“ C’est l’hiver ; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de ma triste case ; on n’entend plus d’autre bruit que celui qu’ils font, et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui brûle à cette heure dans Eyoub. C’est un sombre pays qu’Eyoub, le cœur de l’islam ; c’est ici qu’est la mosquée sainte où sont sacrés les sultans ; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous. ”
Eyoub
Définition et enjeux
Citations sur “Eyoub”
“ Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la mosquée, et la case d’Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne au bord de l’eau ; tout encore est clos et endormi. Ma demeure, que j’ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de soleil. Ce dernier lever du jour est d’une splendeur inaccoutumée ; tout le long de la Corne d’or, depuis Eyoub jusqu’au sérail, les dômes et les minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. ”
Zo d’Axa,
De Mazas à Jérusalem
“ Un bateau remonte la Corne-d’Or jusqu’aux eaux douces d’Eyoub, le village des morts : des pierres blanches et des cyprès au long des rues où les passants sont rares, des tombeaux encastrés entre les maisons et de telle façon qu’on croirait un bourg macabre bâti sur un grand cimetière. D’Eyoub, c’est tout Stamboul qu’il faut traverser pour arriver à Sainte-Sophie et au Bazar. D’abord un ghetto sordide aux masures branlantes, sorte de léproserie où le Turc a parqué les juifs. Des chemins ravinés, des escaliers, on monte, l’air s’épure autour des mosquées ”
Henri de Régnier,
Vues
(1926)
“ Au bas c'est Eyoub et sa mosquée, au fond de la Corne d'Or, les collines pelées et jaunâtres entre lesquelles coule la rivière des Eaux douces d'Europe. A des pas derrière nous, nous nous retournons. Des gens qui viennent nous font signe de nous écarter. Nous grimpons sur le talus, pour les laisser passer. C'est un cortège que composent une vingtaine d'hommes et de femmes, précédés d'un personnage accoutré d'oripeaux bizarres et qui porte à la main une sorte de hallebarde. Ils marchent vite et disparaissent à un tournant. ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ Une des premières nuits qu’elle passa dans cette case isolée d’Eyoub, un bruit rapproché, dans l’escalier même du vieux logis, nous fit tous deux frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler. ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ À Eyoub, on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple... (Ô Égalité ! inconnue à notre nation démocratique, à nos républiques occidentales !) Un érudit est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour ; chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, à l’ale et à l’absinthe, qui sont d’usage dans nos estaminets de barrières ; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et recueillement. ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ XI La mosquée d’Eyoub, située au fond de la Corne d’or, fut construite sous Mahomet II, sur l’emplacement du tombeau d’Eyoub, compagnon du prophète. L’accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes n’en sont pas sûrs pour eux. Ce monument est bâti en marbre blanc ; il est placé dans un lieu solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On voit à peine son dôme et ses minarets sortant d’une épaisse verdure, d’un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires. ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa maîtresse) , ce soir, un caïque l’amènera à l’échelle d’Eyoub, devant ta maison. Et j’attendais là depuis trois heures. La journée avait été belle et lumineuse ; le va-et-vient de la Corne d’or avait une activité inusitée ; à la tombée du jour, des milliers de caïques abordaient à l’échelle d’Eyoub, ramenant dans leur quartier tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar. ”
Adrienne Piazzi, Un drame à Constantinople (1879)
“ Eyoub et Scutari sont les deux cimetières où l'on enterre les riches et pieux musulmans. Eyoub semble un jardin, car le soleil l'inonde de ses feux, et les fleurs y croissent, mêlées aux arbustes champêtres et aux cyprès. Scutari est triste, solennel; c'est une épaisse forêt où tous les carrefours, les routes et les sentiers sont encombrés par la mort ; le jour passe avec difficulté entre le feuillage haut et touffu; l'herbe n'y pousse pas ”
Bernard Carra de Vaux, La doctrine de l'Islam
“ Le bon soldat, aux yeux de l'islam primitif, vaut le bon docteur, le religieux, le mystique; il semble même qu'il les dépasse. J'ai assez dit comment les mystiques ont su ultérieurement reconquérir la première place.Un type de martyr populaire chez les Musulmans est Eyoub. Son vrai nom est Abou Eyoub; c'était un croyant honnête et courageux qui reçut Mahomet dans sa maison, au moment de sa fuite. Sous Moawiah, il prit part à une expédition prématurément dirigée contre Constantinople, et il périt dans un assaut, en portant l'étendard vert du prophète. ”
Pierre Loti,
Oeuvres complètes de Pierre Loti…
(1893-1911)
“ Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure où baisse le soleil ; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites lames se forment. Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies par les siècles ; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux ”
Henri de Régnier,
Escales en Méditerranée
“ Pour me préparer à une entrevue que je souhaite et que j’appréhende à la fois j’ai relu quelques-unes des pages où Loti évoque si mystérieusement, si voluptueusement, l’image de la jeune Musulmane aux beaux yeux qui venait le retrouver dangereusement dans leur petite maison du quartier d’Eyoub, là-bas, au fond de la Corne d’Or, d’Eyoub dont j’ai aperçu de loin les hauts cyprès funéraires et la mosquée interdite. C’est en effet la seule de Constantinople où l’étranger ne puisse pénétrer. Partout ailleurs, il entre librement. ”
Henri de Régnier,
Escales en Méditerranée
“ À l’échelle d’Eyoub nous avons pris des caïques pour remonter, selon l’usage du vendredi, la rivière des Eaux-douces d’Europe qui a son embouchure au fond de la Corne d’Or et s’enfonce dans une charmante vallée entre de fraîches prairies et de beaux ombrages. Il y a affluence de caïques en cette douce fin de journée. Bord à bord, proches parfois à se toucher, parfois arrêtés par un resserrement des rives, ils s’insinuent dans la lente rivière qu’enjambent de loin en loin des ponts de bois. Sur les berges herbues il y a grand concours de peuple. ”
Pierre Loti,
Oeuvres complètes de Pierre Loti…
“ Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur. Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»—un nom qui évoque à lui seul un monde de rêves... ”
“ Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d’Eyoub ; je m’accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de leur société et de leurs plaisirs. Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du feu, quand j’arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main à tous les assistants, et je m’assieds pour écouter le conteur des veillées d’hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où figurent les djinns et les génies) . Les heures passent là sans fatigue et sans remords ”
“ J’imaginai de sortir, j’allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à Stamboul, les promeneurs sans fanal.) Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans Eyoub ; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur leurs portes. De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d’une fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture ; cette lampe est une lampe funéraire qui n’éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu’aucun secours humain n’en saurait sortir. ”
“ Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et continuaient de trotter à leur poste, dans l’impassibilité la plus complète. Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier de Galata, — et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. À Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s’arrêtèrent et descendirent. ”
Pierre Loti,
Aziyadé (1879) Extrait des notes et lettres d’un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars…
(1879)
“ C'était une froide nuit de janvier ; une brume glaciale embrouillait les grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à Eyoub. A l'échelle du Phanar, nous abord âmes avec précaution dans la nuit noire, au milieu de pieux, d'épaves, et de milliers de caïques échoués sur la vase. On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être humain. ”
Pierre Loti,
Aziyadé (1879) Extrait des notes et lettres d’un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars…
(1879)
“ Eyoub, décembre 1876. Aziyadé parle peu ; elle sourit souvent, mais ne rit jamais ; son pas ne fait aucun bruit ; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse, qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes. Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux par lesquels elle passe. ”
Henri de Régnier,
Vues
(1926)
“ L'air est pur et doux. A notre tour, nous revenons. Le rameur rame plus vite. Les berges sont maintenant presque désertes. Çà et là quelque vendeur de pâtisserie démonte son éventaire. L'odeur de l'herbe foulée se mêle à l'odeur de l'eau remuée. Les collines riveraines se dessinent sur le ciel crépusculaire. La fraîcheur du soir se fait sentir. Les chameaux sont toujours là, qui paissent. Le caïque rase un îlot herbeux. Là-bas, voici Eyoub dont la mosquée très blanche se détache sur les cyprès très noirs. ”
“ Je suis un peu à Eyoub l’enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est fort apprécié. Mes voisins, méfiants d’abord, ont pris le parti de combler de prévenances l’aimable étranger qu’Allah leur envoie, et chez lequel pour eux tout est énigmatique. Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d’une visite de deux heures, tire ainsi ses conclusions : – Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange ! Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si complète indépendance, que les hommes d’un âge mûr ne savent pas toujours en conquérir de semblable. ”
Pierre Loti,
Aziyadé (1879) Extrait des notes et lettres d’un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars…
(1879)
“ Tu as déjà couru tous les recoins des cinq parties du monde ; tu possèdes un ensemble de connaissances plus grand que celui de nos ulémas ; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon invraisemblable ; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que tu sois venu t'établir parmi nous. ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé pleurait, de froid et de frayeur. Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l’obscurité profonde, notre caïque à l’échelle d’Eyoub ! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous connaissions ces planches par cœur, en aveugles) , traverser la petite place déserte, faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois ; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous de l’escalier, la cuisine, l’intérieur du four ”
“ Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu’une lueur filtrait à travers les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres : elle était là ; la première, elle était rendue au logis... Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d’Europe, bêtement accessibles à vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce bonheur d’arriver, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers... LX Un temps viendra où, de tout ce rêve d’amour, rien ne restera plus ; un temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit profonde ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ XVIII Péra m’ennuie et je déménage ; je vais habiter dans le vieux Stamboul, même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d’Eyoub. Je m’appelle là-bas Arif-Effendi ; mon nom et ma position y sont inconnus. Les bons musulmans mes voisins n’ont aucune illusion sur ma nationalité ; mais cela leur est égal, et à moi aussi. Je suis là à deux heures du Deerhound, presque à la campagne, dans une case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible : une rue de village où règne dans le jour une animation originale ; des bazars, des cafedjis, des tentes ”
Pierre Loti,
Aziyadé
(1879)
“ Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après avoir dîné n’importe où, dans quelqu’une de ces petites échoppes turques où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille la préparation. Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis, — ce petit logis si perdu et si paisible, dont l’éloignement même est un des charmes. VIII Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim ; vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma ; les Turcs ne savent jamais leur âge. ”
Marcelle Tinayre,
Notes d’une voyageuse en Turquie
“ Ce personnage, de vieille race noble et presque royale, est comme le général des derviches turcs. Il a le privilège de porter un bonnet de feutre, trois fois plus haut que le bonnet ordinaire, et c’est lui seul qui peut « investir » le Sultan du fameux sabre d’Eyoub. Cette investiture, dans la sainte mosquée interdite aux chrétiens, équivaut au sacre des anciens rois de France, à l’onction du chrême dans la basilique de Reims. ”
Pierre Loti,
Aziyadé (1879) Extrait des notes et lettres d’un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars…
(1879)
“ A Eyoub, on est consterné de cet événement ; tous les bons musulmans pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système. J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque funéraire de Soliman-lemagnifique. ”
Alphonse Royer,
Aventures de voyage, tableaux, récits et souvenirs du Levant…
(1837)
“ Ce fut la seule consécration que reçut ce chef intrépide de la révolte qui allait entreprendre de renverser de son trône un monarque puissant. Après un dernier adieu, les conjurés se séparèrent, et Patrona s'achemina vers sa maison, pour la préparer à recevoir les deux hôtes qu'il attendait. Il faisait nuit close quand il arriva au faubourg d'Eyoub. Le logis de Patrona répondait parfaitement , par son dénuement absolu , à ce qu'annonçait son misérable extérieur. Une natte , quelques plats de terre et une lampe de cuivre en composaient tout l'ameublement. ”
