“ Le grand orateur, le prodigieux visionnaire qu’était Dominique Dorval, se laissait aller aux évocations qu’il aimait, et l’on eût dit qu’il revoyait dans ce salon les êtres d’exception qui y avaient vécu. — Aubert, continua-t-il, nous avons beau être ce que nous sommes, le passé nous ensorcellera toujours. Il y a une magie merveilleuse dans le souvenir de ce qui n’est plus. Les grands hommes que nous admirons semblent élevés sur un pavois, en plein azur... La vieille altesse impériale qui habitait ici n’était sans doute qu’une vieille inquiète et ne comprenant rien à tout ce qui lui arrivait. ”
Dominique Dorval
Définition et enjeux
Citations sur “Dominique Dorval”
“ Tous se taisaient ; on entendait vaguement au loin la voix inhumaine d’un haut-parleur qui devait donner, comme chaque soir, des nouvelles du monde et madame Duthiers-Boislin, son mari et M. Robert d’Elantes songeaient invinciblement au général Malglève dont le président du Conseil avait prononcé le nom. On eût dit qu’il venait d’entrer dans le salon. Après Dominique Dorval, il était l’homme le plus illustre d’Europe, depuis la dernière guerre qu’il avait menée souverainement et terminée en quelques semaines. ”
“ Je vais te faire un présent divin ; je t’apporte la sainte lumière. Regarde... Regarde... Et le nouveau venu tournant un commutateur, le lustre du plafond, les appliques, les lampes posées sur les meubles s’allumèrent ensemble. Ils s’étaient levés et madame Duthiers-Boislin alla au-devant de lui : — Tu es un magicien, Dominique, la lumière elle-même t’obéit. Dominique Dorval embrassa sa vieille amie et traversa le salon en la tenant par la taille. ”
“ Je me le demande souvent. — Comment peux-tu avoir le moindre doute ? dit madame Duthiers-Boislin. Ah ! si ton père te voyait ! Si le petit instituteur des Gargantes avait assez vécu pour voir son enfant !... Le destin n’est pas juste... — Il n’est pas question, si grand soit-il, de l’orgueil paternel, ma Marie, répondit Dominique Dorval... N’ai-je pas été quelque chose comme un antiquaire, le conservateur d’un musée qui doit périr ? C’est difficile... J’aime le vieux monde, comme un poète et un historien. ”
Léo Larguier,
L’An mille…
(1937)
“ Nous attendrons, mon cher maître, dit Dominique Dorval, nous attendrons que le général se libère de votre puissant envoûtement, et personne ne peut rien contre le sorcier que vous êtes. Le professeur Ambroise Dormeuil essaya de sourire, s'inclina et reprit le large escalier qui menait au premier étage où se trouvait le cabinet du ministre. Il était magnifiquement désert. On eût dit le grand escalier du parc de Versailles, à minuit, sous le clair de lune, et Dominique Dorval montra à M. Jean Aubert la maigre silhouette de l'illustre médecin, toute menue, au milieu de ces degrés monumentaux. ”
“ Choisis un jour qui te conviendra et viens dîner à la maison ; j’inviterai Dominique Dorval ; j’aimerais voir à la même table les deux forces contraires... Un sourire douloureux avait éclairé rapidement la barbe grise de Jacques Santeuil. — Félix, répondit-il doucement, tu fais là un rêve de dilettante. Réunir dans ta salle à manger le Président et l’Agitateur, comme ils disent tous ? Ce serait drôle... Remarque, mon ami, que je ne tiens pas Dominique Dorval pour une force méprisable, il me fait songer à une vieille image qui était dans le petit livre où nous apprenions l’Histoire de France. ”
“ Dominique Dorval s’assit près de la cheminée et M. Duthiers-Boislin, qui allumait une cigarette, jeta son allumette dans l’âtre où, sur les chenets, était préparé un feu de bois. Un journal froissé flamba, les bûches sèches crépitèrent et le président sourit : — Merci, mon bon ami, vous avez voulu réaliser un peu de mon rêve ; vous me faites un plaisir infini. C’est là une fête véritable. Les grandes joies, le luxe de l’humanité future seront faits probablement de petites choses semblables à celle-ci. ”
“ Son manteau sombre, en s’écartant, montra la robe de satin vert, luisante et toute écaillée de lamelles d’or, qu’elle avait tantôt dans les bras de Dominique Dorval, à la Présidence. Quand elle tendit la main au vieillard, celui-ci vit son beau bras nu jusqu’à l’épaule, et il y eut brusquement dans l’humble pièce un violent parfum de roses de Chypre. ”
“ Dominique Dorval avait passé là les trois semaines les plus tragiques de sa vie et c’était seulement depuis quelques jours que la nature le reprenait et l’apaisait. La blessure d’Hélène ne donnait aucun souci au professeur Langlois, lorsque les troubles nerveux les plus inquiétants étaient apparus. Elle ne parlait plus et refusait toute nourriture. Ambroise Dormeuil, le médecin du général Malglève, avait ordonné le départ immédiat de la malade pour la campagne et madame Duthiers-Boislin avait proposé de raccompagner aux Gargantes et de la soigner. ”
Léo Larguier,
L’An mille…
(1937)
“ Marie a raison, dit M. Duthiers-Boislin, Dominique Dorval a fait preuve d'un génie prodigieux. Je crois qu'il apparaîtra comme un très grand homme dans l'avenir. Il a sauvé, pour quelque temps du moins, la vieille Europe épui- sée. ”
“ Vous l’apprendrez à la première heure ce matin et il est inutile que je fasse des cachotteries, le Palais-Bourbon est en flammes et je pense qu’il faut aviser immédiatement. — Votre destin est de tout sauver, dit le médecin. Allez... Seulement, je voudrais que mademoiselle Hélène Danglars fût prévenue tout de suite et par vous, vous trouverez les mots qu’il faut dire... Elle ne doit pas vous chercher au réveil. — J’y cours, répondit Dominique Dorval, qui lui tendit les deux mains ; merci. ”
Léo Larguier,
L’An mille…
(1937)
“ Égale, pure et immobile, l'électricité revint, se fixa. — Sans doute, reprit l'historien, la présence de Dominique Dorval est rassurante, mais tout de même... — Que veux-tu dire, Félix ? interrogea M. Robert d'Elantes. J'ai confiance en toi. Je te tiens pour un vieux clinicien. Tu as passé ta vie à ausculter la France. Tu connais à merveille son cœur, et je te vois un peu pareil à un médecin, l'oreille contre la poitrine d'une femme pensive, très belle et laurée d'or... ”
“ L’agitateur est probablement un ami de sa famille, et cela n’a certainement pas beaucoup d’importance, mais j’ai voulu vous le dire... — Vous avez bien fait, Aubert, je tirerai la chose au clair. À demain. — À demain, monsieur le président. Dans le parc du palais présidentiel, Dominique Dorval s’assit sur un banc. Il était atterré, et à présent qu’il était seul, il ne songeait pas à tricher. Hélène ?... Elle ? C’était impossible, et pourtant ce rapport de police ne laissait aucun doute... avait-elle joué la comédie de l’amour ? Il ne pouvait pas le croire ! On relevait les sentinelles. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ À onze heures et demie, pendant que je faisais répéter au Théâtre-Français le Testament de César, un garçon de théâtre m’appela dans la coulisse, et me dit comme il m’eût dit la chose la plus indifférente du monde : — Monsieur Dumas, madame Dorval vous envoie chercher ; elle se meurt, et ne veut pas mourir sans vous revoir. Je jetai un cri : je ne savais même point qu’elle fût malade. Je me précipitai par les escaliers ; je me jetai dans une voiture en criant : Rue de Varennes. Dix minutes après, je sonnais à la porte. Luguet vint m’ouvrir le visage ruisselant de larmes. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Des gens étrangers à sa famille, nous sommes peut-être, — vous comme femme, moi comme homme, — ceux qui l’avons, je ne dirai pas le plus, mais le mieux aimée. Cependant, mettons avant tout le monde, et avant nous-mêmes, ce bon et noble cœur que vous glorifiez et qui se glorifie lui-même dans les lettres que vous citez de lui, — mettons celui sur la tête duquel Marie Dorval mourante posait sa main déjà froide, tandis que de ses lèvres, qui ne devaient plus s’ouvrir, elle balbutiait ce dernier mot qui le recommandait aux hommes, mais encore plus à Dieu : Sublime ! ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ L’enfant ne savait pas cela, lui ; il ignorait qu’à côté des bravos et des fleurs, il fallait l’argent ; il ne voyait que les fleurs, il n’entendait que les bravos. Mais quand, une fois dans la ville nouvelle, on l’avait conduit au spectacle, quand il avait assisté au triomphe de sa grand-mère, quand il l’avait, en même temps que toute la salle, applaudie de ses petites mains, elle lui disait — elle — je n’ai pas besoin de dire que c’est Dorval : — Georges, il serait trop fatigant pour toi de venir tous les soirs au théâtre ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ L’enfant voyait sa tristesse et lui tendait ses deux bras. — Qu’as-tu, mè mère ? lui demandait-il. — Oh ! ne m’en parle pas, c’est odieux, disait Dorval. — Quoi donc ? — Comprends-tu, Georges, ce misérable directeur qui me fait venir, qui me dit de ne pas perdre de temps, que tout est prêt, qu’on n’attend plus que moi, et puis pas de répertoire ; nous en avons pour huit jours à attendre de l’argent, que dis-tu de cela, mon Georges, mon chéri, mon amour, mon ange ? ”
George Sand,
Questions d’art et de littérature
“ Il n’y a pas dans l’action de ses muscles, dans le soulèvement de sa poitrine, dans la contraction de ses traits, un effort préparatoire qui révèle au spectateur la péripétie prochaine de son drame intérieur ; car madame Dorval compose son drame elle-même, elle s’en pénètre, et, obéissante à l’impulsion de son génie, elle se trouve tout à coup jetée hors d’elle-même, au delà de ce qu’elle avait prévu d’heureux, au delà de ce que nous osions espérer de pathétique et d’entraînant. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Dorval arrivait dans une ville avec le désir de jouer le soir ; la pauvre créature n’avait pas plus de temps à perdre que la fauvette qui doit nourrir toute sa couvée, — elle arrivait donc dans une ville avec le désir, plus que cela, avec le besoin de jouer le même soir. Elle quittait son vêtement de voyage, mettait sa plus belle robe et disait à l’enfant : — Je vais chez le directeur, mon petit Georges ; tiens, voilà la Bible, regarde les images des saints, et sois bien sage, en m’attendant, pour être un jour au ciel comme eux. — Oui, mè mère, répondait l’enfant. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Et elle se ruait sur l’enfant, le serrait dans ses bras, l’embrassait convulsivement. — Patience, mè mère, disait la petite voix de l’enfant, à moitié coupée par les baisers. — Oui, patience, et qui n’aurait pas patience avec toi, mon doux Jésus ! mais qu’allons-nous faire, dis ? — Nous nous promènerons, mè mère, nous irons à la campagne à pied ; tu sais que je marche bien ; cela coûte trop cher en voiture. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! criait Dorval, et n’avoir pas des sacs d’or pour en couvrir un ange comme celui-là ! ”
George Sand,
Questions d’art et de littérature
“ Madame Dorval, sans avoir étudié plus consciencieusement son art, a peut-être reçu du ciel des lumières plus vives ; son esprit est peut-être plus souple en même temps que sa taille et ses traits. Il y a en elle un plus sincère abandon de la théorie, une plus grande confiance dans l’inspiration, et cette confiance est justifiée par une soudaineté presque magique dans toutes les situations de ses rôles. ”
Théophile Gautier,
Portraits contemporains
“ Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l’esprit de madame Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l’ironie et du trait dans chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont se rengorge pour cela, car c’est bien malgré lui que madame Dorval a déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Tiens, c’est l’actrice de Paris, madame Dorval. On dit que le directeur du théâtre lui donne cinq cents francs par soirée. Et l’on enviait la pauvre créature qui devait peut-être attendre huit jours pour gagner le cinquième de cette somme-là. En jouant dans un jardin public à Marseille, le petit Georges tomba un jour dans Un bassin et disparut. La mère allait s’y jeter après lui. Eugène Luguet la retint, s’y jeta, lui, et retira l’enfant. Elle pensa l’étouffer en l’embrassant. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Elle appelle, elle crie, elle montre Georges couché à ses pieds, on court chez un médecin. Pendant ce temps, l’enfant tombe en convulsions et perd complètement connaissance. En revenant à lui, la seule personne qu’il cherche des yeux, qu’il ait l’air de reconnaître, c’est Dorval. ”
Théophile Gautier,
Histoire du romantisme
“ Elle avait des cris d’une vérité poignante, des sanglots à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si sincères, que le théâtre était oublié et qu’on ne pouvait croire à une douleur de convention. Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était essentiellement moderne, et c’est là sa plus grande qualité : elle a vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les erreurs et les défauts de son temps ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Oh ! il y a pourtant des femmes qui font cela. — Mè mère, mè mère ! s’écria l’enfant fondant en larmes. — Oh ! je suis sûre du rôle maintenant, s’écria Dorval, je viens de jouer pour notre petit Georges, Luguet, et tu vois, le voilà qui pleure. Ne pleure pas, Georges, ne pleure pas, mon enfant, les femmes qui font cela ne sont pas de vraies mères, et moi, je suis ta mère, mon Georges, ta mè mère chérie. Embrasse-moi. Oh ! que je suis folle de faire pleurer comme cela mon enfant ! Et elle pleurait à son tour, mais comme pleurait Dorval, à sanglots. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ J’ai fondé un lit à la crèche Saint-Antoine, sous le patronage de Georges ; c’est madame Hugo m’a dirigée dans cette fondation. J’ai été nommée dame de charité d’une ville du midi, où j’ai également fondé un lit et donné quinze cents francs aux pauvres. Je ne crois pas qu’on me refuse six pieds de terrain. Le jour était venu de savoir si madame Dorval s’était trompée. Elle s’était trompée, mon ami ; les bons cœurs sont sujets à ces sortes d’erreurs. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Ce fut là qu’elle apprit comme un bruit de théâtre, car aucune lettre ne lui avait été écrite, aucun avis ne lui avait été donné, que le rôle de la Marâtre lui était retiré et qu’il allait être joué par une autre que par elle. Son chagrin fut cruel ; cette fois, sa dignité d’artiste était écrasée. Balzac, pressé d’être joué, laissa faire. Comme dédommagement, on offrit à Dorval quelques représentations de Marie-Jeanne. Elle accepta. Il fallait bien vivre jusqu’au moment où l’on mourrait. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ M. Falloux s’inclina en homme qui dit ; J’attends. — Madame Dorval vient de mourir, continuai-je, et dans un tel état de dénûment que c’est à ses amis et à ses admirateurs de se charger de ses funérailles. Je suis de ses amis, j’ai fait ce que j’ai pu ; vous devez être de ses admirateurs, faites ce que vous pouvez. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Paris, 31 juillet 1855. Mon cher Monsieur Dumas, Malgré l’avis publié en tête du Mousquetaire, les sommes versées pour la souscription ne sont pas retirées. Le pays tient trop à honneur d’élever à Marie Dorval une tombe digne d’elle. M. René Luguet s’est imposé une sainte et noble tâche, que tous ceux qui ont connu madame Dorval veulent partager. Ainsi, que les bijoux soient dégagés par M. Luguet, puisqu’il le demande. ”
Alexandre Dumas,
La Dernière Année de Marie Dorval
“ Eh ! mon Dieu, si tous ceux qui ont applaudi notre pauvre Marie Dorval dans les Deux Forçats, dans le Joueur, dans l’Incendiaire, dans Antony, dans Marion Delorme et dans Ketty Bell apportaient chacun un franc seulement, ce n’est plus une pierre que l’on pourrait mettre sur sa tombe, ce serait un monument que nous pourrions lui faire bâtir. Nous ne sommes pas si exigeants, nous ne demandons pas qu’on inhume, comme en Angleterre, les artistes dans la sépulture des rois, nous demandons seulement qu’on ne les jette pas dans la fosse commune. ”
