“ Toute la joie de se retrouver chez soi tient dans ce cri du cœur. Kebec, en effet, c’est la Terrasse. C’est là que s’est rendue la famille, comme en vigie, pour signaler le vaisseau qui ramène l’absent. Oui, la Terrasse, c’est Kébec ! Elle n’a pas plus besoin d’une étiquette d’identification qu’il n’y a lieu de situer les Champs Élysées, le Lido, le Prater, le Broadway, la Promenade des Anglais, la Corniche, la Canebière, le Boardwalk et tant d’autres promenades fameuses encadrées d’un panorama grandiose, car, je le répète, il n’y a qu’une seule et unique Terrasse. ”
Oscar Massé
Élements biographiques
Oscar Massé (1880-1949), journaliste, protonotaire et folkloriste, incarne une figure remarquable de la littérature québécoise, associant observation ethnographique et réflexion existentielle. Ses œuvres principales, Mena’sen, Massé…
doine et À vau-le-nordet, examinent les conflits entre l’individu et son environnement, l’identité régionale et les frontières de l’espoir. À travers des récits poétiques et des descriptions soignées, Massé questionne la condition humaine, l’aliénation et la résilience, ancrant ainsi son œuvre dans une tradition littéraire qui combine réalisme et symbolisme.
Citations de Oscar Massé
“ Reconnaissez qu’il y a là quelque chose d’extraordinaire, qu’il s’agit bel et bien d’un phénomène. Une île qui se moque de la géographie elle-même, une île qui défie la définition classique puisque qu’elle cesse parfois de s’entourer d’eau d’un côté sinon par en-dessous, une île qui erre à l’aventure d’un bout à l’autre du lac cherchant peut-être une issue par où déguerpir tout à fait, comme un ours captif du Parc Lafontaine, a-t-on jamais entendu parler de chose pareille ? Pourtant, je n’invente rien. L’ilôt flottant ou mouvant de Waterloo est une curiosité connue et constatée. ”
“ Quand tout fut terminé, qu’il se fut acquitté de sa tâche, Robert adressa à cette tombe où il venait d’enfouir son bonheur un suprême adieu, puis lentement, comme à regret, il descendit du rocher, son calvaire, pour regagner la rive et continuer son voyage, seul désormais pour la vie, avec, en unique partage, l’atroce souffrance du présent et la hantise lancinante du passé sans le soûlas de l’espoir en l’avenir. L’espoir, c’est la panacée magique à tous les maux de la vie, c’est l’oasis dont le mirage leurre, dans le désert de l’existence, notre pauvre âme assoiffée ! ”
“ Si le loup redoute le feu, l’ours, au contraire, y est attiré. Certes, à cette saison de l’année, Maître Martin, quand il n’est pas terré ou « ouaché » n’est guère à redouter, mais enfin c’est un voisinage que personne ne recherche, car l’appétit d’un ours, même d’un ours bien gavé, a parfois d’étranges caprices. Dans tous les cas, nos patriotes ne comptaient guère plus sur la bienveillance des fauves que sur l’indulgence des tories et si Roberts, succombant à la fatigue, goûtait quelque sommeil, ce n’était certes pas ce sommeil paisible et réparateur qui réconforte et revivifie. ”
“ Au reste, je ne suis pas sûr qu’on s’entende sur la valeur du mot pris dans ce sens. Pour ma part, j’estime qu’il n’y a coquille que s’il résulte de l’erreur un mot drôle, un sens ou un contresens grotesque, un effet cocasse. À ce compte, la coquille a pour fonction propre, essentielle dirais-je, de provoquer le rire, dût-elle autrement scandaliser. C’est ainsi, du reste, que l’entendait le Marquis de Bièvre qui n’était pas un sot. « La coquille, a-t-il écrit, c’est l’esprit qui « fiente » ! L’idée, pour triviale, est assez expressive. ”
“ Sans ce rouage indispensable, leur mécanisme moral se détraque et l’âme désemparée, ballottée par le ressac, va se jeter, épave docile, sur les brisants de l’adversité. Ils s’acclimatent partout, ces fils du Conquérant, ils s’accommodent d’un coin quelconque du globe terrestre, comme patrie, pourvu qu’ils n’aient pas d’entraves ; mais la captivité leur est contraire. C’est là un régime auquel leur éducation nationale ou leur entraînement politique ne les ont pas habitués. De tous ces malheureux, le moins résigné peut-être est Robert Gardner, le forgeron de Guarfil. ”
“ Novembre, c’est plus que l’article-Paris en marivaudage, c’est bien l’ennui qui suinte avec la pluie, c’est la clarté du jour qui baisse comme une lampe qui s’éteint et fuligine, c’est l’arbre désolé que la bise dénude. Novembre, c’est une lettre de cachet qu’on nous signifie d’avoir à se claquemurer jusqu’à l’avril, c’est l’adieu des oiseaux qui nous quittent, c’est la nature qui entre au cloître pour y prendre le voile neigeux. Novembre, c’est aussi la pierre du cimetière, blanche comme un bristol, où se lit l’invitation fatale à laquelle il faudra, quelque jour, se rendre... ”
“ Mais ça n’est que du vent nordet ! Pour un chapeau qu’il chipe, une jupe qu’il trousse, Il écarte de nous miasmes et brouillard. On rage et, justement, on rage plus qu’on tousse. Ah ! madame, oubliez la perte d’un riflard, Car où trouver un teint qui vaille votre mine Que ce vent polisson lutine ? Les arbres, à l’automne, ont la petite peur Et frissonnent quand du nordet vient la rafale, Mais c’est bien de plaisir et non pas de stupeur Que chevrote sa voix de rouet qui brédale. ”
“ Soigneusement caché en un lieu sûr, j’ai un canot que la dernière crue des eaux a fait dériver sur le rivage. Je l’ai dissimulé sous des aulnes touffus qui le dérobent à la vue. — Oui, mon Robert, périssons ensemble, emportés par les eaux, percés tous deux de la même flèche implacable. — Non, non, nous vivrons ensemble plutôt pour nous aimer et redire à nos enfants les péripéties de notre fuite. — Dieu t’entende, mais l’Abénaquis veille... — Nous prendrons son astuce en défaut. Demain soir est la fête des aïeux ; la tribu s’assemble pour célébrer ses fastes guerriers. ”
“ Oh ! notre menu n’était guère recherché : des noix longues, des merises, des faînes, des cerises, etc., selon la saison, et, après avoir dépêché notre frugal repas, nous faisions la sieste sur un tronc d’arbre renversé par le vent ou sur une souche vermoulue. L’été, c’est la saison des plaisirs et, de mon temps, on en profitait. Je vous accorde que l’automne a bien ses sports particuliers qui ont leur charme, mais c’est aussi l’époque des pluies et des rafales. « L’automne, a dit une célèbre faisane, est un andante mélancolique qui prépare admirablement le solennel adagio de l’hiver. » ”
“ C’est sur le rocher du vieux Kébec, c’est au Parlement qu’arde dans toute son intensité le feu sacré du patriotisme qui embrase l’âme de nos chefs, que flamboie dans tout son éclat la torche qui éclaire notre marche vers nos destinées ethniques. Le Parlement, c’est le théâtre où se déroule notre grand drame historique. C’est l’arène où de valeureux gladiateurs livrent le bon combat pour nos institutions, notre langue et nos lois. Le parlement, c’est le boulevard de nos libertés. ”
“ Bien des pensers incohérents se heurtaient dans la tête en feu de Robert Gardner et c’est avec soulagement qu’il vit poindre le soleil à l’horizon. Cette radieuse apparition le rasséréna quelque peu, il y vit un heureux augure. Il est bien vrai que les yeux ne sont que les fenêtres de l’âme qu’on ne sait regarder qu’autant qu’on est émotif et que, enfin, le beau est, avant tout, condition psychique ; mais il est également vrai que le beau, le beau objectif — si le terme n’est pas trop technique — affecte l’âme dont l’œil est simplement l’organe de perception, l’appareil photographique. ”
“ Quant à moi, fit remarquer Petit-Noir Labonté, il me semble qu’il y a là quelque chose qui n’est pas naturel. Si on n’était pas des poules mouillées, on irait voir ce qui se manigance là. Si c’est quelqu’un qui a besoin d’aide, ça ne serait pas chrétien de le laisser périr tandis qu’on est ici à se poser des devinettes. Viens-tu, Noré ? Petit-Noir ou, de son vrai nom, Xavier Labonté avait la réputation de n’avoir pas froid aux yeux. Honoré Doucet, autre fort-à-bras, ainsi interpelé, ne pouvait décemment reculer à peine de passer pour un poltron et ce sous les yeux mêmes de sa « blonde ». ”
“ À Montréal, les filles sont moins frivoles et plus adonnées au travail. On les voit toujours occupées à coudre quand elles n’ont pas d’autres devoirs à remplir. Cela ne les empêche pas d’être gaies et contentes : personne ne peut les accuser non plus de manquer d’esprit ni d’attraits. Leur seul défaut, c’est d’avoir trop bonne opinion d’elles-mêmes. Les jeunes gentilshommes qui viennent de France, chaque année, sont captivés par les dames de Kébec et s’y marient ; mais comme ces messieurs vont rarement à Montréal, les jeunes filles de cette dernière ville n’ont pas souvent semblable fortune. ”
“ Monseigneur — on le monseigneurise par anticipation — a petit esprit et grande ambition, de quoi vraiment édifier sa fortune. C’est une salamandre florissant au milieu des discordes qui consument autrui. C’est un vice-roi qui a interverti les rôles ; il flatte ses courtisans. Entre la chèvre et le chou, il ne manifeste aucune prédilection à moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’une toute petite chèvre et d’un gros gros chou, car Monseigneur le Marquis, quand il lui faut prendre parti — et il ne s’y résout qu’à la dernière extrémité — a toujours soin de se ranger avec les plus forts. ”
“ Mais, me direz-vous, ces pionniers au milieu de la forêt vierge vivaient-ils de l’air du temps ou de la vache enragée qu’ils mangeaient ? De tout temps, le colon canadien a vécu de... bois. Il n’en allait pas autrement dans les Cantons de l’Est en 1800. La forêt marâtre, une fois dompté son orgueil farouche, devient mère nourricière, comme si elle se sentait touchée au cœur par la détresse du colon en même temps que par sa cognée. La civilisation humaine a connu l’âge de pierre et l’âge de fer. La colonisation, elle, ne connaît que l’âge de bois. Le colon de nos jours vit de bois de pulpe. ”
“ Si je le pousse à bout, il va, lui aussi, — pour me bien faire voir que n’importe qui peut avoir de cet esprit-là — me décocher, à son tour, une coquille en disant que ce sont là des jeux de sots indignes d’arrêter l’attention des gens sérieux, ou encore que l’auteur est une espèce de buse. Je n’en disconviens pas, mais enfin tout le monde n’a pas le cerceau organisé de la même façon : chez les uns c’est la farce de la pensée qui prédomine, chez d’autres, l’esprit est plutôt tourné à la brague ! ”
“ Qu’il est beau le grand fleuve Alsiganteka dont rien n’a flétri les sauvages attraits ! La cognée n’a pas encore défloré ses rives vierges, nul trafic n’est venu polluer la toison de ses longues herbes, nulle industrie n’a osé prostituer à des fins sordides l’effervescence et l’élan de ses ondes. Tour à tour calme ou tumultueux, s’engageant avec fracas dans le col sinueux de passes escarpées comme des fjords où il rugit de fureur, ou s’épandant, las et rendu, dans un lit large où il semble reposer, toujours il poursuit une carrière variée qui captive la vue et extasie l’âme. ”
“ Il est du reste à présumer que des hommes de la valeur de Johnson, Mercier, Bourgeois et Racicot ne durent pas manquer de jeter sur cette cause un peu de leur prestige. Sans donner dans la pose et l’ampoule, il sied qu’un decorum de bon aloi préside aux séances des tribunaux. Le ton et la tenue ne sont pas de luxe dans l’appareil judiciaire et si la dignité de la justice s’offusque d’un cérémonial qui, en cherchant à être pompeux, réussit plutôt à être pompier, elle s’accommode toutefois d’un decorum discret qui impose par la distinction des personnages plutôt que par l’austérité de leur mine. ”
“ Son rôle était de souffrir mais non de s’affliger. Il lui fallait non seulement boire le calice mais en savourer la lie. Le temps se hâte vers l’éternité ; il nous presse et nous aiguillonne sans répit et jamais ne halte sa course ni devant la joie ni devant la douleur. Blessé au cœur, il faut retourner le fer dans sa propre plaie. Il fallait à Robert inhumer sa chère morte en attendant qu’il put revenir chercher sa dépouille pour la déposer dans le cimetière de Deerfield, près de sa mère, ainsi qu’Alice en avait manifesta de désir. ”
“ Scherer l’a dit, le protestantisme est un pays éloigné, plus éloigné de la France et de son tempérament que ne sont des nations séparées par la simple distance... On s’imagine que nos gens s’en vont aux États-Unis « quand les temps sont durs ici ». Si on pénètre au fond des choses, on se convainc aisément que ces treks périodiques des nôtres vers la république voisine sont plus que de simples avatars d’ordre purement économique. La question du pain quotidien n’est au fond qu’un trompe-l’œil dont se contente l’esprit simpliste. ”
“ Le plus jeune des voyageurs, M. Saint-Georges — imberbe et n’a pas 25 ans — est exubérant de belle humeur et rit de bon cœur aux saillies du fécond Mr Thomas qui, naturellement, est ravi d’un auditeur aussi sympathique à côté des taciturnes Roberts et Simon. Si solennelle que soit la circonstance, le « petit caporal », ainsi que l’appelle Thomas à raison tant de son âge que de sa taille, turlute volontiers quelque couplet de Bérenger ou même chansonne assez cruellement les « chouaguens ». Vif, présomptueux, impatient, volontaire, il a les qualités de son âge, bonnes et mauvaises. ”
“ Je me rends parfaitement compte que je ne suis qu’un étudiant qui a tout à apprendre et ce que j’en dis vise à provoquer une réponse, une solution, un renseignement qui m’édifient et m’instruisent. Je ne demande, pauvre moi, rien qu’à apprendre en quoi notre Code Civil, droit coutumier français fortement métissé de common law, surtout interprété qu’il est, en dernière analyse, par Ottawa et Londres, est essentiel à notre existence comme race, et comment nous serions en pire posture nationale avec le droit commun non codifié dont s’est accommodé jusqu’ici le reste du Nord-Amérique. ”
“ Tous les yeux se tournent dans la direction d’où il est parti. À quoi bon, une brume légère monte de l’Alsiganteka et empêche de voir. Mais ce voile ne saurait tarder à disparaître, car voici le soleil qui se lève. Petit à petit, en effet, le brouillard se dissipe et révèle aux cent yeux braqués en amont la nappe claire du fleuve qu’une légère brise matutinale plisse à peine. Un nouveau cri retentit et les yeux qui scrutent la rivière ont distingué, dans le lointain, un point noir qui se rapproche. C’est un canot qui vient vers eux et qui vient rapidement, car on pagaie à coups redoublés. ”
“ Il ne paraît pas qu’il se soit ennuyé et il y a gros à parier qu’il ne dut pas ennuyer les autres. Il laissa aux avocats toute liberté d’action ce qui est encore le meilleur moyen d’expédier un procès, tout paradoxal que cela puisse sembler à certains magistrats impulsifs et besogneux, recordmen du Palais, qui tâchent à juger beaucoup sans trop se préoccuper de juger bien. Il ne pouvait qu’admirer la maîtrise de Mercier, sa phrase soignée, son style imagé, sa voix chaude et sonore, son geste abondant, sa physionomie ouverte, dons qui firent sa fortune oratoire. ”
“ Sa torture morale est si intense, sa tension nerveuse si outrée qu’il ne ressent pas sa propre fatigue corporelle. Il n’a d’yeux que pour la figure amaigrie, empourprée de sa bien-aimée ; il n’a d’oreilles que pour les plaintes rauques ou dolentes qui sortent de ses lèvres. C’est ainsi que Robert passa la nuit auprès de la jeune fille, ballotté entre l’espoir et le découragement, selon que la malade reposait tranquille ou qu’elle subissait quelque crise déprimante qui la brisait et la rejetait pantelante, exténuée dans une torpeur voisine du coma. ”
“ Si la critique ne s’extasie pas sur son bouquin, si on se permet quelque réserve, c’est qu’il y a eu cabale organisée, qu’un tel ou tel autre sont jaloux, que les Canayens sont toujours à s’entre-déchirer, et patati et patata. Je crois qu’il y a plus de nature humaine dans un auteur que dans tout autre individu. Si ses aptitudes littéraires étaient développées autant que sa susceptibilité, nous aurions des chefs-d’œuvre... Au surplus, nous avons tous immensément de vanité individuelle et collective. Lahontan et d’autres historiens la notaient déjà de leur temps. ”
“ Depuis huit jours qu’il n’a ouï que la voix traînante et nasillarde du domestique Parent ou les rauques gloussements du sourd-muet François, cette voix fraîche résonne à son oreille comme une musique. Son âme ulcérée en est comme rafraîchie ; il oublie le danger qu’il court et se laisse bercer, pour ainsi dire, au rythme malhabile qui part de la maison qu’il croyait inhabitée. C’est l’épouse de Nicolas Guilmain en train d’endormir le petit dernier et qui lui chante un cantique de Noël. Car, éloignés de l’église, c’est la manière des colons de suivre la liturgie. ”
“ Madame Maugras, malgré ses va-et-vient et les multiples soins du ménage, ne parvenait pas à dissimuler son anxiété : — Vois-tu, Paulin, j’ai maigre confiance dans ce Pariseau. C’est un Bastonnais et un Bastonais, c’est comme un loup-cervier, ça peut se dompter, mais ça ne s’apprivoise pas. Sait-on même s’il a jamais été baptisé ? — Bédame ! faut pas être plus particulier que son bourgeois. Monsieur de Saint-François. Si le seigneur l’a adopté et lui témoigne sa confiance, c’est qu’il doit avoir de bonnes raisons. Il n’a pas coutume de faire des embardées. ”
“ La vérité vraie, malgré qu’en ait notre amour-propre, est que l’homme blanc a eu, comme on dit, les yeux plus grands que la panse, la convoitise plus forte que l’imagination. De même que nous nous sommes emparés de plus de territoire que nous en pouvons coloniser, ainsi nous n’avons pu suffire à la tâche de remplacer par des noms français les mots sauvages. Nous avons vaincu le Peau-Rouge avec l’arquebuse et l’eau-de-vie, nous l’avons assassiné de civilisation, mais il se venge à sa façon et son verbe survit et nous nargue sans cesse. ”
“ Pour tout le monde, la tombe est le repos suprême, excepté pour le Juif Errant. Ainsi l’a décrété le courroux céleste après l’ignominie du Golgotha. Et sans doute, éperdue et désolée, erre aussi entre le parvis céleste et la géhenne redoutée, l’âme de Samuel Laxtham jusqu’au jour où, dans la vallée de Josaphat, éclateront les trompettes du jugement dernier alors que la miséricorde infinie donnera à cette âme en peine, en même temps qu’à l’ilôt errant de Waterloo, le repos éternel. ”
“ Le Sieur de Chambly bondit sous l’outrage :- — Monsieur des Maizerets, tonne-t-il, vous abusez lâchement de vos immunités et je vous défie de trouver un gentilhomme qui prenne à son compte vos basses insultes. Bien que le sauvage m’ait presque enlevé l’usage de mes mains, je sais encore châtier l’insolence et venger mon honneur. C’est l’Iroquois qui m’a ainsi mutilé les doigts. Si jamais vos mains efféminées se déforment, ce sera, Messire Angot des Maizerets, à force d’avoir tiré des ficelles pour supplanter monsieur de Saint-Vallier ! ”
“ Ce n’est plus la chose forte, virile, noble des temps passés qu’on reconnaît être les temps héroïques. C’est devenu tout au plus une qualité d’archiconfrérie... Appliqué à un homme, le mot emprunte aujourd’hui un sens ridicule, ironique. — Mais, mon cher, interrompt quelqu’un, tu ne voudrais toujours pas que la langue française restât stationnaire au milieu de l’évolution générale, toi un fervent du transformisme. Ainsi, il paraît que la morale elle-même est relative ! N’avons-nous pas la morale patristique, la morale médiévale et la morale moderne. ”
“ Dans la recherche de la vérité, il faut de la lumière pour s’éclairer mais non du feu pour s’embraser. L’expérience n’a-t-elle pas démontré que le pourchas du pathos lachrymal finit par déterminer une fausse sensiblerie et un dévergondage de l’imagination chez ceux qui pratiquent trop assidûment les cours d’assises. Et quel piètre entraînement pour ceux dont c’est la mission de discerner la vérité dans l’obscur maquis des passions ou des intérêts sans cesse en conflit ! Racicot avait l’esprit robustement discipliné, les facultés heureusement équilibrées. ”
“ J’avais espéré t’épargner, pour plusieurs jours encore, les fatigues de la marche, mais le canot indien n’a pas voulu pousser plus oultre sa complaisance. Confiants en la Providence, hâtons-nous donc, car nous ne sommes encore qu’à peu de distance de Saint-François. Si ton pied saigne aux cailloux de la route, songe qu’elle mène à Deerfield ; cette pensée allègera ta souffrance. Et soutenant la jeune fille, il se mit à escalader la montée abrupte qui devait les conduire au haut de la chute. — Oui je serai courageuse, répétait Alice. Si la force me fait défaut, l’amour me soutiendra. ”
“ Félix s’échauffait, pris à la piperie des mots qu’il enfilait, se grisant de sa phraserie sonore, faisant merveille du plat de la langue. Comme personne ne voulait l’arrêter en si belle envolée, il reprit : — Non, c’est fatal ; on ne viole pas impunément les grandes lois primordiales qui nous régissent. On n’acclimate pas, selon son caprice, une plante ou un animal dans un milieu autre que celui que la nature lui a désigné. ”
“ La danse, je vous le répète, est toujours une occasion de péché et provoque inévitablement des désordres et des scandales qui ternissent l’honneur des familles et excitent la colère de Dieu. Pères de familles, il est de votre devoir de conscience de contenir vos enfants dans la vertu, car le divin Juge vous demandera un compte sévère de la gestion de ces âmes qu’il a confiées à votre garde et à votre surveillance. ”
“ Les Canadiens ou créoles sont présomptueux et remplis d’eux-mêmes, s’estiment au-dessus de toutes les nations de la terre et, par malheur, ils n’ont pas toute la vénération qu’ils devraient avoir pour leurs parents... Les femmes aiment la parure et il n’y a point de distinction de ce côté-là entre la femme d’un petit bourgeois et celle d’un gentilhomme ou d’un officier. ”
“ Les hommes d’Achiendasé sont venus de l’autre côté du grand lac salé et nous ont instruits de t’appeler Gésu, ô maître sur toutes les tribus ; Et depuis ce temps, la hache de guerre est longtemps enfouie dans la terre et les wigwams ne sont plus parés de chevelures ; Les habits noirs nous ont enseigné que tu fus toi-même torturé au poteau, mais que tu pardonnas et que tu défends la torture ; les blancs sont tes enfants les plus vieux et leur parole doit être vraie ; Les enfants de nos enfants seront-ils contents des pères de leurs pères ? ”
“ Une figure sereine ou même souriante édifie plus qu’un visage renfrogné et colère. Il fallait et du talent et du tact pour prêter à une misérable chicane un cachet de revendication d’un principe sacré sans tomber dans le grotesque. Sans prétendre sonder les reins et les cœurs, nous avons trop haute opinion de leur intelligence pour croire que ces géants du prétoire ne se soient pas un peu divertis en grossissant à leur taille un procès lilliputien. Mercier que la seule présence d’un auditoire mettait en verve se montra tour à tour conciliant, agressif, onctueux, mordant. ”
“ Courage donc, mon Alice bien-aimée, sois forte et... à demain. Après avoir échangé une dernière étreinte, ils se séparent pour se mêler à leurs compagnons de captivité dont le langage semble une plainte dolente et dont le regard inquiet fouille et scrute tout ce qu’il regarde pour y découvrir quelque augure. Tout le jour, ces pauvres captifs, cherchent à tromper l’ennui, à occuper leurs bras ou leur esprit, à fatiguer leur corps afin de se procurer un sommeil qui les délivre momentanément de l’obsession qui les consume petit à petit. ”
“ C’est de là que date l’épurement de notre langue... Le critique, c’est entendu, n’est pas infaillible. On a droit d’exiger de lui de la culture, une connaissance sérieuse des règles de l’art, un goût sûr et de la probité. Un critique qui possède ces garanties peut fort bien ne pas se pâmer devant les œuvres soumises à sa censure... Du reste, c’est le droit de chacun, sinon son devoir, de lire un auteur avec tout le sens critique qu’on possède. ”
“ À rester figées comme des saintes nitouches, c’est sûr qu’on aurait des rhumatismes sur nos vieux jours... Sans compter que nos cavaliers auraient tôt fait de nous plaquer si on s’avisait de prendre des airs pâmés comme les grandes bégueules de Saint-Valérien. Antoinette Croteau était une jeunesse fort espiègle qui allait avoir ses vingt-deux ans. Jolie, quoique d’une joliesse un peu commune — ce qu’on appelle une beauté du diable — nature accorte, enjouée, elle n’avait pas, comme on dit, la langue dans sa poche. ”
“ La désillusion suit de si près l’espérance que même les plus beaux rêves laissent une impression inane pénible. On a peur d’être heureux, de se bercer d’illusions par crainte de représailles du sort jaloux qui semble s’ingénier à nous gâter même les moments de répit que, de guerre lasse, il nous octroie par ci par là. Le vent de l’adversité vient infailliblement souffler sur les châteaux de cartes les plus laborieusement édifiés. Était-ce pareil pressentiment qui avait fait se rembrunir la figure pourtant mâle et résolue de Robert Gardner ? ”
“ À la hâte, Labonté et Doucet improvisèrent un brancard afin de transporter Antoinette dont l’évanouissement persistait. Au moment de la soulever, Labonté recula d’horreur en se signant. Dans le roc vif, tout près d’Antoinette, il venait d’apercevoir deux pieds parfaitement dessinés comme si le roc s’était fondu sous le poids de quelque monstre aux souliers de feu. Le doigt tendu, muet d’épouvante, Labonté indiquait à son ami les empreintes fatales. Doucet pâlit et ne prononça qu’un mot : — Vite ! ”
“ Racicot était un spécialiste des tribunaux de justice civile, Chez lui, pas de déclamation, pas de pose, pas de théâtre. C’était, par tempérament et par éducation, un cérébral qui considérait volontiers comme une prostitution de la justice la charlatanerie extra-judiciaire ou les artifices de parole qui font appel au sentiment plutôt qu’à la raison. Son système ou sa technique rencontre assez nos suffrages. Il est aussi certain que l’émotion nuit à la sûreté du jugement qu’il est incontestable que la passion aveugle. ”
“ Le majestueux Alsiganteka s’appelle la Saint-François. Ô prodige ! le grain de sénevé est devenu un arbre géant. L’amour a fécondé le rocher aride, telle d’Horeb autrefois jaillit la source claire. Debout sur Mena’sen se dresse un pin altier dont les rameaux, bras tendus vers les rives, esquissent un geste bienveillant. Il y a, dans cette attitude de pax vobiscum, un cachet de grandeur d’une poésie sublime, d’un symbolisme éloquent. Fantaisie de la nature ! dit le badaud. Blasphème ! Rien n’est fantaisie dans la nature ; aveugle qui nie la lumière, sourd qui méconnaît la musique. ”
