“ L’AMANT DE LA FORÊT On a trop répété que nous vivons à une époque de doute. Ce mot lui-même n’est pas juste. Hélas ! douter, c’est croire encore ; douter, c’est effeuiller les croyances, comme fait l’ingénue des pétales d’une marguerite, afin d’y chercher le dernier mot du destin ; douter, c’est hésiter, c’est s’arrêter, c’est retourner à la foi, et par la foi à la nature immortelle, à Dieu créateur. Notre âge n’est pas l’âge du doute, bien s’en faut : c’est l’époque de l’affirmation, de l’affirmation mathématique ”
Résumé
Fontainebleau est une œuvre littéraire qui dévoile la forêt du même nom à travers ses paysages, ses éléments naturels tels que les chênes et les vipères, ainsi que les thèmes de la solitude et de l’interaction entre l’humain et la nature. Les citations mises en évidence soulignent le rôle de la forêt en tant que lieu de méditation et d’inspiration, avec des mentions à des personnages historiques comme Louis XIV.
L’œuvre combine une description poétique et une réflexion sur l’homme confronté à la nature, illustrée par des figures comme Dinot et Denecourt, tout en évoquant des personnages tels que Madame Person et des sites symboliques comme la Roche qui pleure.
Citations de Fontainebleau ()
“ Marchez doucement, sur la pointe des pieds, me dit Pierre Marcou ; ne troublez point... n’effrayez point ce joli fantôme qui joue là-bas, devant nous, au milieu du sentier : c’est l’ombre d’une belle enfant que la mort a rendue raisonnable ; elle était folle dans la vie ! Quand elle m’aperçoit, le soir, dans la forêt, elle se cache, elle s’enfuit... Elle a honte de sa folie, la plus singulière et la plus poétique folie de ce monde ! ”
“ Louis IX se hâta de purifier la résidence d’un roi chrétien, en y fondant un hôpital et deux chapelles. Il daigna visiter avec toute sa cour la Roche qui pleure : il s’agenouilla ; il écouta longtemps le bruit de cette goutte d’eau, qui était, pour son indulgence, une larme tombée des yeux d’un coupable ; il pria pour l’homme maudit en songeant que le pécheur qui avait pleuré s’était repenti. C’est peut-être le souvenir de ce prodige, de cette goutte d’eau, de cette larme, qui attire plus d’une fois l’ombre du roi saint Louis dans la solitude de ses Déserts. ”
“ Aux pentes des ravins, des rochers suspendus Semblent rouler encor, culbutés, éperdus... On voit, dans le passé, comme à travers un prisme. Un inonde s’écrouler ; l’écho du cataclysme Vibre à travers les temps. — On rêve, on se souvient D’un combat de Titans, d’un chaos diluvien !... Entre deux monts massifs et tout noirs de feuillages Des tourbillons de jour baignent des paysages. A travers un brouillard d’or, au fond d’un ciel pur, Fument, à l’horizon, des collines d’azur. Par delà ces hauteurs limitrophes, l’air passe : Où l’œil ne peut plus voir, il devine l’espace !... ”
“ Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire Voyait distinctement, par l’ombre recouverts, Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts, Pan qui revêt de fleurs l’antre où tu te recueilles. Et l’antique dryade aux mains pleines de feuilles. Une forêt pour toi, c’est un monde hideux. Le songe et le réel s’y mêlent tous les deux. Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes, Dont les rameaux tordus font cent coudes difformes : Et, dans ce groupe sombre agité par le vent, Rien n’est tout à fait mort ni tout à fait vivant. ”
“ Du reste, je vis de la vie rationnelle pour le moment ; je vis dans les arbres, dans le soleil, dans les bruyères, dans les sables, dans le mouvement et le repos de la nature, dans l’instinct et dans le sentiment, dans mon fils surtout, qui se plaît à cette vie-là autant que moi, et qui m’en fait jouir doublement. Quelle belle chose que cette forêt ! Sénancour l’a bien décrite dans certaines pages où il veut bien céder au charme qui s’empare de lui. Sa peinture large et bien tranchée est encore ce qui résume le mieux certains aspects. ”
“ Si l’on se plaît aux chants que chantent les forêts, Il faut y pénétrer pour entendre de près. Qu’il fasse jour ou nuit, qu’il survente ou qu’il tonne En toutes les saisons, et surtout en automne... Là, le poëte écoute ! Il s’inspire et traduit Les senteurs, les aspects, la couleur et le bruit... S’il fait chaud, il s’étend ! Quand il gèle, il va vite, Et, s’il pleut, dans le creux d’un vieux chêne il s’abrite Pâtres et bûcherons, vieux mendiants courbés, Pliant sous le poids mort des branchages tombés, Vous le laissez passer et rêver en silence... ”
“ Dans les longues promenades à travers les bois j’ai plus joui que pensé, plus senti qu’analysé, hormis sur un point pourtant, sur un point fort sérieux, qui m’a toujours beaucoup intéressé et qui n’est peut-être pas indigne de l’attention d’un esprit spéculatif. Je veux parler de cet étrange et complexe sentiment qui domine l’homme dans la solitude, toutes les fois que son imagination n’est pas absorbée par quelque sujet particulier. Il n’est personne, je crois, qui n’ait éprouvé, en pénétrant sous les sombres arcades d’une forêt, un mélange de charme et d’horreur. ”
“ Voici maintenant une anecdote qui remonte à une douzaine d’années. — Un dimanche, vers les deux heures de l’après-midi, j’étais allé faire une promenade en forêt, j’avais pris les bas côtés du mail d’Henri IV. Il faisait chaud ; une haute futaie m’offrait son ombre rafraîchissante, un tapis de mousse parsemé de fleurs des bois, son moelleux coucher ; je m’étendis sur ce lit des amants pour rêver à mes amours à venir. Il y avait quelques minutes que j’étais là, quand j’entendis un bruit de pas et une douce voix murmurer : — Oh ! monsieur Emile, j’ai eu bien tort de vous suivre... ”
“ Quelle nuit calme et fraîche il fait sous ces ombrages !.. Puis, le jour resplendit dans de verts pâturages Où paissent des moutons, des vaches et des bœufs. Le chien, assis, l’oreille au guet, veille sur eux ; Il ne quitte de l’œil pas une de ses bêtes !... Le vieux pâtre s’endort au son de leurs sonnettes... Le soleil est partout ! Dans ses rayons brûlants Bourdonnent des milliers d’insectes scintillants. L’haleine du printemps vous jette, par bouffées. Des verdures, des bois les senteurs échauffées Qui vous rendent pensif et vous prennent au cœur. ”
“ « Apprenez, tous tant que vous êtes, valets et maîtres, petits et grands, qu’il m’a plu de tuer un homme. Je ne dois aucun compte de mes actions à des fanfarons de votre sorte. Christine se soucie fort peu de votre cour, et encore moins de vous. Mon honneur l’a voulu : je ine suis vengée. Ma volonté est une loi ; vous taire est votre devoir. Bien des gens, que je n’estime pas mieux que vous, feraient très-bien d’apprendre ce qu’ils me doivent avant de faire tant de bruit pour rien ! » — N’avez’vous jamais rencontré l’ombre de Monaldeschi, l’amant de Christine ? ”
“ Le jour était mort ; je comptais sur la lune ; mais la lune ne devait se lever que le lendemain avec le soleil. C’est bien la peine d’avoir une lune ! Je ne demandai qu’une faveur au crépuscule, le dernier de ses rayons pour me montrer le bon sentier. J’aurais bien prié Dieu, mais j’avais peur d’offenser le démon ; à coup sûr, je marchais sur ses domaines, et je respecte toujours l’autorité régnante dans les pays que je visite. De pins en pins, de buissons en buissons, j’atteignis les limites de la terre végétale ; un arceau brisé dans sa clef de voûto était devant moi : c’était mon Rubicon ”
“ L’Amant de la forêt n’offre pas au physionomiste de grands problèmes à résoudre. C’est une tête calme el simple et reposée comme la nature. La douceur du ciel bleu est au fond de ce regard observateur et timide ; la bienveillance égaye d’un sourire les coins de cette bouche ouverte aux bonnes paroles. Le front est large, à plans unis. Quelques rides légères, comme de petites ondes sur un lac tranquille, courent d’une tempe à l’autre ; mais ce n’est pas l’orage des passions qui les a fait bouillonner. ”
“ On y voit revenir des ombres que je connais bien, des ombres qui s’étaient enfuies pendant l’été, à cause du bruit et de la foule : elles s’y promènent de nouveau, elles glissent, elles jouent, elles dansent comme des nymphes, aux sons d’un orchestre invisible qui chante, avec les brises du soir, une belle symphonje inédite. Oui, voilà bien tous les génies familiers de la forêt, qui reparaissent au-dessus de leur grande tombe. J’ai reconnu mes glorieux fantômes, mes revenants illustres, que la lumière des étoiles couronnait d’une douce auréole ! ”
“ Son père était un mauvais peintre d’enseignes qui lui donna les premières notions du dessin ; mais la science, ou plutôt l’ignorance du bonhomme n’aurait pas mené loin le fils, s’il n’eût porté en lui-même l’amour inné de l’art. C’est de Lantara qu’on peut dire, et véritablement cette fois, qu’il fut Yélève de la nature. Ce qui frappe avant tout dans son œuvre, ce qui en fait la grandeur et la beauté, c’est l’impression. Sa peinture est de celles qui persuadent. Jamais, en effet, Lantara ne fit poser la nature devant lui. ”
“ Quoi de plus triste qu’une promenade en forêt vers la fin de janvier ! Les roches grises, tachées d’une mousse jaune et flétrie, les chênes nus, les bouleaux dont le blanc mat se fond dans une brume roussâtre, les vallons frissonnants sous la neige, les oiseaux sans voix, que de choses à vous serrer le cœur ! L’homme déçu ou que la douleur a brisé recherche ce spectacle, où chaque être souffre et pleure avec lui. Du ciel morne, des cimes dénudées, des vallons glacés, s’échappe une immense plainte que l’âme blessée sent sourdre en elle avec une mélancolique ivresse. ”
“ A peine redescendu des hauteurs, je travèrsai une route ; une porte venait de s’ouvrir, je passai de la forêt dans le parc. Le soleil perçait la fouillée, ses rameaux d’or glissaient parmi les brouillards d’argent qui tourbillonnaient au-dessus du canal ; les coqs du village voisin sonnaient la diane, les petits oiseaux commençaient à gazouiller, et les hirondelles, chargées de la police de l’air, s’en allaient criant aux paresseux : « Alerte, voici le jour ! » Le coq est le clairon qui, le premier, chante le réveille-matin. Aux hirondelles est dévolu le soin de répéter le signal ”
“ Certes, en tant que montagnes, celles-ci ne sont pas des Alpes ; mais, en tant que bois charmants, les grands pins de la Suisse n’ont pas les qualités propres à la nature de notre forêt : nature à la fois mélancolique et riante, et qui ne ressemble qu’à elle-même. On veut toujours comparer : c’est un tort qu’on se fait, c’est une guerre puérile à sa propre jouissance. Ce qui est beau d’une certaine façon n’est ni plus ni moins beau que ce qui est beau d’une manière toute différente. ”
“ Lantara peignait de mémoire. Il allait à travers la campagne, il s’en emplissait le cœur et les yeux, pleurant d’admiration devant les grands spectacles de la nature ; puis, un jour, n’importe quand, n’importe où. en plein ciel, dans son galetas, à l’étable, sous l’impression du souvenir, il reproduisait de verve, d’abondance, les effets qui l’avaient touché ; tranquilles clairs de lune, levers de soleil radieux, fraîches aubes. Il ne prenait la palette que lorsque la poésie, longtemps contenue, débordait d’elle-même. ”
“ Ainsi se lamentent, ainsi prient et supplient, les mains jointes, tant d’artistes excellents, l’honneur du paysage moderne, restés fidèles à la France, à ses paysages, à ses aspects, à ses eaux, à son ciel, à ses arbres, à ses gazons, à cette grande, forte et sérieuse nature, qui a fondé parmi nous une si grande école de paysagistes ! En même temps, aux artistes, leurs frères, se joignent les poètes, les fantaisistes, les vagabonds, les pauvres diables, les amoureux, les voyageurs du train de plaisir ! ”
“ Tout à l’heure, à l’aspect des coteaux, des vallons et des collines fuyant sous un ciel infini, vous oubliiez la vie dans le rêve va’gue, et maintenant vous méditez en écoutant les voix mystérieuses de la forêt qui passent avec le vent à travers les ramures des grands arbres et les herbes des sentiers fleuris, cantique au Créateur chanté par l’air, l’oiseau, l’insecte, le brin de verdure, par tous les hôtes et tous les atomes du bois ! ”
“ Depuis la venue de ce vent cruel, pauvres feuilles errantes, nous volons de désert en désert, pleurant et appelant en vain notre amour perdu ! L’amour, c’est la vie. Voyez dans les tiédeurs fécondantes du printemps, sous les bouffées d’air et de soleil, comme tout s’anime et respire à l’aise ! L’homme n’a pas assez de poumons pour aspirer ; la fleur ouvre son calice et livre au souffle amoureux de la brise les trésors et les parfums qu’enfermait sa corolle ; les grillons murmurent ; les oiseaux sifflotent leurs plus joyeuses chansons. ”
“ Par bonheur, un homme, un ange gardien, avait suivi les deux amoureux : c’était le brave Gérard, précisément le père de l’assassin ; Gérard se précipita dans la Gaffe... et, Dieu merci ! mademoiselle Marie de Laborde vit encore. Elle se porte bien ; elle a tout oublié ; elle a épousé le grand personnage qui lui faisait horreur. Quant à Maclou, vous le voyez : c’est un mort qui se souvient d’avoir voulu tuer une femme avec un petit couteau. Jamais je ne l’ai vu babiller avec les ombres de la forêt... ”
“ Dieu lui a prêté des paysages, des décorations, des spectacles admirables ; l’homme lui a prêté des souvenirs, des monuments et des chefsd’œuvre. La poésie a chanté dans tous les temps avec l’amour, avec la gloire, avec l’infortune, avec le génie, dans ce palais, dans ce’parc, dans cette forêt, dans cette immense zone de verdure, qui est un appendice historique à l’histoire de votre Paris ! ”
“ Des végétaux de toutes les sortes, des voûtes de rameaux, des graminées gigantesques, des fourrés, des taillis, des futaies, luxuriante verdure et magnifiques arbres partout !... Mais aucun mort qui ressuscite dans ces forêts ; aucun brin de poussière humaine qui se soulève à votre approche ; aucun fantôme qui se glisse dans le feuillage ; aucune ombre qui traîne sa robe blanche à travers les gazons ! Des arbres, encore des arbres, toujours des arbres !... Mais ne faut-il pas bien autre chose que des arbres pour faire une forêt ? ”
“ Aux fenêtres des constructions élevées par François Ier, Charles IX, Henri IV et Louis XIV, se pressaient ces rois eux-mêmes avec leurs architectes, leurs peintres, leurs sculpteurs. Tout autour de l’étang : ici, sous les tilleuls gigantesques ; là, dans le jardin anglais et au fond sur les pelouses, s’agitaient des grands d’autrefois : guerriers, poètes, magistrats, prêtres, politiques, savants, toute la gloire et toute la honte, toute la courtisanerie et toute la chevalerie des siècles écoulés. Du monde partout, sur les arbres, sous les arbres, dans les arbres, sur les toits ! ”
“ La plupart des paysagistes de l’école moderne, en quête de la réalité, ne l’ont cependant pas comprise. Trop scrupuleux amants de la vérité, s’ils ont trouvé un motif, ils le copient religieusement : tout est à son plan, tout est exact ; les groupes sont fidèlement massés, les nervures des arbres minutieusement dessinées, l’analomie est parfaite, et cependant c’est un cadavre ! il y manque la vie, ce je ne sais quoi d’ému et de sympathique qui fait qu’on voit l’âme de l’artiste à travers l’œuvre ”
“ Il y a aujourd’hui huit jours, à l’heure même où j’écris ceci, j’étais en pleine forêt. Les chênes verdoyaient, les oiseaux chantaient, les roches étincelaient, les insectes bourdonnaient, le soleil souriait ! C’était encore été dans la nature et printemps dans mon cœur, encore fête au dedans et fête au dehors, encore l’amour partout et le ciel sur tout !... Et c’est ainsi toujours ; car Dieu est grand, la nature est son miroir, et Fontainebleau est un reposoir fleuri au bord d’un rude chemin ; c’est l’oasis que vous savez, ô mes chers amis ! ”
“ Qu’importe l’homme, cette machine du bon Dieu, si les autres machines progressent ?... Il y a compensation, d’après la théorie philosophique du père Azaïs. Que ces noires pattesde mouche ne vous effarouchent pas, fols poêles, fols enthousiastes, fols amoureux, menteurs de bonne foi, eroyants d’une heure ! Passez tonjours devant le rêveur triste du bois, présentez-lui le mirage du paradis terrestre, pour qu’il emporte au logis sombre une provision d’espoir et de courage, et qu’il réponde à l’orphelin ébahi devant sa gaieté insolite : Enfant, c’est que je reviens de la forêt ! ”
“ Ils méprisent votre gloire, votre force, votre éloquence, vos splendeurs, vos fortunes, votre popularité, vos mensonges ; ils aspirent à une lumière plus pure, à une gloire moins bruyante, à une popularité plus sereine ; ils chantent d’autres cantiques, ils rêvent un autre soleil ! Ils vivent d’un travail facile, d’une pensée active et paresseuse tout ensemble ; ils aiment le silence et l’espace, le mouvement mêlé au repos, le sommeil à l’ombre du saule, la méditation à l’ombre du hêtre ; ils donneraient les Tuileries dévastées pour un chêne de la forêt de Fontainebleau ! ”
“ Mais est-il profession qui dispose mieux à l’amour ? Les plus glorieux capitaines ont été les plus grands amants. Bref, la forêt le prit tout entier avec les mille séductions de ses rochers, de ses chênes, de ses solitudes peuplées de bruyères et de lézards. Elle l’attira avec la chanson des mélèzes, ses plaintes d’orgue gigantesque sous les pins, la houle de ses vastes ondes ; les perspectives de verdure à vol d’oiseau ravissaient cette âme enthousiaste, qui n’avait encore contemplé que des perspectives de baïonnettes ”
“ Mademoiselle Thévenin n’est pas seule... J’aperçois l’ombre de son ombre... un fantôme désolé qui se souvient encore d’avoir été un amant malheureux. O pauvre amant, trahi et toujours fidèle, s’était réfugié à Fontainebleau, dans une grande résidence de la rue de Ferrare ; il était riche, millionnaire, et il vivait avec une servante dans une vaste et mystérieuse solitude. Il vit s’effondrer, sans sourciller, les étages de la maison qu’il habitait, et qui avait commencé par ressembler autrefois à une élégante et galante demeure. Il sciait chaque jour les plus beaux ormes de ses vastes jardins. ”
“ La forêt alors nous apparaît comme l’Éden perdu de notre premier père ; le malade y va chercher la santé, le pauvre l’air pur, loin de la ville, où, souvent corrompu, l’air se mesure et se paye ; les arbres et les fleurs font même accueil au moins riche comme au plus fortuné. C’est là que l’amant vient cacher son bonheur, et sent doubler son ivresse au fluide voluptueux qui anime plantes, fleurs, insectes, oiseaux et papillons. Aussi, quand le soleil de mai sourit à la terre son amante, je ne puis résister au désir d’aller respirer la vie suave de tes bois, ô ma forêt de Fontainebleau ! ”
“ Elle a vu vivre et fleurir tant de grands artistes ! Elle a fourni le sujet de tant de chefs-d’œuvre ! Que de paysages commencés dans ces clairières, que d’idylles murmurées dans ces buissons ! Fontainebleau qui ne redoutait ni les révolutions ni les tempêtes ! l’abri immense inaccessible à l’hiver ! Il existe, Dieu merci, dans ce bas-monde une race excellente d’hommes contents de peu, heureux de rien, qui ne changeraient pas contre la couronne de France la plume, la brosse, l’ébauchoir, le noble outil qui les fait vivre. Bonnes gens, faciles à vivre et faciles à mourir ! ”
“ Me voilà encore une fois dans la forêt de Fontainebleau, seule avec mon fils qui devient un grand garçon et dont pourtant je suis encore le cavalier plus qu’il n’est le mien. Nous nous risquons sur toutes sortes de bêtes, ânes et chevaux plus ou moins civilisés qui nous portent, sans se plaindre, de sept heures du matin à cinq ou six heures du soir, au hasard de la fantaisie. Nous ne prenons pas de guides et nous n’avons même pas un plan dans la poche. Il nous est indifférent de nous éloigner beaucoup, puisqu’il est difficile de se perdre dans une forêt semée d’écriteaux. ”
“ Un sentiment analogue se passe en nous toutes les fois que nous nous isolons soit sur l’eau, soit en gravissant une montagne. La solitude, les bois, ne sont jamais complètement gais ; les plus jolis rayons de soleil dans les feuilles n’empêchent pas que l’ombre verte tombe comme une mélancolie du dôme des grands arbres. Les poètes riment dans les chemins déserts, les peintres peignent les roches et les halliers de Fontainebleau, des familles bourgeoises vont boire, manger et se réjouir sur l’herbe ; on y voit des chasses royales à grand son de trompe et d’aboiements de meute ”
“ Si j’ai de la mémoire, et si je n’oublie personne, le premier écrivain éminent qui rendit justice à la forêt depuis les poëtes de la Renaissance, fut l’auteur d’Obermann. Ce n’est pas, à mon avis, un des moindres mérites de M. de Sénancourt que d’avoir indiqué le premier, dans une prose limpide où l’élégante et sobre netteté du français du dix-huitième siècle se marie à une poésie mélancolique et rêveuse d’un sentiment tout moderne, le véritable caractère pittoresque de Fontainebleau. Personne ne peut lui enlever ce titre à la reconnaissance de tous ceux qui aiment la nature d’un cœur sincère. ”
“ Tous ceux qui ont regardé la lithographie des Adieux de Fontainebleau, —et le nombre en est grand, —n’ont vu l’histoire que par le gros bout de la lorgnette Cette grande légende de la fidélité, en proportion avec la grandeur de l’infortune, ne leur apparaît qu’en habit de cérémonie. La simple vérité a horreur de ces poses académiques. Cette scène tragique, qui s’est passée certainement en plein soleil, ainsi interprétée par le crayon, m’a toujours fait l’effet de n’être éclairée que par un jour d’atelier. L’air y manque autant que la vie. ”
“ Les petites cités oisives poussent ceci jusqu’à l’héroïsme, jusqu’au chef-d’œuvre ; je ne le dis pas pour Fontainebleau toute seule. Elles n’acceptent point le bienfait, le bien-être, le mouvement, le profit même, elles refuseraient la vie, apportés par celui qu’elles n’aiment pas. Or ce sont des lieux où l’on n’aime vraiment personne, mais où l’on hait à peu près tout le monde, plus ou moins. En certains jours ou y fait à certains hommes des injustices et des misères que nul ne saurait dire, parce que personne ne le croirait. ”
“ LE BAS-BREAU Muse des bois et des accords champêtres ; muse des idylles et des bucoliques, je t’invoque et je t’appelle à mon aide et à l’aide des bergers, des bergères et des peintres de Fontainebleau ! Gomme un habile architecte décore le vestibule d’un superbe palais de colonues dorées, la nature, bonne mère, a décoré Fontainebleau des plus beaux arbres de la création. On loue et l’on célèbre le château, ouvrage des rois ; on ne peut trop louer la forêt, qui est l’œuvre de Dieu ! Elle a prêté son ombre propice à tant de rois, à tant de capitaines, a tant de beautés en leur printemps ! ”
Termes fréquents
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