“ L’altier Sancy, ce belvédère de la France, avec ses panoramas à l’ouest et au nord jusqu’à la mer, au sud jusqu’aux Pyrénées, à l’est jusqu’aux Alpes, semble ne plus porter qu’avec peine la croix plantée à sa cîme, dans ce ciel qui s’embrume, où la montagne paraît tituber, cotonneuse et lasse; c’est comme si l’on mettait des housses sur la féerie des bois, si l’on enveloppait de gazes la magie des ruisseaux et des cascades, de la montagne de l’Angle à la montagne du Cliergue, qui, de part et d’autre du Sancy, murent la vallée. ”
Jean Ajalbert
Résumé
« L’Auvergne », de Jean Ajalbert, est une œuvre immersive qui célèbre le paysage, l’histoire et la culture de la région auvergnate. À travers des descriptions poétiques de lieux comme Saint-Flour, Riom ou le Puy-de-Dôme, l’auteur explore les volcans endormis, les ruisseaux, les traditions locales et le patois.
Les thèmes de la nature sauvage, de la résilience des habitants et de l’attachement à la terre se mêlent à des réflexions sur l’identité régionale. Ce texte, à la fois géographique et lyrique, célèbre l’harmonie entre l’homme et le paysage, illustrée par des citations qui mêlent mélancolie et fierté.
Citations de L'Auvergne (Jean Ajalbert)
“ J’en suis, de ce pays: ce n’est pas loin de Saint-Paul,—que fume la cheminée de notre vieille maison.—Sans ce puy, là-bas, sans le Puy-de-Cossouire,—qui la cache, d’ici, presque, nous pourrions la voir.—Le cœur, en devenant vieux, s’attendrit; aujourd’hui,—je sens, dans le mien, naître et croître une racine—qui m’attache, toujours plus forte et plus solide,—à notre Auvergne bénie,—à la terre où les miens, ceux de mon sang,—dorment leur dernier somme. ”
“ «On ne saurait concevoir Riom sans ses tribunaux, écrit M. de Barante; elle a conservé l’esprit de société plus que beaucoup de villes de province; mais l’intérêt de cette société, ce sont les affaires, les plaidoiries, les succès du parquet et du barreau; dans toutes les classes, on s’en occupe, on en parle; lorsque les servantes vont chercher de l’eau à la fontaine, pendant que les cruches s’emplissent, elles s’entretiennent de la Cour d’assises et de l’avocat qui a plaidé.» Riom fait, sur la claire Limagne, comme un noir pâté, une grosse tache d’encre. ”
“ Car c’est la fin de Saint-Flour, la fière cité, dont l’héroïsme avait résisté à tant d’attaques, expirant sur son roc inexpugnable, à neuf cents mètres d’altitude, cent huit mètres au-dessus de la vallée, tout son sang ayant coulé au faubourg, gras et florissant, le Saint-Flour commercial et industriel d’aujourd’hui,—qui n’est pas Saint-Flour...Cependant, Saint-Flour ne périra pas tout; il ne s’effritera pas dans l’oubli, sans que l’on ait été averti qu’il y avait là de l’injustice à réparer, de la grandeur à célébrer,—la mémoire d’une vaillance de population unique à honorer. ”
“ Mais cela ne causerait à personne, ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes, plus d’étonnement que l’on n’en éprouve en remontant vers Saint-Flour, à découvrir le viaduc de Garabit, du fond de la vallée, des ravins de la Truyère, paysages où l’homme ne s’est guère manifesté, paysages les mêmes qu’il y a des siècles, paysages de pierre et d’eau, où rien d’aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans! ”
“ L’été, par la canicule forcenée, avait tari la rivière, qui n’était plus que des flaques indolentes, léthargiques, bien incapables de faire remuer même un grain de gravier. Au marché de Thiers. C’était la Durolle en grève—et le chômage pour tous.De temps à autre, on signalait, dans ce lit desséché, une mince recrudescence, une reprise de travail,—et quelques groupes, dans ces fabriques favorisées, au repos depuis des heures, s’empressaient de saisir l’eau neuve, précieusement captée.On m’avait averti, d’ailleurs: «Pas d’eau, vous ne verrez rien; l’eau c’est la vie d’ici.» ”
“ Est-ce que, comme au culte des divinités domestiques des païens on offrait des gâteaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations aussi, à la cabrette, du vin qu’on verse en sa panse ronde pour l’empêcher de se dessécher, la maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se fâcherait, la gorge rauque et muette! La cabrette, confidente de ses aspirations, de ses imaginations confuses, le pâtre, le bouvier l’emporte, lorsque l’idée lui vient, à lui aussi, comme à tant de ses aînés, d’aller chercher fortune à travers le monde. ”
“ La vallée de Chaudefour. Icy fust... encore et toujours!Qu’il fut de choses depuis ces dolmens et menhirs grisâtres épars sur la montagne! sur les pentes rugueuses ou dans les pacages, parmi l’arnica, l’aconit, les réglisses, les mauves, les ancolies bleues. Et qu’il en fut, depuis le cratère, les ténèbres et les incendies du chaos, jusqu’à ces tables druidiques. Réflexions bien banales! Inévitable banalité! Mais quoi de mieux, tout de même, que de s’y abandonner pour prendre la mesure, que nous perdons sans cesse, de notre néant d’être, de l’incommensurable, et de l’infini ”
“ Il ne traîne nulle senteur capiteuse de passion dans le vent coupant des cimes; l’air n’est point chargé d’amour; les femmes d’Auvergne ne fournissent point aux romanciers et aux poètes des cas de subtilités psychologiques, jeunes filles perverses, épouses troubles, veuves compliquées, âmes-labyrinthes!Ce à quoi rêvent les jeunes filles ici,—et rêvent-elles!—c’est de se marier, tout banalement; encore, les parents s’en occupent-ils le plus généralement; quand l’épouseur est d’accord avec les vieux, la fille ne résiste guère; les fiançailles sont des accordailles, et le mot est bien plus juste ”
“ «Ventre-saint-gris, si je n’étais pas roi je voudrais être Madeleine de Saint-Nectaire»! se serait écrié Henri IV. A Salers. Mlle de Fontanges, aimée de Louis XIV, et trahie, morte à vingt ans, laissant son nom mélancolique à une coiffure...Nulle figure distincte non plus ne se lève du peuple.Pourtant, si la femme d’Auvergne ne s’est pas immortalisée par de glorieux faits individuels, elle se perpétue, s’éternise en masse, fort honorablement. On ne vante d’elle ni beauté, ni charme, ni séduction, ni grâce. ”
“ Quant à la danse, sous le nom de bourrée, elle varie beaucoup. «Les danses sont vives et animées, dit M. de Laforce; leurs figures, essentiellement naïves, ne sont évidemment autre chose qu’une manifestation du caractère dont chaque sexe a été doté par la nature; l’homme s’y montre puissant et la femme rusée, l’un frappe rudement du pied, claque des mains et semble vouloir intimider: il est fort; l’autre ne cesse de fuir son danseur s’il s’approche, de le poursuivre s’il s’éloigne, de l’agacer de toutes manières: elle est coquette.» ”
“ Et il n’y a pas que des êtres privés d’horizon, accoutumés à voir des lambeaux de nuages ou d’azur comme d’une citerne, qui puissent s’émerveiller des larges perspectives qui s’offrent de la terrasse du Rempart sur la Limagne, la chaîne des Dômes, les monts Dore, ou du plateau de la Margeride sur les monts du Livradois, le spectacle peut ravir les spectateurs les plus difficiles.Mais, l’étendue a beau disperser au loin mille merveilles, la pensée hantée, la vue ne se détachent pas des profondeurs où gémit la Durolle... ”
“ Je pars, longeant les gorges du Lot, par un chemin de halage qui ménage la place stricte d’une voiture entre le roc et l’abîme, vers Entraygues et la Truyère, Entraygues où les maisons ont des tonnelles de vigne, Entraygues où mûrit le vin du Fel... Entraygues où, quand se cueillait du vin sans eau, allait en chercher le Cantal qui n’en cueille pas...Je partis projetant de revenir... et je revins... des années après, non pour une représentation de la Passion, hélas! mais pour une nuit de Noël... ”
“ La cabrette, les bourrées et le patois, c’est, avec la jambe de porc, le bourriol et la fourme, toute la haute Auvergne.La cabrette! C’est le rêve du pâtre qui trompe les longues heures de solitude et de silence en taillant des sifflets et des flûtes dans l’écorce des arbustes, de s’acheter un jour la cabrette recouverte de velours rouge. La cabrette, elle constitue presque le foyer auvergnat, comme les lares, les pénates des anciens. ”
“ Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque—on ne lave qu’à de longs intervalles—toute la ruelle illuminée comme par un incendie... Et, de nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait... le silence... Le silence... où ne parle plus que, de loin en loin, la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable, le silence noir, où ne s’allument que de rares lumières, un maigre lun, par-ci, par-là, toutes petites, toutes falotes derrière les fenêtres étrécies... ”
“ Vallée de la Jordanne.—La cascade de Liadouze. Cependant, ces prévoyants de l’avenir, qui n’entendent pas abandonner à leurs héritiers le soin de leur monument funèbre, n’agissent bien que par l’amour du pays, de la petite patrie, plus que par goût de la mort, hantise de la fin, si l’on conclut d’après la coutume par laquelle ils tâchent de leurrer la fatale visiteuse: quand un meurt, on voile les miroirs de son logis «pour que la mort, n’étant attirée par aucun reflet, ne puisse se reproduire et ne soit pas tentée de revenir». ”
“ La Tour-d’Auvergne. De l’autre côté de Bort, vers Mauriac, Champagnac, Bassignac, Jaleyrac, le bassin houiller...C’était en décembre, le dernier jour de l’année, au lendemain d’une grève; quelque chose de mauvais et de blessé traînait dans l’air, angoisse de la lutte, amertume de la défaite, honte de la misère battue une fois encore; dans le village, délayé en noir par les pluies, un silence, une prostration farouches; hommes, femmes, enfants passaient, spectres lugubres, l’attitude lasse et dure... ”
“ On franchit des pierres énormes, on passe sur de gros cailloux la petite rivière, 37 et après avoir contourné un roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure. Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est là vraiment un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent dans les récits que dans la nature... ”
“ Royat, Châtel-Guyon, ce sont les deux centres d’où, tout l’été, partent les caravanes pour la Limagne ou les montagnes, tant de ruines, de sites, 75 de sommets attrayants, du village dans les vignes de la plaine jusqu’aux cimes égueulées des volcans; ainsi le traitement n’est pas dénué de charme; heureux les malades fortunés que l’on expédie à ces eaux et soumet à cet agréable régime: ceux qui ne guérissent pas, d’abord, ne doivent pas envisager tristement la perspective d’avoir à revenir; et les autres ne sont pas effrayés à la pensée des rechutes! ”
“ Lorsque l’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route, enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers Trémoulet. ”
“ Comme nos robustes émigrants du massif central qui, gardant si marqués le pli d’origine, les traits énergiques et tenaces de la race, font partout leur trou, et ne rentrent au pays qu’après 200 avoir réussi, ainsi le livre de Vermenouze se fera sa place dans les bibliothèques choisies où les livres restent; et le nom de l’écrivain va lui retourner en renom, et du meilleur! Car le sauvagin qui monte de ces fleurs du broussier, de cette Fleur de bruyère d’Auvergne, la senteur poignante de terroir qui s’exhale de ces pages, n’échappera à personne. ”
“ Le Plomb du Cantal et la vallée de Brezons. Le Plomb et le Puy, qu’ils ne se chamaillent pas: ils sont égaux pour leurs sujets, dont ils n’ont à redouter aucune trahison! Ce qu’elle exige, la montagne, de l’endurance de ses enfants, ne leur est payé en retour que de la vie la plus précaire: cependant, émigrants, les voilà en proie au 162 mal du pays, le cœur chaviré et les bras cassés au regret du sol revêche..., où le pain est noir, où ne grimpe pas la vigne, où le soleil brûle, le jour, où le vent souffle glacé, les soirs, mais où fume le toit de l’oustau des parents ou du maître. ”
“ Montferrand! qui avait pu être qualifiée ville de grands trésors et de pillage, riche de soi, et bien marchande où il y avoit de riches vilains à grand foison, n’est plus qu’un médiocre faubourg; splendeur en poussière, dont le passé ne s’atteste qu’à des reliefs de sculpture aux maisons, à l’église, à de maigres vestiges de pierre ou de bois du XVe siècle, la maison de l’Apothicaire, la maison de l’Éléphant; les riches vilains ne sont guère plus que les patrons de guinguettes où la garnison de Clermont s’attable les dimanches. ”
“ Avec Vermenouze, vous irez boire l’écuelle de lait frais fumant, au buron, blotti comme un nid dans le tilleul, sur les plateaux d’estive, vers les crêtes déchiquetées... Vous parcourrez la lande sans fin, hérissée comme râble de sanglier, les châtaigneraies où l’arbre magnifique, avec son feuillage étalé, fait la roue au soleil, comme un paon. Vous traverserez les bois noirs, aux géants décapités, incendiés par la foudre. Vous ferez aboyer les lobrits des sombres villages, des hameaux de basalte perdus, écrasés de neige la moitié de l’année. ”
“ Miracles de la science qui n’exigent de l’homme que quelques semaines de faciles remèdes, dans des décors enchantés, l’exactitude à boire le verre d’eau ou à se mettre sous le jet ordonnés.Miracles qui se répètent pour les incrédules autant que pour les croyants: aussi avec quelle ferveur s’acheminent les pèlerins vers la source Gubler, cette Notre-Dame des obèses, ou vers la fontaine Saint-Mart, cette Mecque des goutteux!Le chemin de fer aboutit à Royat même, ce qui n’est pas indifférent pour les malades, plus soucieux du confort de l’express que curieux du pittoresque des diligences. ”
“ Quel riant spectacle de vie se développe, soit de Tournoël, soit de Châteaugay, soit de Randan, soit de Châteldon, sur le bassin de l’Allier, sur deux ou trois cents kilomètres de plaine et de vallée de fertilité telle que certains terrains y valent jusqu’à vingt-cinq mille francs l’hectare, sur cette opulente Limagne, un lac desséché, 34 dont tant de siècles n’ont point fatigué la force ni terni la grâce, depuis que Salvien l’appelait la moèle des Gaules! ”
“ On n’a point recours à la gendarmerie, on ne songe point au vol ni au sacrilège; on sait depuis des siècles où se renseigner lorsque la Vierge noire disparaît; c’est qu’elle a transhumé, repris à Vassivière ses quartiers de la belle saison; le sûr abri de la cité fortifiée, avec ses reliefs de moyen âge, sa tour du beffroi, ses maisons à fenêtres grillagées, à écussons, à encorbellements, ne l’a pas retenue...Noire comme la Sulamite, comme la Sulamite, encore, ravie et entraînée à la ville, elle n’y oublie point le berger et les champs ”
“ Il n’a garde d’oublier de la mettre dans sa malle au couvercle velu, lorsqu’il dévale du buron vers les villes. Et au milieu des plus acharnés labeurs, malgré la hâte et l’âpreté 300 d’entasser les écus dont la musique aussi est si douce à son oreille, il ne se passera pas de gonfler la cabrette et de lui faire redire sa chanson chevrotante...La bourrée est une danse et un chant: elle se danse sur des paroles, à la muette aussi, sur un air seulement. Ce sont des airs de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabrettaïre chante les paroles en même temps. ”
“ Brusquement, du Saut de la Menette, de Saint-Cirgues et de Lascelles, vers Aurillac, la Jordanne, qui n’avait donné asile jusque-là qu’aux truites et aux écrevisses, roule dans son sable des parcelles rouges, des parcelles jaunes, des paillettes, tant et tant que toute une corporation, celle des orpailleurs, existait encore, le siècle dernier, pour exploiter les lamelles d’or. On les ramassait à l’aide de peaux de brebis dont la laine retenait les molécules fabuleux,—car les riverains prêtaient à cet or une origine légendaire, bien loin de l’explication naturelle. ”
“ La goignade, dit Fléchier, ajoute sur ce fond de gaieté de la bourrée une broderie d’impudence; et l’on peut dire que c’est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas qui paraissent fort déréglés, qui ne laissent pas d’être mesurés et justes, et par des figures qui sont très hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds et qui est suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps qui se démontent d’une manière très indécente. ”
“ Tandis qu’exilé sur son socle de lave, Saint-Flour, désheuré, agonise et meurt, une cité nouvelle s’agglomère, commence à grouiller, et ce faubourg qui longtemps n’exista que par quelques tanneries le long du ruisseau, progresse, s’agrandit, centralise les affaires. Tout le négoce, tout l’avenir est là, vers cette petite gare d’où, à l’arrivée, certains soirs, Saint-Flour vous apparaît comme une fumée dans les nues... ”
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