“ Que d’autres suivent les drapeaux de César et de Pompée, Caton seul guidera Brutus. Inébranlable au milieu des secousses du monde, est-ce la paix que tu choisis ? Aimes-tu mieux, associé au crime des chefs, aux malheurs d’un peuple en délire, absoudre la guerre civile ? Chacun dans cette lutte coupable ne prend les armes que pour sa propre cause. L’un a souillé son nom et craint les lois qui punissent pendant la paix ; l’autre a besoin de fuir la faim par le fer et d’ensevelir sa ruine sous la ruine du monde. Ce n’est pas l’audace qui les pousse aux combats ”
Lucain
Élements biographiques
Lucain, poète romain né en 39 et mort en 65, incarne la tension entre idéalisme politique et violence de la guerre civile. Son œuvre majeure, La Pharsale, épopée inachevée relatant la lutte entre César et Pompée, mêle récit historique et critique de l’empire, marquée par une philosophie stoïcienne.
Issu d’une famille lettrée liée à Sénèque, son style épique, à la fois sublime et poignant, explore les paradoxes de la vertu et la tragédie de la République romaine, immortalisant ainsi son héritage littéraire et intellectuel.
Citations de Lucain
“ Des vers d’une beauté sublime, des peintures dont la vigueur n’est affaiblie que par des détails qu’on efface d’un trait de plume ; des morceaux dramatiques d’une éloquence rare, si l’on prend soin d’en retrancher quelques endroits de déclamation ; des caractères aussi hardiment dessinés que ceux d’Homère et de Corneille : des pensées d’une profondeur, d’une élévation étonnante ; un fond de philosophie qu’on ne trouve au même degré dans aucun des poèmes anciens ; le mérite d’avoir fait parler dignement Pompée, César, Brutus, Caton, les consuls de Rome, et la fille des Scipions ”
“ Tu sauras qu’on peut supporter la paix sans reculer devant le combat. César peut à son aise m’appeler énervé, impotent ; que mon âge ne vous effraie point. Un vieux général commande votre armée, un soldat d’hier commande la sienne. Je suis monté aussi haut qu’un peuple libre peut élever un citoyen, et n’ai laissé rien au-dessus de moi que le trône. Il aspire donc à la tyrannie, celui qui, dans Rome, veut être plus que Pompée. Voici les deux consuls, voici toute une armée de généraux : César sera-t-il vainqueur du sénat ? ”
“ C’est moi seul qu’il faut frapper, moi, l’inutile défenseur des lois et des droits méconnus : voici, voici ma tête qui donnera la paix et le repos aux nations de l’Hespérie. Après moi, qui voudra régner n’aura pas besoin de guciie. Allons, suivons les drapeaux de Rome et la voix de Pompée. Si la Fortune le favorise, rien n’annonce encore qu’il se promette l’asservissement du monde. Qu’il triomphe donc avec Galon pour soldat : il ne pourra pas croire qu’il a vaincu pour lui. Il dit : ses paroles irritent la fureur du jeune Brutus et allument en lui la dévorante passion des guerres civiles. ”
“ Voilà ce que nous aurons encore à souffrir : tel sera le cours de cette guerre, telle sera la fin des discordes civiles. Mais tout justifie de plus grandes craintes : la lutte qui commence menace de plus grands périls l’univers entier. Marius exilé ne demandait à la guerre que de lui rouvrir les portes de Rome ; Sylla n’obtint de sa victoire que le massacre de ses ennemis abhorrés. César, Pompée, la Fortune vous appelle à d’autres crimes. Depuis longtemps votre puissance rivale est aux prises. Ni l’un ni l’autre vous ne suscitez la guerre civile pour vous contenter de si peu que Sylla. ”
“ Mais l’ardent César, qui croit que rien n’est fait s’il reste quelque chose à faire, s’acharne sur les pas de l’ennemi. Il est maître de toute l’Italie ; à peine une lisière de ses rives sert-elle d’asile à Pompée ; et César s’afflige, comme s’il la partageait avec lui. Il veut lui défendre d’errer librement sur les mers, et ferme le port avec une digue de pierres lancées dans les vastes flots. Immenses et vains efforts ! L’Océan vorace engloutit les pierres et mêle les montagnes au sable de ses profondeurs. ”
“ Qui lance aux combats un peuple en furie, et chasse la paix de la terre ? Tel est le fatal entraînement du destin ! rien d’élevé ne reste longtemps debout ; le poids des grandes choses rend leur chute plus lourde, et Rome ne se soutient plus. Ainsi, quand se brisera le lien du monde ; quand, l’heure suprême venant clore tant de siècles, tout s’en retournera vers l’antique chaos, on verra se heurter les étoiles en guerre, et le feu des astres lutter contre les eaux : la terre, rejetant la mer, lui refusera la ceinture de ses rivages : Phébé marchera contre son frère ”
“ Toi seul chercheras-tu la guerre pour la guerre ? Te seras-tu donc vainement conservé pur, tant d’années, dans cet âge de corruption ? Voilà tout le fruit de cette vertu constante : la guerre, qui les recevra coupables, te fera coupable 1 Dieux ! ne permettez pas que le fer sacrilége souille aussi la main de Caton, et qu’un dard lancé par ce bras se mêle dans le nuage épais des javelots ! Ne perdez pas une si haute vertu ! Toute la fortune de la guerre se déchargera sur toi. Qui ne voudra mourir par ton glaive, et, tombant sous les coups d’un autre, ne l’appellera pas son meurtrier ? ”
“ Soit que tu veuilles tenir le sceptre, ou que, montant sur le char rayonnant de Phébus, tu te plaises à promener ses errantes clartés sur la terre qui ne craindra pas ce nouveau soleil, tous les dieux te céderont leur place, et la nature te laissera choisir dans le ciel le trône d’où tu voudras gouverner le monde. Tu n’établiras ta demeure ni vers l’étoile du nord, ni vers le pôle contraire que le Sirius brûle de ses feux, d’où ton astre n’inclinerait sur Rome que des regards obliques. Si tu pèses sur un point de l’immense univers, l’axe gémira sous le fardeau ”
“ La fleur de l’Hespérie, tout ce qui restait de jeunesse dans le Latium, moissonné dans le Champ-de-Mars, ensanglante la malheureuse ville. Un a vu souvent autant de jeunes hommes cruellement enlevés ensemble par la famine, la fureur des eaux, les ruines soudaines, les désastres de la guerre, les fléaux de la terre et du ciel ; jamais par un supplice. À peine à travers cette cohue de peuple, à travers cette multitude tremblante devant la mort qui la menace, le meurtrier peut-il lever le fer. Les corps ne tombent pas sous le coup mortel ”
“ Si la discorde porte le trouble au sein des moindres choses, les grandes se reposent dans la paix. Quelle joie pour César, d’apprendre qu’un citoyen tel que toi a pris les armes. Car il ne se plaindra pas de le voir choisir l’étendard de Pompée, son rival ; Caton se déclare assez pour lui, s’il se déclare pour la guerre civile. Déjà la plupart des sénateurs, le consul qui va servir sous un chef sans titre, et le reste des patriciens, sppeilent cette guerre de tous leurs vœux : qu’on voie encore Caton sous le joug de Pompée, et, dans l’univers entier, César seul sera libre. ”
“ Les étoiles inférieures, qui parcourent d’ordinaire l’immensité des nuits, apparurent au milieu du jour, et la sœur de Phébus, à l’heure même où son disque arrondi rend au monde entier les clartés de son frère, pâlit soudainement, voilée par l’ombre de la terre. Titan lui-même, lorsqu’il portait sa tête au plus haut de l’Olympe, cacha son char de feu sous de noires ténèbres, enveloppa l’univers dans l’ombre, et força les nations à désespérer du jour, de même qu’autrefois le soleil, reculant vers son berceau, livrait à la nuit la ville de Thyeste. ”
“ Les forces ne sont pas égales. Pompée, dont l’âge touche à la vieillesse, longtemps paisible sous la toge, a perdu dans la paix les souvenirs du général ; ambitieux de renommée, il ne sait plus que prodiguer des fêtes à la multitude, que se laisser aller au souille populaire, que s’enivrer des applaudissements de son théâtre ; il ne s’inquiète pas de renouveler ses forces, et se confie trop à son ancienne fortune. Ce n’est plus que l’ombre d’un grand nom. ”
“ N’est-ce pas pour ce citoyen le dernier des supplices ? Il a suivi les drapeaux de la patrie, Pompée, tout le sénat ; et on lui pardonne ! Domitius, impassible, étouffe sa profonde colère, et se dit en lui-même : « Iras-tu lâchement à Rome, asile de la paix ? Fuiras-tu les dangers de la guerre, toi qui depuis longtemps devais mourir ? Cours au trépas, brise tous les liens de la vie ; échappe au bienfait de César. » ”
“ Mars occupe seul le ciel. Les autres astres ont abandonné ; leurs éclipses et se traînent sans lumière dans le monde ; et l’épée d’Orion brille d’un éclat inaccoutumé. La guerre approche avec ses fureurs ; la puissance du glaive va confondre tous les droits ; aux plus grands crimes on donnera le nom de vertu, et cette rage durera de longues années. Mais que sert-il, ô dieux ! de vous en demander la fin ? avec la paix nous vient un maître. Rome, prolonge l’éternel enchaînement de tes calamités ; traîne-toi d’âge en âge à travers les ruines ”
“ César n’a pas un si grand nom, une pareille gloire ; mais sa vaillance ne sait rester en place ; mais il ne rougit que de ne pas vaincre. Ardent, indomptable, il porte le glaive partout où l’appellent l’ambition et la vengeance ; jamais il ne s’épargne d’ensanglanter le fer. Altérée de succès nouveaux, son ardeur insatiable persécute la fortune ; il renverse tout obstacle à son ambition de grandeurs, heureux de se faire un chemin avec des ruines. ”
“ Quand il vous fallait dépouiller l’orgueilleuse Babylone des trophées de l’Italie, quand l’ombre de Crassus errait sans vengeance, vous avez préféré des guerres pour lesquelles Rome n’a pas de triomphe. Hélas ! avec le sang que versèrent à longs flots vos mains coupables, que de terres, que de mers eussiez-vous pu conquérir, et vers le pôle d’où vient Titan, et vers la région ténébreuse où plongent les étoiles, et vers les zones brûlantes sous les feux du midi, et vers ces contrées brumeuses où la mer de Scythie, resserrée dans ses glaces, ne sait pas s’amollir au souffle du printemps ! ”
“ Je sais bien que pour rendre Pompée plus grand, il était poétiquement nécessaire de diminuer César ; mais encore ne faut -il pas prêter à un homme de guerre, auquel on reconiiait d’ailleurs de grands talents, une passion de meurtre et de ravage qui se comprend à peine dans un barbare imbécile. Il n’y a pas un général sérieux et digne de ce nom qui soit fâché d’éviter une bataille en acceptent une soumission, et n’aime mieux recevoir pacifiquement les clefs d’une ville ennemie, que d’entrer par la brèche sur les cadavres des siens. ”
“ Vengeurs des forfaits, soldats de la meilleure cause, troupe vraiment romaine, armée par le sénat au nom de la patrie, appelez le combat de tous vos vœux ! Le fer et le feu dévorent les champs de l’Hespérie ; à travers Il les Alpes glacées, la Gaule nous vomit ses sauvages enfants. Déjà le sang a souillé le glaive de César. Remercions les dieux ! Nous avons reçu les premiers outrages de la guerre ; César a commencé le crime. Rome, sous ma présidence, va commander le supplice et le châtiment : car ce ne sont pas là de vrais combats ; c’est la vengeance de la patrie courroucée. ”
“ César, quand tu sonnes la charge, il n’y a plus de Romain devant moi. J’en jure par tes aigles dix fois propices à nos armes, j’en jure par tes triomphes sur tant d’ennemis divers, si tu m’ordonnes de plonger le fer dans le cœur d’un frère, dans la gorge d’un père, ou dans les entrailles d’une épouse bientôt mère, je forcerai ma main à t’obéir. Faut-il dépouiller les dieux, incendier les temples ? La flamme du camp dévorera le sanctuaire de Junon Monéta. ”
“ Un seul mot du vainqueur a commandé tous les crimes. L’esclave plonge le fer impie dans les flancs de son maître : les fils dégouttent du sang de leur père et se disputent sa tête : le frère vend le sang du frère, les tombeaux cachent la foule des fugitifs ; les vivants se mêlent aux morts ; les tanières des bêtes fauves ne peuvent contenir ce peuple d’exilés. L’un attache à son cou le lacet fatal et s’étrangle : l’autre se précipite, et son poids le brise sur la terre. C’est ainsi qu’ils dérobent leur trépas à leur cruel vainqueur. ”
“ Chassé avec ta femme, avec tes enfants, traînant toute ta maison à la guerre, tu fuis, encore grand dans cet exil que les peuples accompagnent. Ainsi tu vas chercher sur des bords lointains et ta mort et ta honte. Ce n’est pas que les dieux veuillent le refuser un tombeau dans les murs de la pairie ; mais en condamnant les sables de Phare à recevoir la cendre, ils font grâce à l’Hespérie. Fortune, cache ton forfait aux limites du monde ; que Rome soit conservée pure du sang de son Pompée. ”
“ Ainsi chacun, par ses craintes, prête des forces à la Renommée ; sans que personne ait été témoin de ces calamités, chacun s’effraie de ce qu’il rêve. Et ce n’est pas le seul vulgaire que font pâlir ces aveugles terreurs : les pères ont déserté la curie et leurs siéges, et le sénat lègue en fuyant aux consuls son funeste décret de guerre. Alors, ne sachant où la retraite est la plus sûre et le danger plus menaçant, ils vont où les emporte leur fuite rapide, pressent les flots de la multitude, et traversent ces troupeaux de fugitifs qui prolongent au loin leurs colonnes serrées. ”
“ César lui-même s’avance avec toutes ses aigles, toutes ses enseignes réunies, toutes ses armées, à la tête de ses bataillons épais. Ils le ne voient plus tel qu’ils l’ont connu : ils se le figurent grandi, féroce, et plus barbare que les nations qu’il a vaincues. À sa suite marchent tous ces peuples répandus entre les Alpes et le Rhin, sous les glaces de l’Ourse, hordes sauvages arrachées aux toits de leurs pères, qui viennent, aux ordres de César, saccager la ville sacrée sous les yeux des Romains. ”
“ Home, tu n’as entendu que prononcer le mot de guerre, et le voilà déserte : les citoyens ne te confient pas le repos d’une nuit. Cependant il faut leur pardonner ces grandes terreurs ; ils tremblent, mais après que Pompée a pris la fuite. Pour ne pas consoler par l’espoir de l’avenir cette foule éperdue, de plus cruels destins se révélèrent par d’éclatants témoignages. Les dieux menaçants remplirent de prodiges la lerre, le ciel, la mer. ”
“ Chancelantes, incertaines entre les deux partis, les villes du Latium se livreront elles-mêmes à la première alarme de la guerre qui approche. Cependant elles fortifient leurs murailles de solides remparts, et de tous côtés les environnent de fossés profonds : elles disposent sur leurs tours élevées, les rochers arrondis et les traits qui accablent au loin l’ennemi. Le peuple penche vers Pompée, mais la terreur lutte contre sa fidélité. Ainsi, lorsque l’Auster au souffle tumultueux s’est emparé de l’Océan, il entraîne tous les flots. ”
“ Dans ses pressentiments la nature a brisé les lois et l’harmonie des choses, et le désordre de ses créations monstrueuses prophétise le crime. Pourquoi, souverain de l’Olympe, ajouter aux humaines douleurs cette autre inquiétude qui leur fait lire leur ruine future dans de funestes présages ? Quand le Créateur des choses, dissipant la flamme du chaos, s’empara de ces royaumes sans forme, de cette brute matière, a-l-il fait des lois éternelles qui gouvernent tout et l’enchaînent lui-même ? ”
“ On quitte le golfe, qui sous le nom et la tutelle d’Hercule [16] , resserre l’Océan dans sa roche concave, à l’abri du Corus et du Zéphire ; le Circius [17] , qui peut seul en troubler les rivages, défend et protége la station de Monœcum. On quitte le rivage incertain, que la terre et la mer se disputent tour à tour, où tantôt le vaste Océan se promène, d’où tantôt il rappelle ses vagues et s’éloigne. Est-ce le vent qui, des confins du monde, roule les flots sur cette rive et les abandonne ensuite avec sa proie ? ”
“ Toutes les colonies, Pompée, seront-elles donc pour tes pirates ? — Levez, levez l’enseigne longtemps victorieuse, il faut user des forces que nous nous sommes faites ! Qui méconnaît les droits, livre tout à qui tient la glaive. Les dieux ne nous manqueront pas, car je ne vais conquérir ni butin, ni couronne ; nous allons affranchir Rome des tyrans qu’elle est prête à servir. ”
“ Ce n’est plus ce peuple, heureux des loisirs de la paix, qui vivait de sa liberté dans le repos des armes. Tous les jours maintenant, de promptes colères et les crimes que la misère enfante : c’est une noble gloire, à gagner par le glaive, que d’être plus que la patrie ; la force est devenue la mesure du droit. ”
“ Les grandeurs s’écroulent sur elles-mêmes ; à ce terme les dieux interrompent le cours de nus prospérités Contre le souverain de la terre et des mers, la fortune jalouse ne charge aucun peuple de ses vengeances : la cause de tes disgrâces, c’est toi, Rome, devenue la ville commune de trois maîtres ; c’est ce partage fatal et inouï de la royauté en proie. Tyrans mal d’accord et que trop d’ambition aveugle, que sert de joindre vos forces pour embrasser le monde ? Tant que la terre portera l’Océan, et que l’air portera la terre ; tant que Phébus fatiguera son char à rouler dans l’espace ”
“ Les cadavres deviennent complices des bourreaux, et le poids des morts étouffe les vivants. Tranquille sur son trône élevé, Sylla, spectateur impassible d’un tel crime, contemple sans pitié ces milliers de citoyens qu’il a condamnés à mourir. Le gouffre de Thyrrène doit bientôt recevoir tous les cadavres amoncelés. Les premiers tombent dans le fleuve, les autres tombent sur les corps : les barques rapides échouent contre cette digue sanglante : au-dessous, l’eau s’écoule dans la mer ; au-dessus, elle se brise contre l’obstacle. ”
“ Quel rôle César jouerait-il dans la plaine, de Pharsale, si Iris venait lui apporter son épée, ou si Vénus descendait dans un nuage d’or à son secours ? Ceux qui prennent les commencements d’un art pour les principes de l’art même, sont persuadés qu’un poème ne saurait subsister sans divinités, parce que l’Iliade en est pleine ; mais ces divinités sont si peu essentielles au poème, que le plus bel endroit qui soit dans Lucain, et peut-être dans aucun poète, est le discours de Caton, dans lequel ce stoïque ennemi des fables dédaigne d’aller voir le temple de Jupiter-Ammon. ”
“ Et alors toute guerre en vaut une autre, c’est toujours du sang versé, des mourants, des morts ; reste là qui voudra, pour ne rien voir de nouveau et avoir des haut-le-cœur ; mais les esprits délicats, qui ne s’intéressent qu’aux véritables causes de la hiite, aux négociations, aux préliminaires, quittent le champ de bataille ou s’endorment pendant la tuerie, sans beaucoup s’inquiéter de la méthode qui a présidé à celte tuerie, et si elle a commencé par le flanc ou par la queue, toutes connaissances agréées seulement de la très-petite classe des stratégistes. ”
“ Les famines sont plus désastreuses pour César et Pompée que pour tout le monde ; on ne comprend pas comment leurs soldats ne sont pas submergés jusqu’au dernier par les inondations. Ils ont des tempêtes faites tout exprès pour eux ; ils marchent en Afrique les pieds entortillés de serpents ; leurs malades échappent à toutes les prévisions de l’art de guérir, leurs plaies bâillent connue le gouffre de la Pythie ”
“ La gloire de Lucain fut précoce ; et son génie, qu’une mort funeste devait arrêter si vite, n’eut que le temps de montrer de la grandeur sans naturel et sans vérité : car le gout de la simplicité appartient rarement à la jeunesse, et dans les arts, le naturel est presque toujours le fruit de l’étude et de la maturité. Lucain paraissait d’ailleurs au milieu de la décadence des lettres, précipitée par la servitude publique, et par cette fausse éloquence des rhéteurs, qui remplaçait les mâles accents de la liberté romaine. ”
“ César joue, dans le drame de la Pharsale, le rôle d’un de ces dieux de théâtre qu’on fait intervenir pour dénouer l’intrigue, faute d’un événement naturel qui le dénoue. À la guerre, il se jette en aveugle dans cette mêlée où se jouent les destinées du monde ; il frappe d’estoc et de taille, il s’enivre de sang ; il aime la guerre, et, qui pis est, il a fait pour ses désastres, pour ses cruautés, pour son horrible frénésie. ”
“ De toute la révolution qui changea les destinées de Rome et du monde, Lucain n’a pris que l’instant du dénouement, la mêlée, c’est-à-dire le moment le moins philosophique et le moins instructif. Il commence la pièce à l’instant où la pièce finit. Le poème de Lucain, c’est le dénouement sans l’intrigue ; c’est la crise purement physique, durant laquelle le spectateur se cache la tête dans son manteau ou s’en va. Qu’est-ce que nous disent toutes ces marches et contre marches par terre et par mer ? Quand l’heure du combat a sonné, il n’y presque plus rien à recueillir pour la philosophie ”
“ Le Caton de Lucain est trop en dehors ; c’est plus souvent un rôle qu’un homme. Caton se prosterne devant soi, il se contemple ; il se fait sans façon le dieu du monde, et se met à la place de cet Olympe dispersé qui laisse périr les vieilles lois et les vieilles libertés romaines. À la manière dont il donne ses réponses, on voit qu’il a la conscience que ce sont des oracles qu’on lui demande. Il dit longtemps à l’avance, afin qu’on ne l’ignore : Je suis Caton. ”
“ Un homme d’un véritable génie, dont l’éducation, au lieu d’être confiée à des sophistes, eût été solitaire et chaste ; un écrivain qui se serait nourri de bons livres, et qui aurait acquis un jugement sain, solide, capable de résister au choc de tant d’impressions contradictoires, un tel écrivain aurait pu dominer toutes les dispositions de ses contemporains et être à la fois dans ses ouvrages original et un. Riais Lucain n’était pas fait pour une telle gloire, parce que la nature ni l’éducation ne lui en avaient donné l’étoffe. Quoique doué de qualités supérieures, il n’avait pas de génie. ”
“ Le Pompée de Lucain ne présente pas ce caractère de conséquence et d’unité ; rien ne se lient dans cette bizarre et maladroite création ; ce qui s’y voit de grand jure à côté de ce qui s’y voit de petit ; vous diriez un corps humain fait de pièces de rapport, et dont toutes les parties ne seraient liées entre elles que par de grossières coulures à peu près comme les différentes pièces d’un trophée. Que représente à son tour le César de Lucain ? quelle passion a-t-il personnifiée dans ce grand homme ? ”
“ AVERTISSEMENT. Nous pensons qu’on approuvera notre idée, de réunir en un seul volume Lucain, Silius-Italicus et Claudien. Quoique, dans une collection qui doit comprendre en vingt-cinq volumes la matière de plus de deux cents volumes ordinaires, il soit impossible de toujours concilier toutes les convenances de la science et de la méthode avec les exigences matérielles de l’entreprise, nous nous sommes imposés la loi de ne mettre ensemble, autant que possible, que des ouvrages offrant entre eux de grandes analogies, soit de sujet, soit de genre, soit d’époque. ”
