“ La bourgeoisie, qui en est l’élément principal, était-elle assez nombreuse, assez riche, assez éclairée, pour en soutenir le poids ? Au XVIIe siècle, une révolution qui aurait dépossédé la royauté ne pouvait servir que des intérêts de caste, et, tout en désavouant la dédaigneuse incrédulité de M. Bazin, tout en réduisant à leur juste valeur les assertions partiales de M. de Sainte-Aulaire, on peut voir dans l’issue de la fronde un résultat heureux pour l’agrandissement territorial, l’unité politique, et peut-être aussi pour l’égalité sociale de notre temps. ”
Ladet
Citations de Revue des Deux Mondes (Ladet)
“ « Quoiqu’il y ait, de la part d’un historien, un excès de désintéressement fort voisin de la duperie à diminuer l’importance et l’éclat des faits qu’il raconte, il faut bien, quand on cherche la vérité, la prendre avec toutes ses charges, pâle et mesquine, sans mouvement et sans énergie, là où il n’est pas possible de la voir autrement. » N’est-ce pas s’exposer gratuitement à l’accusation de minutie, pour s’être appesanti avec trop de complaisance sur des incidens qui, dans cette hypothèse, n’offriraient qu’un fort mince intérêt à l’histoire ? ”
“ M. Bazin, qui a déjà abordé avec un talent si remarquable l’histoire du règne de Louis XIII, n’avait à subir aucune de ces exigences de parti qui pèsent, à leur insu, sur les hommes les plus indépendans dans les temps orageux. Né plus tard au monde historique, rien n’a contrarié la liberté de ses mouvemens. Il a marché d’un pas ferme sur le grand chemin de l’appréciation, promenant de droite et de gauche les hardiesses motivées de sa critique, et soufflant sans ménagement sur les versions les mieux accréditées. ”
“ Les mauvaises plaisanteries et les rires éclatans des intéressés ne prouvent rien ; la ligue avait bien eu ses joyeux quolibets et ses burlesques épopées. Lorsqu’on anéantissait sans ménagement tout le prestige de l’autorité, tout le respect dû aux personnages et aux agens royaux, lorsqu’on s’attaquait hardiment au pouvoir légal, à l’heure où la tête de Charles Ier tombait en Angleterre sous l’effort d’un autre corps nommé aussi parlement, lorsque, sous le prétexte de renverser un ministre odieux, on soulevait à plaisir toute l’écume des passions populaires, n’était-ce donc pas sérieux ? ”
“ On n’est réputé artiste, dans les jours de révolution, qu’à la triple condition de l’enthousiasme, du courage et de l’énergie ; or, Barère n’était doué que de passions négatives, et il ne s’est jamais résigné à marcher en avant que par crainte du bourreau. Les véritables artistes sont ceux qu’emporte leur fougue, et dont la course ardente ne sait point admettre les sages tempéramens de la réflexion. ”
“ La déclaration de 1648 pouvait à la rigueur passer pour l’avant-propos d’une constitution et la promesse d’un avenir politiquement meilleur ; mais, au point de vue de l’époque, était-elle réellement un progrès ? La France aurait-elle gagné à l’intronisation de la magistrature et à l’abaissement du despotisme royal ? Il est permis d’en douter. Quels que soient les inconvéniens du dogme qui fait reposer les destinées de toute une nation sur la tête d’un seul homme, n’était-ce pas une amélioration, à l’époque de la fronde, que la substitution de la monarchie absolue à l’anarchie aristocratique ? ”
“ Le prétexte, c’est l’expulsion de ce prélat souple et rusé qui a recueilli, avec l’héritage de Richelieu, la haine et le mépris attachés au souvenir d’un autre Italien devenu maréchal d’Ancre sous Louis XIII ; le but, c’est la satisfaction des mécontentemens individuels. L’enfant mutin veut la guerre civile, va pour la guerre civile, et quelle guerre ! Peu à peu, tout ce bruit s’apaise ; la paix est conclue entre le gouvernement et les rebelles sous les auspices du grand Condé, qui n’a pas encore dévié de la ligne du devoir, bien qu’elle ne soit pas celle de la popularité. ”
“ Cinquante ans ont passé sur cette douloureuse, mais grande période ; cinquante ans, c’est presque la vie de deux générations. Le membre oublié du comité de salut public pouvait s’effacer et raconter froidement ce qu’il devait savoir mieux que tout le monde, ce qu’il avait fait et vu ; le lecteur de nos jours lui eût tenu compte de sa courageuse franchise, car les évènemens de la terreur n’excitent plus dans nos cœurs ni pitié ni colère ; nous avons appris à les juger sans préventions, bien que l’héritage de nos pères ne soit pas entièrement liquidé. Barère en a-t-il agi ainsi ? ”
“ La révolution l’a intéressé comme un grand thème, et il ne s’y est attaché que parce qu’il s’était perdu sur sa première ligne. Un souvenir sinistre pèse sur sa mémoire, cette réprobation universelle qui suit les allures douteuses et les abus réfléchis du talent. À tout prendre, c’est un homme qu’on eût pu moins maudire peut-être, mais qui n’est pas digne d’être réhabilité dans l’histoire, ce sanctuaire auguste où les nations réparent les injustices des contemporains. ”
“ Le portrait du prince de Condé, qui domine tout le second volume de l’Histoire de France sous le ministère du cardinal Mazarin, est sans contredit le meilleur et le plus vrai qu’ait tracé la plume de M. Bazin ; disons mieux, il est à peu près le seul dans lequel se retrouvent cette délicatesse d’observation et cette sûreté de coup d’œil dont il nous a fourni d’irrécusables preuves dans le récit des faits. La sévérité en est extrême et méritée. ”
“ Les girondins représentaient la modération unie aux plus hautes vertus civiques ; Danton, l’énergie et la grandeur populaires ; Robespierre, l’idée fixe et l’incorruptibilité, c’est-à-dire deux des plus grandes qualités d’un chef de secte ; mais Barère, quel prestige a-t-il eu ? Ceux qui, dans les bouleversemens politiques et sociaux, ne personnifient en eux-mêmes ni un caractère, ni une idée, doivent se tenir à l’écart ; sinon, l’avenir n’a pas à leur savoir gré de leur égoïste intervention. ”
“ Il serait hors de propos de passer en revue avec M. Bazin une foule de personnages d’une valeur médiocre, tels que le duc d’Orléans, le prince de Conti, le duc de Beaufort, ou tous autres appelés par le hasard de la naissance à jouer un rôle dans les troubles de cette période, et n’ayant d’autre titre aux investigations de la critique que la splendeur héréditaire de leurs noms. Rien n’apparaît en eux de ce qui constitue les caractères politiques, et l’histoire leur doit à peine une épithète. ”
“ Il excelle à démêler la trame compliquée des manœuvres de cour, à décrire les incessantes menées du parlement, les doléances du peuple, les griefs ecclésiastiques du mondain coadjuteur qui tourne au jansénisme par amour du nouveau ou par esprit de corps, l’attitude des petits-maîtres, cette autre phalange d’importans que dirige le jeune duc d’Enghien enorgueilli de ses triomphes militaires, les projets d’avenir que forme Mazarin, près d’appeler en France cette brillante armée de neveux et de nièces dont il entourera plus tard le trône de son royal pupille. ”
“ Il y a dans la vie des hommes timides des momens d’exaltation où le calcul cède à l’empire des milieux, et Barère est resté convaincu que tous les malheurs de la révolution n’eurent pas d’autre cause que les épurations conventionnelles ; mais n’avait-il pas pris lui-même l’initiative des mutilations le jour où il s’était écrié que le duc d’Orléans était, comme Bourbon, hors de la loi commune, et qu’il fallait, par une mesure révolutionnaire, le rejeter du sein de l’assemblée ? ”
“ M. Bazin a constaté, et avec pleine raison, le peu de portée du langage violent qu’autorisait alors l’usage du palais. Sa sécurité historique n’est pas de celles que peuvent ébranler quelques déclamations orales ; puisée dans le dédain des mobiles, des acteurs et des situations, elle résiste même aux actes les plus significatifs ; elle n’est troublée qu’un moment, le jour où le parlement, la chambre de comptes, la cour des aides et le grand-conseil s’unissent dans le but de réformer l’état, et créent l’assemblée de la chambre de Saint-Louis. ”
“ On ne saurait le nier ; mais, s’il faut reconnaître que M. Bazin, avec sa manière empreinte d’une froideur singulière et peut-être cherchée, tend à diminuer le prestige des scènes et des acteurs, que la physionomie si hautaine et si raide d’Anne d’Autriche a pris sous sa plume un air de raideur encore mieux approprié aux exigences de l’étiquette espagnole, n’est-il pas vrai aussi que la figure de la régente aurait, avec un historien moins maître de lui-même, gagné en élégance et en chaleur, et que le cardinal se serait offert à nous avec de plus vives couleurs ? ”
“ La régente, indignée de l’audace des parlementaires, s’en prend à un vieux conseiller du nom de Broussel, brave homme au fond, mais imbu au plus haut degré de l’esprit de corps ; le peuple s’émeut et sillonne les rues de barricades ; le coadjuteur de Retz, entraîné par l’amour du nouveau, s’est séparé avec éclat de la cour ; puis on se hâte de transiger, et ce premier acte de la fronde se termine par la fameuse déclaration de 1648. ”
“ Barère n’a été qu’un comparse sans initiative, jeté hors de sa sphère et compris, malgré lui, au nombre des meneurs. De là le peu de sympathie que l’histoire a conservé pour lui ; il est de ces hommes contre lesquels la postérité ne peut ressentir de colère durable, mais que l’on ne loue pas impunément. M. H. Carnot s’étonne qu’on ait exalté les girondins, justifié Danton, divinisé Robespierre, et que Barère soit resté sans défenseur contre la calomnie ”
“ L’esprit de localité, qui avait survécu aux attaques redoublées de l’impérieux ministre, s’était incarné dans la personne des gouverneurs de province, et ceux-ci levaient des troupes, ouvraient et fermaient leurs villes, prêtaient ou refusaient leurs gens de guerre, passaient d’un camp à l’autre avec une incroyable facilité. La France était tombée si bas dans l’opinion, que tout le monde en Europe, hormis la cour de Madrid, s’intéressait à elle, comme on prend fait et cause pour un malheureux digne de pitié ”
“ Cependant tout n’est pas dit en histoire lorsqu’on en a fini avec le récit des causes et des effets, et après les évènemens, ou plutôt à côté d’eux, les hommes s’offrent tout naturellement à la double appréciation du conteur qui les fait agir et du critique qui juge le conteur. Dans la fronde, les personnages abondent, personnages collectifs et individuels, et M. Bazin a eu beau jeu, surtout avec les premiers. ”
“ Un peu plus tard cependant, vers le commencement de 1788, lorsque Barère vint poursuivre à Paris un procès de famille, son père, qui était un homme de sens et qui voyait poindre la tempête à l’horizon, lui dit au moment du départ : « Tu vas dans un pays qui va devenir bien dangereux ; les impôts sont excessifs, les ministres mauvais, le peuple mécontent, le roi faible ; la corde est trop tendue, il faut qu’elle casse. » ”
“ L’année, suivante, le grand ébranlement de la monarchie commençait, et les plébéiens entraient en scène ; le jeune avocat de Tarbes venait de perdre son père, dont la vieille expérience l’eût peut-être écarté des affaires publiques ; l’ambition se fit jour chez Barère ; il se mêla activement aux agitations électorales de sa province, fit briller sa facilité oratoire, et se laissa nommer électeur, puis commissaire-rédacteur du cahier des doléances, enfin député des communes aux états-généraux. ”
“ Lorsque les montagnards avaient réclamé l’expulsion du ministre Roland, et les girondins celle du maire Pache, il s’était empressé d’ouvrir l’avis que tous les deux se démissent simultanément de leurs fonctions, et il avait ajouté, saisi d’une de ces craintes soupçonneuses qui tourmentent parfois les médiocrités : « ... Je ne vois pas que nos seuls ennemis soient les hommes qui ont eu le malheur de naître du sang des tyrans ; ce sont aussi les hommes qui ont une grande popularité, une grande renommée, un grand pouvoir. » ”
“ MÉMOIRES DE BARÈRE. Il y a dix-huit mois environ, Barère s’est doucement éteint dans la ville de Tarbes, sa patrie, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans ; il est mort obscur et paisible, comme tous ceux que le hasard a préservés des vengeances des temps de lutte, et que l’oubli protége dans la solitude de la vie privée. ”
“ Me replacer au sein du comité de salut public le 10 juillet 1793, n’était-ce pas m’intimer l’ordre de servir la patrie dans la place qu’elle me désignait, et dans l’esprit public qui l’animait ? Que pouvais-je d’ailleurs, que pouvait un seul homme, que pouvaient même plusieurs dans ces circonstances extraordinaires ? Non ; aucune force humaine ne pouvait arrêter ce torrent de déraison révolutionnaire et de persécution politique ”
“ À cette heure, la noblesse se met de la partie, et les gentilshommes accourent en foule sous les drapeaux de la fronde. Les plus grands seigneurs de France, M. et Mme de Longueville, le prince de Conti, le duc de Bouillon, et son frère le loyal Turenne, le duc d’Elbeuf, etc., épousent, dans un intérêt égoïste, les ressentimens des gens de robe ; bourgeois et duchesses se mêlent au son des violons à l’Hôtel-de-Ville, tandis que la royauté appelle à son aide toutes les fidélités ébranlées. ”
“ S’il tourne ses regards vers l’assemblée, il n’y entend que plaintes et dénonciations ; le côté gauche dévore le côté droit ; la marche de la majorité tend évidemment à la persécution, grace à l’affreuse énergie de quelques orateurs, Danton, Legendre, Lacroix, Bourdon de l’Oise, Robespierre, etc. Au dehors, l’insurrection étend ses ravages ; l’ouest et le midi se séparent violemment de la république ; jamais la révolution n’a été si près du chaos. Alors une invincible frayeur s’empare de cet homme dominé par l’immensité des évènemens ”
“ Une critique méticuleuse ferait observer qu’il y règne une certaine monotonie dans l’exécution, que la phrase, sèche, pointillée, visant au trait sous un faux air de bonhomie, a peu d’ampleur et de grace, que cette narration limpide ne présente pas d’arêtes saillantes où puisse se remettre en haleine l’esprit fatigué du lecteur, qu’elle laisse parfois désirer un peu plus d’animation et de vigueur. ”
“ Et, en effet, l’auteur est un homme consciencieux qui ne veut rien laisser dans l’ombre et qui, dans son désir de tout expliquer, exagère volontiers le soin du détail. Lorsqu’on a lu son ouvrage, on se trouve avoir acquis une connaissance à peu près parfaite des actes de l’époque, car il n’oublie rien, pas même les hors-d’œuvre, tels que l’origine et les progrès du jansénisme, le romanesque drame de la révolution de Naples sous les inspirations de Masaniello, l’importation en France de l’opéra italien, etc. ”
“ « Ce que j’aperçus bien nettement, s’écrie Barère, c’est que Dumouriez était un traître, un royaliste, un ambitieux à qui il fallait un parti, et qui s’était assuré de Danton. » Le vainqueur de Jemmapes une fois démasqué, Barère, que la journée du 31 mai n’a pas écarté du comité de salut public, prête de nouveaux projets à Danton, qui s’est mis en dehors du pouvoir. L’initiative révolutionnaire du Mirabeau de la populace, comme on l’a surnommé, est systématiquement travestie. ”
“ Esclave de la chronologie, il marche avec le temps, et sans vouloir d’autre guide ; il ne sacrifie pas un épisode à un autre, quitte à revenir après, avec ou sans transition : plus sage en cela que tels ou tels écrivains que l’on pourrait citer qui se passionnent pour une période ou pour un homme, et laissent là tous les autres sans avoir égard aux proportions. ”
“ Mais de ce qu’elle avait pauvrement commencé, s’ensuivait-il nécessairement que la fronde ne dût être considérée que comme une misérable échauffourée ? On s’émeut pour une question de tailles ou pour la mise en liberté d’un parlementaire obscur ; puis, lorsqu’on s’est levé, qu’on s’est compté, qu’on a vu reculer l’autorité compromise, on se hâte de dépasser le but, on s’abandonne aux entraînemens du triomphe, et peu à peu les incidens s’aggravent, se pressent, s’accumulent ; les hommes d’action accourent ”
“ C’était un esprit souple et insinuant ; ses goûts et ses habitudes le portaient à la modération ; il se laissa entraîner, poussé par l’ambition et par la peur, et il ne sut plus rien refuser, conduit par cette idée peut être, que tout sacrifice serait le dernier. De concession en concession, il s’est trouvé un homme atroce, car, bien que son caractère l’annihilât, il avait à prendre dans les évènemens la responsabilité que lui donnait sa valeur nominale. ”
“ Il s’étudie à nous prouver que, si tous ces chefs de parti avaient de l’esprit à défaut de bonnes raisons, ils ne brillaient que par cet esprit de saillie qui ne grandit guère les individus, qui n’est dans la vie politique qu’un accessoire amusant, et qui, somme toute, est monnaie courante de nos jours, où le mérite d’un homme ne se mesure pas à la grace et au bon goût d’un quatrain. ”
“ On sait comment naquit la fronde, comment elle vécut, comment elle s’éteignit enfin par lassitude et par ennui. Au début de la régence, c’est l’âge d’or, ainsi nommé par les poètes courtisans. Richelieu est mort et son royal esclave l’a suivi dans la tombe. ”
“ Nommé membre de la convention nationale par les colléges électoraux de Versailles et de Tarbes, Barère ne prend rang parmi les hommes marquans de la révolution que du jour où commence le procès de Louis XVI. Président de l’assemblée pendant ce drame étrange du jugement d’un roi, il s’acquitta dignement, hâtons-nous de l’avouer, de ces fonctions pénibles, et sut garder pour l’illustre accusé tous les ménagemens que comportait l’exaspération des esprits. ”
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