“ La pensée est la plus absorbante des maîtresses, et ce qu’elle lui prenait d’activité et de flamme était autant de soustrait aux tendresses conjugales. En tout état de cause d’ailleurs, médiocre amoureux que Pierre... Et par quoi compensait-il ce qui lui manquait ? Ce mari qui, à griffonner, faisait ses coudes luisants et des genouillères à ses pantalons, voilà bien de quoi monter une imagination ardente !... Quant aux grâces de son esprit, c’était pour Isabelle du chinois, et il n’en tirait même pas beaucoup d’argent, de quoi au moins lui aurait-elle su gré. ”
Résumé
“La Nouvelle Revue”, est une œuvre de . Des thèmes tels que Pierre Larive, Jacques de Montdauphin ou Russie y sont abordés.
Citations de La Nouvelle Revue ()
“ L’attrait aussi de la vie physique le prenait. Un jour que, revenant de la manœuvre, le capitaine était monté chez lui, le teint enflammé de rudes galopades dans l’air froid, le professeur s’était senti honteux des pacifiques et confortables pantoufles de feutre auprès desquelles son ami allongeait sur les chenêts des bottes mouchetées de boue jusque sur la culotte. Et quand il reprit sa plume avec comme un vague dégoût, malgré lui il songea que l’action est une belle chose et la pensée viande bien creuse. Si Pierre avait été une âme vulgaire, il eût fini par prendre Jacques en haine. ”
“ Jacques y pourvut en ripostant : — Faut-il te le dire ? Moi aussi parfois je me suis demandé si, t’ayant pour mari, ma femme n’aurait pas fait deux bonheurs. — Savoir... Un instant ils demeurèrent pensifs. Ce fut Jacques qui rompit le silence. — Aurait-elle donc raison, la vieille sagesse qui dit : « Il n’y a pas de mauvais maris ni de mauvaises femmes, mais seulement des gens mal mariés » ? — Absolument. Et si il y a tant de gens mal mariés, c’est que, la providence mit-elle dans notre chemin la fameuse moitié de poire, c’est infailliblement celle d’une autre poire que nous désirons. ”
“ Pierre Larive aujourd’hui se connaît, et chez lui, il n’y a plus que le philosophe narquois, sceptique et indulgent sous sa satire. Cependant les coulisses sont fertiles en tentations auxquelles il cède, en facilités dont il use, et les petites comédiennes savent ce qu’elles gagnent à être lancées par leur auteur. Jacques de Montdauphin n’est pas psychologue, mais il n’est point sot. D’une extrémité de la table fleurie et étincelante opposée à celle où était assis son vieux camarade, il s’émerveillait de ces sautes de la vie. ”
“ On fait ce qu’on peut, concluait le capitaine. Tu es un penseur, moi je suis un soudard. Le tout est que chacun s’acquitte au mieux de ce qu’il a le goût et ses moyens de faire. Mais bien que le soudard toujours eût la politesse de faire ressortir la supériorité du penseur, tout convaincu qu’en fût celui-ci, parfois il se surprenait une jalousie secrète de ce qu’il se croyait si certain de dédaigner. Si Jacques avait déjeûné avec lui, l’ayant écouté descendre en traînant son sabre et en faisant cliqueter ses éperons sur les marches, par la fenêtre il le suivait des yeux. ”
“ Isabelle cependant n’était pas née mauvaise, mais elle avait beaucoup souffert. Jacques l’aima-t-il d’amour ? Qui sait où ce mot-là commence et où il finit ? Elle était belle et ardente, fidèle, étant éprise ; avec lui elle fut désintéressée, car dans sa déchéance elle se souvenait d’être de bonne souche, et en aimant ainsi, il lui semblait se refaire un semblant d’honneur. De pareils sentiments touchent toujours l’homme qui les inspire, et le flattent. ”
“ « Un malheur n’arrive jamais seul, » vint-il un matin dire en riant au nouveau marié — et il lui annonça ses fiançailles avec la fille du premier président. C’était une famille du pays, très ancienne, et bien que non titrée, alliée à toute l’aristocratie de la province. Fortune honorable, sans que ce fût pour le capitaine un mariage d’argent, car il était beaucoup plus riche qu’elle ne serait jamais, en outre de la couronne de comtesse qu’il mettait dans la corbeille. Mais Jacques n’était pas intéressé et il était amoureux. ”
“ Pas autant que l’homme sans chemise de la fable persane... Il y a toujours bien une paille... mais cela ne vaut pas la peine d’en parler. Pierre Larive n’a pas dit quelle est cette paille : c’est que jamais il ne pardonnera aux mânes mêmes de la belle créature qui fut sa femme de n’avoir pas su se faire aimer d’elle. Aussi l’intimité d’antan ne se renouera-t-elle point avec Jacques de Montdauphin. ”
“ Plus d’escrime que de lettres et d’hippiatrique que de philosophie, mais cette culture superficielle que donne le commerce du monde, la cervelle étroite mais le cœur chaud, tout honneur et gentilhommerie, une rectitude d’esprit un peu simpliste, passant à travers les idées droit et net comme sa lame. La haute et belle mine de Jacques de Montdauphin lui valant parmi les honnestes dames de brillantes conquêtes, tandis fortune très ronde lui permettait de céder à toutes les tentations des amours vénales, c’est précédé d’une réputation fort galante qu’il était arrivé à X... ”
“ À la chute de l’empire romain d’Occident, la civilisation se déplace ; le nouveau centre est à Byzance et de là la lumière rayonne bientôt vers les peuples du Nord. Wladimir, le fondateur de l’empire russe, épouse une fille de Romanov II, empereur de Constantinople, et reçoit le baptême. La Russie a fait son entrée sur la scène de l’histoire européenne pour accomplir sa mission de gardienne des frontières de l’Asie. ”
“ Aucune de ces dames n’eut l’heur de plaire à Jacques de Montdauphin ; il avait connu mieux. Aussi ne se donna-t-il pas la peine de supplanter les titulaires de leurs bonnes grâces. C’est un bain de vertu qu’il prenait à X..., la ville par surcroît étant loin de Paris et le colonel dur à la détente des permissions. La vie sévère favorise éminemment les amitiés masculines, et disciple bien involontaire de Platon, il renoua avec Pierre Larive l’étroite intimité d’autrefois. ”
“ On pense si la jeunesse s’ennuie férocement à X..., les garçons ayant pour unique distraction des beuglants nauséabonds, ainsi qu’un cercle ou la culotte sévit dans des proportions très en désaccord avec l’état de leur escarcelle, les filles attendant avec impatience le mari qui leur donnera une émancipation relative et, pendant quelques mois au moins, le mouvement du voyage de noces et l’illusion d’amour de la lune de miel. ”
“ Malgré les vicissitudes de l’évolution de ce vaste pays, la Russie, au XIe siècle, présente l’aspect d’un empire occidental. Le christianisme y a introduit des mœurs moins cruelles, l’organisation judiciaire est solidement établie par la promulgation du code russe [2] complété par les corps de droit de Justinien et de Basile le Macédonien. À Jaroslaw, le Tsar, le César de cette grande succursale de l’empire de Byzance, va ouvrir ses États en asiles pour les princes anglais et Scandinaves exilés de leurs patries, et il s’allie par des mariages aux maisons les plus puissantes de l’Europe ”
“ Niko, fils de paysan comme elle, mais depuis vingt ans absent du village, a pu amasser, comme beaucoup de ses compatriotes, un pécule en Amérique ; aisé, robuste encore, assuré de trouver une djevoika [2] parmi les plus jolies filles de la contrée, il est revenu depuis peu, pour prendre femme et se bâtir une maison sur quelqu’une de ces croupes boisées d’oliviers où filtre, en toute saison, la tiédeur de la vallée et qui reçoivent l’ombre des montagnes. ”
“ Trois exceptions seulement à cette austérité générale. D’abord une belle madame appartenant à la première noblesse du pays, de qui les goûts de luxe s’accordent mal avec une fortune fort réduite par le malheur des temps. Et le mari, amant aussi fervent de la dame de pique que de la dame de cœur, couvre de son pavillon une intimité fort déplacée avec le gros banquier juif de l’endroit, à laquelle, disent les méchants, il trouve aussi son compte. Aujourd’hui qu’on ne peut plus vivre du revenu de ses terres, que deviendrait-on si on ne faisait un peu travailler son capital ? ”
“ Ensuite la vie les sépara. Après Saumur, le sous-lieutenant s’en fut aux spahis, puis guerroya au Tonkin, d’où il revint avec une glorieuse blessure, pansée par un bout de ce ruban qu’on a voulu rouge parce qu’il doit être ramassé dans le sang. La garnison idéale de Saint Germain lui fut un baume à l’ennui des petits trous d’Afrique, aux fatigues et aux périls des campagnes d’Asie, jusqu’au troisième galon qui le classa capitaine en second au 37e chasseurs. ”
“ Ces ardeurs, qu’avaient peine à dissimuler les vingt-quatre ans largement épanouis de la jeune fille, auraient eu de quoi alarmer un homme aussi peu fait pour les attiser une fois déchaînées chez la femme. Mais si Pierre était psychologue, il était jeune aussi, et novice à l’amour. ”
“ Dans cette atmosphère languissante et morne se fige le monde plus vivant de l’armée et des administrations publiques. Et puis, est-ce parce qu’il y a un sort sur cette malheureuse ville, ou plutôt à cause que quiconque est un peu dans le train la fuit comme la peste, ces éléments étrangers eux-mêmes semblent triés sur le volet pour se conformer à l’ambiance. Les préfets y sont presque toujours « des gens qu’on ne peut pas voir », les généraux sont garçons, ou bien leur femme ne vient pas s’y installer ”
“ Une aristocratie extraordinairement collet-monté, une bourgeoisie incroyablement morose, enveloppées d’un voile de cette dévotion chagrine qui étouffe la joie de vivre et pour un peu reprocherait à Dieu le soleil d’or et le ciel d’azur, la musique, le rire, les parfums, les fleurs, tout ce qui nous donne la foi, le courage et l’amour. ”
“ Il appartient au peuple russe d’abolir le premier le droit de représailles. En fin de compte et pour en revenir à l’essentiel, cette épithète de barbare, appliquée sans discernement et à tout propos à la Russie, que signifie-t-elle ? Qu’est-ce que le barbare ? À l’origine, lorsqu’il n’existait qu’une seule civilisation en Europe, les Hellènes se servirent du mot Βαρβαρος pour désigner l’étranger de toute provenance, sans y ajouter l’idée que contient aujourd’hui ce mot de barbarie. ”
“ La Russie est vaste, trop vaste pour la jalousie de celles des puissances occidentales qui ne conçoivent pas que la province frontière contre l’immense Asie doit être immense et que Byzance, par droit de succession, appartient aux Byzantins et non pas aux Turcs. ”
“ C’est pourquoi il l’a priée de venir se lier à lui, par la parole et par le cadeau, à Raguse où les filles de la campagne se promettent à leurs amoureux, avant de leur donner la main devant les gens du village. Elle a marché toute la nuit, sous sa bure bleue d’hiver. Mais ni l’air frais, ni le parfum des plantes n’ont desserré de son front le cercle d’inquiétude et de détresse. C’est qu’elle n’aime guère le riche Niko et craint qu’il ne soit un maître fier. C’est aussi qu’elle pense à l’autre et que, fille de bien, elle ne se sent déjà plus libre de cœur et en loyauté. ”
“ Pas davantage n’était-il attiré par Mme d’Aygurande, éteinte, affalée, dolente, depuis vingt-cinq ans que la trompait son mari, naguère pour des danseuses, aujourd’hui pour des vachères, et harassée sous le poids de difficultés ménagères écrasant ses maigres épaules. ”
“ Quand leur valeur n’est pas à la taille de leurs ambitions, ces natures là font les ratés, les réfractaires, les anarchistes moraux, virus de l’humanité sur laquelle ils déchaînent la rage. Mais Pierre croyait se sentir de force à maîtriser la fortune le jour où elle passerait à portée de sa main. ”
“ Il n’y a que le premier pas qui coûte. Isabelle perdit toute mesure, et on se le dit dans la garnison. Était-ce chez son mari aveuglement ou insouciance ? Toujours est-il que la ville commençait à clabauder très haut sans qu’il parût se douter de rien. ”
“ Un cérébral pur, déséquilibré dans le sens intellectuel, les muscles abolis par les nerfs, avisé et subtil, de l’esprit comme un singe, sceptique comme le diable, un orgueil d’enfer engendrant cette timidité qui résulte du désaccord entre ce qu’on est et ce qu’on paraît, rendu sauvage par le sentiment de son défaut d’éducation première, s’alliant à la sourde vanité de briller dans le monde ”
“ Grand et beau mâle sous poil alezan, la moustache fière, l’œil clair comme basilic, les dents éblouissantes entre les lèvres vermeilles, les épaules larges, les flancs évidés et la jambe nerveuse du parfait cavalier, non sans analogie, dans sa grâce virile et sa vigueur enveloppée d’élégance, avec ce superbe animal de force et de souplesse qu’est l’étalon de pur sang. ”
“ Impeccablement correct et d’un chic superlatif, sans l’ombre de snobisme, de prétention ni de morgue, il évoluait dans la vie avec l’aisance tranquille de qui se sait l’assiette sûre et les aplombs solides. ”
“ Niko remporta ses cadeaux sans grand chagrin ; il pensait qu’il bâtirait d’abord sa maison et qu’il trouverait ensuite aisément une autre djevoïka. Mato prépara les siens pour l’heure du couchant. C’étaient un cochon de lait, du café, du sucre et du savon pour le ménage de sa fiancée. Selon la coutume, un de ses voisins les porta en solennité sur sa mule. Une heure après, il frappait en personne à la porte des Gjukan, accompagné de son père, de son parrain et de son frère d’armes. Yele se laissa ceindre par lui un singjir [4] , qui pendait à une longue chaine. ”
“ Ce- lui surtout du professeur. Sans abolir les autres passions, l’intel- lectualité très intense les assagit fort. Aussi les femmes se trom- pent-elles en faisant honneur à nos exquis psychologues des amours qu’ils peignent de plume si subtile, à quoi leur personne doit un fallacieux prestige qui est un hommage dérobé à leur talent. C’est avec de l’encre qu’on écrit, non avec son sang, et le cœur d’autrui que l’on dissèque, besogne qui demande un sang- froid incompatible avec le désordre du sien. Les premières fièvres de sens apaisées, Pierre avait été repris par celles du cerveau. ”
“ Pas timide, car il sent le terrain solide sous ses pas, sa verve caustique et leste se donne libre cours, possédant un fonds assez riche pour en mettre beaucoup dans ses pièces et en garder encore à l’usage de la ville. ”
“ C’était le plus fidèle habitué du cabaret, où il commençait régulièrement sa journée d’industries inoffensives et subtiles ; tantôt sacristain-amateur, quêtant à domicile pour les paroisses de Raguse, quand c’était la fête de quelque Saint populaire ; tantôt mettant en loterie un produit des basses-cours ou des étables du voisinage, qu’il faisait toucher de porte en porte aux enfants, pour que la ménagère lui prit un billet d’un sou. Un groupe de Canaleses [1] entra ; elles étaient fatiguées et s’assirent pesamment. ”
“ En retraçant les traits essentiels de l’histoire de la civilisation russe, il faut remarquer tout d’abord que le peuple est fait d’une infinité de tribus qui se réunissent en États sous la domination de grands-ducs disséminés sur les vastes plaines de la Sarmathie. ”
“ C’est le gros potin local, servi aux nouveaux venus dès le débotté, et dont on rougit certes, mais non sans en tirer quelque vanité secrète, car cela prouve que la ville cependant n’est pas tellement vieux jeu. ”
“ Si, de par la volonté des ministres, y échouent quelques personnes d’humeur sociable, elles se découragent bien vite dans leurs tentatives pour galvaniser cette torpeur, et elles n’y font pas long feu. ”
“ S’il leur manque un parlement, ils n’en ont pas encore besoin, de sorte que le Tsar peut avoir l’entière conviction qu’il règne d’accord avec les désirs de la majorité, ce qui ne peut être contesté par des hommes d’État libéraux. Nous reconnaissons que la liberté n’est pas garantie ”
Termes fréquents
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