“ XVII— Quel temps étouffant, voisin Kerhélo ! on suffoque ! Il n’y a pas un souffle d’air, et quelle chaleur ! — trente-quatre degrés, à l’ombre, — dit le père Pillot en regardant le thermomètre pendu au-dessus du comptoir.— J’en ai bien trente-neuf dans ma paillotte, répondit Yves, peut-être quarante, elle est moins grande que votre café, l’air s’y renouvelle moins aisément. Je n’ai pas fait grande cuisine aujourd’hui, tout se gâte, par ce temps orageux, et d’ailleurs personne n’a le courage de se promener ni même de manger. ”
Marie Delorme
Résumé
“Yves Kerhélo”, est une œuvre de Marie Delorme. Des thèmes tels que Yves, paillotte ou Haï-phong y sont abordés.
Citations de Yves Kerhélo (Marie Delorme)
“ Le commandant m’a dit qu’un bateau de plus de trente mètres de long n’aurait pas pu tourner là.Nous avons pris le Canal des bambous, ses rives verdoyantes sont d’un effet charmant, on ne voit que panaches de verdure sur les rives ; c’est d’un aspect plein de fraîcheur auquel nous ne sommes pas accoutumés de notre côté.J’ai parcouru ce matin cette belle grande ville d’Hanoï, si vivante, si intéressante et si peu semblable à notre Haï-phong.C’est jour de foire, et une foule bruyante remplit les rues. Partout s’étalent les paniers de fruits, les cages de volaille, les poteries, les étoffes. ”
“ Pendant trois jours il fut entre la vie et la mort, mais la jeunesse a des ressources infinies, et puis, c’est le privilège des vies sobres, saines et sages, de conserver au corps toute sa force de résistance contre la maladie. Un débauché eût été emporté au second accès. Yves avait le sang pur et vigoureux ; il absorba, sans en trop souffrir, la quinine à doses massives, suivant l’énergique expression en usage, et le quatrième jour, comme au sortir d’un rêve, il se vit couché dans un lit blanc, un vrai lit, sous une longue paillotte où s’alignaient des lits semblables. ”
“ Mon cher Yves,La date de cette lettre t’apprendra que nous ne sommes plus séparés par la moitié du monde. Je suis presque dans ton pays, et, peut-être, aurai-je le bonheur de t’embrasser dans quelque temps, si les hasards de la guerre me conduisent de ton côté. Depuis six mois, je fais partie de l’équipage de la Triomphante. — Un beau nom, n’est-ce pas ! — Et si tu savais comme nous l’aimons, notre bateau, comme nous en sommes fiers ! ”
“ La canonnière est là et fait parler ses pièces !Des coups de fusil lui répondent ; un projectile vient trouer la natte au-dessus de la tête d’Yves, un autre fait rejaillir l’eau jusque par-dessus le bordage. Les pirates poussent des hurlements sauvages : ils se démènent, tirent sans relâche... Tout à coup, les cris cessent, le bruit des avirons battant l’eau succède au crépitement de la fusillade, une nuit subite s’étend sur le sampan, une odeur humide et fraîche, comme celle des parois d’une cave, remplace celle de la poudre. ”
“ Yves regardait d’un œil surpris ce mélange bizarre d’hommes et de races. Il se sentait si étranger, si perdu au milieu d’eux, que la voix de l’aubergiste qui l’interpellait en français le fit tressaillir.— Nous avons notre petit compte d’hier soir à régler, monsieur Kerhélo, disait l’homme d’une voix goguenarde. Je n’ai pas encore l’avantage de vous connaître assez pour vous faire un long crédit ; vous savez, ici, on a bien de la peine à gagner sa vie, il y a des pertes à chaque instant avec du monde de toutes les sortes, comme il en vient. ”
“ C’est bientôt dit : « Allons dormir ! » ce n’est pas aussitôt fait quand on a la conscience troublée. Jamais notre gars n’avait trouvé son oreiller si dur et son lit si peu confortable. Jamais les moustiques ne l’avaient tenu éveillé ainsi avec leur intolérable zomm, zomm.En temps ordinaire, moulu de fatigue, il dormait à poings fermés, mais le sommeil, cet ami bienfaisant, ne clôt pas les yeux brûlés par l’alcool, la fumée des tabagies, les regards fiévreux sur les cartes. Les heures sonnaient à l’horloge du chantier ; qu’elles semblaient longues au pauvre Yves ! ”
“ Venez chez moi, mes pauvres enfants, avait-elle dit, quand le frère et la sœur, après avoir vu partir les derniers assistants de la lugubre cérémonie, étaient restés agenouillés sur la tombe de leur mère, secoués par les sanglots. J’ai un petit lit pour Corentine et Yves couchera dans le grenier, sur les bottes de paille. Demain, nous verrons ce que l’on pourra faire pour vous ; ce soir, il faut vous reposer, vous nourrir, reprendre des forces pour la bataille de la vie. Vous la commencez seulement, mes enfants ; ayez confiance en votre Père des cieux, il n’abandonne pas les orphelins. ”
“ M. Émile Gerbier, un jour que le jeune garçon lui expliquait sa théorie, et, comme preuves à l’appui, lui montrait un petit revolver qu’il avait acheté avec le produit de ses gains, avait froncé le sourcil.— Prends garde à toi, Yves, avait-il dit, tu es sur une mauvaise voie ; elle va en pente rapide, on ne peut pas toujours s’y arrêter, et quand on glisse, on tombe si bas qu’on se casse le cou. Tu dis que tu es assez fort pour te retenir à temps, tu n’en es pas sûr. Quand la fièvre du jeu vous saisit, elle vous affole, on n’est plus maître de soi. ”
“ La Nouvelle-France, solidement construite et bien assujettie par des cordes de liane, tenait bon, mais une formidable bourrasque s’abattit sur les casernes, fit une rafle complète des toits et souffleta si rudement la paillotte d’Yves, qu’elle chancela, se disloqua sous l’effort qu’elle avait fait pour résister, et s’affaissa tout entière d’un côté, comme arrachée du sol par une force surnaturelle. ”
“ Elle n’était pas riche la bonne Mlle Martineau, mais elle avait un grand cœur, et du très peu qu’elle possédait, savait encore tirer parti pour faire la charité. Après quarante ans de travail, comme institutrice, elle avait amassé une petite aisance suffisante à ses habitudes modestes et vivait dans une jolie maisonnette, cultivant son jardin, s’occupant de bonnes œuvres, de travaux manuels et même encore un peu d’instruction. Elle aimait beaucoup Corentine et Yves qui lui rendaient de petits services, et elle avait plus d’une fois aidé la malheureuse famille depuis ses infortunes. ”
“ Sous la véranda d’un petit café annamite il vit deux matelots de la Vendée attablés devant une bouteille de bière. C’étaient de braves gens avec lesquels il avait toujours eu de bons rapports. Comme il lui semblait que tout cela était déjà loin derrière lui ! la Vendée, la vie de mousse, le capitaine Simon et ses bourrades, le poste et la gamelle plantureuse ! L’inconnu a, sans doute, de grands attraits pour les esprits hardis, mais il y a toujours quelques moments où l’on s’effraie un peu de ce qu’il cache sous ses voiles. Yves se sentit tout réconforté par la vue de ses camarades de bord ”
“ Moi ! non certes ! je suis un honnête homme, et si j’ai bien du mal à gagner quelques piastres, je veux, au moins, pouvoir me dire, quand je marche sous la maudite pluie de ce pays-ci, dans la boue, dans la vase même, trempé jusqu’aux os, inondé de sueur et harcelé par les moustiques : « François Midan, mon gars, tu es tout seul avec toi-même, tu es en bonne compagnie ! Là-dessus, bonjour, les amis ! »Et rejetant la musette sur son dos, il saisit son bâton de rotin, et partit d’un bon pas, en sifflant entre ses dents comme pour rythmer sa marche. ”
“ La Nouvelle-France n’était plus reconnaissable. A la paillotte avait succédé une construction en briques presque élégante. Ce n’était encore qu’un rez-de-chaussée, mais les murs étaient solides, le toit de chaume bien peigné, les fenêtres garnies de volets, le sol pavé de briques, nettoyé à fond et sablé de frais tous les matins, comme dans les petits cafés flamands. Devant la porte, Yves avait fait établir une chaussée, en briques également (la pierre est fort rare dans le pays) , ce qui évitait les amoncellements de boue, et rendait plus facile le maintien de la propreté à l’intérieur. ”
“ Les travaux du chantier touchaient à leur fin, M. Gerbier père était déjà rentré en France, son fils ne tarderait pas à le suivre, et puis ce travail de boy, bon pour un enfant, était au-dessous des forces d’un homme. Yves désirait faire mieux et gagner davantage. Mais faire quoi ?... Il ne savait aucun métier ; entrer en apprentissage à son âge, c’était assez dur, et puis quelle perte de temps ! Se placer dans les bureaux ne lui souriait guère, lui si actif, si alerte, si habitué à la vie en plein air, il mourrait d’anémie s’il lui fallait rester assis et enfermé. ”
“ Pourquoi, puisque tu peux servir ton pays comme officier, veux-tu rester dans les rangs comme simple soldat ? Il n’en manque pas qui, ne pouvant faire plus, sont bien forcés de se contenter de leur lot, mais toi et ton frère, vous avez de l’intelligence, les moyens de la cultiver, vous seriez des paresseux et des ingrats si vous ne répondiez pas aux vues de vos excellents parents. L’an prochain, vous entrerez au lycée de Saïgon, et j’espère bien, au voyage d’été de la Vendée, voir le nom de Kerhélo sur le tableau d’honneur ! ”
“ Un éclair de joie illumina les grands yeux bruns d’Yves et, chemin faisant, tandis qu’il suivait son bienveillant conducteur vers la maison des bureaux, il lui raconta ses récentes mésaventures.— C’est là ce qui attend tous les nouveaux arrivés, dit M. Émile. Nous sommes aussi rudement exploités dans les grands hôtels que vous l’êtes dans les auberges, mais avec le temps, tout ceci changera ; les concurrences naîtront et les consommateurs ne seront plus à la merci des gargotiers. Mais, mon enfant, il ne faut pas s’imaginer qu’on vit ici comme à Concarneau. Ta santé et ta bourse en pâtiraient. ”
“ Il n’y avait à cette époque ni quais ni appontements ; le fleuve — (Haï-phong est à trente kilomètres de la mer) — ronge incessamment ses berges. On l’a vu, en deux mois, à Hong-Yen, reculer le rivage de huit mètres au moins. On essaie avec des claies de bambou, liées solidement à des piquets, d’opposer une digue à ses ravages, mais quand arrivent ces fortes crues qui, deux fois par an, aux époques de syzygie, couvrent d’eau des espaces de cinq à six kilomètres de part et d’autre de la rivière, tout est emporté, et la vase demeure maîtresse de la terre et de l’eau. ”
“ Il racontait les histoires de la ville, les désastres causés par le typhon, le vide que faisait l’absence d’Yves, et comment les soldats se lamentaient de ne plus avoir leur restaurateur.Il n’ajouta pas, cependant, qu’un Chinois bien avisé avait déjà établi près de la caserne une maisonnette de briques fort ornementée de dragons de faïence, où il débitait une cuisine digne de rivaliser avec celle d’Yves. « Les mauvaises nouvelles se savent toujours assez tôt », pensait le digne homme, et d’ailleurs, ce n’est peut-être pas un mal. ”
“ Dans une toute petite chaumière, devant un triste feu de bruyère sèche, la famille Kerhélo est rassemblée. La mère, assise sur la pierre du foyer, les coudes sur ses genoux, la figure cachée dans ses mains, pleure toutes ses larmes. Corentine, accroupie près d’elle, le front baissé, les mains jointes, est l’image de la douleur muette. Yves, soucieux, regarde sa mère et sa sœur, et parfois aussi, le misérable intérieur qui a remplacé leur confortable logis de jadis. Plus de grand coffre au large couvercle, plus de banc à dossier sculpté ”
“ Il l’avait disposé en plein air, sous un bosquet de bambous, à quelques pas de sa case. La table, avec sa nappe, ses serviettes, ses fourchettes étincelantes et le charmant bouquet de fleurs qui ornait le milieu, offrait un coup d’œil hospitalier et gracieux, et le parfum succulent qui s’échappait des écuelles posées sur les fourneaux de terre, promettait aux conviés des satisfactions d’un ordre plus solide.— Mâtin ! qu’il fait bon chez toi ! Yves, dit le marin en se laissant tomber sur une escabelle et en s’essuyant le front. Tu as toujours été un débrouillard ”
“ Les pirates !Yves avait saisi son revolver, et, au hasard, tira les six coups, mais le nombre des assaillants était trop considérable pour qu’il pût résister. En quelques minutes, malgré une lutte désespérée, il était garrotté et mis dans l’impossibilité de remuer. Quant à l’équipage, il n’avait pas fait la moindre tentative pour repousser l’attaque et s’était contenté de redoubler les cris, les prosternements et les supplications.L’aube du jour éclaira un spectacle étrange et sinistre : les matelots de la jonque entassés dans un coin, bras et jambes liés, se répandaient en gémissements ”
“ La marée montante aidant, on filait assez lestement sur Nantes. Paimbœuf, le Pellerin passèrent rapidement devant les regards d’Yves, mais il fut fort intéressé par les grands établissements de l’île d’Indret où se fabriquent les machines à vapeur de la marine française. La côte basse, humide, grisâtre, les hautes cheminées couronnées d’un lourd panache de fumée noire, les ateliers, alignés en longs bâtiments parallèles, étonnaient le jeune garçon, habitué aux aspects riants et pittoresques du paysage cornouaillais. ”
“ J’ai laissé mon portefeuille chez un banquier du Caire qui devait me le faire parvenir à Suez par le courrier d’Indo-Chine. Je ne suis arrivé que depuis une heure ; j’ai eu à peine le temps de déjeuner au galop, de courir à la poste où on m’a fait mille difficultés. Aussitôt que j’ai eu enfin recouvré mon trésor, je suis accouru en toute hâte vers la Vendée ; — tu sais le reste. Embrasse-moi encore, mon garçon, et sois sûr que tu as un ami dévoué en moi.Je ne savais que répondre, mais j’étais bien content d’avoir fait tant de plaisir à un honnête homme. ”
“ Le sampan vint donc atterrir auprès d’une sorte de caverne, moitié naturelle, moitié creusée de main d’homme et défendue par d’épais fourrés qui en masquaient l’entrée. C’est là que les hommes allaient décharger leur butin. Ils commencèrent par lier leurs prisonniers de façon à leur ôter toute possibilité de s’échapper, puis ils procédèrent d’une façon très méthodique au déménagement de la paillotte. Le Chinois se serait arraché les cheveux, si sa queue avait été à sa portée, et si ses mains n’avaient été garrottées. Yves restait silencieux. ”
“ Pendant ce temps-là, je suis seul au logis, et ce n’est pas gai ! — Ouf ! ouf ! — ouf ! et le bon homme s’éventait avec son large chapeau de paille annamite.— Ça ne sert à rien de s’éventer par un temps pareil, dit philosophiquement Yves, c’est de la chaleur qu’on rabat sur soi. Mais voyez-vous ces nuages là-bas comme ils s’amassent ? Eh ! on dirait que le vent se lève.— Ce ne serait pas trop tôt ! on me trouvera mort sur la porte de la Nouvelle-France si cette chaleur-là continue. ”
“ Eh bien ! Yves, voilà le beau temps tout à fait solide, dit, un joli matin d’avril, le père Pillot qui fumait béatement sa pipe, allongé dans un fauteuil de rotin, tandis que son compagnon, après avoir terminé le rangement de toute une cargaison de bière, arrivée dès l’aube du jour, se reposait, assis sur une natte à la manière annamite. ”
“ Certes, c’est un nom qui ne leur convient guère, car il n’y a point d’honneur à se livrer à ses passions, mais quand on a promis, il faut tenir : c’est là que l’honneur est en question, et quand on s’assied devant une table de jeu et qu’on commence une partie, il est convenu qu’on paiera si l’on perd ; c’est une parole donnée d’avance ; si on y manque, on est un coquin. Yves avait entendu un jour le capitaine Simon et M. Gerbier causer sur ce sujet et ce qu’ils avaient dit s’était gravé dans son esprit... ”
“ Yves lança ses livres sur la route, se précipita dans l’intérieur, et, avec une force centuplée par le péril, attira son coffre vers la porte et le poussa dehors. Il était temps ! les barils d’eau-de-vie faisaient explosion, les provisions d’épicerie offraient un aliment terrible au feu qui grandissait toujours, empourprant les alentours de ses lueurs sinistres.Cependant les voisins accouraient ; l’eau manque à Saïgon quand on est loin de la rivière, et d’ailleurs, est-ce qu’on peut lutter contre l’embrasement d’une paillotte ? ”
Termes fréquents
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