“ Des chevaux se cabrent ; les cuirasses flamboient, les états-majors cavalcadent avec élégance, les musiques hurlent la Marseillaise, et la gloire s’éploie au-dessus des cuivres et des lances. Le peuple qu’exalte la pompe du décor flatteur pousse de longs vivats de joie. — Idéa. — Hélas ! ne sauront-ils jamais, pourquoi cette armée, et ces canons, et ces lances ! Ils s’enfleront d’orgueil, en lisant demain que l’active et la réserve sont merveilleuses d’endurance, et que la cavalerie française est la première du monde ; et le cœur bondissant, ils penseront aux provinces perdues. ”
Louis Lumet
Résumé
“La Vie d’un”, est une œuvre de Louis Lumet. Des thèmes tels que belles-sœurs aux doigts, la Marseillaise ou Louche y sont abordés.
Citations de La Vie d’un (Louis Lumet)
“ « Ça y est », et ceux qui sont derrière se haussent au-dessus des épaules, le cou tendu, sur la pointe des pieds : une fausse alerte, une plaisanterie. Rayant la nuit opaque une étincelle jaillit, entraîne un sillon lumineux qui serpente, se courbe en parabole, s’arrête, se balance, puis éclate avec un bruit mou, et d’un flocon de fumée blanchâtre projette une averse éblouissante d’étoiles multicolores. Une autre fusée, et d’autres, et d’autres surgissent comme des tiges vertigineuses à l’escalade de l’infini et secouent par l’éther obscur leurs floraisons d’astres. ”
“ L’eau frappe les arches comme une cloche de deuil. Les nuages l’étouffent. La vie est morte. Les berges, le fleuve, les peupliers, ont une attitude raide d’éternité de silence ; son sang ne bat plus qu’imperceptible, léthargique. Ils s’en vont la tête basse, courbés sous des siècles. Ils suivent une route caillouteuse, déserte. Et dans la crispante blancheur de la route coupée de bandes nettes, noires ainsi qu’un voile mortuaire, il se rémémore. — On l’avait entouré d’un drap jusqu’au menton. ”
“ Sourde entre des maisons, une fanfare souffle une marche qui s’enfle et s’approche trébuchante ; les cuivres irruptent, brillent et strident, dominent et balafrent d’un éclat barbare toutes ces monotones choses paisibles. Tels qu’une emphase impérieuse ils ont traversé le faubourg. Ils s’engouffrent entre les parois des maisons, se balancent et se dissolvent. Et le régiment, lent, oscillant, traîne ses pieds douloureux, en rangs qui houlent et scandent un pas hésitant, dans une fatigue pesante. Sur les épaules qui se courbent vers le pavé, les fusils vacillent ainsi que des baguettes ivres. ”
“ D’autres paroles, de ses lèvres hautaines, s’échappaient comme des flèches. Et tous ceux qui étaient là dans la nuit venue, attentifs et sombrement rêveurs, croyaient entendre l’écroulement formidable d’un monde. Il répondit : — Mon ami ne sut pas mourir. Trop d’égoïsme le confinait dans son existence misérable. Il lutta en désespéré pour l’air, la nourriture et la joie de se sentir aller, respirer, souffrir, jusqu’à ce que la mort le touchât, pauvre être émacié et pourri. ”
“ Certes, c’était héroïque l’armée pour les flâneurs qui contemplaient avec une émotion béate le régiment en marche et le glorieux drapeau. Mais qu’ils entrent donc dans les casernes, à la chambrée, qu’ils suivent heure par heure l’existence de ce régiment superbe parmi la stridence des clairons. Les hommes déchus de leur dignité d’êtres, réduits au rôle d’automates, moins que des bêtes, aux mains de chefs durs. ”
“ Mornes, les toits plats des fabriques se déroulent dans une bousculade envieuse ; ils s’étendent à l’est et à l’ouest, s’amincissent, et se tassent aux lointains comme un brouillard menaçant. Sur les tuiles écarlates de sang, sur les ardoises aux bleus foncés de haine contenue, sur les bitumes de deuil, du silence stagne, et les tubes de tôle qui se haussent autoritaires, et les galeries vides derrière ces vitres s’imprègnent d’une mélancolie rageuse de geôles qui n’auraient plus de prisonniers — plus jamais. ”
“ Idéa s’arrête, et elle dit : — Dans l’infini, les astres suivent leurs routes prescrites ; et les nuages sans cesse montent de la mer, et les sources coulent vers la mer. Les saisons succèdent aux saisons, après l’hiver, le printemps, et les blés poussent, et les feuilles poussent au tronc rugueux des arbres : et les hommes qui sont la pensée de la terre sauront que leur bonheur est dans l’amour de la terre. ”
“ Sais-tu qu’il est heureux que le peuple ait pris la Bastille ? Les tyrans ont été décapités, les chaînes ont été brisées ! Au milieu de la terreur des Rois et du sang des traîtres, les grands ancêtres héroïques ont promulgué les immortels principes, l’émancipation humaine ! Nous sommes libres, nous sommes égaux, nous sommes frères ! L’air pur qui circule sur les pics de la pensée a roulé comme une trombe sillonnée d’éclairs à travers une société futile, corrompue, et l’a nettoyée de toute souillure. ”
“ Le cercle se rétrécit ; des yeux ardent, les figures sont pâles, les mâchoires saillent pour mordre. Une âcre luxure s’envole des jupes, de ces sexes offerts ; elle se répand dans la foule, et les têtes houlent dans un grand frisson de rut. Les journaux littéraires célèbrent à leur façon la fête nationale. Rageusement, il bouscule les coudes pointus. Le quadrille trépide, échevelé, fou. Il entraîne Idéa en dehors de cette atmosphère puante, et sur la place du Carrousel, la poitrine dilatée, il respire à pleins poumons. ”
“ Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité. C’est ce qui m’arrive comme il arrive à tous. On m’avait dit que, cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montre que seuls, les cyniques et les rampants peuvent se faire bonne place au banquet. ”
“ Quoiqu’il fût opiniâtre, avec des larmes il supplia qu’on lui permît de rester à la ferme. En présence des laboureurs, son père le brutalisa, et la marâtre répandit des cris de recul qui maudissaient l’enfant ingrat. Les belles-sœurs aux doigts ornés de bagues, raillèrent le gas trop rustre qui avait peur des villes. On le vêtit de drap noir uni, et son oncle, le curé-doyen, l’accompagna. Lorsque la grille rude se ferma, il eut un brusque bond de fuite. Des gens vaguaient, dehors, dans le soir mélancolique. ”
“ Une femme vieille, aveugle, qu’une enfant dirige par la main, s’avance près des premières tables. Elle chante, et elle offre aux personnes sensibles la bonne aventure. Des bribes de sons parviennent jusqu’à eux, mais ils ne distinguent pas les paroles. La bouche de la vieille s’ouvre à peine, et sourit d’un grave et puéril sourire. ”
“ Des chaussures s’alignaient dans les éventaires tentateurs, et ses souliers prenaient l’eau ; les viandes pendaient aux crocs des boucheries, les pains rutilaient ; derrière les glaces des restaurants il percevait des gens qui mangeaient avec de vifs gestes d’appétit ; des guipures aux salons cachaient des gourmandises intimes. Les maximes dont sa jeunesse s’était vivifiée pourrissaient comme des cadavres. Soyez honnêtes, soyez bons, soyez loyaux. La Société est basée sur la justice et l’égalité. Honneur au travail ! Le mérite est seul récompensé. ”
“ Quand tu peux jouir des montagnes, des fleuves, des plaines, des nuages, de cette aubépine, quand tu pourrais jouir de l’effort commun des hommes, des habitations, des poèmes, du pain et du vin, quel maléfice t’a poussé à décréter telle chose m’appartient à l’exclusion des autres, ô toi dont la vie frêle à la merci d’un grain de sable, n’est pas même une seconde dans l’éternité ? — Des juges distraits le condamnèrent à quinze jours de prison. ”
“ Chaque ville a son tribunal et sa prison, car des méchants pourraient troubler la quiétude de ce bon peuple, de ce brave et généreux peuple, et ses dévoués serviteurs ont trop de souci de sa tranquillité pour la laisser à la merci de n’importe quel fauteur de désordre ! Il y a aussi les préfets qui surveillent et dirigent ce bon peuple souverain, il y a des casernes et des gendarmes, il y a le percepteur, mais en vérité n’est-il pas juste que celui qui est défendu paie sa défense, bon peuple ! ”
“ Il tuerait un mâle, un de ces mâles menteurs qui proposent à l’ingénuité des amours neuves la fleur des idylles, un de ces mâles hideux, bavant de luxure, reniflant les jupes, comme des chiens au cul des chiennes. ”
“ La terre s’entr’ouvre, et comme d’un cratère, une gerbe s’élance parmi des grondements de tonnerre, elle éclaire les ténèbres profondes, s’évase, s’éparpille et retombe avec grâce en corolles d’apothéose. ”
“ Il y a des écoles où l’on t’enseigne ce que tu dois savoir, à l’exclusion de toute idée qui te tourmenterait, cher peuple ! Il y en a qui s’occupent de tes plaisirs, qui te fournissent du tabac, des cigares, de l’alcool à de gros prix, mais enfin ! Il y en a qui s’occupent de tes travaux, et si ta vigne ou ton champ suffisent juste à assurer ton existence, tu n’ignores pas qu’ils sont pleins de sollicitude pour l’agriculture, si l’usine ou la mine t’accablent d’un poids trop lourd, voyons cette vieille gaîté française ! ”
“ Prêtres, vous êtes d’insensibles statues terrifiantes et doucereuses qui projettent de l’ombre sur la marche humaine, vous êtes les mailles du filet qui captura les énergies, vous êtes les colonnes de l’iniquité ”
“ Ils abandonnent la bêche, et la quenouille et l’enclos, car ils se priveront une nuit de l’habitude du berceau de chèvrefeuille sous lequel ils pensent à leur grave amour dans la paix aromale de l’ombre. ”
“ Ils atteignent le Luxembourg. Ils marchent vite comme s’ils fuyaient. Les bruits ne sont qu’une lointaine rumeur. Idéa : — Sa figure était maigre et blanche, et d’une façon naturelle, sans emphase, ni provocation, il portait la tête extraordinairement droite. Sa voix nette disait des choses implacables, et ses yeux regardaient très calmes les juges qui le condamnaient à mort. Le silence était énorme, et ses paroles paraissaient des siècles. Tous ceux qui étaient là frissonnaient d’angoisse. ”
“ L’eau frappe les arches, les nuages bondissent, pèsent. De l’angoisse plane. Le bronze de la République est un obstacle insurmontable. Leurs coudes s’engourdissent sur le parapet. L’eau noire est un abîme. — Par hasard, un camarade rencontré me dit : « Charles est très malade, il te demande. » — Qu’a-t-il ? dis-je. — La faim, le froid, répondit le camarade, et une vérole attrapée au régiment, mal rechampie par le major. ”
“ Les brasseries regorgent d’étincelles et de bruits : elles rougeoient comme des forges. La jeunesse studieuse de nos écoles s’amuse. Pour exprimer leur ravissement, ces jeunes gens poussent des cris d’animaux. ”
“ Et la petite fille qui conduit la vieille, coule entre les tables, présente la sébille et les feuilles légères qui révèlent les destinées, et de sa claire voix d’avril propose « vous saurez la personne qui vous aime ». ”
“ L’ennui les accable. Violemment ils luttent ; pourquoi ? Ils furent logiques, dis-je, et lui seul mon ami manqua de conduite. En vérité, ses oncles souhaitèrent qu’il conquît sur les naïfs et les faibles une place haute, mais ils oublièrent d’éclairer sa marche, ils oublièrent de lui enseigner que les préceptes ne s’accordent pas aux faits, et que la morale prêchée ne sert que de voile décent. Le prêtre qui avait gagné une cure productive aurait dû lui dire que dans l’église la foi n’est pas nécessaire, et que les apôtres flamboyants sont suspects et dangereux. ”
“ Des formes qu’estompe un halo de poussière roussâtre, moutonnent confuses, et tour à tour, sous la lueur blonde des lampions s’avivent un sourire joli, des yeux cernés de fatigue, une peau blanche, des cheveux irradient. ”
“ Quatre femmes dans un étroit espace libre, deux par deux, en vis-à-vis, rient ; elles relèvent leurs jupes ; elles sautillent des pas fébriles ; elles roulent des hanches ; sur une jambe elles virevoltent, la tête renversée, et comme saisies de délire, elles miment les spasmes du coït. ”
“ Il oublia les étangs, les foins et les blés, les poules, l’étable, la bergerie, et le soleil qui se couche au ras des terres rouges. Les aspects dont il était façonné s’émiettèrent dans les contacts, et il fut très lisse pour recevoir de nouvelles empreintes. Son être franc, issu d’une immémoriale lignée de paysans s’ouvrit aux semences des livres. Il accepta la grammaire, les mathématiques, le latin, l’histoire religieuse. Les mystères du tabernacle l’enivrèrent, et il se prosterna dans l’adoration de Marie et de Jésus. De fervents atours mystiques le paraient. ”
“ Des gens bavardent, discutent, racontent ; des jeunes filles papotent, des enfants piaillent et interrogent. Ils se mêlent au courant jaseur. Un monsieur fume un cigare, et chaque fois qu’il tire une bouffée, le brillant qui décore son annulaire scintille comme une étoile. — En apprenant le renvoi de son fils, le métayer, gêné dans ses affaires, s’emporta avec violence. Il déclara qu’il ne recevrait pas un paresseux, une mauvaise tête, un propre-à-rien. L’instituteur non mécontent de la déconvenue du prêtre recueillit son neveu : il aurait sa revanche du séminaire. ”
“ Ils sont aveugles et ils croient voir. Ils se plaisent parmi les basses acrimonies et la laideur des relations. Comprendront-ils jamais l’incohérence de cette existence ? Les commerçants estiment légitime le commerce, l’officier proclame l’armée, l’école de l’honneur, et le soldat balbutie qu’il faut faire son devoir. ”
“ Les laboureurs ambitionnent le tumulte des cités, les artisans méprisent le travail de leurs mains. De détestables philosophies ont rompu l’hymen de l’homme et de la terre. On a perdu le sens de la vie. Il y a quelque chose de mort dans le monde. ”
“ N’est-ce pas une aimable vie que d’être un brave, et de porter des galons, et dites, l’uniforme de chasseur est une parure seyante sur des hanches rebondies ! Ah mensonges... — Ses oncles, à lui, mon ami, les frères de sa mère, dont l’un était curé-doyen et l’autre instituteur, voulurent, en mémoire de la morte, que leur neveu fût un savant et quelqu’un de haut dans l’ordre social. Ils proposèrent au métayer de le faire instruire à leurs frais, et la marâtre fut soulagée d’une bouche de moins à nourrir. ”
“ Des artistes fument leurs pipes. Ils énoncent des théories qu’ils enfoncent à coups de poings. Des femmes frôlent les hommes. Presque toutes sont en cheveux. Celles qui sont osseuses ont les yeux inquiets, fureteurs, celles qui sont bouffies ont l’indolence des graisses jaunes. ”
“ Des figures viles, ridées par la servitude mijaurent des élégances. — « Mon cher, hier... — « Je lui ai répondu, vois-tu... — « Encore une !... — « Non, je vous remercie... » La ritournelle engageante d’un piston invite à la danse. Ils font des grâces, risquent des simagrées. — « Mademoiselle... » Ceux qui ont des ventres trop incommodes et l’haleine courte gardent les verres et entament des prouesses de chevaux et d’alcôves. Idéa. — « Ton ami était bachelier. » ”
“ Quelques visages de petites filles, anxieux, épient la roue qui distribue les macarons. Dans une boutique l’empressement allègre d’un charcutier qui coupe, pèse, et rend de la monnaie. Des vieillards sur un banc, respirent. ”
Termes fréquents
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