“ En tout cas, si l’on regrette la présence réelle de Bonnetain, de ce généreux, de ce dévoué, toujours prêt à défendre ceux qu’il aime, la plume ou l’épée à la main, de cet emballé qui pousse le culte de l’amitié jusqu’à se passionner pour la musique et la peinture, — auxquelles il est à peu près fermé — dès qu’il s’agit de musiciens et de peintres amis, on s’en console en lisant les pages exquises rapportées de là-bas, pages imprégnées d’un exotisme troublant, d’un parfum grisant, d’un charme étrange, d’un talent viril, qui placent l’écrivain à part, dans l’état-major des lettres. ”
Résumé
“Les Décorés”, est une œuvre de Frantz Jourdain. Des thèmes tels que Don Quichotte, Mœterlinck ou Rollinat y sont abordés.
Citations de Les Décorés (Frantz Jourdain)
“ Maintenant qu’elle est enfin venue, la gloire administrative, Renoir est-il heureux ? Mon Dieu, oui... et non. Le bonheur parfait n’existe pas sur terre ; à présent, ce sont ses cheveux gris qui le chagrinent. Oh ! il ne regrette pas les jours navrants de sa jeunesse, et sa robuste gaîté nargue la vieillesse à l’affût, mais... voilà : comme il n’emploie jamais de modèles de profession, il avait l’habitude d’accoster dans la rue, pour les emmener à son atelier, les ouvrières dont la fraîcheur et le type lui plaisaient. ”
“ SÉVERINE Pas moderne, pas fin-de-siècle pour deux liards ; ignore l’art lucratif de faire des chatouilles dans le cou des puissants avec sa plume, dont le bec de fer — pas plus souple que son épine dorsale — pique comme une épée et cingle autant qu’une cravache ; se refuse, avec une obstination ridicule, à vendre son talent au « plus fort et dernier enchérisseur » ; s’entête à ne jamais se mettre du côté du manche et pousse l’originalité jusqu’à sacrifier sa vie à un tas de pauvres diables incapables de lui rendre le moindre service. ”
“ Dans la pointe sèche, où il a presque créé un genre, tellement il a bouleversé les vieux moules, sa taille reste incisive, vivante, primesautière, colorée, grasse, et la collection de ses portraits, si fâcheusement dispersée — entre autres ceux de Manet, de Goncourt, de Puvis de Chavannes, de lui-même — présentera à nos descendants un superbe morceau de l’art moderne. Impossible de saisir avec plus d’intensité la caractéristique, la silhouette morale d’un être. ”
“ IBSEN ET TOLSTOÏ — Qui êtes-vous ? — Henrik Ibsen. — Votre patrie ? — L’Humanité. — Qu’avez-vous fait ? — J’ai égalé Eschyle et Shakespeare ; j’ai bravé l’agressivité des foules qui m’ont ridiculisé, bafoué, injurié et sali, j’ai dédaigné les attaques des sots et la colère des cuistres patentés qui partout, sur cette terre, soufflettent l’originalité et le génie ; rendant le bien pour le mal et confiant dans la justice immanente des choses, j’ai allumé un foyer qui éclairera et réjouira pour toujours les hommes ”
“ Fervent admirateur des de Goncourt, — un nom qui revient machinalement à l’esprit dès qu’on parle d’art, — Rodenbach a cherché, lui aussi, à se servir de la plume comme d’un pinceau ; sa forme colorée enserre et moule sa pensée ainsi qu’un tissu précieux recouvre le corps. Sa fierté rejette le mot quelconque, l’à peu près courant, l’épithète aveulie, et n’accepte que l’expression rare, la phrase personnelle, la ciselure délicate et artiste. ”
“ AUGUSTE LEPÈRE Parisien ?... Plus que nature — Artiste ?... Tout le temps. Parisien vif, alerte, débrouillard, compréhensif, souple, nerveux, personnel, inventif et suprêmement intelligent, mais n’incarnant nullement le type répugnant auquel rêvent les lectrices hystériques de Paul Bourget. Artiste tel qu’on devait en rencontrer au Moyen-Age, rêvassant autour de Notre-Dame, le pourpoint râpé et le maillot rapiécé, les pieds dans la boue et l’âme dans les étoiles. ”
“ Entraîné d’instinct vers l’art, le gamin fréquente le Louvre, les bibliothèques, les cours. Il voit, s’émeut, s’interroge, s’oriente et entre à l’École des Beaux-Arts, dans un atelier de graveur en médaille, atelier choisi parce qu’on y est exempt du paiement de la masse et de la bienvenue. Les âneries pédantes débitées dans le lazaret de la rue Bonaparte s’émoussent sur cette carapace résistante. Du fumier académique où croupissent toutes les formules en putréfaction et d’où s’exhalent les pestilences qui empoisonnent tant de jeunes gens, la personnalité de Charpentier se dégage. ”
“ JEAN BAFFIER Il est grand, grand, grand, — grand, à donner, de jalousie, la jaunisse à la tour Eiffel — et si fort, que d’un revers de sa main, qui doit ganter douze et demi, il assommerait un éléphant. Mais que les éléphants se rassurent : si jamais l’un d’eux se trouve nez à trompe avec Baffier, il ne courra aucun risque, car ce géant est le plus doux et le meilleur des hommes. ”
“ Margueritte qui professe une respectueuse admiration à la fois pour Mallarmé et pour de Goncourt, ne s’est confiné dans aucune petite chapelle ; sa libre esthétique va d’Alphonse Daudet à Tolstoï, de Dickens à Rosny. Ouvert, compréhensif, indulgent, suprêmement délicat et bon, il considère l’existence avec une philosophie mélancolique et pitoyable qui le rend réfractaire aux attaques empoisonnées si fort à la mode depuis quelques années chez les gens de lettres. C’est une âme d’élite incapable d’une vilenie, un honnête homme dont l’amitié honore. ”
“ ALFRED BRUNEAU [1] Un Parisien qui a émis la prétention inusitée de naître à Paris, un artiste qui pousse l’excentricité jusqu’à se priver du délicat plaisir de déchiqueter ses confrères et ses amis, un homme à part dont la silhouette émaciée et dégingandée évoque le vague souvenir de Don Quichotte, d’un Don Quichotte menu, nerveux, hoffmannesque, un Don Quichotte en pince-nez, vêtu, par un domestique distrait, des habits de Sancho Pança. ”
“ Après avoir trouvé des accents admirables quand il écrit les Blasphèmes et la Mer, il commet un roman sensiblard comme les Braves gens où, dans le ronronnement d’une intrigue éculée, surgit — à propos de bottes — une pantomime qui vous étreint et vous passionne, une pantomime de rêve, folle, terrifiante, extraordinaire, angoissante, enthousiasmante. Est-ce donc le même homme qui, en 1873, passe en correctionnelle pour avoir lancé ce vaillant cri de pitié et de révolte appelé la Chanson des Gueux, et qui, en 1888, offre Le Flibustier à l’admiration des demoiselles bien sages ? ”
“ Voilà aujourd’hui ce qui me reste d’elle : tenez, ce buste que je m’entête à modeler de souvenir et dont la ressemblance que je poursuis m’échappe absolument. Et on prétend que j’ai du talent ! L’artiste se dirigea vers l’ébauche que j’avais remarquée en entrant. Il s’hypnotisa dans une contemplation muette, pendant que, d’un geste automatique, ses mains caressaient la glaise, comme pour lui insuffler la vie. ”
“ Dans l’histoire de l’art, Pissarro restera un des précurseurs du paysage moderne, un des chefs de l’impressionnisme, un maître peut-être incomplet, hésitant, se fourvoyant parfois dans de puériles recherches de procédés, mais un maître consciencieux, probe, novateur et hautement personnel, un convaincu qui n’a jamais commis une lâcheté dans le but de plaire au chaland ou d’attirer la vogue sur sa marchandise. ”
“ Attrape, Pierrot ! Non certes, Willette n’est pas un sectaire farouche ; mais voilà, il possède un talent de quarante-cinq mille diables, un talent gênant pour les voisins, et il se permet d’avoir un tempérament, une indépendance, une originalité qui détonnent dans les milieux bien pensants. En outre, un de ses dessins, un modeste petit dessin, un bout de croquis, accroché dans un coin perdu du Luxembourg, écrase, de sa supériorité, une quantité de toiles énormes et nauséabondes signées des noms les plus avantageusement connus sur la place de Paris et dans les cours étrangères. ”
“ Rollinat n’est ni musicien, ni poète, ni prosateur, ni remueur d’idées par métier, comme tant d’autres ; il incarne en lui l’entité : art, d’une impeccable façon. Et l’émotion extraordinaire, indéfinissable, quasi magnétique qu’il procure, vient justement de la passion ardente dont il est constamment consumé et à laquelle les auditeurs les moins bienveillants sont incapables de résister. ”
“ Plus tard, quand ses vers d’une humanité si vibrante, d’un art si élevé, d’une forme si puissante, ses vers où sanglotent d’infinies tristesses et où se magnifient de sublimes beautés, auront paré d’une immortelle et lumineuse blancheur l’ange déchu, plus tard nos petits-fils nous reprocheront notre rigorisme imbécile et notre lâche indifférence qui auront laissé pourrir en pleine misère le plus pur de nos poètes, dans ce Paris où l’on saoûle de millions un Eiffel et une Liane de Pougy. ”
“ L’audacieux poète qui a essayé de matérialiser l’irréel, de corporiser le rêve, de formuler l’impossible, de fixer l’éphémère, de lutter contre le vertige de l’inconnu, celui-là est peut-être un halluciné, mais c’est à coup sûr un convaincu et un sincère. ”
“ De plus, si notre « éminent » confrère a quelques travers, il reste enguirlandé d’indéniables qualités dont il est juste de tenir compte. D’ailleurs, l’homme n’est pas parfait — comme l’a finement décrété Labiche ou Sancho-Pança, à moins que ce ne soit de Bornier — Que celui qui n’a pas péché lui jette donc la première pierre — a écrit Alexandre Dumas dans Zaïre ou... dans Le Château de Tire-Larigot. Un des charmes de Sarcey, c’est la bonhomie, la fine bonhomie, la vraie bonhomie gauloise. En voilà un qui ne causerait de peine ni à une mouche, ni à une jolie fille ! ”
“ Pas high-life, pas Avenue de Villiers du tout, l’atelier. Il avait l’aspect d’un hangar. Sur les murs, badigeonnés à la colle, quelques sommaires croquis au fusain, des indications de mouvements, des adresses de modèles et de praticiens, un masque japonais, un morceau de faïence persane, deux affiches de Chéret éclaboussant de soleil le ton cendreux de la peinture. Entassés sur des planches de sapin, des plâtres poussiéreux, cassés, estropiés, minables, honteux de se trouver tellement serrés qu’ils perdaient le prestige d’attitudes séculairement nobles et admirées. ”
“ Personne n’a su pénétrer autant que lui dans l’âme même des pays lointains sur lesquels se sont fixées et son observation de naturaliste et sa vision de poète. Dans ce genre, l’Opium et surtout Passagère vivront comme deux œuvres d’une tonalité exceptionnellement charmeresse. Ces chants d’amour lancés à plein cœur sous des cieux radieux, près de flots miroitants, au milieu d’une nature dont l’artiste évoque magnifiquement le fastueux décor, font passer un frisson de volupté à fleur de peau du lecteur. ”
“ Les admirations qu’on ingurgite de force à la jeunesse — comme la pâtée à des poulets à l’engrais — ne passaient pas. Impossible de mettre sur pied un Apollon ou un Spartacus avec la dose de sublime réglementaire ; la mythologie et la ferraille antique m’assommaient. Je comprenais autre chose : un art français, moderne, vivant, nerveux, humain, un art reproduisant les types qui nous entourent, un art fixant, dans le marbre et le bronze, nos passions, nos émotions, nos joies, nos souffrances. ”
“ EDGAR DEGAS Un maître peintre, un chef d’école, un artiste hors pair. A prouvé la possibilité de créer des chefs-d’œuvre en reproduisant les êtres les plus ineptes : des filles, des danseuses, des chanteuses de café-concert, des gommeux et des jockeys. A appris la manière de s’en servir à de bons jeunes gens roublards qui se sont acquis des rentes en plaçant son procédé à la portée des philistins et en mettant de l’eau dans son vin : plus commode que d’élever des lapins. ”
“ En résumé, quelle épithète la postérité accolera-t-elle au nom de Mendès ? L’appellera-t-elle chef d’école ? Non, puisqu’il n’a été ni le créateur ni le pontife d’aucune des trois sectes écloses en ce siècle : le Romantisme, le Naturalisme et le Symbolisme. Lui réservera-t-elle le nom de maître ? C’est douteux, quoique Lucifer, chassé du paradis, ait le droit de revendiquer son titre d’archange. Comment l’appellera-t-elle donc ? — Un artiste. ”
“ Son observation, qui procède de Balzac, de Flaubert, de Goncourt, est d’ailleurs trop puissante pour se cantonner dans une spécialité, s’hypnotiser sur un sujet unique : l’humanité entière l’attire. Dans la Pelote — en collaboration avec Bonnetain — et dans les Chapons — en collaboration avec Darien — deux des meilleures pièces de ce Théâtre-Libre à qui nous devons tant, il a montré la souplesse d’un talent original et audacieux, jointe à une sûreté d’analyse dont l’amertume, la cruauté même n’altèrent en rien la justesse. ”
“ Nous lui devons des œuvres définitives ; plus que toutes autres, elles ont élucidé et formulé la théorie générale des impressionnistes, de ces artistes longtemps méconnus qui ont eu — comme l’a excellemment écrit Gustave Geffroy — la vraie sincérité, celle d’hommes de ce temps, regardant les choses avec le souci de les bien voir et d’en jouir, cherchant à s’en emparer pour leur joie, et non pour satisfaire un programme, ne voulant rien d’étranger, de combiné entre ces choses et leur désir de vérité, leur amour de nature. ”
“ Encore plus que la foule, les artistes ressentent de la haine pour l’indompté qui lâche le troupeau et marche à l’écart ; aussi la docte cabale ne se gêna-t-elle pas et démontra-t-elle à l’insensé le danger de quitter les sentiers battus. Les excellents confrères inventèrent, en sa faveur, toutes les rosseries possibles. Malpropretés inutiles. Renoir continua à foncer droit devant lui, loyalement, logiquement, l’œil rivé sur un point unique, l’esprit dominé par la passion de l’art, l’absorbante et unique préoccupation de son existence, en somme. ”
“ Il produit rarement, comme à regret, presque douloureusement, avec cette indéfinissable pudeur offensée dont souffrent certains artistes d’élite quand ils déshabillent leur âme en public, mais chacun de ses livres porte et, à lui seul, un chef-d’œuvre tel qu’À Rebours suffirait à auréoler la gloire de vingt braves gens coiffés de lauriers jusqu’aux oreilles. ”
“ Il vivrait délicieusement heureux dans une mansarde, entre sa femme et son enfant, avec cent francs par mois, pourvu qu’il lui fût loisible d’écrire ce qu’il pense et de faire de l’art à sa guise. La fortune ne tente guère ce solitaire mal apprivoisé, pour qui la cravate blanche est un supplice, qui fuit le rastaquouérisme du boulevard et les malpropres compromissions du monde. Descaves avait dépeint, non en pamphlétaire venimeux, mais en penseur impartial, une de nos institutions sociales ”
“ Il n’entra donc pas à l’école des Beaux-Arts qu’il connaît peu — de nom seulement — et il poussa de l’avant au petit bonheur, produisant avec fièvre, avec passion, avec l’âpre jouissance de ces artistes — rares, oh combien ! — dont la conviction est qu’on doit créer uniquement pour sa propre satisfaction, sans se préoccuper ni de l’opinion publique, ni du jugement de la critique, ni des avantages variés attachés à certains marchandages. ”
“ Hélas ! un rêve qui ne se réalisera jamais, car je ne vois guère un seul des millionnaires dont le génie embrase notre horizon social, abandonner l’amélioration de la race chevaline, le noble jeu du polo, la conduite des mails et la conversation avec les horizontales, pour commander une œuvre unique, vraiment exceptionnelle, à un artiste de valeur. ”
“ Puisque le gracieux Diderot du boulevard Saint-Germain a évincé la statue de Rodin, puisque la maquette de Dalou a été culbutée par l’altier pot de moutarde honorant la place de la République, pourquoi donc les cartons de Grasset eussent-ils été acclamés ? Tout pour la province, alors ! L’artiste a été acquitté, c’est plus qu’il ne méritait. Qu’il nous laisse désormais tranquilles avec ses œuvres d’art, et qu’il suive l’exemple des autres. ”
“ Comme Jésus, j’ai aimé les humbles, les faibles, les opprimés, les simples, les déshérités et les vaincus de la vie ; j’ai manifesté ma pitié pour le martyre ténébreux imposé à mes semblables par la Société et la Loi ; j’ai haï l’iniquité, haï le mensonge, haï l’esclavage, haï l’oppression, haï la violence, haï la force brutale, haï le fatras cabotin et sanglant de la guerre, haï les héros qui ont pactisé avec la mort et le désespoir ”
“ Aujourd’hui, sans lâches concessions, sans faillite de conscience, sans traîtrises pratiques, sans malpropres aguicheries au public, Baffier a vaincu les partis pris et les malveillances : l’art qu’il aime triomphe avec lui. ”
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