“ Silène Cyclope, je veux te donner un conseil : ne laisse pas un morceau de sa chair ; et si tu manges sa langue, tu deviendras éloquent et babillard comme lui. Le cyclope [316] La richesse, chétif mortel, est le dieu des sages : tout le reste n’est que vanité et belles paroles. Que m’importent à moi les promontoires consacrés à mon père ? et pourquoi m’en fais-tu un si pompeux étalage ? Étranger, la foudre de Jupiter ne me fait point trembler ; je ne sais point que Jupiter soit un dieu plus puissant que moi : au surplus, je ne m’en soucie guère. ”
Cyclope
Définition et enjeux
Le Cyclope, figure mythique issue de la tradition grecque, incarne le gigantisme et la sauvagerie primitive, souvent lié à des thèmes de force brute et d'isolement. Dès Homère, il symbolise un obstacle à surmonter, comme le relate l'Odyssée, où Ulysse affronte son monolithe.
Euripide, quant à lui, explore ses échanges tragiques avec Silène, mêlant ironie et menace. Fénelon le décrit dans une scène épique, tandis que Giraudoux le transfigure en personnage symbolique, jouant avec l'espace et l'humour. Ces approches, diverses et riches, révèlent une permanence du mythe dans la littérature, de l'antiquité à l'ère moderne.
Citations sur “Cyclope”
François de Fénelon, Oeuvres choisies de Fénelon (7e éd… (1862)
“ Un dieu nous inpire une intrépidité surhumaine. Nous prenons le pieu, nous l'appuyons par la pointe sur l'œil du Cyclope; je pèse dessus, je l'enfonce et le fais tourner. Comme quand un charpentier perce une planche avec un vilebrequin, pour l'employer à la construction d'un vaisseau, il pèse sur l'instrument par-dessus, et ses compagnons au-dessous le font tourner en tous les sens avec sa courroie : de même nous agitons la pointe embrasée de cet énorme pieu, en la faisant pénétrer jusqu'au fond de l'œil du Cyclope. ”
A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer, L’Odyssée/Traduction Bareste
“ Ô mes amis, nous ne sommes point sans connaître les dangers ! Celui qui nous menace maintenant n'est pas plus grand que ceux affrontés par nous lorsque le Cyclope nous enferma dans sa profonde caverne. ”
Jules Girard, La pastorale dans Théocrite
“ Dans une description de Philostrate, et, ce qui est plus décisif, dans un certain nombre de peintures d’Herculanum et de Pompéï, on voit, d’un côté, au premier plan, assis sur son rocher, le Cyclope, gigantesque et affreux, couvert de la dépouille des bêtes sauvages, avec une houlette ou une lyre grossière, et, de l’autre, apparaît dans la mer, comme une brillante vision, la nymphe qui passe indifférente et superbe sur un dauphin. Un voile éclatant se gonfle avec grâce au-dessus de sa tête ou bien un Amour la protège avec une ombrelle. ”
“ Le Cyclope entraîne Silène dans la caverne Ulysse [590] Courage, fils de Bacchus, enfants généreux ; le Cyclope est rentré dans sa caverne ; bientôt vaincu par le sommeil, il rejettera de son gosier infâme les chairs dont il s’est repu déjà. Le tison fume dans l’antre. Il ne reste plus rien à faire, qu’à brûler l’œil du Cyclope. Fais voir que tu es homme de cœur. Le chœur Nous aurons un cœur de rocher et d’acier. Va, rentre seulement avant que mon père ne souffre quelque indignité ; car ici tout va bien. ”
Jean Giraudoux,
Elpénor
(1919)
“ Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne voudras point avaler tes trésors. D'ailleurs comment nous pren drais-tu ? – Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope. – Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu donc pas ce que c'est que l'espace ? Camarades, chantez au Cyclope le chant de l'espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions l'expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une tortue ; ou peut-être, masse éléphante, te crois-tu plus rapide que le fils de Pélée ? ”
Charles Augustin Sainte-Beuve,
Portraits littéraires, Tome II
“ On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les idylles de Théocrite, et jusqu’au milieu de la querelle injurieuse de Comatas et de Lacon (idylle V) ; mais les deux pièces capitales, où l’idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l’élégie, sont le Cyclope et la Magicienne. Toutes deux sont célèbres ; le Cyclope a de quoi peut-être se faire mieux goûter des modernes : le jeu de l’esprit et une sorte de malice s’y mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton et par la connaissance morale. ”
G. Morris, La vie, la mort confondues (1982)
“ Ils tenaient tous, du poing gauche, l'arc en travers de leur poitrine, et le talon de la flèche empennée coincé entre deux doigts de la main droite prête à tendre la corde et lâcher le projectile en un temps record. Seul, Cyclope n'avait pas d'arc, mais un gros revolver pendant sur chaque hanche. Deux antiquités ressorties de quel musée ? Etaient-elles chargées ou leur port ostensible n'était-il qu'un bluff ? Sa carrure, en tout cas, sa musculature n'en étaient pas un. Cyclope était un géant dont l'allure de gorille s'accompagnait vraisemblablement d'une puissance titanesque. ”
Jean Giraudoux,
Elpénor
(1919)
“ Le Cyclope s'inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette masse le souffle d'Ulysse l'obtint. Cependant les matelots, hilares, et délirants de trouver, à la place d'une terrible aventure, un intermède, se levaient et criaient : – Hourrah ! Hourrah pour le Cyclope ! L'Amour tâche à lui ressembler. Cache-toi, ô Amour ! Tu connais les cachettes ! Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête, comme un vin dans une coupe ”
Ovide,
Ovide - Œuvres complètes
“ Je vis le Cyclope arracher le sommet d’une montagne, et jeter au milieu de la mer cette masse effroyable ; je le vis encore, de ses bras gigantesques, lancer, avec la force d’une machine, d’énormes quartiers de rocs. À la vue des rochers, des vagues dont le poids menaçait de vous submerger, je pâlissais d’effroi, comme si j’avais été sur le vaisseau. Dès que la fuite vous a sauvés d’une mort affreuse, le géant va et revient, en rugissant, sur l’Etna ; aveugle, il étend devant lui ses larges mains pour éviter les forêts ; il se heurte contre les rochers ”
A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer, L’Odyssée/Traduction Bareste
“ « Neptune, le dieu qui ébranle la terre, a brisé mon navire en le jetant contre un rocher, au moment où j'allais toucher le promontoire qui s'élève sur les bords de ton île ; et le vent a dispersé les débris de mon frêle esquif sur les flots de la mer. Moi et ces guerriers, nous avons seuls échappé à la triste mort ! » » À ces paroles le Cyclope ne répond rien. Il se lève brusquement, saisit deux de mes compagnons et les écrase comme de jeunes faons contre la pierre de la grotte : leur cervelle jaillit à l'instant et se répand sur la terre. ”
A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer, L’Odyssée/Traduction Bareste
“ Le cruel Cyclope me répond : « Étranger, tu as sans doute perdu la raison, ou tu viens d'un pays bien éloigné, puisque tu m'ordonnes de respecter et de craindre les dieux. Sache donc que les Cyclopes se soucient peu de Jupiter et de tous les immortels fortunés : ils sont plus puissants qu'eux ! Pour éviter le courroux de Jupiter, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que je le veuille bien. Mais dis-moi maintenant où tu as laissé ton navire ; apprends-moi, pour que je le sache, s'il est à l'extrémité de l'île ou près de ma grotte. » ”
“ Ulysse Si je mens. Silène [262] Non, par Neptune ton père, ô Cyclope, par le grand Triton, par Nérée, par Calypso et par les filles de Nérée par les flots sacrés et toute la race des poissons, je le jure, ô mon charmant petit Cyclope, mon cher petit maître, je n’ai pas vendu tes biens à ces étrangers. Si je mens, puissent périr misérablement ces méchants enfants, que je chéris plus que tout au monde ! Le chœur Que tes imprécations retombent sur toi. Je t’ai vu moi— même vendre dos vivres à ces étrangers. Si je ne dis pas vrai, que mon père périsse : mais ne fais pas de mal à ces étrangers. ”
G. Morris, La vie, la mort confondues (1982)
“ Doc Claasen intervint, avec toute l'humilité qui s 'imposait, en la circonstance : C'est le langage même de la sagesse, Cyclope ! Le langage d'un chef avisé et lucide... N'accepte jamais une alliance offerte que si les intérêts de ceux qui te l'offrent coïncident avec les tiens ! Cyclope parut réfléchir un moment. Mais peutêtre prenait-il simplement le temps d'assimiler le sens de ce qu'il venait d'entendre ? Puis il éclata d'un rire écrasant, torrentiel, qui se répercuta dans toute la clairière. ”
Jules Girard, La pastorale dans Théocrite
“ On peut y rattacher toute la troisième, cette charmante plainte amoureuse qu’un jeune chevrier vient chanter au seuil de la grotte d’Amaryllis, sorte d’élégie pastorale, où une passion naïve s’épanche en petites phrases de deux ou trois vers, proportionnées aux courts élans de l’imagination, première idée de la belle composition du Cyclope, qui reprend le même thème, mais avec la liberté de rythme et la largeur de développement que demande une conception plus puissante. ”
Jean Giraudoux,
Elpénor
(1919)
“ Une ! deux ! trois ! commanda Ulysse. C'en était fait ! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et éclaterait-elle, un dieu d'acier enfonçant en elle son index rougi. La nuit en monta et s'enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils et des cils crépita comme les tiges d'hyacinthes fanés qu'on jette au feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements épouvantables, appela les autres Cyclopes... – Il s'est réveillé ! se dit l'astucieux Ulysse. Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées galopaient devant lui. ”
G. Morris, La vie, la mort confondues (1982)
“ Pour nous... pour eux... il faut détruire l'entité, Yann ! Cyclope, hilare, s'approchait d'eux. Nullement gêné d'avoir, pour sauver sa peau, voué cette femme à une mort particulièrement horrible. Cyclope n'était pas homme à se poser des problèmes pour quelqu'un d'autre que Cyclope... S'il présidait, par ses initiatives, à la survie de son clan, c'était uniquement parce que les femelles, en particulier, étaient indispensables à son bien-être, et qu'en ce monde aux multiples périls, un solitaire n'avait aucune chance ! Yann sortit de la puce alors que le colosse s'arrêtait auprès du véhicule. ”
Jean Giraudoux,
Elpénor
(1919)
“ C'est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il s'obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche d'Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigi des les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu'on prive de ses boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les lisses genoux. ”
Marcelle Tinayre,
La Rançon
(1894)
“ Avec le profil d’un François Ier brun et riche en couleur, dos épaules faites pour l’armure, des dents de loup, un poing de Cyclope il avait une belle humeur d’homme bien portant et l’égoïsme ingénu de l’enfance. ”
A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer, L’Odyssée/Traduction Bareste
“ Quand le Cyclope a rempli son vaste corps en mangeant ces chairs humaines, il boit un lait pur, se couche dans la caverne, et s'étend au milieu de ses troupeaux. — Je voulus m'approcher de ce monstre, tirer le glaive aigu que je portais à mes côtés et le lui enfoncer dans la poitrine, à l'endroit où les muscles retiennent le foie, mais une autre pensée me retint ; car nous aurions péri dans cette grotte, et nous n'aurions jamais pu enlever avec nos mains l'énorme rocher que le géant avait placé à l'entrée de sa caverne. ”
Paul Scarron,
Le Virgile travesti
“ Je ne pus pas me sauver, comme Mes compagnons plus fins que moi, Qui me laissèrent, plein d’émoi, Chez le Cyclope anthropophage, Un grand vilain pour tout potage, Qui d’un homme fait un morceau, Et s’enivre comme un pourceau. ”
Jules Girard, Revue des Deux Mondes
“ « Ah ! Cyclope, Cyclope, où laisses-tu s’égarer ton esprit ! » Tous ces traits sont vrais et touchans. Sans prétendre analyser ce qu’il suffit de lire, terminons par une remarque. Théocrite n’est pas seulement un grand poète, il est aussi singulièrement ingénieux, et cette seconde qualité se confond souvent chez lui bien heureusement avec la première. En voici un seul exemple. Un Grec ne pouvait oublier, à propos de Polyphême, le trait principal de la légende homérique : la perte de cet œil qui est comme son attribut. La vie idylle contenait une mention très claire que nous avons relevée. ”
A . Titeux T. Devilly Eugène Bareste Homer, L’Odyssée/Traduction Bareste
“ J'ordonne ensuite à mes compagnons de tirer au sort pour savoir ceux qui, avec moi, plongeront ce pieu dans l'œil du Cyclope [7] , quand le monstre goûtera les charmes du repos. Les quatre guerriers que désigne le sort sont ceux-là même que j'aurais voulu choisir ; et moi je suis le cinquième. — Vers le soir le géant revient en conduisant ses brebis à la belle toison ; il pousse dans la grotte ses troupeaux, et il n'en laisse aucun dehors, soit par défiance, soit qu'un dieu l'eût voulu ainsi. ”
Victor Hugo,
Les Travailleurs de la mer
“ Gilliatt sentit une fierté de cyclope, maître de l’air, de l’eau et du feu. Maître de l’air ; il avait donné au vent une espèce de poumon, créé dans le granit un appareil respiratoire, et changé la soufflante en soufflet. Maître de l’eau ; de la petite cascade, il avait fait une trompe. Maître du feu ; de ce rocher inondé, il avait fait jaillir la flamme. L’excavation étant presque partout à ciel ouvert, la fumée s’en allait librement, noircissant l’escarpement en surplomb. Ces rochers, qui semblaient à jamais faits pour l’écume, connurent la suie. ”
Jean Giraudoux,
Elpénor
(1919)
“ Tu as vu sourire une femme, Cyclope ? – J'ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front soulevés tout d'un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais ainsi sourit par sa frange la mer cruelle. – Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur coeur, les fait pleurer. As-tu vu pleu rer des femmes, Cyclope ? – J'ai vu l'averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de grosses gouttes coulaient sur ses joues. – Mais l'épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds. ”
“ LE CHŒUR. Hé bien, nous aussi (threttanelo !) de notre côté, en bêlant, nous chercherons le Cyclope, et s’il arrive par bonheur que nous trouvions ce monstre dégoûtant, cuvant son vin, endormi au milieu de son troupeau et près du sac d’herbes dont il a fait provision pour sa nourriture, nous prendrons un grand bâton brûlé par le bout et nous lui crèverons l’œil. ”
G. Morris, La vie, la mort confondues (1982)
“ Réglant leur conduite et leurs attitudes sur celles de Cyclope, Yann et Sze-Sze pénétrèrent, dans son sillage, en territoire R.A.S. Ils avaient progressé d'une centaine de mètres lorsqu'ils durent, effectivement, plonger à couvert pour laisser passer une petite troupe d'êtres incontestablement humains, mais qui circulaient courbés en avant, les mains touchant le sol à chaque pas. Certains, même, se déplaçaient carrément à quatre pattes. ”
G. Morris, La vie, la mort confondues (1982)
“ Transféré l'intérêt de Cyclope du personnage de Yann à sa propre personne. Sur un nom lancé d'une voix impérieuse, un archer prit position, à l'orée de la clairière, en face de Sze-Sze. Un autre géant, presque aussi grand que Cyclope, avec des bras énormes et un arc à sa dimension, assorti de flèches massives dont la force de frappe devait être considérable... Yann chercha le regard du docteur Claasen, et la tête blanche esquissa un minuscule signe affirmatif. Approbateur. C'était bien comme ça. Sze-Sze avait fait ce qu'il fallait en prenant sa place. ”
Ovide,
Les Métamorphoses, traduction Gros
“ Le Cyclope le poursuit. Des flancs de la montagne il détache un rocher ; il le lance, et, quoiqu’une de ses extrémités atteigne seule Acis, elle l’écrase tout entier. Je fis ce que me permettaient les Destins : je le ramenai à sa première origine. Sous le roc son sang coulaiten flots de pourpre. En un instant il perdit sa couleur, et devint semblableà l’eau d’un fleuve troublée par les orages. Mais, peu à peu, ce fut une source pure. La pierre s’entr’ouvrit, el soudainde ses fentes s’élançaun roseau. L’onde murmura en jaillissant des flancsdu rocher. ”
Victor Bérard, Bérard - La résurrection d’Homère…
“ Fixées dans le périple, toutes ces Roches se meuvent dans le poème. En un cas, nous pouvons suivre, étape par étape, la mise en train et la marche de cette « animation » : Polyphème le Cyclope n’est pas entièrement dégagé de sa gangue montagneuse ; cet homme, qui pourtant se meut, parle, mange et souffre, reste semblable aux pics volcaniques de son pays des Yeux Ronds : « Ah ! le monstre étonnant ! dit Ulysse. Il n’avait rien d’un bon mangeur de pain, d’un homme : on aurait dit plutôt quelque pic forestier qu’on voit se détacher sur le sommet des monts ». ”
