“ Se lamentant des chers baisers trop tôt déçus. Comme pour un festin, elle s’était parée, Elle s’était parée avec ses colliers d’or. Un hibou, s’élevant dans un craintif essor, La frôla doucement de son aile égarée. La Lune s’inclina. Telle aux soirs de jadis, Aux longs soirs de jadis tremblants sur l’eau dormante, Elle mirait son front capricieux d’amante... Et soudain j’entendis un froissement d’iris, J’écartai les roseaux frémissants et tenaces, Tenaces à l’égal de frêles bras liés. La Lune reposait, avec ses beaux colliers. Au loin, se répandait un thrène de voix basses. ”
Résumé
Poèmes, de Renée Vivien, est une collection lyrique qui explore les thèmes de l’amour, de la mort et de la mélancolie à travers des images poétiques et des métaphores évocatrices. Publié à l’aube du XXe siècle, l’œuvre mêle sensualité et introspection, avec des vers comme « La Lune s’inclina » ou « Je couvrirai d’encens, de roses et de roses », qui célèbrent la beauté fugace et la recherche de paix intérieure.
Les thèmes du déclin, des agitations intérieures et du désir inébranlable structurent une réflexion sur l’éphémère et l’éternel, en reliant l’expérience personnelle à des symboles universels.
Citations de Poèmes (Renée Vivien)
“ Parle-moi, de ta voix pareille à l’eau courante, Lorsque s’est ralenti le souffle des aveux. Dis-moi des mots railleurs et cruels si tu veux, Mais berce-moi de la mélopée enivrante. De ce timbre voilé qui m’attriste et m’enchante, Lorsque mon front s’égare en tes vagues cheveux, Exprime tes espoirs, tes regrets et tes vœux, Ô mon harmonieuse et musicale amante ! Et moi, j’écouterai ta voix et son doux chant. Je ne comprendrai plus, j’écouterai, cherchant, Sinon l’entier oubli, du moins la somnolence. Car si tu t’arrêtais, ne fût-ce qu’un moment, J’entendrais... ”
“ Voici l’heure où le mort goûte aux festins funèbres, Et je t’ai préparé, comme hier, le repas. Grâce aux flammes, grâce aux lampes, on ne sent pas L’enveloppement fin et serré des ténèbres. Voici mes voiles verts, voici mon front paré Des joyaux et des fleurs qui conviennent aux fêtes. Daigne entrer ! Comme hier, toutes choses sont prêtes, Savoure le repas savamment préparé. Ton cœur m’approuvera, Le vin est délectable, Ayant mûri dans le soleil d’un très beau jour, Les fruits semblent créés par les mains de l’amour, Une lueur très douce illumine la table. ”
“ Mon cœur est plus doux qu’une rose ouverte ; Les rayons, chargés d’heureuses odeurs, Dansent au son frais de ma flûte verte. Mêlez vos cheveux et joignez vos bras Tandis qu’à vos pieds le bélier s’ébroue, Nymphes des halliers ! Ne m’approchez pas ! Allez rire ailleurs pendant que je joue ! Car j’ai la pudeur de mon art sacré, Et pour honorer la Muse hautaine, Je chercherai l’ombre et je cacherai Mes pipeaux vibrants dans le creux d’un chêne. ”
“ Posez, sur la blancheur d’un oreiller profond, Ces mortuaires fleurs dont le parfum obsède. Posez-les dans mes mains, sur mon cœur, sur mon front, Ces fleurs pâles, qui sont comme une cire tiède. Et je dirai très bas : « Rien de moi n’est resté. Mon âme enfin repose. Ayez donc pitié d’elle ! Respectez son repos pendant l’éternité. » Je dormirai ce soir de la mort la plus belle. ”
“ Je couvrirai d’encens, de roses et de roses, La pâle chevelure et les paupières closes D’un amour dont l’ardeur mourut parmi les roses. Que s’élève vers moi l’âme froide des morts, Abolissant en moi les craintes, les remords, Et m’apportant la paix souriante des morts ! Que j’obtienne, dans un grand lit de violettes, Cette immuable paix d’éternités muettes Où meurt jusqu’à l’odeur des douces violettes ! ”
“ Et l’artificiel et la bizarrerie. J’abrite ainsi mon cœur de malade guérie Sous le toit amical de la bonne maison. J’ai la sécurité pourtant un peu tremblante De celles dont les yeux, d’avoir pleuré, sont lourds, Et je me réjouis de l’herbe et de la plante Dans ces jardins aux bleus midis, — un peu tremblante D’avoir trop redouté l’aspect des mauvais jours. À l’heure sororale et douce des mains jointes, J’ai contemplé, sereine, un visage effacé, Tels les convalescents aux fraîches courtepointes, La fièvre disparue... ”
“ Rythmiques, les chameaux allongent leurs pas lourds. La clochette à leur coq jette des refrains sourds. Smyrne dort, du sommeil repu des courtisanes. Dans un jardin créé par les mains de la nuit De fabuleux jasmins déroulent leurs lianes, Et mes rêves s’en vont, comme des caravanes, Vers l’inconnu charmant où l’amour les conduit. ”
“ Le regard s’éteint presque en mes yeux éblouis, Sachantque la bonté du sort m’est enfin due, Je retournerai vers celle que j’ai perdue. Toute autre forme n’est qu’un remous de la mer, Et je ne me souviens de rien qui me fut cher. ”
“ Je me mis a chanter sans témoins, pour la joie De chanter, comme on fait lorsque l’amour vous fuit, Lorsque l’espoir vous raille et que l’oubli vous broie. La harpe se brisa sous mes mains, dans la nuit. ”
“ Tes cheveux aux blonds verts s’imprègnent d’émeraude Sous le ciel pareil aux feuillage clairs. L’odeur des pavots se répand et rôde Ainsi qu’un soupir mourant dans les airs. Les yeux attachés sur ton fin sourire, J’admire son art et sa cruauté, Mais la vision des ans me déchire, Et, prophétiquement, je pleure ta beauté ! Puisque telle est la loi lamentable et stupide, Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys ! Et le déshonneur public de la ride Marquera ton front de ce mot : Jadis ! ”
“ Ma Douce, entrons dans le jardin abandonné, Dans le jardin sauvage, exquis et funéraire Où l’autrefois se plaît à rôder, solitaire Et farouche, tel un vieux roi déçouronné. Entrons dans le jardin qu’un vent d’automne accable, Où le silence est lent comme une femme en deuil, Où les ronces d’hier font un mauvais accueil À qui n’apporte point le regret adorable. ”
“ Et que le rêve seul les rendait aussi belles... Donc, je reviens trouver la bonne paix. Ici, Le soleil est moins vif, le ciel s’est adouci. Dans le doux havre où se reflètent les étoiles, Je verrai sans regret partir les autres voiles. ”
“ Ne me blâme donc plus de ce regard hautain Qui pèse ma pensée, et me juge et m’accable ! On a menti... Je suis le jouet de la fable, Et l’on raille en parlant de moi dans un festin. Ton regard clair me trouble et me décontenance... ”
“ La solitude a moins de regrets que l’amour, Et le sanglot est moins déchirant que le rire. Nous mêlerons nos bras jusqu’au déclin du jour, Et nous parfumerons de roses et de myrrhe Nos corps, où brûlera, comme un ferment divin, La colère du vin. ”
“ Où l’âme ne regrette et ne désire rien. Vous fûtes le parfum du soir sur mon visage, Et la volupté triste, et la tristesse sage. Au hasard du Destin, vous fûtes tour à tour La sereine tendresse et le mauvais amour. Je vous prends et je vous respire, mes aimées, Ainsi qu’une guirlande aux fraîcheurs embaumées. ”
“ Sur les eaux, les marais où sommeillent les fièvres les fleuves et les mers que tu sais engourdir, Lève-toi ! Je t’épie a l’ombre d’une berge ! ... Mon cœur n’a plus que le vide de son désir, Et j’aime vainement l’étoile la plus vierge. ”
“ Les algues s’ouvriront comme s’ouvrent les fleurs, Et le phosphore, aux bleus rayonnements de lampes, Allumera pour moi de vivantes pâleurs : Afin de couronner mes cheveux et mes tempes, Les algues flotteront, plus belles que les fleurs. ”
“ Je crains mortellement cette voix que j’aimais, La voix à qui je dois obéir désormais, Et, lorsqu’elle a dicté, mon courage s’émousse. Mais, sous ton regard clair qui pénètre mes reins, Plutôt que de mentir, ô l’être que je crains ! ”
“ L’OFFRANDE Pour lui prouver que je l’aime plus que moi-même, Je donnerai mes yeux à la femme que j’aime. Je lui dirai d’un ton humble, tendre et joyeux : « Ma très chère, voici l’offrande de mes yeux. » Je donnerai mes yeux qui virent tant de choses, Tant de couchants et tant de mers et tant de roses, Ces yeux, qui furent miens, se posèrent jadis Sur le terrible autel de l’antique Éleusis, Sur Séville aux beautés pieuses et profanes, Sur la lente Arabie avec ses caravanes. ”
“ La mer n’a point changé son murmure berceur. Ah ! rejette en riant tes couronnes fanées ! Et, si jamais l’amour te fut amer et doux, Écoute maintenant et reviens parmi nous Qui t’aimons à travers l’espace et les années ! ”
“ Le cercueil ne la peut contenir tout entière, Ni le sol de chair morte et de pleurs enivré. « Les larmes d’or du cierge et le cri du cantique, Les lys fanés, ne sont qu’un symbole menteur : Dans une aube d’avril qui vient avec lenteur, Elle refleurira, violette mystique. » Moi, j’écoute parmi les temples de la mort Et sens monter vers moi la chaleur de la terre. ”
“ Voici, mes Dieux, que vous riez comme autrefois Et que l’aigle tournoie au-dessus de son aire ! Nous avons déchaîné la meute du tonnerre, Ce terrible troupeau qui reconnaît vos voix ! La terre écoutera nos farouches musiques, Et les cieux révoltés ploieront sous notre effort. Venez à moi qui vous attends, mes Dieux du Nord ! ”
“ Les êtres de la nuit sont craintifs, — mais dans l’ombre Un phosphore inconnu luit en leur regard sombre : Les êtres de la nuit ne vivent que par l’ombre. Les êtres de la nuit sont faibles et charmants : Ils trompent, et ce sont les fugitifs amants, Les amantes aux cœurs perfides et charmants. ”
“ Je sens mourir en moi la tristesse et la haine, En écoutant leur voix murmurante et lointaine. Voyant planer sur moi l’azur des jours meilleurs, Je les suivrai, j’irai selon leurs vœux, ailleurs. Puisque ces femmes-là sont la rançon des autres, Quels jours dorés et quels soirs divins seront nôtres !... ”
“ Tel le Dieu chassant une vierge au peplos Très blanc, sur la rive. Je n’ai point trahi l’invariable amour. Mon cœur identique et mon âme pareille Savent retrouver, dans le baiser d’un jour, Celui de la veille. ”
“ LES ARBRES Dans l’azur de l’avril, dans le gris de l’automne, Les arbres ont un charme inquiet et mouvant. Le peuplier se ploie et se tord sous le vent, Pareil aux corps de femme où le désir frissonne. ”
“ Puisque tu ne plais plus à la belle maîtresse Qui t’aimait, à mon tour, jardin, je te délaisse... Beau jardin où nos pas ne s’égareront plus, Reçois des étrangers les longs soins superflus ! Fane-toi, beau jardin ! Elle ne m’aime plus. ”
“ Des roses sur la mer, des roses dans le soir, Et toi qui viens de loin, les mains lourdes de roses ! J’aspire ta beauté. Le couchant fait pleuvoir Ses fines cendres d’or et ses poussières roses... ”
“ Sans connaître le fond très noir de ta pensée. Et dis encore, ô toi qui pèses sur les eaux ! Funèbre comme moi, comme moi froide et sombre, Redis avec ma voix sans écho, ma voix d’ombre, Que la mort seule est douce au fond de tes canaux ! ”
“ Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse, Implore le venin de la bouche qui blesse Et qui sait recueillir les sanglots de l’amour. Le cœur à moitié mort, L’Automne se réveille Et contemple l’amour à travers le passé... ”
“ Ton âme est le poème, et le chant, et le soir. Ton âme est la fraîcheur, ton âme est la rosée, Ton âme est ce regard bienveillant du matin Qui ranime d’un mot l’espérance brisée... Ton âme est la pitié finale du destin. ”
“ Et ces roses, et ces très tristes hyacinthes. Voici la place où ton corps chaud s’est détendu, Le coussin frais où s’est roulé ta chaude tete, Le luth, qui souligna l’éloquente requête, Le ciel peint, reflété dans ton regard perdu. ”
“ Ceux dont le front se cache en l’ombre des linceuls Savent la volupté divine d’être seuls. Ils contemplent l’aurore et l’aspect de la vie Sans horreur, et plus d’un qui les plaint les envie. Ceux qui cherchent la paix du soir et des linceuls Connaissent la terrible ivresse d’être seuls. ”
“ Que le vin de l’ombre et le vin des étoiles Nous comblent d’amour ! Puisque nul ne sait quelle aurore se lève Apportant le gris avenir dans ses mains, Nous tremblons devant le grand jour, notre rêve Craint les lendemains. ”
“ Et le tragique amour des reines d’autrefois. Tes beaux cheveux seront mon royal diadème, Mes sirènes d’hier chanteront dans ta voix, Tu seras tout ce que j’adorais autrefois, Toi seule incarneras l’amour divers que j’aime. ”
“ Triomphe dans la fange et les pleurs et le sang ! Tu n’aimes que la main qui meurtrit ta faiblesse, La parole qui trompe et le baiser qui blesse, L’antique préjugé qui ment avec noblesse Et le désir d’un jour qui sourit en passant. ”
“ Si bien qu’enfin je pus la contempler sans trouble. J’évoque sans regret ces beaux jours très anciens, Plus menteurs et plus doux que les songes païens, Car ici je me crée une âme nonchalante, Et l’instant fuit, ayant les pieds blancs d’Atalante. ”
“ De vos regards d’azur, de vos hanches profondes, À celle qui posa ses pieds nus sur les ondes, Et je célèbre en vous l’implacable beauté. Vous êtes despotique, invincible, éternelle, Et vos caprices ont l’autorité du vent. Jamais nul ne dira trop haut ni trop souvent : Elle est belle ! — Car vous êtes belle, très belle. ”
“ Et mêlent des essors, des frissons et des bruits Aux forêts de silence et d’ombre recouvertes. Comme pour exhaler le chant ou le soupir On les sent hésiter, les lèvres entr’ouvertes, Et le poète seul les entend revenir. ”
“ Autour de cet autel dans la nuit la plus noire. Nul n’ose imaginer le visage inconnu. La Déesse règne en l’ombre éternelle Où les murs sont nus, où l’autel est nu, Où rien de vivant ne s’approche d’Elle. ”
“ Ô bois mort, plus heureux que la bouche qui vit, Toi le confident cher des soucis et des fièvres ! Obéis comme moi, le serviteur, l’amant. Pourquoi prefères-tu ces cordes à mes lèvres, Puisque aussi bien tu les fais vivre infiniment ? ”
“ Je brûle de baisers la blancheur de tes doigts. L’air nocturne répand la poussière des mondes. Pourtant je ne sais plus, au sein des nuits profondes, Te contempler avec l’extase d’autrefois. La lune t’effleura d’une lueur oblique... ”
“ ELLE PASSE LE ciel l’encadre ainsi que ferait une châsse, Et je vivrais cent ans sans jamais la revoir. Elle est soudaine : elle est le miracle du soir. L’instant religieux brille et tinte, Elle passe... ”
“ Et j’espérais qu’enfin jaillirait le soupir De nos cœurs confondus, de nos âmes mêlées. Nos êtres frémissaient de tressaillements sourds. Nous espérions avoir atteint l’amour lui-même, Sa très terrible ardeur et son éclair suprême... ”
“ Je poursuis mon chemin vers le havre inconnu. Les Pommes de Désir ont blessé mon cœur nu. Dans la perversité de leur inquiétude Elles ont outragé ma calme solitude. Elles n’ont respecté ni l’ordre ni la loi Que j’observais, avec un très exact effroi. Obéissant au cri de leurs aigres colères, Elles ont arraché mes prunelles trop claires. Et, voyant que j’étais debout en mon orgueil, Elles ont déchiré mes vêtements de deuil. ”
“ Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue. Les pleurs montaient en moi, houleux comme dos flots, Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots. Je les voyais ainsi, comme 0 travers un songe Affreux et dont l’horreur s’irrite et se prolonge. La place était publique et tous étaient venus, Et les femmes jetaient des rires ingénus. ”
“ L’ombre nous semble Une ennemie en embuscade... Viens, je t’emporterai comme une enfant malade, Comme une enfant plaintive et craintive et malade. Entre mes bras nerveux j’etreins ton corps léger. Tu verras que je sais guérir et protéger, Et que mes bras sont forts pour mieux te protéger. Les bois sacrés n’ont plus d’efficaces dictames, Et le monde a toujours été cruel aux femmes. Nous le savons, le monde est cruel pour les femmes. ”
Termes fréquents
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