“ « Tu n’iras pas ! tu n’iras pas ! » L’amour fut génial : « Ah ! tu ne veux pas y aller ? Eh bien, nous verrons ! » Et pour me contraindre à aller ICI et voir ma belle, l’amour me fit acheter une bouteille d’eau de Sedlitz d’une force de trente chevaux, au bas mot. Ah ! cette fois, la timidité s’avoua vaincue. J’allais ICI et j’y retournai, et j’y revins encore, et, chaque fois, je m’enchantais à la vue de l’adorée. Que comprit-elle à ce manège ? que je l’aimais ? Eh, parbleu ! Et voici que ses regards se firent gentils comme tout, pleins d’accortises, avec, au fond, un peu de rigolade. ”
Résumé
« L’Arroseur », d’Alphonse Allais, est une œuvre absurde et humoristique qui explore des situations extravagantes et des personnages singuliers, tels que le rémouleur déboussolé ou le diplomate autrichien.
À travers des dialogues percutants et des situations outrées, Allais démonte les normes sociales avec une ironie cinglante. Le texte, publié en 1890, combine satire et imagination, illustrant la recherche désespérée de sens dans un monde absurde, où même la médecine et les liens humains sont plongés dans le ridicule.
Citations de L’Arroseur (Alphonse Allais)
“ Un philosophe optimiste, ce Gaston, avec cet devise « La vie est comme on la fait ». Il se chargeait de la faire drôle sa vie, drôle sans relâche, drôle quand même. Adorant les voitures, raffolant des chevaux, Puyrâleux n’eut aucun mérite à devenir la crème des tringlots. Son habileté proverbiale tint vite de la légende : il eût fait passer le plus copieux convoi par le trou d’une aiguille, sans en effleurer les parois. ”
“ C’est bon pour les gens riches de se soigner ! Un pauvre rémouleur doit mourir à la peine. Pourtant, je le décidai à voir un morticole, un stupide morticole qui ne trouva rien de mieux que de lui conseiller l’usage fréquent de la bicyclette. Le pauvre rémouleur en fut quitte pour hausser à nouveau les épaules de tout à l’heure et pour s’éloigner, le cœur enflé du mépris des médecins. — Faire de la bicyclette ! un pauvre rémouleur ! Idiot, va ! Quand le pauvre rémouleur me conta la chose, moi aussi je haussai les épaules et portai sur ce thérapeute un jugement des plus sévères. ”
“ Un garde-ville (c’est leur façon de baptiser là-bas les gens de police) , m’assura que la rue de Pontoise n’existait pas à Anvers, ou que, si elle existait, elle n’avait jamais porté ce nom-là, et alors, c’est comme si, pour moi, elle n’existait pas, savez-vous ! Moi, je m’entêtais ! Pourquoi la rue de Pontoise n’existerait-elle pas à Anvers ? Nous avons bien, à Paris, la place d’Anvers et la rue de Bruxelles. ”
“ Sans dire un mot de mon projet au pauvre rémouleur, je pris l’express de Paris, et, de la gare, je ne fis qu’un bond, rue Brunel, chez le jeune et intelligent Comiot, mon constructeur ordinaire. Ce jour-là une nouvelle machine était inventée, le vélo-meule ! Il exerce son métier tout en pédalant. Imaginez-vous une bicyclette comme toutes les autres, avec cette différence que la roue de devant, au lieu d’être garnie d’un pneu, est habillée d’un revêtement en pierre meulière, la même qui sert à ces messieurs pour repasser les couteaux, les ciseaux, les rasoirs. ”
“ Vous vous croyez donc des tas ? — À merveille. — Vois-tu, comme c’est bête, quand on n’a qu’un bonhomme ou qu’une bonne femme devant soi, de lui dire : Comment allez-vous ? Comme s’ils étaient trente-quatre mille. Alors, je me suis juré, dans ce cas-là, de lui dire, au bonhomme, ou à la bonne femme : Comment vas-tu ? Ceux que ça épate, je leur dis : Vous vous croyez donc des tas ? — Bravo, mon vieux Pierre, tu te rapproches de la nature et de la raison. ”
“ Puis, il revint sur la petite épave, la flaira, en contourna fébrilement les alentours, et... peut-être allez-vous douter ? — Oh ! que non pas ! déniâmes-nous. Notre requin avait reconnu la peau de sa mère. — De grosses larmes s’échappèrent des yeux du monstre. Et puis, nous le vîmes virer lof pour lof et s’enfoncer dans l’horizon, en proie à une indéniable et poignante tristesse. Un vieux matelot du bord nous donna la clef de l’énigme. Dans la substance qui constituait la partie extérieure du porte-monnaie, notre requin avait reconnu la peau de sa mère. ”
“ Si vous êtes un peu au courant des progrès de la chirurgie, vous savez que c’est maintenant un jeu d’enfant d’enlever la peau des gens en vie, aussi facilement, et sans plus de souffrance, qu’on dépiaute un lapin mort. Ce fut l’opération qu’on fit à la petite pauvresse, préalablement nettoyée et blanchie. On lui leva la peau des pieds jusqu’à la cheville, de façon à former deux mignonnes sandales. ”
“ Vous vous imaginez sans doute, pâle et ridicule Européen, que nous avons feutré nos trottoirs pour en faire comme qui dirait des instars de salons. Biffez cela de vos tablettes, goîtreux Français !... Ce feutre sur lequel vous appuyez mollement la plante de vos pieds recouvre tout un jeu ingénieux et charmant de ressorts. Chaque pas que vous faites, espèce d’imbécile du Vieux-Continent, se traduit par un travail qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd... ”
“ Dissous, ils se décomposent : l’acide tartrique se jette sur la soude avec une brutalité sans exemple, chassant ce pauvre bougre d’acide carbonique qui se retire avec une vive effervescence, à l’instar de ces maris trompés qui claquent les portes pour faire voir qu’ils ne sont pas contents. ”
“ Une jeune femme en grand deuil passait lentement. Vous avez probablement, mesdames et messieurs, vu, à de fréquentes reprises, passer des jeunes femmes en grand deuil. Je doute que vous en ayez seulement aperçu une capable de dénouer les cordons des souliers de celle-là ! Ah ! mes pauvres amis, la jolie femme en deuil ! L’amour, comme la foudre, et aussi comme le génie, procède volontiers par brusques lueurs. ”
“ Ah ! voilà ! ... Il y a quelques semaines, j’ai dû me mettre en quête d’un appartement (celui que je possédais auparavant ne convenait plus à mon nouveau genre d’industrie) . Ah ! que j’ai gravi d’étages ! J’en ai descendu beaucoup aussi, avant de découvrir le sweet home idéal ! Un jour, je visitais un appartement dans la rue Jules-Renard, un joli petit appartement confortable, propre et coquet. Elle-même, la maîtresse de la maison, guidait mes pas. Je me trompai tout d’abord sur l’étiage social et mondain de cette dame. Une cossue bonne petite bourgeoise, conjecturais-je. ”
“ Le lait est également l’objet d’une industrie pareille, ce qui permet à tout citoyen de Hotcock-City d’avoir, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, une tasse de lait aussi exquis que celui qui sort du pis de la vache. La société qui s’occupe de cette denrée (The Illimited Pneumatic Milk) possède dans toute la campagne périphérique de Hotcock-City une quantité énorme de vaches vivant à air libre ou dans des étables admirablement tenues au point de vue de l’hygiène. ”
“ L’ami de Cap s’intitulait modestement : chef de musique à bord du Goubet ! Notez que le Goubet est un bateau sous-marin qui doit jauger dans les 10 tonneaux. Vous voyez d’ici l’embarquement de la fanfare ! Cet étrange fonctionnaire se mit à nous conter des histoires plus étranges encore. Il avait passé tout l’été, affirmait-il, à dresser des moules. La moule ne mérite aucunement son vieux renom de stupidité. Seulement, voilà, il faut la prendre par la douceur, car c’est un mollusque essentiellement timide. Avec de la mansuétude et de la musique, on en fait ce qu’on veut. ”
“ Vous glisse des désirs dans la moelle des reins. Il est évident qu’on est plus trépidé dans un fourgon à bagages que dans un car de luxe, mais comme c’est triste, d’en être réduit là, même pour un diplomate autrichien ! ”
“ Ce n’était peut-être pas un article bien parisien, mais venant tout droit du cœur de ce bel et brave garçon, la simple offrande alla tout droit au cœur de la belle et brave fille que je suis. Car, n’en doutez pas, je suis une belle et brave fille. ”
“ Pète-Sec entre et jette un regard circulaire pour s’assurer s’il n’y a pas d’hommes dans le public. Comme mû par la force de l’habitude, un jeune homme se lève, porte gauchement la main à la visière de son chapeau (c’est une façon de s’exprimer) et semble fourré dans ses petits souliers. L’œil de Pète-Sec s’illumine : voilà un homme en défaut ! — Qu’est-ce que vous f... ici, à cette heure-là ? — Mais, mon lieutenant... — Il n’y a pas de mon lieutenant ! Payez et rompez. — Mais, mon lieutenant... ”
“ Est-ce qu’elle va boire... Minnie gagna douze bouteilles de champagne, qu’elle n’hésita pas à faire aussitôt diriger sur sa cabine. Pas plutôt à bord, elle tint à constater la valeur de son breuvage. Vous me croirez si vous voulez, il était exquis et de grande marque. (Rien ne m’ôtera de l’idée qu’il ne fût le fruit d’un larcin.) Comme toutes les Américaines, Minnie adore le champagne, mais pas tant que son institutrice. La vieille outarde se chargea, à elle seule, de faire un sort aux trois quarts de la bouteille. ”
“ En tirailleur, le cul-de-jatte devient un adversaire redoutable. Le moindre tronc d’arbre lui sert de rempart, la moindre taupinière de refuge. De ces abris improvisés, il dirige sur l’ennemi un feu désastrifère et catastrophophore. Être frappé sans voir qui vous frappe ! ”
“ Il est de bon goût dans l’armée française de blaguer le train des équipages. Très au-dessus de ces brocards, les bons tringlots laissent dire, sachant bien, qu’en somme, c’est seulement au Royal-Cambouis où tout le monde a des chevaux et voitures. Chevaux et voitures ! cet horizon décida le jeune Gaston de Puyrâleux à contracter dans cette arme, qu’il jugeait d’élite, un engagement de cinq ans. ”
“ Parmi ces dernières, disais-je donc, une grande femme brune, d’une quarantaine d’années, tournait, tournait, tournait. Est-elle jolie ? Je n’en sais rien, mais à son aspect, je compris tout de suite que c’en était fait de moi. J’aimais cette femme, et je n’aimerais jamais qu’elle. ”
“ L’oxygène et l’azote de l’air avaient poliment fait place à l’arome volatilisé du tant doux lilas, et de toutes parts, dans la ramure, les bourgeons pétaient comme de petits malappris. C’était le printemps ! L’allégresse était peinte sur tous les visages, sauf un. Les dames de la petite bourgeoisie... Sauf un : celui d’un brave garçon, qui s’appelait et s’appelle encore, d’ailleurs, Gaston de Puyrâleux. ”
“ Les hommes lui paraissaient communs et d’esprit bas ; les femmes vilaines et pas rythmiques pour un sou ; les vieillards odieux et les bébés intolérables. Quant au prêtre, il lui rappelait le mot de Gambetta : Le cléricalisme, voilà l’ennemi. ”
“ C’est là qu’on enlève la peau des pieds aux pauvres. Tous les pauvres décidés à l’opération y sont reçus, sans question d’âge, de sexe, de nationalité ou de religion. Il leur suffit de pouvoir établir qu’ils marchent pieds nus depuis un certain temps et que leur peau possède à la fois toute la souplesse et toute la fermeté désirables. L’autre bâtiment sert à l’industrie proprement dite. ”
“ Dans l’organisation militaire du Japon, le cul-de-jatte est doublement utilisé comme éclaireur et comme combattant. Les services qu’un cul-de-jatte peut rendre comme éclaireur n’échapperont à personne. Sa petite taille lui permet de dissimuler sa présence à l’ennemi et de passer inaperçu dans des endroits où un brillant état-major à cheval, chamarré de dorures et de décorations, se ferait forcément remarquer de l’ennemi le moins perspicace. ”
“ La comtesse, c’est une bonne femme qui n’est pas très vieille, très vieille, mais qui n’est pas non plus très jeune, très jeune. Et puis, elle n’est pas très laide, mais elle n’est pas non plus très belle. ”
“ Ce n’est pas que tu sois plus bête qu’un autre, mais c’est une si drôle d’histoire ! Et, sur cette alléchance, Colydor se drapa dans un sépulcral mutisme. Je me sentais décidé à tout, même au crime, pour savoir. ”
“ En France, comme, d’ailleurs, dans tous les pays occidentaux, lorsqu’un cul-de-jatte se présente au conseil de révision, une vieille coutume veut qu’on ne lui mesure pas la largeur du thorax, qu’on ne le fasse même pas se redresser sous la toise. ”
“ Ou même, pour être plus précis, une miss et une demoiselle. La miss était Américaine, jeune et très gentille. La demoiselle était Française, entre deux âges, et plutôt vilaine. La miss avait, entre autres charmes, deux grands yeux noirs très à la rigolade. La demoiselle s’agrémentait de deux drôles de petits yeux tout ronds, de véritables yeux d’outarde (Bornibus) . Toutes deux parlaient français, la demoiselle très correctement (parbleu ! c’est une institutrice) ; la miss avait un accent et des tournures de phrases d’un comique ahurissant. ”
“ Les caporaux se versèrent un nouveau verre de vin, qu’ils burent à la santé des bonnes amies du pays, et la conversation reprit sur la question : Vous pouvez romper ! ou : Vous pouvez rompre ! — Tiens ! s’écrit soudain le caporal du ratichon, v’là Brodin !... On va l’appeler. Il va nous renseigner, lui est qui bachelier ! Ton ratichon s’est payé ta bobine ? — Te renseigner ! Oui, tu vas voir : il va t’envoyer aux p’lotes ! (Envoyer aux p’lotes : expression militaire pour inviter une personne à aller se faire fiche.) — M’envoyer aux p’lotes, Brodin ! On voit bien que tu ne le connais pas. ”
“ Que faisiez-vous donc à Anvers ? — Ah ! voilà ! je ne saurais pas vous narrer cette histoire à la fois comique follement et sinistrement ridicule... D’ailleurs, à proprement parler, ce n’est pas à Anvers que j’ai passé le premier de l’An, mais à Bruxelles. Seulement, j’étais parti de Paris à destination d’Anvers ; je vous raconterai ça un de ces jours. ”
“ Les petites femmes enfin désemmitouflées — oh qu’enfin ! — trottinaient alertes, jolies comme des cœurs, avec leurs robes claires et leurs chapeaux où s’apâlissaient les rubans bleu tendre ou les plumes roses, si peu roses qu’on eût dit des plumes arrachées à des ailes d’âme. ”
“ Alors, à chaque note émise par l’instrument un oiseau s’envolait et venait se placer à la place convenable. Quand tout ce petit monde était placé, le concert commençait, chaque volatile émettant sa note à son tour. ”
“ Bien que célibataire à cette époque, je déclarai effrontément être consort et j’obtins mon autorisation. Inutile d’ajouter qu’une foule de garçons dans mon cas agirent comme moi, et si la société des Lits Militaires avait tant soit peu de cœur, elle nous enverrait un joli bronze en signe de gratitude. ”
“ Il s’abstint strictement de fréquenter les endroits vespéraux de Lisieux. Seulement, quand ses vingt-huit jours furent finis, qu’il rentra chez lui, et qu’un personnel obséquieux s’empressa : — Bonjour, mon lieutenant !... Comment ça va, mon lieutenant ?... Avez-vous fait un bon voyage, mon lieutenant ? On payait le champagne. Mon lieutenant, par-ci ! Mon lieutenant, par-là ! Anatole Duveau s’écria d’une voix sombre : — Le premier qui m’appelle : Mon lieutenant, je le fous à la porte ! Curieux cas de sensibilitéchez un requin. ”
“ Tel que vous me voyez, mesdames et messieurs, je suis détenteur d’une somme de 10 000 francs (je dis dix mille) qui glissa dans les replis de mon portefeuille, par une bien inhabituelle trémie. Cet or (d’ailleurs en papier) n’est pas le fruit d’un âpre et incessant labeur. ”
“ Vous ne pouvez pas digérer l’acide carbonique. Ne buvez plus de champagne, ni soda, ni rien de gazeux. Minnie trouva la farce à son goût. Elle me récompensa en m’embrassant le mieux qu’elle put. Et quand les Américaines vous embrassent du mieux qu’elles peuvent, je vous prie de croire qu’on ne s’embête pas. ”
“ Le moindre mouvement du sommier agite la ficelle et se traduit, en bas, par une saltation plus ou moins désordonnée du bouchon. Voyez-vous d’ici la tête des calmes bourgeois de Kleinberg, buvant et fumant toute la soirée, sans quitter des yeux le folâtre morceau de liège. D’abord, petit mouvement, quand la dame se couche. Et puis plus gros mouvement, quand c’est le monsieur. Et puis... le reste. Des fois, paraît-il, le spectacle de ce bouchon gambilleur est tellement passionnant que les buveurs de bière des Trois-Rois ne s’en détachent qu’au petit jour.. . . . . . . . . . . . . . . . . . ”
Termes fréquents
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