“ L’hostie d’amour était distribuée par la « victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu. C’était sa vie, c’était sa mort que l’on mangeait. On y sentait déjà sa chair brûlée. En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de chair, deux simulacres : celui du dernier mort de la commune, celui du dernier né. L’assemblée, fictivement, communiait de l’un et de l’autre. Triple hostie, toute humaine. Sous l’ombre vague de Satan, le peuple n’adorait que le peuple. C’était là le vrai sacrifice ». ”
Résumé
Élie Reclus explore, dans Le Pain, le symbole universel du pain à travers ses aspects religieux, agricoles et cultuels. Ce texte, publié en 1885, analyse les cérémonies anciennes liées au blé, à l’hostie et aux offrandes, mêlant mythologie païenne et christianisme.
Les thèmes de la vie, de la mort et de la régénération traversent les pages, illustrés par des rituels comme la célébration de l’Eucharistie ou la magie populaire. À travers des citations poétiques et des réflexions anthropologiques, Reclus révèle l’unité entre le sacré et l’alimentaire, soulignant le pain comme symbole de l’humanité.
Citations de Le Pain (Élie Reclus)
“ Les pontifes romains adressaient leur culte à Tellumo, force mâle du sol, Tellus, force femelle, Altor, le Nourricier, Russor, le dieu qui reprend, Rusina, la déesse qui renouvelle, tous et toutes s’occupant de l’épi de blé et donnant leur nom à l’un des moments du grand phénomène. On ne savait quel il fallait le plus admirer, mais ce qui plongeait dans les plus longues réflexions était de voir le grain déposé en terre, enseveli à la façon d’un mort. Dans la terre obscure et humide, dans la terre, tombe et matrice, le cadavre se désagrège et se corrompt. ”
“ À l’origine les dieux avaient accepté l’homme comme l’animal du sacrifice. Mais le Médha — la force magique — s’éloigna de l’homme et entra dans le cheval. Voici que le Médha quitta le cheval pour le bœuf. Du bœuf, le Médha émigra dans la brebis, de la brebis dans la chèvre et de la chèvre dans le sol. Alors les dieux se tinrent pour satisfaits des offrandes de riz et d’orge. Après tout, le grain moulu répond au poil et aux cheveux de l’animal sacrifié, l’eau répandue répond à la peau, la mie à la chair, la croûte aux os, et le beurre dont on l’arrose aux moëlles. ”
“ Il y a peine de mort à ne pas lui porter remède promptement. On l’expliquait comme étant le corrodement de notre substance par des esprits dévorants, par une nuée de parasites, infiniment petits qui, s’introduisant par les diverses ouvertures du corps, se gorgent de sang, de chyle, de lymphe, de liquides nourriciers, attaquent la chair, la moelle, la matière même des os. La carie des os, celle des dents, c’est un ver qui se glisse par un imperceptible trou, les ronge comme il ferait d’une pomme, les vide de leur suc, les emplit d’excréments. ”
“ Les croyances et superstitions relatives au pain sont tellement nombreuses et variées que nous ne prétendons pas avoir fait autre chose que les effleurer. Le filon que nous avons entamé est riche, il mène avant dans le cœur de l’humanité, dans la connaissance de ses aspirations les plus délicates et profondes. C’est qu’il n’est pas de question plus importante que celle de l’alimentation ; chaque jour elle se dresse aussi impérieuse, aussi absorbante que la veille ; à des multitudes il faut chaque matin la résoudre ou pâtir, sinon périr. ”
“ Quand on est parvenu à empoigner un cauchemar — ce qui est loin d’être facile — on se trouve généralement ne tenir qu’une paille, mais ne la lâchez pas, cette paille, froissez-la, cassez-la en morceaux ; mieux encore, clouez-la à la porte de votre chambre, à l’instar des chauves-souris et des oiseaux de proie qu’on cloue à la porte des granges ; le cauchemar est une sorcière qui souffre en son corps tout le mal fait à l’objet. ”
“ Par la vertu de l’Eucharistie, le fidèle s’identifie à Dieu ; par la participation à la même nourriture mystique, le Créateur et la créature deviennent un même esprit. À l’instar de l’homme et de la femme qui, par le sacrement du mariage, deviennent une même chair, on se rappelle que celui qui mange indignement le corps du Seigneur mange et boit sa condamnation. On en a déduit, avec une logique rigoureuse, que, pour savoir si des gens étaient innocents ou coupables, dignes ou indignes du sacrement, on n’avait qu’à le leur faire prendre et à attendre les résultats. ”
“ « Le diable, colligeant les miettes dont tu fais fi, les dépose une à une dans une « cache » à lui. Une fois mort, ton cadavre sera pesé contre les miettes, et si elles sont plus lourdes tu iras en enfer, où les démons te les jetteront à la face, ces miettes chauffées à blanc, devenues dures comme l’acier, et tu n’auras d’autre nourriture. » « Ton pain est immangeable ? Ne le jette pas pour cela ; il peut être utile à quantité d’usages que tu ne sais pas, et si tu ne peux autrement t’en servir, brûle-le au feu ou dans le four. » ”
“ Christ, pensaient-ils, éternelle victime, est offerte tous les jours en sacrifice, il ne cesse d’être en tous lieux immolé par le prêtre qui n’est autre que le sacrificateur juif opérant sous un autre nom, mais toujours pour le même Dieu. À la faute d’Adam correspond la mort du Fils de Dieu, mais nonobstant cette mort, le péché du monde étant incessant, il faut que, pour le laver et l’effacer, coule un flot perpétuel de sang divin. L’imagination des fidèles ne pouvait faire autrement que chercher le sang toujours découlant de l’hostie, et le cherchant, elle ne pouvait manquer de le voir. ”
“ Du reste l’affirmation d’un rapport intime qui existerait entre la vitalité du semeur et celle de ses semences n’est point une simple hypothèse dans la magie populaire, mais une certitude bel et bien prouvée. Quand meurt le chef de famille, le fils aîné, qui lui succèdera dans l’auguste fonction des semailles, se rend au grenier et signifie le décès au tas de blé à droite, au tas de blé à gauche ; il touche le blé, il touche le seigle, l’orge, l’avoine, toutes les semences l’une après l’autre et, selon leurs espèces, en répétant la formule : « Le patron est mort, le patron est mort... » ”
“ Théoriquement, le repas funèbre était l’accomplissement d’un grand mystère, la fusion momentanée de deux incompatibilités, la pénétration du temps par l’Éternité. Qu’importait que les morts fussent séparés par un double abîme, celui des morts en bas et des immortels en haut, quand ils étaient tous admis à « boire de la même coupe, admis à manger du même pain ». L’homme se faisait Dieu et Dieu se faisait homme ; les morts réagissaient sur les vivants et les vivants sur les morts. ”
“ La charrue qui, par elle-même, est un instrument sacré, voit ses vertus augmentées si on la munit d’un charbon qui a été retiré d’un « feu de Pâques » dont les merveilleuses propriétés sont connues de tous. Au moment qu’on va entreprendre les grands labours de septembre, avant que le soc ait mordu le sol, l’épouse du cultivateur partage un pain qu’elle a consacré, en quelque sorte, par des attouchements répétés à la charrue ; elle le partage équitablement, une moitié pour les bœufs, l’autre pour les chrétiens, et on le mange incontinent : c’est pour avoir le cœur à l’ouvrage. ”
“ Mais les crocheteurs de sanctuaires, filous de divinité, les sorciers qui détournent les amulettes sacrées de leur destination primitive pour des usages profanes et même impies, tenaient à multiplier celles qu’ils avaient dérobées à grand’peine, ils s’ingéniaient à augmenter leur volume, leur efficacité, leur rendement. La Cuisine diabolique donne comme une de ses recettes de coller à un arbre l’hostie subrepticement obtenue et de la traverser d’une balle de fusil. Le bon Dieu du pain sacré laisse alors tomber trois gouttes de sang qu’il faut recueillir sur un linge blanc. ”
“ C’est la crue qui va commencer, et tous les habitants vont et viennent le long du fleuve, tâchant dans l’obscurité de discerner la chute de la malheureuse goutte. Après le coucher du soleil, il en est qui, tentant la Providence, pétrissent de la farine dont ils font des boulettes sur lesquelles ils impriment chacun son cachet et les laissent toute la nuit sur la terrasse, sous la rosée qui descend des étoiles. ”
“ Si la foi précédait l’action miraculeuse et devait en être la condition indispensable, le Créateur n’aurait de pouvoir que par la bonne volonté de sa créature, le miracle dépendrait de l’homme et non point de Dieu. Pas plus que l’émétique ou la strychnine, l’hostie ne requiert pour agir l’assentiment de la personne. Dans la consécration du pain, rien n’est abandonné au sentiment, à la dignité morale, rien à la sincérité et a l’honnêteté du cérémoniaire qui peut être un pervers et un scélérat, sans que l’hostie en souffre le moins du monde. ”
“ C’est une curieuse prescription que celle faite au semeur de mettre son ombre derrière lui. Nous supposons qu’il faut en chercher l’explication dans le respect qu’il serait impie de ne pas témoigner au soleil. L’homme qui verrait son ombre marcher devant lui tournerait le dos au dieu du jour, aurait l’air de mépriser sa lumière. Habile autant que dévot, notre laboureur modèle s’en gardera bien et, d’un geste qu’on peut interpréter comme celui d’une offrande, il éparpille sur les sillons un grain que viendra féconder la pluie d’or de Jupiter qui tomba jadis sur Danaë. ”
“ Car il était, il est toujours de croyance vulgaire que des esprits nous environnent en tous lieux, nous entourent à tous moments. Les bois, les pâtis, les landes grouillent sous leur surface d’innombrables habitants, et les âmes des ancêtres pullulent sous les mottes de la terre qui est transmise de père en fils. Elles essaiment dans l’ombraie que traverse le ruisseau murmurant ; elles foisonnent dans la feuillée au-dessus de la grange, dans le puits de la cour, aux étables, écuries, parcs et poulaillers, dans les coins et recoins du grenier, sur l’auvent de la chaumine. ”
“ En définitive, la participation au pain sacré de l’Eucharistie n’est autre que la mise en œuvre du grand dogme panthéiste : « Nous sommes de la race de Dieu qui a fait d’un seul sang tout le genre humain, de Dieu en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être. » ⁂ De la doctrine orthodoxe de l’Eucharistie, comme d’un terrain propice, surgit une végétation empoisonnée d’hérésies et d’insanités. Les sacristies, moineries et nonneries du moyen-âge savouraient des récits, qu’on se faisait à l’oreille, de pratiques obscures dans lesquelles un mysticisme obscène s’accouplait à de cruelles orgies. ”
“ On convie les morts en battant le tambour, en sonnant des clochettes, en allumant des bâtons d’encens à parfums pénétrants, et de nombreuses lanternes inscrites de charmes à l’encre rouge, avec indication de l’endroit de réunion. Parfois, c’est une maisonnette construite exprès, avec côté des dames et côté des messieurs, et une grande salle de banquet qui prend tout le milieu du bâtiment. Les hôtes de l’autre monde commencent par se délasser dans un bain, font un brin de toilette, puis ils passent dans les salons de conversation et de là au festin qui les réunit tous et trétoutes. ”
“ Nous pouvons en croire Saint-Francois de Sales, une autorité certainement compétente, qui en son langage fleuri appelle l’eucharistie « mystère ineffable dans lequel les anges voudraient regarder, soleil des exercices spirituels, cœur de la devotion, âme de la piété et centre de la religion ». Centre du christianisme assurément, tout comme la doctrine de la pierre philosophale est le grand secret de la magie. L’une transforme la farine en Dieu et Dieu en farine, l’autre change le plomb en or et l’or en plomb. ”
“ Pilwitz nous est dépeint comme un long maigre, sec et ratatiné ; tantôt il chevauche un bouc noir, monture de ces espèces, tantôt il glisse dans les airs, jouant des pieds à la façon des vélocipédistes. Il prend un champ par le travers et, avec ses orteils allongés en faucille, il scie le blé par bandes, la cisaille par rangée. Le grain qu’il abat va se loger dans des « caches » à lui ou dans les granges des sorciers, ses compères. ”
“ En plusieurs cantons, on ne peut davantage outrager sa victime qu’en refusant d’en prendre la moindre bouchée. Voilà pourquoi les sacrifices humains ont été, et sont encore, chez une foule de tribus et peuplades, l’acte religieux par excellence. On donne au Dieu national des hommes à manger pour qu’il se montre compatissant et pitoyable. Gorgé de sang humain, il acquiert notre substance, devient os de nos os, chair de notre chair, se transforme à notre image et ressemblance. ”
“ Anaïtis et Mylitta, Téthys et Déméter, n’ayant pu douer leur progéniture de l’immortalité, passent une moitié de l’existence à se réjouir qu’un fils leur soit né, et l’autre à pleurer sur un corps déchiré, à caresser un visage inanimé, à baiser des yeux éteints. Les plaintes du vent dans la forêt solitaire, les soupirs de la harpe éolienne, comment expliquer leur tristesse qui va au cœur ? C’est la douleur d’une mère. Mélusine se désole, elle n’a plus ses enfants. ”
“ Suivant cette doctrine, fondée sur la grande hypothèse de la métempsychose, le principe vivant de tout organisme serait immortel, et il lui serait à peu près indifférent d’occuper telle ou telle place dans une des séries quelconques de la Nature. Ainsi le blé, après avoir vécu comme plante, aurait son grain moulu entre des pierres, mis en poussière, puis en pâte, traverserait les torréfiantes ardeurs du four sans rien perdre de sa substance réelle qui s’incorporerait au pain ; et ses qualités vitales deviendraient vivifiantes pour l’homme ou tout autre animal qui les absorbe. ”
“ Le grain revit, bien mieux, il se multiplie dans une progéniture en tout semblable à lui. Saison après saison, siècle après siècle, le processus se répète ; le blé est immortel, mais à la condition de passer par une succession de morts ou plutôt de léthargies, traversée par des rêves créateurs, merveilleusement agités. Comment le blé n’aurait-il pas été pris pour symbole de la vie qui persiste à travers la mort ? ”
“ Déguisés en fourmis, les dieux Quetzalcoatl et Tlathauqui Azcatl trouvèrent le maïs dont ils mangèrent et qu’ils mirent dans la bouche des hommes affamés pour qu’ils prissent des forces. La sagesse de ces êtres divins se révéla en ceci qu’ils cherchèrent et trouvèrent ce qui pouvait se mêler à la chair de l’homme. À notre sang se mêle la farine, dans laquelle le Père et Créateur de tous avait déjà mêle sa propre chair. ”
“ « Ta fleur renaîtra, assurément elle renaîtra », promettait le rituel funéraire des Égyptiens à l’homme juste qui, se sentant mourir, tristement regardait le soleil descendre entre deux montagnes et disparaître derrière la chaîne Lybique. Pendant de longs siècles, les morts étaient réputés se livrer à la culture aux Champs Élysées, et le grain mystique qu’ils semaient et qui croissait dans le sépulcre n’était autre que la semence d’immortalité dans leur corps, que le germe d’éternelle justice augmentant et se multipliant en leur âme. ”
“ Plus il est distribué à l’enterrement de livres de pain, plus le défunt charitable, au moins après décès, a chance d’aller droit au ciel. Le plus beau moment des obsèques est celui auquel d’abondantes victuailles sont reparties entre les indigents de la paroisse et des environs. Plus d’une famille se ruine à cette occasion. Nombreux sont les Prudhomme dont l’enterrement est le plus beau jour de la vie, et qui se consolent de la mine de leurs héritiers et même d’une existence misérable et parcimonieuse par l’anticipation des glorieuses funérailles qui les attendent. ”
“ Le Saint-Sacrement est une communion avec le divin mort : « Nous sommes ensevelis avec Christ. » C’est une échappée de la vie dans l’existence d’outre-tombe, c’est la pénétration de notre âme par les éléments divins et cette opération est le secret de la résurrection ; c’est parce que nous participons à la mort du Christ que nous serons faits participants à son éternité. ”
“ Le pain eucharistique se transforme réellement et sans métaphore en chair et en os, en nerfs et en sang. Cette chair est esprit, cette chair est Dieu et non pas une petite partie de la divinité, mais la divinité tout entière. Le grumeau farineux d’il y a un instant se trouve avoir existé de toute éternité, avoir créé les astres roulant en leurs orbites immenses, être la concentration de l’univers et de ses prodigieuses étendues. De plus, ce Dieu se mange. On ne cesse de lui infliger la passion du Golgotha, la mort du Calvaire. Il ne vit que pour expirer, il n’expire que pour renaître. ”
“ Car c’est une croyance : assez répandue, vu les termes mal compris de la liturgie, qu’il suffit de détester quelqu’un pour lui retirer tous les avantages que confère le pain de la communion et, pour reprendre la comparaison de tout à l’heure, c’est comme si on lui avait mouillé la poudre du fusil. La foi, la bonne foi du communiant importe si peu au miracle que l’hostie opère même sur des objets inanimés. Que dire de plus ! Les brûleurs d’eau-de-vie n’ont qu’à mettre une obole consacrée sous leur alambic pour augmenter le rendement en alcool. ”
“ Il n’est pas dit que cette attention s’adresse seulement aux lares ; que parmi les esprits du foyer qui sont aussi honorés, il ne faut pas comprendre des péris, génies de la flamme ; qu’il ne faut pas comprendre le feu lui-même. Est-ce que les âmes des morts n’ont pas peuplé tous les éléments et tout l’espace sur la terre, au-dessus et au-dessous ? Tout singulier que nous paraisse le fait, nous apprenons, par affirmations positives et incontestables, que le génie du feu à un faible pour le pain. ”
“ Le peuple confond volontiers le pain et l’hostie, la vénération qu’il éprouve pour le premier n’est pas à distinguer de la vénération qu’il porte à la seconde. Son respect tourne à la religion ; entre un pain et une divinité, il distingue à peine. En devenant pain bénit, le pain de ménage change à peine de qualité, et si, en devenant hostie, il acquiert des propriétés extraordinaires, il ne change pas de nature pour cela. Magie sur magie se multiplie par elle-même et passe aux puissances du carré et du cube. ”
“ Le pain d’éternelle vie, figuration de l’Éternel, est, pour les privilégiés qui en mangent, un réservoir d’énergies propices, une source toujours jaillissante de vigueur et de santé. Panacée dans laquelle on a longtemps cherché le secret de la pierre philosophale et de l’élixir de longue vie, l’hostie, nourriture perpétuelle, est la condition préalable de l’immortalité, qui est la vie à son maximum de puissance. ”
“ Ce monde passe son temps à avoir faim tout comme les vivants. Ce n’est point que ces ombres impalpables réclament une nourriture abondante — mais comme elles sont nombreuses ! Les nuages de moustiques, les épaisses volées d’éphémères, les mouches bourdonnant dans les cuisines du Midi donnent quelque idée de leur multitude. Nul aliment ne leur est plus agréable que celui qui leur est servi tout exprès, aucun ne leur agrée davantage que le pain, rien ne les nourrit comme les miettes qu’on leur offre avec des paroles bienveillantes. ”
“ Les boulangers n’ont jamais eu comme les meuniers la réputation d’esprits forts. Jadis, ils ont pu croire que le pain étant dans le four, on peut allonger la farine et lui faire rendre davantage en la saupoudrant d’un peu de terre pendant la cuisson. Cela était prouvé par une longue expérience, était-il affirmé. Pourquoi la terre ne ferait-elle pas croître la pâte, disaient-ils, puisqu’elle fait croître le grain ? Nos modernes boulangers n’ont plus cette naïveté ; ils en est auxquels les chimistes ont enseigné les savantes manipulations de l’alun. ”
“ Leur opinion fait toujours loi en la matière, elle était d’ailleurs fondée sur les plus anciennes traditions, et déjà Charlemagne interdisait aux Germains, sous peine de mort, de danser, chanter, et festoyer sur la tombe de leurs ancêtres païens. Les paysans d’Allemagne jamais ne mangent avec plus de conscience qu’à leurs grands repas de la Toussaint et des enterrements. On sait, d’ailleurs, qu’un chagrin modéré creuse l’estomac. « Le pain console les grandes douleurs », disait le magnanime Achille en invitant à sa table le roi Priam, courbé sous le poids de son affliction. ”
“ Et puisque nous sommes sur ce chapitre, nous ne pouvons passer sous silence qu’on nous déconseille fort de manger du pain dans une maison ou gît un cadavre non encore enfermé dans sa bière ; surtout si le corps est celui du chef de famille. Le mort se loge dans le pain tant qu’il y a droit, tant qu’il le peut, les dents qui le mâchent se carient et ne tarderont pas à tomber. ”
“ Elles ne pouvaient être, pensait-il, que d’une âme et d’un esprit, du moment qu’elles prendraient la même nourriture quintessenciée. Il ne se lasse pas de répéter : « Un seul pain qui est Christ, un seul corps qui est l’Église... Le pain que nous rompons est la communion du Corps de notre Seigneur... Nous mangeons la même viande, nous buvons le même breuvage... Parce qu’il n’y a qu’un seul pain, nous ne sommes qu’un seul corps... Tant nombreux que nous soyons, nous sommes participants du meme pain. » N’est-ce pas clair ? En mangeant Christ, les Chrétiens deviennent autant de petits Christs. ”
“ Les Tchérémisses — pauvres gens ! — font une fête quand ils cuisent le pain, et se reprocheraient fort de n’en apporter les prémices sur les tombes de leurs proches. En plusieurs endroits, les gens se couchent de meilleure heure pour mettre plus à leur aise les âmes qui vont et viennent, inspectent, flairent les coins, parfouillent les recoins ; elles se mettent au courant des affaires du monde ; quelques malheureuses pansent leurs blessures avec l’huile des lampes, d’autres avec le suif des chandelles. ”
“ Telle sorcière fait concourir à sa consécration par le diable les vertus de l’hostie de Pâques ou de Noël, plus puissantes que celles des simples dimanches. Pour acquérir la malice du mauvais œil, il suffit de toucher à la sainte table de propos délibéré ou de regarder l’ostensoir de travers. D’aucuns, le pain eucharistique encore à la bouche, claquent d’un fouet derrière l’autel, effronterie qui les met en grand honneur auprès des habitués et habituées aux orgies de la Walpurgis. ”
“ Dans la curieuse recette ci-dessus du pain qu’ils mangent avec leur sang, nos magiciens rustiques cuident amalgamer, par une combinaison ingénieuse et une déduction subtile, les vertus hygiéniques du pain et du sang que l’Église leur a enseignés être de même nature, leur donnant exemple de transsubstancier le pain en sang, le sang en pain. Celles du sang, éternelles chez le Fils de Dieu, ne sont que transitoires chez l’homme et, par conséquent, ne peuvent donner qu’une invulnérabilité passagère, tandis que l’hostie la donne pour une durée indéfinie. ”
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