“ La stratégie navale, disions-nous, est l’art de distribuer et de diriger les forces maritimes sur le théâtre de la guerre. Diriger une flotte, une escadre, une division même, soit en vue des opérations principales, soit en vue d’une opération secondaire, cela se traduit, en dernière analyse, par le tracé d’une ligne d’opérations ; cette ligne, si elle suppose un point terminal, « l’objectif, » suppose aussi un point initial, qu’il dépend de nous de désigner, mais dont le choix ne saurait être indifférent. C’est, en effet, la base d’opérations. ”
Anonyme
Résumé
La Stratégie navale, ouvrage anonyme probablement datant de la fin du XIXe siècle, explore les principes fondamentaux de la guerre maritime, en mettant l'accent sur la répartition des forces navales, la logistique des bases et la supériorité tactique des cuirassés.
L'œuvre, publiée dans des revues comme Revue des Deux Mondes, analyse les enjeux stratégiques des flottes, en soulignant l'importance des points d'appui comme Brest ou les détroits contrôlés par la Grande-Bretagne. À travers des exemples historiques et des réflexions sur la guerre industrielle, elle démontre que la marine, contrairement à l'armée terrestre, repose sur une mobilité et une organisation logistique irréprochable, déterminant la victoire ou la défaite.
Citations de La Stratégie navale (Anonyme)
“ Leur offriraient-ils pour l’offensive un débouché convenable ? Oui, sans doute, parce qu’au sortir de la rade où elle s’est concentrée, l’escadre a, sur la vaste nier, le choix de sa route ; fut-elle même observée par les éclaireurs de l’ennemi, qu’il lui serait facile de les dépister par une fausse marche. Cette escadre, battue par l’ennemi, regagnera-t-elle aisément une base d’opérations si étroite ? Ceci veut être examiné de plus près : sans doute une escadre obligée de se dérober n’est pas astreinte, comme une armée vaincue, à suivre des chemins fixés d’avance et connus de l’ennemi. ”
“ Rien de semblable pour une armée navale : sa base d’opérations ne saurait embrasser une vaste étendue de côtes ; la côte est inhospitalière aux grands vaisseaux, et les ports dont elle est semée ne donnent guère asile qu’à des navires de tonnage moyen : ce n’est pas assez, du reste, qu’ils puissent recueillir une flotte vaincue, s’ils ne peuvent la réparer, lui fournir des renforts, la défendre surtout contre l’attaque d’un ennemi victorieux. ”
“ Nous avons surtout insisté sur la nécessité d’appliquer sur mer le principe essentiel de l’art de la guerre dans les temps modernes : « détruire l’armée principale de l’ennemi ; » et nous avons fait remarquer que les engins actuels se prêtent mieux aux coups vigoureux et rapides qu’aux opérations lentes et méthodiques. Chemin faisant, nous avons fait justice de cette prétendue « guerre industrielle » que l’on prône autour de nous sans se donner la peine d’en peser les véritables conséquences. Notre tâche est terminée : nous espérons avoir montré qu’il y a une stratégie navale. ”
“ La base d’une escadre de cuirassés se réduit toujours à un grand arsenal maritime, puissamment organisé, doté d’un outillage complet, et avant tout de bassins de radoub ; d’ailleurs abondamment pourvu des munitions spéciales à la marine de guerre, de vivres, de charbon ; mis enfin par la nature et par l’art dans un étal de défense qui assure à une escadre un refuge inexpugnable. ”
“ Il n’y a point d’arme des faibles, renonçons à cette illusion généreuse : à la guerre, tout profite au fort. Au demeurant, la tactique seule était en jeu dans cette question, la tactique, qui, restant dans la dépendance étroite des engins, va se modifiant sans cesse avec eux, la tactique, qui a déjà subi dans notre siècle une transformation radicale, lorsque parurent les cuirassés, étalant lourdement sur la mer leurs flancs impénétrables et laissant deviner à la courbure de leur étrave l’arme terrible qu’ils empruntaient aux antiques galères. ”
“ Toutefois, une flotte vaincue ne saurait errer sur les mers sans s’exposer à de fâcheuses rencontres, sans s’exposer au moins à se voir prévenue par l’ennemi aux atterrages du port qui lui sert de base d’opérations. Il faut donc que cette base suit assez proche du théâtre de la rencontre, du théâtre des opérations, pour recueillir en peu d’heures les vaisseaux fugitifs. Nous ne devons le désastre qui suivit la glorieuse bataille de La Hougue qu’à la distance qui séparait l’armée de Tourville de sa base d’opérations, le port de Brest. ”
“ L’occupation successive de la vieille forteresse de Tarik, de l’île de Malte, de Port-Saïd et de Suez, de Périm et d’Aden, de Singapore et de Hong-Kong restera longtemps comme la preuve frappante de la persévérance et de l’unité des vues politiques chez une aristocratie qui n’a pas son égale en Europe pour la valeur intellectuelle, et qui a conduit l’Angleterre à de si hautes destinées. ”
“ On reconnaît à la fois l’existence et l’importance des lignes de communications pour les armées navales, quand on étudie certaines routes maritimes, comme celle qui conduit du nord de l’Europe dans les contrées de l’extrême Orient, et que marquent d’un trait caractéristique cinq défilés inévitables, les détroits de Gibraltar et de Sicile, le canal de Suez, les détroits de Bab-el-Mandeb et de Malacca. Ces défilés sont aujourd’hui dans les fortes mains d’une nation dont on ne peut trop admirer ni trop redouter la prévoyante et tenace énergie. ”
“ Ne pouvant supprimer la guerre, la civilisation moderne exige au moins que ce mal nécessaire soit limité dans sa durée. Mais, pour le contenir dans les bornes étroites de quelques mois, il a fallu étendre singulièrement le champ de ses ravages et y intéresser l’universalité des citoyens : de là cette redoutable grandeur des conflits de notre siècle, qui voit renaître les invasions antiques, qui voit le choc des peuples armés succéder aux savantes opérations sur les frontières. ”
“ C’était la voile encore qui aurait permis à nos croiseurs mixtes de se maintenir longtemps au large et de réserver pour la poursuite ou pour le combat leur précieuse provision de combustible : or, si nos grands croiseurs sont devenus des cuirassés, nos croiseurs légers deviennent à leur tour des éclaireurs d’escadre, dont la puissance effective et le rayon d’action paraissent sacrifiés à la pénible recherche des très grandes vitesses. ”
“ III Quand une armée s’enfonce en pays ennemi, elle ne manque pas de jalonner sa route, d’étape en étape, par des postes fortifiés ; d’y laisser des troupes mobiles pour les défendre et les relier ; enfin de créer sur cette route précieuse, qui doit lui amener ses renforts, ses vivres et ses munitions, un système de places du moment, points d’appui solides, capables de résister, non-seulement aux coups de main des coureurs et des partisans, mais aux attaques des corps organisés avec lesquels l’ennemi tenterait de s’établir sur la ligne de communications. ”
“ Je ne prétends pas dire que tous nos paquebots pourront continuer leurs opérations commerciales : aucune nation ne saurait se flatter de cet avantage, à moins de former des convois protégés par de véritables escadres de croiseurs, et ce moyen ne semble guère à la disposition que de la seule Angleterre. Je crois seulement que les paquebots-poste pourront y parvenir, à condition de modifier leurs routes ordinaires, trop connues des navires de guerre, et que les autres, moins rapides, réussiront à gagner sans encombre soit une de nos colonies, soit un port neutre. ”
“ L’Angleterre effrayée, réunissant en hâte toutes ses divisions, n’avait pu donner à l’amiral Hardy que 40 vaisseaux : ses troupes, réduites par la lutte qu’elles soutenaient en Amérique à quelques dépôts et à des milices mal exercées, étendaient un trop mince cordon sur le littoral de la Manche. Enfin c’était d’Orvilliers qui commandait la puissante flotte combinée, celui-là même qui, l’année précédente, avec des forces égales, avait contraint les Anglais à se retirer dans leurs ports... Pouvait-on douter d’un succès complet quand on avait pour soi tant de chances favorables ? ”
“ Les combats engagés dans ce dessein, les efforts, plus difficiles peut-être, soutenus contre les élémens, marquent toujours pour les escadres le moment le plus intéressant de la lutte ; il peut y avoir plus tard des rencontres importantes au point de vue exclusivement tactique, il peut y avoir un Aboukir, qui n’empêcha pas Bonaparte de conquérir l’Egypte ; il peut y avoir un Trafalgar, sacrifice inutile, coup de désespoir d’un amiral affolé par de justes reproches ; mais il n’y a plus de hautes combinaisons, il n’y a plus d’opérations stratégiques. ”
“ Pour la stratégie, en général, une base d’opérations est un point d’appui autour duquel on concentre l’armée après y avoir réuni à l’avance toutes les ressources qui lui sont nécessaires. C’est de là que cette armée se met en marche pour atteindre le théâtre des opérations. ”
“ Le principe que nous venons d’énoncer n’a pas moins d’importance au point de vue de l’offensive, car, s’il faut atteindre le plus tôt possible l’armée principale de l’ennemi, il importe évidemment de se donner la ligne d’opérations la plus courte, il importe de partir d’un point très rapproche du théâtre probable de la rencontre. ”
“ Les hommes éminens qui le gouvernent apprécient l’importance du rôle que jouera la marine dans les luttes de l’avenir ; aussi, pour faciliter la tâche de leur flotte, lui ont-ils assuré, pendant une longue période de labeur obscur et persévérant, des ports à peu près inexpugnables et admirablement outillés, une administration prévoyante, un personnel exercé avec le plus grand soin. Ce sont là des bases solides, sur lesquelles on bâtit l’édifice d’une marine qui prend peu à peu une inquiétante extension. ”
“ La conclusion s’impose : sans renoncer à faire au commerce ennemi tout le mal que nous pourrons, nous devons nous pénétrer de cette idée que la guerre des côtes l’emporte définitivement sur la guerre du large, les combats d’escadre sur les rencontres isolées. Ce sont des opérations rapides, des coups vigoureux qu’il nous faut aujourd’hui ; l’esprit public s’y prête et nos engins l’exigent : la stratégie navale y trouve, d’ailleurs, l’application de ses lois essentielles... ”
“ Quand on jette un coup d’œil d’ensemble sur ces grandes guerres, on voit bien que les flottes n’y luttent plus seulement pour avoir le droit de promener sur les mers leurs pavillons victorieux, satisfaction assez vaine au fond, mais bien pour préparer, pour appuyer l’action des armées chargées des opérations décisives. ”
“ Il est en effet presque toujours facile à une armée qui progresse de créer en peu de temps sur sa ligne de communications des points d’appui doués d’une suffisante résistance : des fortifications passagères ou semi-permanentes, des palissades, des ouvrages en terre, quelques bataillons, quelques bouches à feu en font les frais, et la valeur de ces moyens de défense est dans un juste rapport avec celle des moyens ordinaires de l’attaque. ”
“ Je passe sur les croiseurs non blindés et sur les avisos torpilleurs qui viendront renforcer une flotte légère déjà très bien pourvue. En résumé, les traits essentiels de la marine allemande résultent de la parfaite méthode qui a présidé à sa constitution : elle est restée longtemps une arme défensive des plus solides ; maintenant que l’ensemble de ses institutions a pris le développement et la cohésion qui font la force des vieilles marines, elle va devenir un instrument d’offensive avec lequel il faudra largement compter. ”
“ Sans doute la protection de notre commerce dans les mers lointaines pourra en souffrir ; moins cependant que d’aucuns semblent le croire. Notre marine marchande subit largement les effets de la révolution qui, peu à peu, fait passer l’industrie des transports des navires à voiles aux bâtiments à vapeur, et, j’ajoute, aux grands vapeurs. Si le nombre total de nos navires diminue, celui de nos paquebots augmente, et leur tonnage moyen, surtout, s’accroît avec une rapidité significative. ”
“ Cette science, qui permet de distribuer logiquement les armées sur le théâtre de la guerre, de les y diriger, d’en coordonner les mouvemens, a pour bases l’étude approfondie des accidens géographiques ou hydrographiques, la connaissance parfaite des moyens dont dispose l’adversaire, la juste prévision des besoins des masses armées que l’on veut mettre en mouvement, et l’appréciation exacte des forces morales qui s’y développent. ”
“ Pour vouloir exalter certaines de leurs facultés, on diminue leur rayon d’action, dont la grandeur est le facteur essentiel de leur puissance, et s’il est vrai de dire que la guerre d’escadre sera rivée à la côte, il ne l’est pas moins d’affirmer que la guerre des croiseurs se localisera dans les eaux de l’Europe. ”
“ Mais, au point de vue exclusivement militaire, ce grand port n’a de valeur que comme point d’appui des navires chargés de la guerre du large, de la guerre de croisière, dont nous discuterons tout à l’heure la véritable efficacité. En somme, nos trois arsenaux de l’Océan ont un vice commun et un vice essentiel : ils s’ouvrent sur l’ouest, où, de longtemps, nos escadres n’auront que faire. ”
“ La fortune même lui avait d’abord paru peu favorable, et un calme plat qui l’avait pris à l’entrée du détroit avait obligé sa flotte à le franchir sous la seule impulsion du courant qui porte dans la Méditerranée : le 11 octobre au soir, l’armée anglaise, à l’exception d’un vaisseau et de 4 transports qui avaient réussi à gagner Gibraltar, se trouvait rejetée assez loin de la place : le 13, l’armée alliée, jusque-là retenue par le calme dans la baie d’Algésiras, appareillait au premier souffle de brise et venait s’interposer entre Gibraltar et l’amiral anglais. ”
“ Faut-il rappeler enfin que c’est pour assurer l’arrivée d’un grand convoi de blés d’Amérique, impatiemment attendu dans nos ports, que la Convention fit sortir de Brest l’armée navale de Villaret-Joyeuse et la jeta sur la flotte de lord Howe, malgré l’infériorité de son organisation, malgré l’ignorance de ses équipages, malgré la profonde incapacité de quelques-uns de ses capitaines, nommés par la faveur des clubs révolutionnaires ? ”
“ Les guerres modernes sont assez courtes pour que cette dernière solution d’une question délicate puisse satisfaire une nation dont ni la vie quotidienne, ni les intérêts essentiels, ne sont suspendus aux arrivages de ses navires. Mais la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, de protéger nos paquebots dans les régions exotiques n’est pas la seule conséquence fâcheuse de la transformation de nos types de croiseurs. ”
“ D’ailleurs, l’encombrement qui résulterait de la concentration des masses mobilisées sur un étroit espace ne permettrait plus de se contenter d’une place forte comme unique point d’appui. Enfin, une base étendue peut seule garantir à une armée poursuivie, débordée par l’ennemi, la précieuse faculté de se dérober à son étreinte par une retraite latérale. ”
“ Ne craignons pas de l’affirmer : la portée de cette révolution est autrement grande que celle dont on veut faire honneur à la torpille, et ce n’est pas l’apparition de celle-ci, c’est le retour de l’éperon, disons mieux, c’est l’emploi du choc, utilisant la masse et la vitesse du cuirassé, qui marquera d’un trait caractéristique les méthodes de combat des flottes modernes. ”
“ A ses douze anciens cuirassés d’escadre, l’Allemagne pourra joindre, en 1895, quatre nouveaux cuirassés, non point des mastodontes comme ceux du « fidèle allié » du sud, mais des navires de déplacement moyen, d’un tirant d’eau relativement faible, qualité précieuse pour des bâtimens appelés à naviguer dans les mers basses du nord de l’Europe ; il n’est que juste d’ajouter à ces quatre cuirassés d’escadre, sept croiseurs blindés qui sont, en réalité, des cuirassés de deuxième rang ”
“ Lorient ne dut son existence qu’à une entreprise commerciale de la célèbre compagnie des Indes : l’accès de son port est difficile ; ses ressources sont peu étendues. Cet établissement conserve toutefois une notable importance comme chantier de construction pour les bâtimens en fer. Brest présentait et présentera toujours les avantages d’une rade spacieuse, d’une belle position géographique aux avancées de l’Europe, et d’une population solidement attachée aux institutions de notre marine. ”
“ Comptons enfin sur la jalousie, peut-être sur l’antipathie qui séparerait aujourd’hui les escadres de certains coalisés ; l’avenir se chargera de montrer jusqu’à quel point la politique froidement calculatrice des cabinets peut étouffer, aux heures des grandes crises, les sentimens intimes des peuples que divisent des souvenirs amers et des intérêts opposés. ”
“ Il faut s’y résigner : dès que l’on donne à ces navires la protection des blindages métalliques, dès qu’on les dote d’une machinerie compliquée, de canons longs brûlant des poudres lentes et manœuvrés par des appareils hydrauliques, de torpilles automobiles, d’un éclairage électrique intérieur et extérieur, dus qu’on en fait, en un mot, des cuirassés mal déguisés sous le nom de croiseurs protèges, on les ramène fatalement dans la zone d’influence des grands arsenaux. ”
“ Débarquer des hommes, il n’y faut pas songer davantage : la tendance à la diminution des effectifs est générale : on semble accorder ainsi aux appareils mécaniques, aux appareils hydrauliques en particulier, une confiance qu’ils ne justifieront peut-être pas, et considérer les opérations d’une guerre maritime comme réduites à une seule rencontre... Il faut donc que les escadres qui opéreront dans les mers loin-laines y trouvent des bases secondaires déjà organisées, déjà pourvues de charbon, d’approvisionnemens, de munitions et des objets de rechange indispensables ”
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