurs ! Je vois la lune planer paisiblement sur des habitations plongées, en apparence, dans le silence et dans le calme... les astres semblent se pencher dans le ciel sur ces demeures paisibles, mais les passions qui les habitent, les vices et les crimes ne sont qu’endormis ou veillent dans l’ombre et préparent des armes ; au lieu de s’unir contre les horribles maux de la vie mortelle, dans une paix commune et fraternelle, les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s’entre-détruire. ”
“ L’architecture est tombée de nos jours dans une complète dégradation ; c’est un art qui ne sait plus où il en est ; il veut faire du nouveau, et il n’y a pas d’hommes nouveaux. La bizarrerie tient lieu de cette nouveauté tant cherchée et est si peu nouvelle et originale, précisément parce qu’elle est cherchée. Les anciens sont arrivés par degrés au comble de la perfection, non pas tout d’un coup, non pas en se disant qu’il fallait absolument étonner les esprits, mais en montant par degrés et presque sans s’en douter à cette perfection qui a été le fruit du génie appuyé sur la tradition. ”
“ Cette musique m’a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de la terre d’ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité d’effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l’huile. ”
“ Faut-il vous dire que je préfère Delacroix avec ses exagérations, ses fautes, ses chutes visibles, parce qu’il ne tient à rien qu’à lui, parce qu’il représente l’esprit, le temps, le verbe de son temps ? Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre avec nous, parce que dans ses lamentations exagérées et ses triomphes retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son cri, son mal et le nôtre. Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme Raphaël, Véronèse et Rubens, et l’art de Delacroix est puissant comme une voix de l’Enfer du Dante. ”
“ Après les ténèbres du moyen âge, la Renaissance, qui a été véritablement celle du goût, c’est-à-dire du bon sens, c’est-à-dire du beau dans tous les genres, en est revenue à ces proportions admirables dont il faudra toujours, en dépit de toutes les prétentions à l’originalité, reconnaître l’empire incontestable. Nos usages modernes, si différents en une foule de points de ceux des anciens, s’y adaptent pourtant merveilleusement. De l’air, de la lumière, une large circulation, des aspects grandioses, répondent de plus en plus à cet élargissement graduel de nos villes et de nos habitations. ”
“ Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau. Poussin [37] perd beaucoup au voisinage de Lesueur... La grâce est une muse qu’il n’a jamais entrevue. L’harmonie des lignes, de l’effet de la couleur est également une qualité ou une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l’effet ou à l’entraînement de la composition ! ”
“ Les sculpteurs vous sont supérieurs... En établissant la forme, ils remplissent toutes les conditions de leur art. Ils recherchent également, comme les partisans du contour, la noblesse des formes et de l’arrangement. Vous ne modelez pas, puisque vous méconnaissez le clair-obscur qui ne vit que des rapports de la lumière et de l’ombre établis avec justesse. Avec vos ciels couleur d’ardoise, avec vos chairs mates et sans effet, vous ne pouvez produire la saillie. Quant à la couleur qui est partie de la peinture, vous faites semblant de la mépriser, et pour cause... ”
“ Quand je sors d’un endroit où je suis le moins du monde mal à mon aise, j’avoue qu’il y a un moment de délices extrêmes dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais il y a des moments de tristesse et d’ennui, qui sont bien faits pour éprouver rudement ; ce matin, je l’éprouvais à mon atelier. Je n’ai pas assez d’activité à la manière de tout le monde pour m’en tirer, en m’occupant de quelque chose. Tant que l’inspiration n’y est pas, je m’ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l’ennui, savent se donner une tâche et l’accomplir. ”
“ Ces chastes sœurs ont été pires que des courtisanes ; leurs perfides jouissances sont plus mensongères que la coupe de la volupté. C’est ton âme qui a énervé tes feux, tes vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur ; ton imagination embrasse tout, et tu n’as pas la mémoire d’un simple marchand. La vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est bon en soi, ne fût-ce qu’illusion... mais vertueuse. La nature nous donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. ”
“ Chez les autres, l’imitation est comme une condition indispensable du succès. C’est elle qui s’exerce dans les écoles sous les yeux et sous la direction d’un même maître. Réussir, c’est approcher le plus possible de ce type unique. Imiter la nature est bien le prétexte, mais la palme appartient seulement à celui qui l’a vue des mêmes yeux et l’a rendue de la même manière que le maître. Ce n’est pas là l’imitation chez Raphaël. On peut dire que son originalité ne parait jamais plus vive que dans les idées qu’il emprunte. Tout ce qu’il touche, il le relève, et le fait vivre d’une vie nouvelle. ”
“ La maturité est complète et l’imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l’âge emporte avec lui ; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail ! Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d’être heureux comme je l’entendais autrefois ! A quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement du corps ne m’a-t-il pas arraché ? Ce qui me préoccupait le moins était ma peinture. ”
“ Eh quoi ! votre art, qui a tant de ressources que le nôtre n’a pas, est-il donc cependant, dans de certaines conditions, plus éphémère que la fragile peinture ? Que deviendront quatre pages charmantes écrites dans un feuilleton entre le catalogue des actions vertueuses des quatre-vingt-six départements et le narré d’un vaudeville d’avant-hier ? Pourquoi n’a-t-on pas averti quelques hommes zélés pour les vrais et grands talents ? Je ne savais pas même la mort de ce pauvre Heine : j’aurais voulu sentir devant cette bière qui emportait tant de feu et d’esprit ce que vous avez si bien senti. ”
“ Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un concert, pourvu qu’il y ait seulement un bon morceau. C’est pour l’âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait même d’occupations importantes, pour aller entendre de la musique, ajoute du prix au plaisir ; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour une jouissance goûtée en commun ; tout cela, même l’ennui éprouvé en présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre insu à l’effet de la belle chose. ”
“ De prétendus hommes de génie comme nous en voyons aujourd’hui, remplis d’affectation et de ridicule, chez lesquels le mauvais goût le dispute à la prétention, dont l’idée est toujours obscurcie par des nuages, qui portent, même dans leur conduite, cette bizarrerie qu’ils croient un signe de talent, sont des fantômes d'écrivains, de peintres et de musiciens. Ni Racine, ni Mozart, ni Michel-Ange, ni Rubens, ne pouvaient être ridicules de cette façon-là ; le plus grand génie n’est qu’un être supérieurement raisonnable. ”
“ Rubens met franchement la demi-teinte grise du bord de l’ombre entre son ton local de chair et son frottis transparent. Ce ton chez lui règne tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi-teinte de clair et celle de l’ombre. (J’ai remarqué par ma propre expérience que ce procédé donne déjà une illusion étonnante.) Il se contente de lier l’un à l’autre par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus. De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et transparent qui borde l’ombre du côté du ton gris. ”
“ Les talents maniérés ne peuvent éveiller un intérêt véritable ; ils peuvent exciter la curiosité, flatter un goût du moment, s’adresser à des passions qui n’ont rien de commun avec l’art ; mais comme le caractère principal de la manière est le défaut de sincérité dans le sentiment comme dans l’imitation, ils ne peuvent frapper l’imagination qui n’est en nous-mêmes qu’une sorte de miroir où la nature telle qu’elle est vient se réfléchir pour nous donner, par une sorte de souvenir puissant, les spectacles des choses dont l'âme seule a la jouissance. ”
“ La lecture d’un livre qui n’est pas tout à fait frivole est un travail : il cause au moins une certaine fatigue ; l’homme qui écrit semble prêter le collet à la critique. Il discute et on peut discuter avec lui. L’ouvrage du peintre et du sculpteur est tout d’une pièce comme les ouvrages de la nature. L’auteur n’y est point présent, et n’est point en commerce avec vous, comme l’écrivain ou l’orateur. Il offre une réalité tangible en quelque sorte, qui est pourtant pleine de mystère. ”
“ Le geste des cavaliers, celui surtout de l’homme dont on n’aperçoit que la tête et le poing, est d’une audace de vérité extraordinaire, dont on ne retrouve l’exemple que dans Rubens, et c’est à Rubens aussi que fait penser l’éclatante variété des rouges que Delacroix s’est plu à multiplier dans cette précieuse composition, étincelante et joyeuse comme l’œuvre d’un peintre coloriste, vivante comme l’œuvre d’un grand dessinateur du mouvement, solide et forte comme l’œuvre d’un maître statuaire. ”
“ Mais il est des cœurs qui t’accueilleront encore religieusement ; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n’as qu’à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d’un plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi ! Avouons que j’y ai travaillé avec la passion. Je n’aime point la peinture raisonnable ; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s’agite, défasse, essaye de cent manières, avant d’arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. ”
