“ Non, César, ce dieu clément, ne m’eût jamais, dans sa colère, relégué au fond de cette terre maudite s’il l’eût bien connue ; il ne peut se réjouir qu’un Romain, que moi surtout, à qui il a fait grâce de la vie, soit opprimé par l’ennemi ; d’un signe il pouvait me perdre, il ne l’a pas voulu ; est-il besoin qu’un Gète soit plus impitoyable ? Du reste, je n’avais rien fait pour mériter la mort, et Auguste peut être maintenant moins irrité contre moi qu’il ne le fut d’abord ; alors même, ce qu’il a fait, je l’ai contraint de le faire, et le résultat de sa colère ne surpassa point mon offense. ”
Résumé
L'« Œuvres complètes » d'Ovide, publiées à l'époque impériale romaine, forment une anthologie de ses œuvres majeures, notamment Les Amours et Les Métamorphoses. Ce recueil aborde les rapports entre dieux et humains, l'amour ardent et ses souffrances, ainsi que la mythologie, à travers des figures comme Vénus, Jupiter ou Cérès.
Les thèmes de l'exil, de la divinité et de la douleur humaine y reviennent souvent, illustrés par des passages où l'amour s'oppose à la fureur divine ou à la défection. L'œuvre, marquée par l'absence de secours divin pour l'auteur, dépeint un voyage intérieur en quête de rédemption.
Citations de Œuvres complètes (Ovide)
“ La blonde, la brune, exercent sur moi un égal empire, et j’aime une Vénus sous le teint bruni de celle-ci. De noirs cheveux flottent-ils sur un cou de neige ? La noire chevelure de Léda faisait sa beauté. Ces cheveux sont-ils blonds ? L’Aurore devait ses charmes à sa blonde chevelure. L’histoire m’aide toujours à justifier mon amour. Jeune, celle ci m’enchante ; plus âgée, celle-là me captive. L’une a pour elle la beauté du corps, l’autre son esprit. Enfin, de toutes les belles que l’on admire à Rome, il n’en est pas une seule que ne convoite mon amour. ”
“ Ou la divinité n’est qu’un vain nom, une chimère imaginée pour épouvanter la sotte crédulité des peuples ; ou, s’il est un dieu, il est l’esclave de la beauté, et lui accorde le privilège de tout oser contre nous seuls. Mais il est armé d’un glaive meurtrier contre nous ; contre nous seuls se dirige la lance redoutable de Pallas ; contre nous seuls est courbé l’arc flexible d’Apollon ; contre nous seuls gronde la foudre dans la main puissante de Jupiter. Les dieux n’osent punir les outrages qu’ils reçoivent des belles, et n’ayant su s’en faire craindre, ce sont eux qui les craignent. ”
“ Ne demandez au pauvre que ses soins, ses services et sa fidélité ; un amant ne peut donner à sa maîtresse que ce qu’il possède. Célébrer dans mes vers les belles que j’en crois dignes, voilà ma fortune ; à celle que j’aurai choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point ; on verra se déchirer les étoffes, l’or et les pierres précieuses se briser ; mais la renommée que procureront mes vers sera éternelle. Ce qui m’indigne et me révolte, ce n’est point de donner, c’est de voir qu’on me demande. Ce que je refuse à tes prières, cesse de le vouloir, tu l’auras. ”
“ L’amour n’est pas d’un assez grand prix pour que j’invoque si souvent la mort. Oui, c’est la mort que j’appelle, quand je songe à ta trahison, perfide beauté, née, hélas ! pour faire à jamais mon malheur ! Ce ne sont point tes tablettes mal effacées qui mettent ta conduite à nu ; ce ne sont point des présents reçus furtivement qui révèlent ton crime. Plût aux dieux qu’en t’accusant je ne pusse te convaincre ! Malheureux ! pourquoi ma cause est-elle trop bonne ? Heureux l’amant qui peut hautement défendre sa maîtresse, et à qui son amie peut dire : "Je ne suis pas coupable." ”
“ Époux intraitable, tu as attaché un gardien aux pas de ta jeune compagne : soins inutiles ! Le plus sûr gardien, c’est sa vertu ; être chaste par crainte, ce n’est pas l’être, et celle que l’on contraint d’être fidèle ne l’est déjà plus. Grâce à ton active surveillance, son corps a pu rester intact ; son cœur est adultère. On ne saurait garder une âme malgré elle, car les verrous n’y peuvent rien. Fussent-ils tous fermés, l’adultère pénétrera chez toi : qui peut être coupable impunément, l’est moins souvent : le pouvoir de mal faire en rend le désir plus languissant. ”
“ Jason marchait sous l’égide de Pallas et de l’auguste Junon ; nulle divinité n’a protégé ma tête. Il fut secondé par les ressources ingénieuses de l’amour, par cette science que je voudrais n’avoir jamais enseignée. Il revint dans sa patrie, et moi je mourrai sur cette terre, si la terrible colère d’un dieu que j’ai offensé reste inflexible. Ainsi donc, ô la plus fidèle des épouses, mon fardeau est en effet plus lourd à porter que celui du fils d’Eson. Toi aussi, qu’à mon départ de Rome je laissai jeune encore, l’idée de mes malheurs t’aura sans doute vieillie. ”
“ Jupiter se transforme tantôt en oiseau, tantôt en or, ou bien, devenu taureau, il fend les ondes, emportant sur son dos une jeune beauté. Parlerai-je de Protée, et de ces dents d’où naquirent des Thébains ; et de ces bœufs dont la bouche vomissait des flammes ; et des larmes d’ambre qui coulèrent des yeux de tes sœurs, infortuné Phaéton ; et de ces vaisseaux devenus des déesses maritimes ; et du soleil qui recula d’horreur devant l’horrible festin d’Atrée, et des plus durs rochers s’ébranlant aux accords d’une lyre ? Le fécond génie des poètes ne connaît point de bornes à son essor. ”
“ Ainsi l’Amour traite un cœur qui lui résiste encore avec plus de rigueur et de tyrannie que celui qui se reconnaît son esclave. Eh bien ! je l’avoue ; oui, Cupidon, je suis devenu ta proie. Je tends les mains à mon vainqueur, et demande à lui obéir. Il ne s’agit plus de combattre la paix et mon pardon, voilà ce que j’implore. D’ailleurs, il n’y aurait pas de gloire pour toi à vaincre, les armes à la main, un homme désarmé. Que le myrrhe couronne ta chevelure ; attelle les colombes de ta mère ; Mars lui-même te donnera le char qui te convient. ”
“ Si ta beauté, trop bien faite pour enchanter mes yeux, t’assure un empire sans bornes sur tous les cœurs, tu ne dois pourtant pas, en me comparant à toi, me traiter avec mépris : l’infériorité peut s’unir à la grandeur. La nymphe Calypso, éprise d’amour pour un mortel, le retint, dit-on, malgré lui, pour en faire son époux ; une des Néréides, on le sait, eut commerce avec le roi de Phthie ; Égérie, avec le juste Numa ; Vénus, avec Vulcain, tout sale et tout boiteux qu’il est quand il quitte son enclume. ”
“ La chaleur dont tu cherchais à te garantir à l’ombre du feuillage, mais sans pouvoir y parvenir, c’est le feu de l’amour ; la génisse, c’est ta maîtresse ; blanche comme la génisse est ta maîtresse ; toi, tu es le taureau qui suivait sa compagne ; la corneille, de son bec aigu, déchirant le poitrail de la génisse, c’est une vieille débauchée qui cherchera à corrompre le cœur de ton amante. La longue résistance de la génisse, qui finit par abandonner son taureau, c’est le refroidissement de ta maîtresse, qui te laissera sans elle dans ta couche solitaire ”
“ Oui, c’est toi-même qui sur ta tête as versé le poison. Maintenant la Germanie t’enverra les cheveux de ses esclaves ; an tribut d’une nation vaincue tu emprunteras ta parure. Lorsqu’un amant louera ta chevelure, que de fois, la rougeur au front, tu diras : "Ce qu’il vante aujourd’hui, je l’ai acheté. Je ne sais en ce moment quelle Sycambre il admire en moi ; et cependant, je m’en souviens, il fut un temps où ces éloges ne s’adressaient qu’à moi. " Malheureux ! Qu’ai-je dit ? elle a peine à retenir ses larmes ; de sa main elle cache son visage, et la rougeur a coloré ses joues charmantes ! ”
“ Enfin, et c’est être fou que d’oser l’avouer, malgré César lui-même, je me réjouirai. Toutes les fois que Jupiter arrose nos plaines d’une pluie salutaire, la bardane tenace croît mêlée à la moisson. Moi aussi, herbe inutile, je me ressens de l’influence des dieux, et souvent, malgré eux, leurs bienfaits me soulagent. Oui, la joie de César, autant que je le puis, est aussi la mienne. Cette famille n’a rien reçu qui soit à elle seule. Je te rends grâce, ô Renommée ! à toi qui as permis au prisonnier des Gètes de voir par la pensée le pompeux triomphe de César ! ”
“ Si tu fais bien, gardien sévère, cesse, crois-moi, de mériter la haine ; se faire craindre, c’est faire désirer sa perte. Son mari lui-même est un insensé ; car pourquoi se tourmenter à défendre un bien qui, pour rester intact, n’a pas besoin de surveillant ? Laissons-le se livrer en furieux aux transports de son amour ; laissons-le croire à la pureté d’une femme qui plaît à tout le monde ; pour toi, accorde-lui en secret quelques heures de liberté ; ce que tu lui en donneras te sera bien rendu par elle. Deviens son complice, et la maîtresse obéit bientôt à son esclave. ”
“ Fassent donc les dieux, dont il est le plus clément, que la terre bienfaisante ne produise rien de plus grand que César, que les destinées de l’empire reposent encore longtemps sur lui, et qu’elles passent de ses mains dans celles de sa postérité ! Quant à toi, Maxime, implore, en faveur de mes larmes, la pitié d’un juge dont j’ai connu moi-même toute la douceur ; ne demande pas que je sois bien, mais mal et plus en sûreté ; que mon exil soit éloigné d’un ennemi cruel, et que l’épée du Gète sauvage ne m’arrache pas une vie que m’a laissée la clémence des dieux ”
“ Tu aurais plus de complaisance, tu serais moins sourd à mes prières, si l’amour t’avait jamais conduit aux pieds d’une belle. Tu n’es point fait pour monter à cheval, pour manier des armes pesantes, pour charger ton bras de la lance belliqueuse. C’est le partage de l’homme ; tout acte viril t’est interdit. Ne suis donc jamais d’autre bannière que celle de ta maîtresse ; mets tous tes soins à la servir, sache profiter de ses bonnes grâces. Si elle te manquait, à quoi serais-tu bon ? Son âge et sa beauté invitent au plaisir. Ses charmes ne doivent pas se flétrir dans un honteux abandon. ”
“ Et toi, le premier après César, que ta divinité, s’il se peut, ne soit point inexorable à mes prières ! et puisse bientôt la fière Germanie marcher, esclave et humiliée, devant ton char de triomphe ! Puisse ton père vivre autant que le vieillard de Pylos, et ta mère que la prêtresse de Cumes ! Puisses-tu longtemps encore être leur fils ! Toi aussi, digne épouse d’un si illustre époux, entends avec bonté la prière d’un suppliant ; que les dieux conservent ton époux ! qu’ils conservent ton fils et tes petits-fils, tes vertueuses brus avec les filles qui leur doivent le jour ! ”
“ Ta naissance est digne de ton caractère, car tu as le noble cœur et la loyauté d’Hercule. De tels sentiments sont inaccessibles à l’envie, ce vice des lâches, qui rampe comme la vipère, et se dérobe aux regards. La noblesse même de ta naissance est effacée par l’élévation de ton âme, et ton caractère ne dément pas le nom que tu portes. Que d’autres donc persécutent les malheureux, qu’ils aiment à se faire craindre, qu’ils s’arment de traits imprégnés d’un fiel corrosif, toi, tu sors d’une famille accoutumée à venir au secours des infortunés qui l’implorent. ”
“ Tu ne seras pas appelé autrement ici-bas que Jupiter ne l'est dans l'Olympe: tu es le père des hommes, s'il est le père des dieux. Tu es surpassé, ô Romulus; Rome s'est agrandie et fortifiée sous la protection de César; d'un saut Rémus put franchir les murailles dont tu l'avais entourée. [2, 135] Tu as soumis Tatius, Caenina et la petite ville de Cures; depuis que César nous commande, le soleil se lève et se couche dans l'empire romain. Je ne sais quel petit coin de terre tu possédais par droit de conquête: tout ce qui est sous la voûte des cieux appartient à César. ”
“ Ainsi donc, parle de moi comme si je n’avais pas été le jouet d’une erreur, afin que je puisse jouir de la vie telle que César me l’a laissée. Quand tu lui verras un visage serein, quand il aura déridé ce front sévère qui ébranle le monde et l’empire, demande-lui alors qu’il ne permette pas que moi, faible victime, je devienne la proie des Gètes, et qu’il accorde à mon exil un plus doux climat. Le moment est propice pour solliciter des grâces. Heureux lui-même, Auguste voit s’accroître, ô Rome, la grandeur de la puissance qu’il t’a faite. ”
“ Souvent le mortel sacrilège vient chercher un refuge au pied de ces autels qu’il a profanés, et ne craint pas d’implorer l’assistance de la divinité qu’il a outragée. Cette confiance, dira-t-on, n’est pas sans danger ; j’en conviens, mais mon vaisseau ne vogue pas sur des eaux paisibles. Que d’autres songent à leur sûreté : l’extrême misère est aussi un gage de sûreté, car elle ne redoute rien de pire qu’elle-même. Quand on est entraîné par le destin, de qui si ce n’est du destin doit-on attendre du secours ? ”
“ L’amitié, cette divinité autrefois si respectable, est à vendre, et, comme une propriété, attend qu’on vienne l’acheter. Je t’en admire d’autant plus, ô toi qui fus rebelle au torrent, et te tins à l’abri de la contagion de ce désordre général. On n’aime que celui que la fortune favorise ; l’orage gronde, et soudain met en fuite les plus intrépides. Autrefois, tant qu’un vent favorable enfla mes voiles, je vis autour de moi un cortège nombreux d’amis ; dès que la tempête eut soulevé les flots, je fus abandonné au milieu des vagues sur mon vaisseau déchiré. ”
“ Aussitôt que vous vous sentirez capable de mettre à profit les secours de mon art, commencez par fuir l’oisiveté ; l'oisiveté fait naître l'amour, et le nourrit une fois qu'il est né ; elle est à la fois la cause et l'aliment de ce mal si doux ; sans l'oisiveté, l'arc de Cupidon se brise, son flambeau s'éteint et n'est plus digne que de mépris. Autant le platane aime les pampres de Bacchus, le peuplier la fraîcheur des ruisseaux, et le roseau marécageux une terre limoneuse, autant Vénus aime l'oisiveté. Voulez-vous voir la fin de votre amour, occupez-vous ; l'amour fuit le travail ”
“ Souvent il me jurait de venir me voir à Rome, pourvu que tu lui permisses un si long voyage, car l’espèce de culte qu’il avait pour ta maison était le même que celui dont tu honores les dieux, ces maîtres du monde. Crois-moi, tu as beaucoup d’amis et tu en es digne, mais lui ne le cède à aucun d’eux par son mérite, si toutefois ce ne sont ni les richesses ni l’illustration des aïeux, mais bien la vertu et les qualités de l’esprit, qui distinguent les hommes. C’est donc avec raison que je rends à la tombe de Celse ces larmes qu’il versa sur moi-même, au moment de mon départ pour l’exil. ”
“ C’est encore l’Amour qui l’a voulu. Loin d’ici, oui, loin d’ici, beautés sévères ! Vous n’êtes point l’auditoire qu’il faut à de tendres accents. Je veux être lu par la vierge dont le cœur s’enflamme à la vue de son fiancé, et par le jeune adolescent que l’Amour vient de blesser pour la première fois ; je veux que l’amant, frappé du même trait que moi, reconnaisse, en me lisant, le feu qui le dévore, et qu’après un long étonnement il s’écrie : "Comment ce poète a-t-il connu le secret de mes amours ? ”
“ Cependant les furies allument un feu dévorant dans le coeur du jeune Sextus; il est en proie à toutes les ardeurs d'une aveugle passion; il aime tout dans Lucrèce, et son air, et la blancheur de son teint, et l'or de sa chevelure, et ces grâces qui ne doivent rien à l'art, [2, 765] et ses paroles, et le son de sa voix, et la sainteté même de sa pudeur, obstacle désespérant qui ne fait qu'irriter ses désirs. L'oiseau qui annonce le jour avait déjà chanté, quand les jeunes princes rentraient au camp. Sextus ne vit plus: l'image de Lucrèce absente obsède sa raison éperdue ”
“ Dans l’Élysée, sur le penchant d’une colline ; il est une forêt ombragée de chênes touffus, la terre humide y est tapissée d’un gazon éternel. Ce lieu, s’il faut en croire la fable, est, dit-on, le séjour des oiseaux dont la vie s’écoula, dans l’innocence ; les oiseaux de mauvais augure en sont exclus. Là vivent réunis les cygnes inoffensifs et l’immortel phénix, qui n’a point son semblable ; la l’oiseau de Junon étale avec orgueil son brillant plumage, et la caressante colombe se livre aux baisers de son brûlant époux. ”
“ Si elle s’était soustraite aux visites de son amant, le père de Bacchus n’eût point été chargé du fardeau que devait porter sa mère. Mais pourquoi adresser au ciel entier ces plaintes et ces reproches ? Les dieux ont des yeux comme nous, comme nous les dieux ont un cœur. Moi-même, si j’étais un dieu, je ne me croirais pas offensé si une femme trompait ma divinité par ses mensonges. J’attesterais par un serment la vérité des serments d’une belle, et je ne voudrais point passer pour un dieu farouche. Toi, cependant, jeune beauté, mets leur clémence moins souvent à l’épreuve ”
“ Ce n’est point la beauté de ton épouse, c’est ton amour pour elle qui la fait rechercher ; on lui suppose je ne sais quels charmes qui te captivent. Qu’une femme gardée par son mari ne soit point vertueuse ? qu’elle soit adultère, elle est aimée. La crainte même est un aiguillon plus puissant que sa beauté. Que tu t’en indignes ou non, je n’aime que les plaisirs défendus ; celle-là seule me plaît qui peut dire : "J’ai peur." Et cependant il n’est pas permis de garder comme une esclave une femme née libre ; n’usons de cette tyrannie qu’envers les femmes des nations étrangères. ”
“ Tu veux sans doute que son gardien puisse te dire : "On me le doit." Eh bien ! si ton épouse est chaste, que le mérite en soit à ton esclave. C’est n’être qu’un sot que de s’offenser de l’adultère de sa femme : c’est ne pas connaître assez les mœurs de la ville où ne sont pas nés sans crime Romulus et Rémus, ces deux fils de Mars et d’Ilia. Pourquoi l’avoir choisie belle, si tu la voulais vertueuse ? Ces deux avantages ne peuvent se trouver réunis. Si tu m’en crois, aie un peu d’indulgence pour elle, quitte cet air sévère, et ne défends pas tes droits en rigide époux. ”
“ Elle aurait pu dévorer les temples dorés des dieux éternels, cette flamme qui a commis ce crime envers toi. La déesse qui règne sur le mont Eryx détourna les yeux ; on dit même qu’elle ne put retenir ses larmes ; et pourtant il est moins à plaindre que si la terre des Phéaciens [1] l’avait condamné à l’oubli sous un tertre ignoré. Ici du moins une mère a fermé ses yeux couverts des ombres de la mort, et fait à sa cendre l’hommage de ses derniers dons. Du moins une sœur a partagé la douleur de sa mère infortunée, et, se déchirant les cheveux, est venue pleurer sur lui. ”
“ Tout ce que tes yeux embrassent, les cieux, l'Océan, les nuages et la terre, c'est à ma main qu'il est donné de les fermer ou de les ouvrir; c'est à moi qu'on a confié la garde de cet univers immense; [1, 120] c'est moi qui le fais tourner sur ses gonds. Si je permets à la Paix de sortir de mon temple, asile où elle sommeille, les chemins s'aplanissent devant elle, et elle y marche en liberté; et, si je cesse de retenir la guerre sous d'inébranlables verrous, le monde est bouleversé, inondé de carnage. ”
“ Ce n’est qu’une faute, et toute faute contre les dieux est-elle donc un crime ? Aussi, Graecinus, ai-je encore quelque espérance de voir adoucir mon supplice. L’Espérance ! cette déesse restée sur la terre maudite, quand les autres dieux eurent quitté ce monde corrompu. C’est elle qui attache à la vie l’esclave chargé de fers, et qui lui fait croire qu’un jour ses pieds seront libres d’entraves. C’est elle qui fait que le naufragé, bien qu’il ne voie la terre nulle part autour de lui, lutte de ses bras contre la fureur des vagues. ”
“ Je voudrais que tu fusses ou moins belle ou moins perfide. Tant de charmes ne vont pas avec des mœurs si dépravées ; ta conduite excite la haine, ta beauté commande l’amour. Malheureux que je suis ! ses charmes ont plus de pouvoir que sa perfidie ! Pardonne-moi, je t’en conjure, par les droits de cette couche que nous avons partagée, par tous les dieux (et puissent-ils se laisser souvent tromper par toi !) , par ta beauté que j’adore comme une divinité puissante, par tes yeux qui ont captivé les miens ; quelle que tu sois, tu seras toujours ma bien-aimée. ”
“ Souvent j’appelle la mort, puis, au même instant, je la supplie de m’épargner, afin que le sol des Sarmates ne soit pas le dépositaire de mes os. Quand je songe à la clémence infinie d’Auguste, je pense obtenir un jour, après mon naufrage, un port plus tranquille, mais quand je considère l’acharnement de la fortune qui me persécute, tout mon être se brise, et mes timides espérances, vaincues par une force supérieure, s’évanouissent. Cependant je n’espère et je ne sollicite rien de plus que de pouvoir changer d’exil, quelque rigoureux qu’il dût être encore. ”
“ Comme l’esquif battu par des vents opposés, mon cœur flotte partagé entre ces deux amours. Pourquoi, déesse du mont Éryx, multiplier ainsi mes éternels tourments ? N’était-ce pas assez des soins que me donnait une seule maîtresse ? Pourquoi ajouter des feuilles aux arbres, des étoiles au ciel, et des eaux nouvelles à l’immensité de l’Océan ? Mieux vaut pourtant ce double amour que de languir sans aimer. A mes ennemis, une vie sans jouissances ; à mes ennemis, le sommeil sur une couche solitaire, et le repos dans un lit qui n’est point partagé. ”
“ L’hiver est quelquefois inoffensif pour la navigation ; le vaisseau d’Ulysse ne fut pas plus le jouet des flots que le mien ; la fidélité de mes compagnons pouvait tempérer la rigueur de mes maux, une troupe perfide s’enrichit de mes dépouilles [11] ; la beauté du pays peut rendre l’exil moins amer, il n’est pas, sous les deux pôles, de contrée plus triste que celle que j’habite ; c’est quelque chose d’être près des frontières de sa patrie, je suis relégué à l’extrémité de la terre, aux bornes du monde. ”
“ Jette une ombre amie sur les secrets rendez-vous des amants et de leurs timides maîtresses ; aide à tromper un mari soupçonneux ; provoque un amant à adresser tour à tour des prières suppliantes et des imprécations à la porte inflexible de sa belle, et, s'il est repoussé, à chanter sa mésaventure sur un ton plaintif : contente-toi de faire verser des larmes, sans avoir à te reprocher la mort de personne. Ton flambeau n'est pas fait pour allumer des bûchers dévorants. Ainsi, disais-je ; et l'Amour, agitant ses ailes diaprées de pourpre et d'or : "Achève, me dit-il, ton nouvel ouvrage." ”
“ Le soleil commençait à peine à paraître sur l'horizon; la crainte, l'espérance tiennent en suspens tous les esprits. Le roi, debout, la tête couverte d'un voile blanc, lève au ciel ces mains que les dieux connaissent. [3, 365] "O Jupiter, dit-il, voici le moment où nous allons recevoir le présent promis; puisse ta parole ne pas tarder à s'accomplir!". Tandis qu'il achevait ces mots, le soleil s'était élevé du sein des ondes; tout à coup, un bruit formidable ébranle la voûte des cieux; l'air est serein et sans nuages, et pourtant le tonnerre retentit trois fois; trois fois la foudre est lancée. ”
“ S’il est quelqu’un qui regarde comme une honte d’être l’esclave d’une belle, j’aurai, à son jugement, à rougir de cette honte-là. Que je sois donc infâme, pourvu que je sois moins cruellement traité par la déesse qui règne à Paphos et dans file de Cythère ; et plût au ciel que je fusse devenu l’esclave d’une maîtresse sensible, puisque j’étais né pour être l’esclave d’une belle. La beauté donne de l’orgueil : la beauté de Corinne la rend intraitable ”
“ Enfin, quand chacun critiquerait mon œuvre, personne, du moins, ne blâmera mon zèle. Si mes forces ont failli, mes intentions ont toujours été dignes d’éloges, et cela, je l’espère, suffit aux dieux. C’est pour cela que le pauvre est bienvenu au pied de leurs autels, et que le sacrifice d’une jeune brebis leur est aussi agréable que celui d’un taureau. Au reste, le sujet était si grand que même le chantre immortel de l’Iliade eût fléchi sous le poids, et puis, le char trop faible de l’élégie n’aurait pu, sur ses roues inégales, soutenir le poids énorme d’un tel triomphe. ”
“ À peine Cérès a-t-elle passé le seuil, qu'elle voit partout l'image de la douleur; on n'avait déjà plus aucun espoir de sauver l'enfant. Elle salue Métanire, c'est le nom de la mère, [4, 540] et daigne coller sa bouche à la bouche de l'enfant. Soudain la pâleur disparaît; une force nouvelle vient animer ce corps épuisé, tant il y a de puissance dans le souffle même des dieux! Toute la famille est dans la joie, et toute la famille, c'est le père, la mère et la jeune fille: ils composent toute la maison. ”
“ L'amour qui s'est ému de si peu de chose n'était qu'un jeu, et sa flamme n’était qu'une étincelle. Mais que le fils de Vénus tende plus fortement les cordes de son arc, et ceux qu'il aura blessés viendront réclamer de plus puissants remèdes. Que dirai-je de l'amant qui se cache pour épier sa maîtresse au moment où elle paye le tribut à de sales nécessités, et voit ce que la décence la plus vulgaire nous interdit de voir ? A Dieu ne plaise que je donne jamais à personne de semblables conseils ! ”
“ Honneur à celui qui revendique sa liberté, brise ses fers, et qui le même jour perd jusqu'au sentiment de son esclavage ! S'il est quelqu'un doué d'un tel courage, je serai le premier à l'admirer, et je dirai : "Il peut se passer de mes conseils." Mais vous, qui êtes moins habiles à vous détacher d'un objet aimé, qui voulez être libres et n'en avez pas le pouvoir, c'est vous que je dois instruire. Rappelez-vous souvent les perfidies de votre maîtresse, et ayez toujours devant les yeux toutes les pertes qu'elle vous a fait éprouver. ”
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