“ Je n’ai pas pu dormir, toute ma tête résonnait des baisers, dans la nuit, ma bouche se tendait, je n’avais plus de souffle, un grand mal est entré en moi, je sens mon cœur gonflé dans ma poitrine, j’étouffe...Est-ce l’amour, mon Dieu, est-ce l’amour? Je suis languissant et je suis plein de force. Je suis près de m’évanouir, je suis las, je suis désolé,—et je suis si triomphant que je voudrais une trompe de cuivre pour lancer jusqu’au bout du monde les cris de mon âme éclatante!... Marthe! Marthe!... Je voudrais [p. 11] la tenir serrée contre moi, et mes bras sont vides!... Marthe!... ”
Eugène Montfort
Élements biographiques
Eugène Montfort (1877-1936), critique littéraire, poète et fondateur de la revue Les Marges, incarne une voix majeure de la littérature française fin de siècle. Son œuvre, marquée par le naturisme et une sensibilité exigeante, explore avec intensité les thèmes de l’amour, de la passion et de l’existentialisme.
À travers des romans comme Chair ou Un cœur vierge, ainsi que des essais critiques, il dévoile une réflexion profonde sur les tensions entre corps et âme, le désir et la mélancolie. Son style, à la fois lyrique et introspectif, reste une référence dans l’analyse de la condition humaine.
Citations de Eugène Montfort
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ J’ai mangé : du saucisson, du poisson bouilli, des pommes de terre. J’ai vu Toussaint. Il souriait : il paraît que le vent durera, demain on ira jusqu’à Hoedic... Puis je suis reparti. J’ai envie d’aller rôder du côté du Goabren cet après-midi. J’avance dans la terre mouillée. Le ciel est bas, le vent souffle, il m’exalte, le paysage devient tragique. Mais le chemin dont parlait Roudil, à peine si c’est une piste. J’ai dépassé maintenant la croix. Je suis en pleine lande... Des touffes d’ajoncs, une herbe maigre, un sol sablonneux d’où, de loin en loin, émerge la roche. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Elle se sentait vers Sophie comme un élan maternel, elle avait envie de la protéger... Quelle jeunesse, quelle douceur ! un petit agneau ! Et en la voyant pleurer là, si malheureuse, voilà qu’elle pleurait aussi... Mais elle l’embrassait, disant d’une voix troublée : « Là ! là ! C’est fini, Fifi ! c’est fini !... »Sophie, maintenant, rendait avec attendrissement ses baisers à P’tit-Jy. Sa peine perdait son âcreté. Elle éprouvait pour son amie une reconnaissance infinie, elle l’aimait de tout son cœur, elle n’osait pas croire à tant de bonté. Jamais personne, excepté Scholch — Scholch ! ”
“ Quand tu approches de la maison ô Marthe! de l’air qui t’entoure s’échappe, à d’autre te laissant qui va glisser sur toi, se couler et te baiser comme une fleur, de l’air qui t’entoure s’échappe et vient jusqu’ici. Tout doucement il entre dans la chambre, se répand. Il s’étend partout, pour être celui qui sera là tout à l’heure, quand tu entreras. Il tourne et on dirait qu’il est rose, et il se pose sur moi, et je crois que c’est un souffle de [p. 39] toi. L’air est dans la chambre, l’air est dans la chambre! C’est une joie légère, c’est un rêve, c’est mon cœur clair de plus en plus. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Lui-même n’y était pas rentré depuis des années. Et, ma foi ! il l’avait oubliée. C’est ma question de l’autre jour qui l’en avait fait ressouvenir... Je la lui décrivais. Elle était bien telle toujours qu’il l’avait vue autrefois, quand, enfant, il l’avait découverte, alors qu’il s’amusait à fouiller, comme une fouine, tous les coins et les recoins de l’île. Nous nous attardions sur ce sujet. Je reculais devant l’autre, je n’osais pas l’aborder. J’étais pris d’une singulière timidité. La demande que je voulais faire à Yvon m’apparaissait à présent énorme, exorbitante. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Elle n’avait plus de cœur... Alors, jamais elle n’aimerait plus personne ? Nulle tendresse ne l’émouvait plus... Quand ce petit était là devant elle, si doux, si troublé, elle n’avait pensé qu’une chose : que le boniment, c’est un truc pour poser des lapins aux femmes. Elle était pire que la dernière des dernières : elle se rappelait qu’il y en avait une qui avait été en maison au Transvaal, celle-là racontait que là-bas, chaque femme, parmi les clients, en choisissait un pour l’aimer, pour causer avec lui. Ces femmes-là, elles avaient encore du cœur. Elle, Sophie, n’en avait plus. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Je vis, penchés sur moi, les sourcils froncés, des visages inquiets : la mère Leblanc, Toussaint, Yvon. Plusieurs minutes, je les regardai sans comprendre. Puis, tout me revint en même temps. Alors je n’eus plus qu’une pensée : Anne ! Anne ! Hélas ! ils n’ont pas répondu ! Hélas ! j’ai bien vu leurs figures !... Ah ! pourquoi Yvon m’a-t-il sauvé ? Yvon !... Yvon qui était mon ami !... Elle est morte. Mais pourquoi ne suis-je pas mort ? Pourquoi, mon Dieu ! m’avoir conservé la vie, cette vie qui ne peut plus être pour moi qu’un supplice ?... Pourquoi ? En châtiment ? ”
“ Ma bien-aimée, ma désirée, mon cœur, ma joie, ma lumière, ô Marthe! Marthe! Marthe! je te veux encore, toi toujours! Toi toute entière ma bien aimée. Tes lèvres, tes seins, ton ventre, toutes les courbes de ton corps, ô Marthe être toujours enlacé à toi! être toujours contre toi!... [p. 37] Dans le cerveau, j’ai ton odeur, et j’ai le goût de ta bouche dans ma bouche, j’ai la musique de ta forme dans mes yeux, et mes doigts vibrent intérieurement du souvenir de ton toucher... Tout mon corps baigne comme dans une vapeur sensible, la sensation de toi l’entoure et le couvre comme un vêtement. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ C’était vrai que Gaston n’avait pas de maîtresse. Il avait vingt-sept ans, un âge difficile : on ne peut plus guère, par scrupule, être l’amant de cœur, — on ne peut pas encore, par défaut de fortune, être l’amant en titre ou le mari. On est un jeune homme. Cependant, on n’est plus le tout jeune homme pour qui l’amour se passe en plein ciel, sans conséquences, ni responsabilités ; on a plus de fierté qu’à dix-huit ans, on voit mieux : on s’interdit bien des choses... Gaston, sentimental, sensuel et voluptueux, n’avait pas de maîtresse. ”
Eugène Montfort, Chair (1898)
“ Et cela seulement nous remplit de bonheur . Pour nous , c' est plus que toute la vie de l' univers , nous pourrions rester là toujours , et nous serions toujours heureux ... Rien n' existe plus , finesse , douceur du sable , lumière pure , couleur charmante du ciel et de la mer , rien n' existe plus .. Marthe , je suis couché à tes pieds , et je ne sais plus que cela au monde . Je t' aime ! je t' aime ! tu me donnes tes yeux , je vois que tu m' aimes , et tu es heureuse , et je suis heureux ... O Marthe ! Marthe ! mon amour ! ma rose ! mon délice ! ma musique ! ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Mais il y a Laouen, Laouen..., dit-elle d’un air pensif, en tirant doucement la barbe de sa chèvre. — Nous l’emmènerons, fis-je. — Oui ! tu veux ! Oh ! que tu es bon ! Laouen, Laouen, ma chère Laouen, je ne te quitterai pas !... Elle sauta de joie, et me regarda en riant. Sa tristesse s’était envolée. Ce cœur charmant revivait. Puis elle s’assit à mes pieds. Elle prit ma main, la baisa et la posa sur son front qui brûlait un peu. Et elle me dit avec un mélange de bonheur et de mélancolie : — Alors tu m’aimeras toujours... toujours autant qu’aujourd’hui ? ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Fifi regarda la voiture s’éloigner, comme frappée de stupeur.« Allons, faut pas rester là, madame Fifi », dit la mère Giberton, et elle la fit rentrer.Que la maison fut vide tout à coup, et la vie morne ! Comme tout ce qui parait et déguisait cette vie s’effaça soudain ! Sophie se retrouva dans la réalité de son existence. Dans une chambre meublée, toute seule, livrée à des hommes qui passent : une fille dont le cœur fut déjà déchiré. Cela, P’tit-Jy l’avait entouré de son existence à elle-même, de sa façon confiante et heureuse de vivre, de ce qu’elle racontait, de son amitié. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ C’était un de ces hommes sûrs qui donnent entièrement leur amitié, et qui, s’ils ont un ami, pensent qu’ils ne peuvent faire moins pour lui qu’ils ne feraient pour eux-mêmes. C’était un cœur de marin, Yvon, et un cœur de Breton. Un cœur fort, un cœur droit. Nous n’avions pas échangé de grands mots. À peine même si nous avions causé tous les deux. Est-ce qu’il m’avait jamais parlé d’autre chose que de son tour du monde ? Et moi, que lui avais-je dit ? Quand il avait vu le portrait d’Anne, il s’était écrié : « Mais c’est la demoiselle du Goabren ! » ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à ce jour, tout lui était resté vague et brumeux ; perdue dans un dédale de rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse, était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et crainte ; elle était redevenue une personne.— Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Le soleil éclaire le fossé, de onze heures à trois heures, et j’entends dans l’herbe le chant des grillons. D’ailleurs tout le fort est à moi. Mon cœur se serre un peu quand j’avance dans ces longues et sombres galeries voûtées où mon pas résonne trop, et où je devine que mon approche fait s’enfuir toutes sortes de bêtes qui sont ici chez elles ; mais si je sors dans la cour, quel éblouissement !... Là enfin je vois le ciel, que je ne puis apercevoir de ma chambre, caché qu’il est par les hauts talus du fossé. Et que je monte sur les remparts, je découvre toute l’île et toute la mer !... ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Hélas ! il ne l’avait pas aimée !... Non, Sophie s’était trompée : il n’y avait rien eu. Tandis qu’elle se donnait, lui se gardait, — ainsi pensait-elle... Et tous les délicieux souvenirs de l’amoureuse étaient gâtés, son rêve était ruiné par l’idée que Scholch ne l’avait pas partagé avec elle comme elle l’avait cru. Ah ! c’était affreux ! Cela ouvrait au centre d’elle-même une profonde blessure ! Elle ne pouvait plus croire à rien, aimer rien ; le monde n’était que mensonge et que méchanceté...Rester à Grenoble, où tout lui parlait de Scholch... ”
“ Marthe!... Elle était avec moi; je la touchais, elle avait des yeux clairs, j’ai baisé sa bouche, c’est comme un fruit, elle a une peau parfumée qui doit couvrir une petite chair fondante de fruit, on y goûte un suc de délice...Elle n’est plus là! Elle n’est plus là! O j’ai la fièvre! ô j’ai du mal! Mon Dieu, elle ne m’aimera peut-être plus... Et si nous allions mourir maintenant?... ô mon Dieu, mon Dieu, faites qu’elle vive encore!... Hélas! ah! si elle mourait! elle pourrait mourir... c’est si facile de mourir... ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ J’étais penché sur elle et je regardais longuement dans ses yeux. Je souhaitais de m’y perdre, de m’y noyer, et par eux de pénétrer tout entier dans sa vie... En cette grotte silencieuse, retirée du monde, nous écoutions battre ensemble nos deux cœurs ; rien ne nous distrayait ; notre pensée ne s’éparpillait plus, partagée entre le ciel, l’air bleu, la mer : elle se concentrait. Nous étions seuls l’un en face de l’autre, dans une demi-lumière, loin du soleil, loin du grand jour, limités par ces murs de granit qui se refermaient comme un tombeau sur nous, et tout l’univers se réduisait à nous. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Est-ce qu’on a un père, nous autres ? Tu ne connais donc pas encore les hommes !... Il n’y a rien de lâche et de cochon comme un homme, Fifi ! Ils vous plantent là, avec votre môme sur les bras, et ils se défilent. C’est toujours la même histoire.— Pauvre P’tit-Jy !... Alors ta mère à toi t’aimait pas ?— Pas des tas ! Quelquefois elle disait : j’aurais mieux fait de t’étrangler quand tu es venue au monde. Elle était comme ça, ma maman à moi.— Y a-t-il des gens méchants quand même ! dit Sophie.— Alors, dis donc, il y avait un jeune homme très gentil qui me faisait la cour. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Yvon ! je ne m’étais pas trompé sur toi ! Ah ! mon ami, tu pouvais m’entendre ! Il était touché. Il était ému. Il comprenait qu’il y avait quelque chose de plus grand et de plus puissant que les conventions sociales, qu’elles n’étaient rien, que la vérité était au delà. Cependant, je lui expliquais que mon départ d’Houat avec Anne, c’était l’unique solution possible. Je définissais mes scrupules, mais j’exposais mes raisons : M. de Kéras me refuserait la main de sa fille. Alors ?... Nous ne pouvions plus vivre l’un sans l’autre : il nous fallait donc quitter l’île. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Quelquefois un fiacre survenait, le cocher jetait un vague regard sur cette chose noire, inerte, et passait. Elle pleurait, pleurait, dans un désespoir infini.Une main, tout à coup, lui toucha l’épaule, elle leva la tête ; au milieu de ses larmes, elle vit alors, éclairée par la lanterne de l’hôtel, une vieille barbe grise penchée sur elle. C’était une sorte de camelot misérable. « Reste pas là, petite, dit-il, ils t’emballeraient. » Et le vieux mit entre ses doigts une pièce de cinq sous, puis il s’éloigna d’un pas fatigué... Quand Sophie comprit, il était loin déjà. Oh ! ”
“ C’est elle! C’est elle!... Mon Dieu toute la lumière du ciel s’éteint. On dirait qu’elle a pris toute la lumière. Je vais mourir, mes veines s’ouvrent, et je suis faible comme si mon sang se répandait... Marthe! Marthe! Ah comment ne sent-elle pas que je suis derrière elle... Bien-Aimée, tourne-toi, regarde-moi... J’approche, je suis dans l’air et le ciel qui la trempent... Bonjour Marthe! Bonjour Marthe! Bonjour! Bonjour! O son regard, ses lèvres, son front, son cou, toute sa chair penchée vers moi! ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Le bateau était propre, je m’allongeai sur le plancher contre le bordage. Les poulies grincèrent, et la voile que Toussaint et son gars hissaient ensemble monta le long du mât. Ils ne faisaient pas attention à moi. J’avais tiré un livre de mon sac, la traversée serait peut-être un peu longue : du côté où l’île devait s’élever, on ne voyait rien, jusqu’à l’horizon, que la mer. Il y avait encore deux heures de jour, on naviguerait donc surtout de nuit. En attendant, je considérais Quiberon qui s’éloignait peu à peu, qui allait disparaître. La voile avait bien pris le vent, on avançait. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Sophie marchait, les bottines gonflées d’eau, elle avait froid. Devant elle, une femme posait sa main sur le bras d’un passant. « Tu viens, mon loup ? » Il ne répondait pas... Ah ! ce soir, c’était sûr ! elle ne trouverait rien — et demain : à la rue ! Que ferait-elle alors ?...Mais un homme l’a regardée, au prochain réverbère, sous la lumière, il l’examine... « Eh bien ! oui, venez, venez donc ! »... Il s’en va ! Ce n’est pas ainsi alors qu’il fallait s’y prendre avec celui-là ; oui, il y a des hommes qui n’aiment pas qu’on soit trop hardie, oui, mais comment le savoir ? ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Jeunesse, santé, beauté : le total doit faire bonheur. Il est dû à Anne d’être heureuse. Et son bonheur et le mien se confondent. Après tout, que faisons-nous ? Nous réalisons le vœu de la nature. Nous permettons à notre vie de s’épanouir. La plante est créée pour fleurir, les êtres jeunes pour l’amour : l’amour est une rose. Mais tout de suite après cette réflexion, je songeais que les vœux formés par la nature, c’est le hasard qui permet qu’ils se réalisent, ou qui le défend. Tous les rosiers ne donnent pas de roses. ”
Eugène Montfort, Chair (1898)
“ Mais ce miroir-là ne tire pas à lui que l' aspect , il prend aussi la vie que recouvre l' aspect . Et quand un sourire de toi entre en moi , ce n' est pas le dessin seulement de la couleur de tes lèvres qui se peint sur l' eau fragile de mon âme , quand un sourire de toi entre en moi , Marthe , la chair même de tes lèvres , leur lourdeur , leur épaisseur , se creuse dans ma chair et s' y loge , de sorte que j' ai en moi , réellement tes lèvres qui sourirent , leur peau , leur matière et leur sang . – Et maintenant il y a dans mon cœur une Marthe qui te regarde , qui souffre et qui attend . ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Sophie n’écoutait pas, elle ouvrait ses yeux, admirait la mêlée des voitures, était étourdie, et se rappelait que, pendant quinze jours, à son arrivée à Paris, elle n’avait pas pu dormir, un rien l’éveillait, tout ce bruit, tout ce tohu-bohu, il fallait venir ici pour s’imaginer ça !Mais bientôt P’tit-Jy s’ennuya... D’ailleurs il faisait beau, c’était une de ces jolies journées d’automne qui ressemblent aux tristes sourires des poitrinaires qui se voient. Tout dans le ciel et sur les choses est regret, tout sent l’adieu. On est enveloppée d’une mélancolie dorée... ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Yvon n’est point taciturne comme le gendre, comme son beau-frère ; lui, au contraire, il aime à parler. Il parle d’Hoedic : ce n’est pas là qu’il se mariera. D’ailleurs jamais les Houattais et les Hoedicais ne se sont mariés ensemble. Chacun dans son île. Ceux d’Houat ne se plaisent pas à Hoedic, ni ceux d’Hoedic à Houat. On se marie entre soi. Il n’y a que trois ou quatre noms de famille dans chaque île, tout le monde est cousin. Et personne de l’île ne s’en va sur la côte, ni personne de la côte ne s’en vient dans l’île. On naît, on vit, et on meurt à Houat ou bien à Hoedic. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Je restais silencieux, je la considérais avec émotion, avec admiration, telle qu’une fleur d’un parfum unique. Elle, au contraire, s’était mise à parler, d’abondance, et de tout son cœur, comme quelqu’un qui a toujours gardé le silence, et qui s’ouvre un jour, qui s’épanche, et laisse déborder son âme. Je l’écoutais avec délice. Elle me contait sa vie entière, son enfance, et comment elle avait grandi ici, seule à la pointe de l’île entre son père et sa mère... C’est sa mère qui lui avait appris à lire, à écrire et à compter, à coudre, à broder. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Je vous aime, mon aimé, de toutes les forces de mon cœur et de ma vie. Je n’ai pas d’autre désir que de vous rendre heureux. Je veux que vous soyez toujours à moi comme je serai toujours à vous. Votre amour est un trésor pour moi. Je vous aimerai jusqu’à la mort. ... Que pourrais-je lui dire, sinon que je l’aime, que je l’adore, qu’il est tout mon bonheur et toute ma vie !... Ces mots adorables, je les baisais cent fois, mille fois. Je les plaçais sur mon cœur. Puis, pour les relire encore, je les retirais. Avec eux, les heures passaient comme dans un rêve. Tout seul, je lui parlais. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ Il y en a tant qui raffolent de la danse, elles valsent là comme des perdues. Chaque fois, on rencontrait la petite Bertha, une du boulevard, si jeune, si folle, qui n’était jamais deux jours de suite au même endroit, mais qu’on retrouvait toujours, par exemple, à la Galette. — « Bonjour, la Turque ! » et la mômiche éclatait de rire. Puis elle se mettait à courir pour bousculer le monde. Sophie l’aimait bien. Quelle gosserie ! Il y avait longtemps qu’elle n’était plus comme ça, elle ! On prenait quelque chose avec Bertha, quand on pouvait la saisir. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Le fort du Goabren. Oh ! c’est petit. C’est près de la mer. C’est le comte de Kéras qui y habite, avec sa dame et sa demoiselle... Pour y aller, vous prenez cette route-là, vous voyez une croix, là-bas, vous continuez, tout droit... Je monte sur un glacis avec le garde-champêtre. D’ici je découvre l’île entière ; elle est petite. À mes pieds un rectangle blond : le champ de blé moissonné où paissent les vaches et quelques chevaux, puis le vert sombre des ajoncs ; au delà une pointe rocheuse s’avançant dans la mer qui dort sous le soleil : c’est l’ouest. ”
Eugène Montfort, La Turque (1906)
“ La Turque fut une fille comme les autres, une fille qui pense à son homme et qui travaille pour le nourrir. Elle ne comprit plus l’amour que physique ; un mâle qui vous domine et vous soumet. La vie c’était turbiner, boire, manger, être caressée par l’Escalope, et dormir. Avec cela, quelquefois, une romance... De temps en temps, on faisait des gueuletons avec Patagon qui s’y connaissait en nourriture. Y avait du veau, y avait du lapin, y avait de l’oie. Ah ! y en avait du manger !... D’abord les manières de l’Escalope n’avaient pas beaucoup plu à Sophie. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Toussaint et le gendre sont très intéressés. Ils exposent et discutent, en hommes du métier, les raisons de la forme des coques et celles des voilures particulières à chaque mer, chaque pays. Yvon, avec les récits de son tour du monde, donne essor aux imaginations, recule les limites de l’île, recule même celles de la mer et de l’horizon... D’ailleurs ces gens-là ne sont point bornés. C’est étrange, les fausses idées qu’on se fait. Je les aurais cru tout différents, les habitants de cette île. Ils lisent le journal comme ceux de la terre, comme les gens de n’importe quel village. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Avec Anne c’était un dialogue divin : nous nous exprimions dans le langage de l’âme. À Yvon, je m’adressais comme à un autre moi-même. Je descendais au fond de mes pensées, j’analysais mes sentiments. Je m’épanchais. Je disais l’être que j’étais auparavant et celui que j’étais devenu. Je répétais l’appel que j’avais entendu sortir pour moi du Goabren, j’exposais ma conviction profonde que j’étais venu à Houat expressément afin d’y rencontrer Anne. J’expliquais à Yvon l’amour, je lui décrivais la vie nouvelle dans laquelle j’étais entré. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ C’est un couloir qui mène à une grotte, dit Yvon. Il y a une ouverture sur la mer. Je crois que personne d’Houat ne connaît cela. Il remit le rocher en place. Puis il m’apprit à le manœuvrer, en me montrant le point exact sur lequel il fallait peser. L’équilibre de cette pierre avait été calculé par la nature mieux que par le plus habile ingénieur. Nous nous en retournâmes. Je notai des repères pour retrouver mon chemin au jour. Puis, après une forte poignée de main, nous nous séparâmes, mon brave Yvon rentrant au village et moi au grand fort. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Cela userait notre énergie et notre volonté. J’étais désespéré ; de sombres pensées m’assiégeaient. J’étais malheureux ; je tremblais. Cependant, j’entendis un petit bruit, comme un piétinement léger sur la roche, et une ombre basse s’approcha de moi, me frôla : je reconnus Laouen. Puis Anne tomba dans mes bras, le cœur battant, palpitante. Je la sentis vêtue d’un épais manteau et sa tête n’était plus coiffée du chapeau de paille de Fleur-des-Bois, mais d’un feutre entouré d’un voile. Elle était mouillée par le brouillard, mais elle m’embrassait, et un immense bonheur rentrait dans mon cœur. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Je marchais donc à travers l’île déserte, à grands pas, pour vaincre mon énervement. Je considérais tout, de ce regard rêveur qu’on pose sur les lieux que l’on va quitter, et que l’on contemple pour la dernière fois. L’immobilité, le silence, la paix profonde de l’île me pénétraient, s’enfonçaient en moi. Je songeais au grand bonheur que j’avais rencontré ici, alors que j’étais loin de tout, alors que j’étais séparé du monde... Le monde : je me demandais ce que j’y trouverais en y rentrant avec Anne. Que nous réservait la destinée capricieuse ? ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Jusqu’à Houat, jusque dans cette île perdue, rencontrer des preuves aussi fortes de la sottise et de la malhonnêteté des maîtres, des chefs, de la crédulité et de la passivité, de l’imbécillité des sujets, des peuples ! En bas du fort, on remarque une grande forge et un four de boulanger. Cela n’a jamais servi. Les chambrées, où personne jamais n’a logé, sont vides ; par les fenêtres brisées, des oiseaux sont entrés, ils se sont installés ; ils s’envolent, au bruit de nos voix, ils vont et viennent d’un bout à l’autre des immenses salles. ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Les arbres, les bêtes, une ville, et la montagne et le fleuve... Elle avait mal à la tête. Tout cela dansait autour d’elle et lui donnait la fièvre. Elle avait cru qu’elle allait devenir folle. Elle se tournait et retournait dans son lit, elle était agitée... Ainsi tout cela existait, il y avait tant de choses qu’elle n’avait pas soupçonnées, le monde était si rempli de merveilles ! Elle ne s’en doutait pas, elle vivait paisible, insouciante à Houat, et en même temps tout cela existait aussi sur la terre, et elle en était aussi ignorante, aussi éloignée, que si ç’avait été dans une étoile ! ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ J’avance à travers la lande. En somme, rien n’est cultivé : à peine quelques carrés à proximité du village, mais quand on a marché dix minutes, c’est le sol inculte, naturel, tel que l’ont fait les saisons, tel que l’ont modelé la pluie, le soleil et le vent. De cette île petite, il n’y a qu’une infime partie, qui soit peuplée, habitée, marquée par la vie humaine. Le reste est libre, le reste semble aussi vierge, aussi pur, aussi primitif que l’océan qui entoure l’île. Le sentiment de cette indépendance, de cette naissance, me grise, mon cœur se gonfle ”
Eugène Montfort, Un cœur vierge
“ Il m’avait semblé que j’étais entraîné par une puissance surnaturelle, que ma destinée me poussait, que quelque chose au-dessus de moi, au-dessus des forces humaines, me guidait... Je me rappelais toute cette extraordinaire histoire... quand j’allais vers Houat, dans la barque de Toussaint Leblanc, et qu’il me semblait voguer vers une vie nouvelle, puis la sorte d’avertissement intime que je recevais en entendant parler du Goabren, du comte de Kéras, puis le rêve dans lequel j’écoutais le vieux Roudil, et ce sentiment étrange que j’avais que c’était par là que la vie m’appelait... ”
