“ Mme Hauser sonna à la porte du jardin du presbytère encastrée dans une haie. Des voix enfantines, pilées de rire, argentaient l’air. On la fit entrer dans un salon propre mais sans coquetterie. Une femme très mûre, les cheveux tirés, la parole et les mouvements brusques, se présenta elle-même comme femme du pasteur. En même temps, les enfants, attirés par la nouveauté de sa physionomie, la dévisageaient, et un très jeune, familier, grimpa sur ses genoux en l’embrassant. À ce baiser, elle tâcha de sourire, mais son sourire douloureux et forcé effraya le petit comme une grimace. ”
Yvonne Vernon
Élements biographiques
Citations de Yvonne Vernon
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Kaoru lève les yeux et l'aperçoit au delà du balcon, vivant, sombre, magnifique, couvert d'une verte écume de mousses et de lichens gris, déployant son panache sous un nuage d'or, qui semble posé sur lui comme un scarabée monstrueux ! L'air est sans rides. Une eau qui coule, on ne sait où, brise régulièrement ses minces filets de cristal. Dans la chambre, le soleil en se retirant a fait place à une atmosphère brouillée, à travers laquelle la pourpre d'un bouquet de sauge apparaît rose, à peine rose, d'un rose émouvant de sang séché, qui aurait taché là, le panneau clair ! ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Le clapotis des remous de la Corne d'Or contre le quai de la mosquée voisine est comme une confidence qu'échangeraient intarissablement l'eau et le marbre. Et par ce temps livide, où le vent a des plaintes stridentes d'équinoxe, on dirait qu'ils accélèrent leurs babillages, que leur secret les inquiète, rompt le rythme de leur doux murmure incessant. Mais voici tout à coup une voix de « muezzin », et les yeux ont beau en chercher la cause au balcon d'un minaret, rien n'y apparaît, sinon un oiseau noir dont l'aile s'y heurte en volant. ”
“ Mme Hauser avait aimé, mais aimé sérieusement, « indécemment », avec la chair qui palpite, le sang qui s’active lorsque l’être aimé apparaît sur le seuil. C’était, il y a bien longtemps, une de ces années blondes, rieuses, que la jeunesse fabrique avec l’artifice de ses illusions et l’habileté de ses désirs. Un langoureux pasteur, une de ces délicates natures végétatives faites pour la tranquillité bourgeoise de la vie, un pasteur l’avait conquise. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Ce n'est qu'en vivant dans Stamboul, en flânant sur ses places devant une mosquée, en s'abandonnant au hasard de ses petites rues capricieuses et muettes, où n'apparaissent de loin en loin que l'ombre d'un grand eunuque et la silhouette courbée d'un saint derviche distributeur d'eau « pour l'âme des morts », ou encore en s'asseyant sur la pierre d'un de ses cimetières, que son charme, d'abord dérobé, se laisse pénétrer, vient à vous, vous enveloppe bientôt irrésistiblement, au point de vous faire appréhender d'y échapper jamais. ”
“ Il lui semblait qu’elle aimerait maintenant son mari, son pauvre mari incertain, qu’elle n’avait jamais aimé, qu’elle avait pleuré sans âme, son pauvre mari dans la tombe, qu’elle évoquait éperdument, tant ses sens étaient glacés et solitaires ! Quant au pasteur, l’expression la plus intime et la plus chère de son rêve d’amour, il n’était jamais évoqué dans ces nuits de détresse. Elle éprouvait une sorte de pudeur mystique à ne l’associer qu’à certaines de ses pensées. Il demeurait le confident spirituel que la séparation, la vieillesse ne peuvent altérer ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Et après quatre heures de marche, on quitte à jamais cette longue allée inoubliable bordée de statues de pierre, ce divin portique au marbre fardé d'or et de tons éteints, tout ce paysage à la fois doux et sauvage, tragique et apaisant, où semblent se laisser deviner, à travers la brise, les courbes délicates et fuyantes, les mois contours tièdes de corps tendrement aimés qui ne sont plus. Nous nous retrouvons en pleine nuit, au milieu de la campagne et des marécages. Des chants lointains de paysans nous parviennent, tristes, étreignants, si étranges, que notre cœur se serre. ”
“ Le spleen, c’était le spleen de ne pas renouveler ses idées, de ne pas pouvoir modifier la physionomie de sa conscience ; voir toujours manœuvrer sur le tréteau de son intelligence les mêmes silhouettes mesquines des mêmes intérêts, les mêmes fantoches des pâles désirs ; ne jamais se sentir labouré par le galop des folles fantaisies ; ne jamais être pétrie par les tenailles ou les caresses des vivantes sensations... Cette impuissance la hantait, et quand elle était seule, elle triturait ses membres avec détresse, comme pour leur demander naïvement le secret de leur anémie. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Soit qu'elles trébuchent dans une allée déserte de la promenade publique, soit qu'elles passent blotties au fond d'une calèche ancestrale, à côté d'un ami opulent vêtu d'une tunique de soie mauve que fripe le poids des lourds colliers, soit qu'assises au théâtre, comme des divinités hiératiques, le rouge du plaisir avive l'éclat de leur fard, ou encore, la nuit, au reflet des rues en fête, quand, emportées à califourchon sur le cou d'un serviteur préposé à cet emploi, elles projettent sûr la chaussée une ombre falote. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Parfois, un aigle tournoie très haut, dans cette espèce de puits d'azur qu'est devenu le ciel au milieu de ces glorieuses altitudes. Le silence est pareil aux sourdes harmonies qui s'échappent encore de cymbales d'airain récemment ébranlées. Les chênes et les arbres « kaki » jettent aux quatre coins du paysage leurs feuillages embrasés, que le vent éparpille comme des flammes de torches. Et l'on songe, tout à coup attentif, à la belle parole du poète chinois : « L'approche de l'automne rappelle le grondement d'une armée en marche. » ”
“ Mme Hauser était vis-à-vis de leur continence et de leur curiosité, la personne un peu mystérieuse, vaguement supérieure, qui a été mariée ! Quoique détractrices intéressées du mariage, féministes de profession, les vieilles filles n’en regrettaient pas moins leurs destinées. Leurs doigts tremblaient au contact d’un objet nuptial, tel que l’anneau d’or que portait Mme Hauser au doigt, et leurs yeux dans le parloir devenaient fixes et étranges devant le bouquet de fleurs d’oranger, raide sous un globe. ”
“ Mme Hauser déplorait de n’avoir pas eu d’enfants. Surtout après la mort de son mari, l’absence de soutien pour appuyer son égoïsme lui fut pénible. Elle aurait voulu avoir des enfants pour être choyée, dorlotée, enfin, que leur tendressé fût constamment efficace, car Mme Hauser ne percevait profondément que les faits. Mais pour cela ces enfants auraient dû grandir spontanément, elle ignorait la douceur de l’éducation, et elle imaginait le sentiment maternel comme une espèce de gratitude volontaire, donnée en échange d’un culte filial matériellement manifesté. Pour se dédommager de son abandon. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Nous croisons de jeunes Portugaises qui chantent et se poursuivent en courant, les bras chargés de feuillage rouillé, admirables d'ardeur sous leurs robes sombres. Les propriétés des riches Chinois alternent avec de grands espaces sauvages, où croît le lentisque odorant sur un sol maigre, sablonneux, marqué d'empreintes de chèvres. Toujours très suggestives ces maisons chinoises ; en voici une où vient d'être allumée une lumière discrète qui empourpre un store de soie sur lequel s'ébauche, faiblement, le contour d'une silhouette. Le silence la baigne. ”
“ Son imagination n’aspirait qu’à l’amour. Elle ne vivait au reste que dans une atmosphère érotique, en perpétuelle sensation d’odeurs de chair et de bruits de baisers. Le dimanche surtout lui serrait le cœur à l’angoisser. Servir des couples plus ou moins enlacés, entendre, à travers le heurt des fourchettes, des syllabes murmurées qui lui arrachaient les nerfs, enfin, être seule, être délaissée, cette déception la lancinait et faisait redoubler, comme une sorte de rage, son activité. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Ils brûlent du papier doré, présentent des offrandes, font le simulacre de passer, comme au milieu d'un repas, la serviette imbibée d'eau chaude avec laquelle le mort devra s'essuyer le visage et les mains. Le prêtre qui officie est vêtu de blanc lui aussi. Il dépasse de sa haute taille les plateaux de laque et les brûle-parfums cloisonnés, et l'on voit, sur la muraille, l'ombre de sa main impérieuse qui scande la gémissante mélopée des trois tams-tams et de la flûte. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ On s'explique malaisément l'âme d'un habitant de Stamboul, cette ville du xxe siècle, dont pas une affiche, ni un prospectus, ni un journal, rien de la fiévreuse activité de nos rues d'Occident n'altère la quiétude. Une âme, sans doute, forte en sa naïveté, que les traditions ont fixée avec des racines aussi puissantes que celles de ces platanes sur les petites places publiques où sont installés, tout de guinguois, des marchés et des « cafedjis » : beaux platanes qui retenez, par votre charme ancestral et la fraîcheur amassée dans votre feuillage, la dispersion d'une foule passagère ! ”
“ Ils étaient plus accaparés par le souci de leur aventure (car la jeune femme était mariée) que par l’intérêt de leur amour. Leurs caresses étaient voulues, conscientes : ils désiraient jouir de leur escapade, et pour cela voulant mettre les bouchées doubles, ils tâchaient de s’exalter et ne trouvaient rien à se dire. Eugénie brisa une assiette, Mme Victoire l’entendit et hurla. Le jeune homme, gentiment, proposa de la rembourser, mais Eugénie hautaine refusa. En même temps un chœur enroué d’hommes entonna, au dessert, la langoureuse cadence du refrain à la mode. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ LES DERVICHES HURLEURS DE SCUTARI D'ASIE Une salle basse, sommairement convertie en mosquée, avec quelques colonnes, une loge grillagée pour les femmes, un espace en contre-bas pour trois tombeaux recouverts d'un drap vert, de châles de kaschmir et de turbans ; des tapis en poil de chèvre et des nattes sur le sol, des tambourins aux murs, et le Mir'hab. Le silence et la solitude sont d'abord les deux divinités qui habitent ce lieu. Sous leur puissance propice, se développe, comme un pénétrant parfum, le charme d'humilité des choses. ”
“ Toute sa douleur intime se dégageait ainsi et souvent elle exaspérait sa détresse, quand, travaillant cruellement, ses nerfs geignaient sous l’aiguille. Le contact de la mort, lors de son accident, n’avait pas guéri son spleen. Au lieu d’exalter ses facultés ardentes, le contact suprême trop violent pour sa nature débile, les avait éteintes à jamais. Enfin, n’eût été le bout de bois ciré aperçu parfois sous sa robe. Mlle Hortense n’aurait pas eu d’histoire. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Soudain, des sons de voix, des pas précipités qui font grésiller le gravier, des rires, une bousculade : une troupe d'enfants sort de l'ombre d'une allée, saute une plate-bande, et s'éloigne en courant, vers la maison, dans la zone de clarté grise où l'incertain crépuscule nous permet de discerner encore leurs petites tuniques et leurs pantalons de soie bleue, leurs fronts rasés, leurs nattes noires, leur impayable aspect de poupée en caoutchouc, toute disloquée par l'ardeur du jeu. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ De temps en temps, un fidèle s'en approche, laisse tomber sur la natte deux ou trois « cents » de cuivre, saisit quelques rouleaux, les jette dans le brûle-parfum qui les consume jusqu'à ce qu'ils ne soient plus qu'un peu de cette fumée qui répand sur toutes choses sa douceur bleuâtre. Ces papiers symbolisent la richesse. On les brûle pour être agréable aux dieux et utile aux morts. Ne faut-il pas assurer à ces derniers, dans leur vie d'au-delà, outre le nécessaire matériel fourni par les quotidiennes offrandes, un peu d'argent de poche ? ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Pourquoi le soleil en se décomposant, les disperse-t-il, les oblige-t-il à aller errer sous cet azur verdâtre demeuré aux voûtes célestes, comme un reflet d'étang ? Ils sont maintenant pourpres et dorés, ces beaux nuages ; ils ont la forme aventureuse des esquifs et des mouettes faits pour traverser la tempête ! Ils vont s'enfoncer dans le crépuscule violet qui monte derrière les prairies, et enveloppera bientôt cet essaim de sampans dont les voiles rectangulaires inclinent leur grande aile soufrée, pour passer sous l'arche de la nuit. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ L'odeur des épices se mêle à une vague odeur d'huile rancie et de musc. Les safrans colorés, les gingembres, les girofles tressées en colliers, les cannelles, les thés serrés dans de beaux papiers de soie, les poivres en menues poudres rouges qu'un jeune apprenti pèse dans une balance de bijoutier, si minutieusement, que son buste, énervé par cette longue immobilité attentive, tressaille tout à coup et l'on voit l'ombre de sa natte osciller sur le flanc bombé d'un grand pot de grès rouge ! ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ De dos, je n'aperçois que leurs silhouettes amusantes, le gros nœud de leurs ceintures qui semble les obliger à se pencher, leurs « kimonos » rayés dont les longues manches molles remuent doucement dans la brise d'été, les luisantes coques de leurs chignons noirs où brille une petite épingle de corail. Les deux plus grandes sont jeunes. L'une est maquillée ; petite face ronde dont les joues rebondies laissent à peine passer le reflet de mûre du regard, serré sous une paupière trop courte. Elle rit, montrant des dents démesurées dans une bouche si petite ! ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ De Pékin à Chang-Haï. Toujours le même paysage bosselé de tombes, orné de tours ; parfois de belles montagnes aux tons de pastel ; des arbres enflammés par l'automne ; des horizons poudreux que transpercent faiblement les rayons d'un soleil rose ; de grands espaces solitaires sur lesquels passe, tournoyante, l'ombre d'un oiseau de haut vol ; rarement, une ferme avec sa mare, ses masures, une charrue attelée de zébus sur laquelle se penche un homme vêtu de toile bleue, sous un immense chapeau champignon qui lui donne l'aspect d'une ombelle monstrueuse, éclose là, parmi les rizières. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Mais bientôt nous quittons cette grande route des caravanes, pour nous diriger à travers champs vers ces admirables montagnes, dont la matière paraît de plus en plus précieuse et éclatante, à mesure que le soleil décline, les caresse un peu, jette çà et là comme une éclaboussure d'or qui, après les avoir frappées, les fait longuement vibrer, fait naître sur leurs parois des reflets qui vont s'irisant et se dégradant à l'infini, jusqu'à n'être plus que l'ombre d'une nuance, une sorte d'haleine colorée et subtile. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Et la lumière, dispensée par d'antiques lanternes, comme elle est riche, huileuse, amortie par des papiers gaufrés et macérés que mord une arête de bronze ou de pierre ! Sur d'incertains lambris, elle ranime un faste mystérieux, fait luire aux trames usées d'un vieux brocart une paillette, patine les crânes tonsurés des prêtres, enveloppe leurs gestes hiératiques, attentifs à dénouer les cordons de soie d'un rouleau au papier précieux, d'une chaude atmosphère qui sort à lourds effluves moirés dans la campagne, où la lune glaciale et électrique fait passer la magie d'un faux printemps. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ On nous explique : ce sont des pigeons à la queue desquels les Chinois attachent un sifflet d'argent. Peuple enfantin et charmant sous son aspect farouche ! De même leur goût pour les fleurs. On en surprend dans un intérieur, éclairant, de leur doux éclat, l'ombre d'une arrière-chambre. Elles ornent les luisants chignons de leurs femmes, s'immobilisent, seulement soumises aux lois de l'usure, dans les broderies de leurs larges manches, sur leurs jupes précieuses. ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Dans l'un des pavillons est conservé le cercueil de sa première femme : une favorite. Toujours fermé, avec ses boiseries légères découpées à claire-voie comme un « moucharabieh », sous des stores de soie aux harmonies riches mais sombres, ce pavillon fait l'effet d'un catafalque. Dans l'éclatant jardin plein de soleil, de couleurs et de bruits, sa présence est comme celle d'un mélancolique fantôme. Pourtant, il est d'une architecture charmante. Des clochetons de faïence ornent les angles retroussés de ses toitures ”
Yvonne Vernon,
Chine. Japon. Stamboul
(1925)
“ Et à travers les vitres de la mosquée rayées de pluie, on aperçoit la Corne d'Or qui, fouettée par l'averse, remue ses eaux épaissies, des barques aux voiles charbonneuses, des détritus, formant une vivante bordure de marine au grand décor de Stamboul qui s'enlève là-bas sur le ciel pâle, grandiose et mort, comme une de ces villes ensorcelées que les génies des Mille et une Nuits construisaient pour une seule sirène et un magicien. ”
