“ « Ce pays convient donc à mon frère ? reprit l’Indien. — Pourquoi le cacherais-je ; cette terre est la plus belle que j’aie jamais vue, à deux pas j’ai le fleuve, derrière moi des forêts vierges immenses ; oh ! oui, c’est une belle contrée, et j’y aurais fait une magnifique plantation, sur mon âme. — J’ai dit à mon frère le visage pâle, continua le chef, que cette contrée m’appartenait. — Oui, vous me l’avez dit, chef, c’est la vérité, je ne puis le nier. — Eh bien, si le visage pâle le désire, il peut acquérir telle portion de terrain que cela lui conviendra, » dit nettement Natah-Otann. ”
Résumé
« Balle-Franche », de Gustave Aimard, est un roman de la fin du XIXe siècle qui explore les tensions entre les tribus indiennes et les colons blancs sur les prairies américaines. À travers les destins de personnages comme Natah-Otann, le chef des Pieds-Noirs, ou John Bright, le noble épris de justice, Aimard brosse un tableau poignant de la lutte pour la liberté et l’honneur.
Les thèmes de la résistance, de l’ingratitude humaine et de la recherche de justice s’entrelacent dans un récit riche en dialogues percutants et en scènes symboliques, comme le duel entre le chat tigre et le serpent. L’œuvre, proche de L’Éclaireur ou Les Trappeurs de l’Arkansas, révèle une vision mélancolique des conflits coloniaux et des valeurs humaines.
Citations de Balle-Franche (Gustave Aimard)
“ En ce moment, un grand bruit se fit entendre dans le cannier, et un sifflement aigu traversa l’espace ; le cheval de l’Indien coucha les oreilles, fit des efforts extrêmes pour briser la longe qui l’attachait et trembla de tout son corps. L’inconnue saisit avec force le bras du chef et lui dit d’une voix sombre : « Que mon fils regarde ! » Le Loup-Rouge étouffa un cri de surprise et demeura immobile et terrifié au spectacle étrange qu’il avait sous les yeux. À quelques pas de lui, un chat tigre et un serpent à sonnettes, campés en face l’un de l’autre, se préparaient au combat. ”
“ Arrêtez, s’écria le comte ; et se tournant vers Natah-Otann : Laisserez-vous de sang-froid assassiner ce brave soldat ? lui dit-il. — Non, répondit le sachem, s’il consent à me rendre son épée. — Jamais ! s’écria le vieillard avec énergie ; et par un geste sublime il brisa sur son genou son arme rougie jusqu’à la poignée, en jeta les morceaux aux pieds du chef, et, se croisant les bras, il lança un regard de souverain mépris à son vainqueur en lui disant : Tuez-moi, maintenant, je ne puis plus me défendre. ”
“ Voyons, Diana, réponds, tu consentirais donc à cela ? — Oh ! jamais, jamais, ma mère ! cria-t-elle avec délire ; oh ! c’est vous que j’aime plus que tout ! — Bien, chère enfant, voilà comme je voulais te voir, je suis heureuse que mes paroles aient trouvé le chemin de ton cœur ; cet homme est bon, il nous a rendu de grands services, nous lui devons de la reconnaissance, mais rien de plus. — Oui... oui... ma mère ! murmura-t-elle avec des sanglots dans la voix. — Tu ne dois voir en lui qu’un ami, qu’un frère, continua-t-elle fermement. — Je tâcherai..., ma mère. ”
“ Ne cherche pas à te disculper, enfant, interrompit le vieillard avec une nuance d’amertume, je devais m’attendre à ce qui arrive, je m’y attendais, l’ingratitude et l’égoïsme ont été déposés dans le cœur de l’homme par la Providence, pour sa sauvegarde. Sans l’ingratitude et l’égoïsme, ces deux vertus suprêmes de l’humanité, il n’y aurait pas de société possible, je ne t’en veux pas, je n’ai pas le droit de t’en vouloir, et comme l’a dit un sage, tu es homme et aucun sentiment humain ne doit t’être étranger. ”
“ Natah-Otann ne redoutait pas la mort ; seulement, il tremblait de laisser inachevée la tâche glorieuse qu’il s’était imposée ; il était honteux de s’être ainsi laissé tomber dans un piège grossier, tendu par une créature à moitié folle ; le cou tendu en avant, les sourcils froncés, il suivait avec anxiété, sur le visage de la jeune fille, les sentiments qui, tour à tour, s’y reflétaient comme sur un miroir, afin de calculer les chances qui lui restaient encore de sauver une vie si précieuse à ceux qu’il voulait rendre libres. ”
“ Va, ne t’arrête pas dans la route que tu as choisie, c’est la plus belle et la plus noble qu’un griand cœur puisse suivre. » En prononçant ces paroles, ce vieux soldat de l’idée s’était laissé emporter par l’enthousiasme ; sa tête s’était relevée ; son front rayonnait, le soleil couchant se jouait sur son visage et lui donnait une expression que Natah-Otann ne lui avait jamais vue, et qui le remplissait de respect. Mais bientôt le vieillard éteignit le feu de son regard, secoua tristement la tête et reprit : « Enfant, comment accompliras-tu ta promesse, où trouveras-tu Mocktekuzoma ? » ”
“ J’accepte, sachems, mes frères ; dans un an je serai mort ou vous serez libres. — Vive à jamais Natah-Otann, le Grand-Ours des Pieds-Noirs ! cria la foule. — Guerre aux blancs ! reprit Natah-Otann, mais guerre sans trêve ni merci, véritable battue de bêtes fauves, comme ils sont accoutumés à nous la faire ! Souvenez-vous de la loi des prairies : œil pour œil, dent pour dent ; que chaque chef expédie le wampum de guerre à sa nation, car à la fin de cette lune nous réveillerons nos ennemis par un coup de tonnerre. ”
“ « Mon père était un grand chef dans sa nation ? » L’inconnu sourit tristement. « Peut-être, répondit-il ; mais maintenant je ne suis plus rien. — Mon père se trompe, dit sérieusement l’Indien, les guerriers de sa nation peuvent l’avoir méconnu, mais sa valeur reste toujours la même. — Fumée que cela, soupira l’inconnu. — L’amour de la patrie est la plus grande et la plus noble passion que le maître de la vie ait mise au cœur de l’homme ; mon père avait un nom révéré par les siens. » ”
“ Pourquoi mon frère est-il étonné ? répondit-elle de sa voix douce et harmonieuse ; le chef ne sait-il pas que Fleur-de-Liane aime à errer ainsi pendant la nuit dans la savanne, lorsque la nature sommeille et que la voix du Grand-Esprit se fait plus facilement entendre ; nous autres jeunes femmes, nous aimons à rêver la nuit à la lueur mélancolique qui pleut doucement des étoiles et semble parfois, dans le brouillard, donner un corps à nos pensées ? ”
“ Ce chef se nommait Natah-Otann — l’ours gris. — C’était un homme de vingt-cinq ans au plus, d’une physionomie fine, intelligente et empreinte de loyauté. Sa taille haute, ses membres bien proportionnés, la grâce de ses mouvements et son apparence martiale en faisaient un homme remarquable. Ses longs cheveux noirs séparés avec soin retombaient en désordre sur ses épaules. Comme tous les guerriers renommés de sa tribu, il portait derrière la tête une peau d’hermine et au cou un collier de griffes d’ours entremêlées de dents de bison, parure fort chère et très en honneur chez les Indiens. ”
“ Elle offense en ce moment l’homme qui a le plus à cœur de lui prouver sa loyauté : l’ingratitude est un vice blanc, la reconnaissance est une vertu rouge. Ma mère a été bonne pour moi toujours ; le Loup-Rouge ne compte plus les fois qu’il lui doit la vie. Le cœur de ma mère est ulcéré par le malheur ; la solitude est une mauvaise conseillère ; ma mère écoute trop les voix qui, dans le silence des nuits parlent à son oreille ; elle oublie les services qu’elle a rendus, pour ne se servir que de l’ingratitude qu’elle a semée sur sa route. Le Loup-Rouge lui est dévoué, il l’aime ”
“ Je suis devenue la terreur des prairies, les Indiens me redoutent comme un mauvais génie, ils ont de moi une crainte superstitieuse, invincible ; enfin ils m’ont surnommée la Louve-Menteuse des prairies, car chaque fois qu’une catastrophe les menace, qu’un danger affreux plane sur leurs têtes, ils me voient apparaître ! Voilà dix-sept ans que je guette ma vengeance sans jamais me fatiguer, sans jamais me décourager, certaine que le jour viendra où j’appuierai à mon tour le genou sur la poitrine de mes ennemis et leur infligerai les atroces tortures qu’ils m’ont condamnée à souffrir. ”
“ « Oui, murmura-t-elle, il en doit être ainsi ; il arrive un moment où les jeunes filles ont malgré elles, sans le savoir, un secret pour leur mère. » La pauvre femme essuya une larme. Diana se leva vivement, et serrant avec tendresse sa mère dans ses bras : « Un secret ! moi, un secret pour vous, ma mère ! Oh ! mon Dieu, pouvez-vous le supposer ! — Enfant, répondit mistress Bright avec un sourire d’ineffable bonté, on ne trompe pas l’œil d’une mère ; et posant le bout de son doigt sur le cœur palpitant de sa fille : ton secret est là, » dit-elle. ”
“ M. de Beaulieu était un homme d’un courage éprouvé, mais, depuis qu’il était dans les prairies, il avait compris une chose : c’est que le courage sans prudence est une folie, en face d’ennemis qui n’agissent jamais sans appeler la ruse et la trahison à leur aide ; aussi, renonçant peu à peu à ses idées chevaleresques, il commençait à adopter le système du désert, sachant fort bien que, dans une embuscade, l’avantage reste presque toujours à celui qui le premier découvre les adversaires que le hasard lui amène. ”
“ « Eh quoi ! s’écria-t-il avec agitation, vous aimez ! Un des jeunes guerriers de notre nation a su toucher votre cœur et vous inspirer de l’amour ? » Fleur-de-Liane secoua sa charmante tête d’un air mutin, pendant qu’un frais sourire entr’ouvrait ses lèvres de corail. « Je ne sais si ce que j’éprouve est ce que vous nommez de l’amour, » dit-elle. Natah-Otann avait, par un pénible effort, renfermé en lui l’émotion qui faisait trembler ses membres. ”
“ Je n’ai qu’un désir, un seul, reprit-elle avec mélancolie, c’est, après l’accomplissement de ma vengeance, de retrouver ma fille, de la serrer dans mes bras et de la couvrir de baisers en lui révélant enfin que je suis sa mère. » Le major secoua la tête avec tristesse. « Prenez garde, ma sœur, dit-il d’une voix sévère ; Dieu a dit : « La vengeance m’appartient. » Prenez garde qu’après avoir voulu être l’instrument de la Providence et vous mettre à sa place, vous ne soyez châtiée cruellement par elle dans vos plus chères affections. ”
“ Lorsque le feu, placé de façon à ne pas être vu à dix pas de distance lança, sa joyeuse colonne de flammes dans les airs, l’Indien sortit de son bissac de peau d’élan, un peu de blé indien et du pennékans qu’il mangea de grand appétit, tout en lançant parfois des regards interrogateurs dans les ténèbres qui l’enveloppaient, et s’arrêtant pour prêter attentivement l’oreille à ces bruits sans nom qui, la nuit, troublent sans cause apparente le calme imposant du désert. ”
“ Natah-Otann sourit avec mépris. « Oh ! dit-il, une misérable femme à moitié folle. — Ah ! fit le Bison-Blanc en haussant les épaules, ignores-tu donc que derrière chaque grand événement se cache une femme ; ce sont elles qui tuent les hommes de génie pour des intérêts futiles, de mesquines passions, et font avorter les plus beaux et les plus hardis projets. — Oui, vous avez peut-être raison, répondit Natah-Otann, mais, je le sens, je ne pourrais rougir mes mains du sang de cette femme. » ”
“ John Bright, toujours prêt à faire feu, surveillait avec soin tous les mouvements du comte ; lorsqu’il vit sa démonstration amicale, il se leva et lui fit signe d’approcher. Le jeune homme remit tranquillement son mouchoir dans sa poche, alluma son cigare, plaça son lorgnon dans l’angle de son œil, et, après s’être ganté avec soin, il s’avança résolument. Arrivé aux pieds des retranchements, il se trouva en face de John Bright qui l’attendait appuyé sur son rifle. « Que me voulez-vous ? lui dit brusquement l’Américain, faites vite, je n’ai pas de temps à perdre en conversation. » ”
“ Mon but, à moi, c’est la vengeance ; sang pour sang, œil pour œil, ceci est la loi des prairies ; j’en ai fait la mienne, et je l’atteindrai, cette vengeance, dussé-je pour cela... Mais, ajouta-t-elle en se reprenant, à quoi bon entre nous, mon frère, une discussion oiseuse ; rassurez-vous, ma fille a été mieux prémunie par son instinct que par tous les conseils que j’aurais pu lui donner ; elle n’aime pas cet homme, je le sais, elle me l’a dit, jamais elle ne l’aimera. — Dieu soit loué ! s’écria le major. ”
“ Chose singulière, Natah-Otann, dès qu’il fut devenu un homme, loin de mépriser ses compatriotes plongés dans l’abrutissement et l’ignorance la plus complète, se prit au contraire pour eux d’un amour ardent et du violent désir de les régénérer. Dès ce moment, sa vie eut un but, une pensée, qui fut la préoccupation continuelle de son existence : replacer les Indiens au rang dont ils étaient descendus, en les réunissant, en formant un faisceau et les constituant en une nation grande, forte et libre. ”
“ Aussitôt qu’il eut mis pied à terre et débarrassé de la bride son cheval afin qu’il pût brouter les jeunes pousses d’arbres, Ivon s’approcha résolument du Loup-Rouge et lui frappa sur l’épaule. L’Indien, dont les yeux étaient avidement fixés sur le fleuve, se retourna vers lui. « Que veut l’homme pâle ? lui demanda-t-il. — Causer un peu avec vous, chef. — Le moment n’est pas bon pour parler, répondit sentencieusement l’Indien, les visages pâles sont comme l’oiseau moqueur, il faut toujours que leur langue soit en mouvement ; que mon frère attende quelques instants ! » ”
“ Un cri terrible se fit entendre et des Peaux-Rouges apparurent, bondissant du côté du camp, comme une troupe de loups, en brandissant leurs armes, s’appelant avec leurs sifflets et hurlant comme des démons. Les Américains, gens extrêmement superstitieux, rassurés de voir qu’ils n’avaient à faire qu’à des hommes, lorsqu’ils redoutaient quelque sortilège, reçurent bravement leurs ennemis par un feu roulant et surtout bien dirigé. ”
“ Une flamme brillante s’éleva presque immédiatement et illumina l’intérieur de la hutte. « Tiens ! tiens ! s’écria le chasseur avec étonnement ; soyez la bienvenue, jeune fille ; que cherchez-vous donc ici ? » L’Indienne rougit et répondit en baissant les yeux : « Fleur-de-Liane vient visiter ses amis, les visages pâles. — L’heure est singulièrement choisie pour une visite, mon enfant, reprit le Canadien avec un sourire ironique. C’est égal, continua-t-il, en s’adressant au Breton, lâchez-la, Ivon ; cet ennemi, si c’en est un, n’est pas bien à redouter. » ”
“ À son tour la Louve l’arrêta. « Avant de rompre ses liens, écoute-moi, enfant, dit-elle. — Après, répondit la jeune fille ; un chef doit être auprès de ses guerriers dans le combat. — Écoute-moi cinq minutes, reprit la Louve avec insistance ; je t’en supplie, Fleur-de-Liane, au nom de tout ce que j’ai fait pour toi ; puis, lorsque j’aurai cessé de parler, eh bien, si tu le veux encore, tu délivreras cet homme ; je te jure que je ne m’y opposerai pas. » ”
“ La prairie était toujours aussi calme. « C’est quelque bête fauve qui va à l’abreuvoir ou qui en revient, dit William pour rassurer son père. — Non, non, répondit celui-ci en hochant la tête, ce n’est pas le bruit que fait un animal quelconque ; c’est l’écho du pas d’un homme, j’en suis sûr. — Le plus simple est d’aller voir. — Allons. » Les deux hommes escaladèrent résolument les retranchements, et, se tournant le dos, ils firent, le canon du rifle en avant, le tour du camp, fouillant avec soin les buissons et s’assurant qu’ils ne recelaient aucun ennemi. ”
“ Depuis l’apparition du comte, le sachem indien, comme frappé de stupeur à sa vue, n’avait pas fait un geste et était demeuré les yeux fixés sur lui, en proie à une émotion extraordinaire. Soudain, au moment où les guerriers Pieds-Noirs épaulaient leurs fusils ou ajustaient leurs flèches aux arcs, Natah-Otann sembla prendre une résolution subite ; il se jeta en avant, et, levant sa robe de bison : « Arrêtez !... » cria-t-il d’une voix forte. Les Indiens, dociles à la voix de leur chef, obéirent immédiatement. ”
“ La plaine, jusqu’alors silencieuse et morne, s’anima et présenta l’aspect le plus bizarre. Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les malheureux animaux, en soulevant sur leur passage les flots d’une poussière impalpable. À douze ou quinze pas du gibier, les Indiens, galopant toujours et piquant de l’éperon les flancs de leurs montures haletantes, se penchaient en avant, faisaient tournoyer autour de leur tête leurs redoutables casse-têtes, et les lançaient à toute volée après l’animal. ”
“ Dans les ténèbres, il était impossible aux Indiens de reconnaître les ennemis contre lesquels ils se battaient ; mais dès que le jour commença à poindre, que l’obscurité se dissipa, ils aperçurent, combattant au premier rang de leurs ennemis et massacrant sans pitié les Peaux-Rouges, l’homme sur lequel ils comptaient le plus, que leurs chefs et leurs sorciers leur avaient annoncé devoir les conduire à la victoire et les rendre invincibles. ”
“ Ooah ! fit-il, mon frère est très-habile, rien ne lui échappe. — Pardieu ! il n’y a pas grande habileté à deviner ce que vous faites ici. — Bon ! que mon frère écoute alors. — Je le veux bien, mais à la condition que vous mettrez de côté une fois pour toutes vos circonlocutions indiennes au milieu desquelles vous cachez si adroitement le fond de votre pensée. — Mon frère ouvrira les oreilles, les paroles de son ami arriveront jusqu’à son cœur. — Voyons, finissons-en. — Puisque mon frère aime l’Œil-de-Verre, il lui dira de la part de Natah-Otann qu’un grand danger le menace. ”
“ Les Indiens du sang chassaient en liberté sur de vastes territoires dont, depuis, les Américains se sont emparés et dont ils les ont chassés. C’était vers les frontières sud de ce territoire que se trouvait le village des Kenhàs, à quatre-vingts lieues d’ici environ. Jusqu’à ce moment, jamais Natah-Otann n’avait commandé en chef une expédition ; de même que tous les jeunes gens de son âge en pareille circonstance, son front rayonnait d’orgueil ; il brûlait de se distinguer et de prouver aux sachems de sa nation qu’il était digne de commander à des guerriers braves. ”
“ Le chasseur soupçonnait donc que le but de la visite de la jeune fille était important, sans cependant pouvoir deviner, sous le masque d’impassibilité qui couvrait son visage, le mobile qui la faisait agir. Les Peaux-Rouges ne sont pas de même que les autres hommes, faciles à interroger. L’astuce et la finesse n’obtiennent aucun résultat sur ces natures défiantes, concentrées et continuellement repliées sur elles-mêmes ; le plus habile juge d’instruction de nos pays n’obtiendrait rien et serait obligé de s’avouer vaincu, après avoir fait subir à un Indien l’interrogatoire le plus serré. ”
“ Nul, s’il ne l’a vu de ses yeux, ne se peut figurer ce que c’est qu’une course indienne : rien n’arrête les Peaux-Rouges, aucun obstacle n’est assez fort pour les faire dévier de leur route, ils vont en ligne droite quand même, roulant comme un tourbillon humain à travers la prairie, franchissant fondrières, ravins et rochers avec une rapidité vertigineuse. Natah-Otann, le comte et ses deux compagnons couraient en tête de la cavalcade, suivis de près par les guerriers. ”
“ « Réponds, voyons, ne sens-tu pas le froid de l’acier pénétrer dans tes chairs, reprit-elle ? Oh ! je voudrais te tuer mille fois s’il était possible de te donner mille fois la mort ! » Le chef laissa errer sur ses lèvres un sourire de dédain ; la Louve, exaspérée, leva son poignard pour le frapper ; Fleur-de-Liane lui retint le bras. Margaret se retourna avec un mouvement de tigre ; mais, reconnaissant la jeune fille, elle laissa échapper l’arme de sa main tremblante, et son visage prit une expression de douceur et de tendresse infinie. ”
“ Eh bien ! lui dit le vieux tribun avec une nuance d’ironie imperceptible dans la voix, vous avez réussi, mon fils ; vous êtes heureux, vos projets vont enfin s’accomplir. — Oui, répondit-il tristement sans remarquer le ton railleur de son père adoptif, la guerre est déclarée, mes projets ont réussi, mais à présent, mon ami, je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs me comprendront-ils bien ? sauront-ils deviner ce qu’il y a dans mon cœur d’amour et de dévouement absolu pour eux ! sont-ils mûrs pour la liberté ? peut-être n’ont-ils pas assez souffert encore ! Père ! père ! ”
“ L’amour naît d’un mot, d’un geste, d’un regard, et à peine né, il devient subitement un géant. Le comte devait à ses dépens en faire l’épreuve. Une demi-heure à peine après le départ de Natah-Otann, le galop de plusieurs chevaux se fit entendre, et une troupe de cavaliers s’arrêta devant le calli. Le comte de Beaulieu, Balle-Franche et Ivon sortirent du calli. Natah-Otann attendait à la tête d’une soixantaine de guerriers d’élite, revêtus de leur grand costume et parfaitement armés. « Partons ! dit-il. — Quand vous voudrez, » répondit le comte. ”
“ « Pourquoi laisser ainsi les visages pâles errer dans le village ? » demanda le Loup-Rouge. Natah-Otann sourit. « Les blancs ont-ils les pieds de la gazelle et les yeux de l’aigle pour retrouver leur piste perdue dans le désert ? — Mon père a raison, s’il parle de l’Œil-de-Verre, reprit le Loup-Rouge avec insistance ; mais Balle-Franche a le cœur des Peaux-Rouges. — Oui, s’il était seul, il chercherait à s’échapper, mais il n’abandonnera pas son ami. — Celui-ci peut le suivre. — L’Œil-de-Verre a le cœur brave, mais ses pieds sont faibles ; il ne sait pas marcher dans le désert. » ”
“ John Bright regarda Natah-Otann d’un air embarrassé. « Allons, dit-il au bout d’un instant, comme s’il prenait son parti de ce contre-temps, nous irons, plus loin, femme. — Où le visage pâle pourra-t-il aller pour trouver de la terre qui n’appartienne à personne ? » reprit sévèrement le chef. Cette fois l’Américain demeura court. La jeune fille, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais vu d’Indien d’aussi près, considérait le chef avec un mélange de curiosité et de frayeur. Le comte souriait. « Le chef a raison, dit Balle-Franche, les prairies appartiennent aux hommes rouges. » ”
“ « Que personne ne bouge, s’écria-t-il en arrêtant d’un geste Natah-Otann et Balle-Franche qui accouraient, ce gibier est à moi, nul autre que moi ne le tuera. » Le comte avait mis pied à terre, les pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le rifle à l’épaule, immobile comme un bloc de pierre, le regard fixé sur le lion, il l’attendit. ”
“ Cependant les chasseurs, excités par le comte et par Balle-Franche, redoublaient d’efforts ; se cramponnant aux aspérités du mur, montant les uns sur les autres avec une frénésie extrême, ils se hissaient jusqu’au sommet des palissades, qu’ils voulaient escalader ; les Américains, bien que surpris eux-mêmes lorsqu’ils comptaient surprendre leurs ennemis, se battaient avec un acharnement indicible, retournant sans cesse à l’assaut, malgré la mitraille qui les décimait, et semblaient résolus à se faire tous massacrer plutôt que de reculer d’un pas. ”
“ « Je crois que nous avons bien fait de recharger nos armes, dit ironiquement le comte toujours impassible. — Pardieu ! fit en ricanant Balle-Franche. — C’est égal, j’ai bien peur ! dit Ivon, l’œil étincelant et la lèvre frémissante. — Eha ! fils du sang ! s’écria Natah-Otann en armant son rifle, trois visages pâles vous font-ils peur ? En avant ! en avant ! » Les Indiens poussèrent leur cri de guerre et se jetèrent sur les chasseurs. Les autres Peaux-Rouges, avertis de ce qui se passait par les cris de leurs compagnons, accouraient en toute hâte afin de prendre part à la lutte. ”
“ Balle-Franche était un homme déterminé, qui, excepté le temps qu’il avait passé comme engagé au service de la société des pelleteries, avait toujours chassé et trappé seul, méprisant trop les Indiens pour les craindre, et trouvant à les braver cette volupté que l’homme courageux éprouve sans pouvoir s’en rendre compte, lorsque, seul et sous l’œil de Dieu, il lutte, livré à ses propres, forces, contre un danger terrible et inconnu. ”
“ « Eh bien ! ne voyez-vous rien ? » fit le jeune homme. Balle-Franche, la main placée en abat-jour sur ses yeux afin de les défendre de l’éclat du soleil, regardait attentivement sans répondre. « Eh bien ! reprit le comte au bout d’un instant. — Nous ne sommes plus seuls, répondit le chasseur, là-bas il y a des hommes. — Comment des hommes ? nous n’avons relevé aucune trace d’Indiens. — Je n’ai pas dit que ce fussent des Indiens, reprit Balle-Franche. — Hum ! je suppose qu’à cette distance il vous serait assez difficile de reconnaître ce que cela peut être. » ”
“ Diana baissa les yeux en rougissant sous le regard ardent du jeune homme et se rapprocha craintivement de sa mère par cet instinct de pudeur, inné dans le cœur de la femme, qui lui fait toujours chercher une protection auprès de celle à qui elle doit le jour. Après les premiers compliments, Natah-Otann, le comte et Balle-Franche entrèrent dans la tente où les attendaient John Bright et son fils. Lorsque la glace fut rompue, ce qui ne fut pas long entre gens habitués à la vie de la prairie, la conversation devint plus animée et surtout plus intime. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
L’Éclaireur (Gustave Aimard)La Grande flibuste (Gustave Aimard…Les Trappeurs de l’Arkansas (Gustave Aimard…Le petit trappeur (Emma Faucon…La Loi de Lynch (Gustave Aimard…Peaux-Rouges et visages pâles…Le chef des Hurons (Léon Ville…À travers les prairies. Les Peaux-rouges de l'Amérique du Nord…Sitting-Bull, le héros du désert…Les derniers Peaux-Rouges: Le trésor de Montcalm…
