“ La faim, la soif, la fatigue, tout est oublié. On s’embrasse, on pleure, on rit ; des voix caverneuses commencent des refrains qu’elles n’achèvent point ; les mains se cherchent, se rencontrent, se serrent. Un matelot saute au cou du capitaine. Le maître d’équipage tire de son sifflet de manœuvre des sons aigus, et lorsqu’il l’écarte de ses lèvres, c’est pour crier : — Largue le grand hunier, la grande voile, la misaine et la brigantine ! La barre à tribord, et profitons du vent ! Vernier adresse au ciel une prière d’actions de grâces. Son visage est empreint d’une joie intense. ”
Léon Ville
Élements biographiques
Léon Ville (1854-1948), écrivain français, explore avec acuité les thèmes de la survie, des conflits culturels et des frontières humaines. Son œuvre, marquée par l’aventure et l’exotisme, se déploie dans des récits intenses comme Au Klondyke ou Peaux-Rouges et visages pâles, où les tensions entre les mondes indigènes et coloniaux s’entrelacent à des récits de persévérance.
À travers des paysages hostiles et des personnages confrontés à l’extrême, Ville interroge les limites du courage et l’identité humaine, inscrivant son style dans une tradition narrative proche de celle de Jules Verne ou Gustave Aimard.
Citations de Léon Ville
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Les sauvages s’arrêtèrent un instant, mais leur hésitation fut de courte durée : poussant de nouveau leur terrible cri de guerre, ils s’élancèrent avec furie vers la colline dont ils commencèrent à gravir les pentes sous un feu meurtrier qui les couvrait de fer et de plomb. La mitraille vomie par les canons creusait dans leurs rangs des sillons sanglants, sans que leur élan se ralentît. Ils allaient bientôt atteindre les retranchements, quand des hurlements formidables montèrent de la plaine. — C’est le cri de guerre des Hurons ! hurla Sans-Peur. Courage, camarades ! ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Tout à coup, il poussa un cri rauque et fit un bond prodigieux. Sans-Peur tira, mais l'animal, blessé seulement, vint s'abattre sur lui comme une masse. L'homme et le jaguar roulèrent sur le sol. C'en était fait de Sans-Peur, car sa chute avait été si brusque qu'il n'avait pas eu le temps de dégainer son couteau, mais Taréas veillait : d'un bond, il fut sur le flanc de l'animal et lui planta son couteau dans le cœur avant que ses formidables griffes eussent le temps d'effleurer l'épiderme du chasseur, qui se releva sans la moindre blessure. ”
“ Le Parisien se coucha à plat ventre et, se penchant au-dessus du gouffre, il appela d’une voix angoissée : — Capitaine !... Capitaine !... Mais l’écho seul lui répondit. — Oh ! rugit-il, en proie à une profonde douleur, mon pauvre capitaine est mort !... Valentin ne prononçait pas une parole. Pâle, les traits convulsés, il fixait un regard terrifié sur le gouffre. Alors, au milieu du silence funèbre qui emplissait la forêt, une voix appela : — À moi !... — Il vit ! s’écria le Parisien avec un bond de joie... Oh ! je le sauverai ! ”
Léon Ville, Aventures d'un numismate (1901)
“ Maintenant qu'il était rassuré sur le sort de Firmin, M. Blanchard avait bien envie d'ouvrir les écluses de la colère que lui causait sa bêtise. Car, enfin, pouvait-on imaginer quelque chose de plus grotesque que l'idée qu'avait eue ce grand benêt d'aller fumer de l'opium?. Un regard qu'il jeta du côté du lit suffit à calmer sa mauvaise humeur. Après tout, l'imprudent était assez puni, il était inutile d'aggraver encore le châtiment par une avalanche de reproches qui, pour être mérités, n'en seraient pas moins inutiles puisqu'ils ne répareraient rien. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Les guerriers ne se firent pas répéter cette invitation et s'étendirent sur le sol, les pieds au feu, selon la coutume du désert. Lorsque ses compagnons furent plongés dans le sommeil, Henri Cartier s'assit au pied d'un arbre et se livra, selon son habitude, à de douloureuses réflexions. La grande paix de la nuit s'étendait sur le désert, troublée seulement, de loin en loin, par le rugissement d'un fauve et la voix pleine de mystère d'une brise douce et embaumée. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Le front de Joseph Dufour se rembrunit. Mais, après un instant de silence, il répondit d’une voix sourde : — Je me suis retiré dans le désert parce que les Anglais et leurs féroces alliés, les Iroquois, ont dévasté et brûlé ma ferme. Si j’étais seul, je serais resté là-bas pour faire payer aux ennemis le mal qu’ils m’ont fait ; mais suis époux et père ; j’ai dû songer à assurer l’avenir de ma famille, désormais ruinée. Ici, loin des passions humaines, sous le regard de Dieu, je vais reprendre ma vie de labeur. — Votre histoire est triste, dit Louis, ému par tant d’infortune. ”
“ De tous côtés les glaçons rompus se mouvaient sur la crête des vagues. Au loin, les montagnes de glace oscillaient en se déplaçant lentement, dorées par les rayons obliques d’un soleil rouge comme une boule sanglante, soleil sans chaleur, mais qui jetait néanmoins l’espérance dans cette immensité désolée. Un cri sourd, suivi de la chute d’un corps, tira les aventuriers de l’extase dans laquelle ils étaient plongés. Le maître d’équipage venait de tomber, foudroyé par une congestion cérébrale causée par le froid. — À la case ! cria Vernier. À la case, sans perdre un instant ! ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Si je les connais ! s’écria le chasseur d’une voix tonnante. Mais sachez donc que ce sont les plus infâmes gredins qu’on puisse voir ! Leurs mains ont versé plus de sang qu’il n’y a d’eau dans le Saint-Laurent. Ces misérables, dont l’un est blanc et l’autre rouge, n’appartiennent plus à aucune race ; ils se sont rangés d’eux-mêmes parmi les bêtes fauves ! Les cadavres dont ils ont semé le désert sont incalculables, et c’est réellement Dieu qui, en les réunissant, les a conduits ici afin que nous en fassions justice ! ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Guerriers blancs, dit-il, le Wacondah a donné à ses enfants rouges d'immenses forêts pleines de gibier ; des rivières remplies de poissons ; des coursiers agiles qui les emportent comme le vent. Tous ces biens, les Hurons veulent les partager avec leurs amis les Français. Leur sang s'est déjà mêlé dans le sentier de la guerre ; il s'y mêlera encore, jusqu'au jour où ils auront chassé leurs ennemis. Mais si les habits rouges étaient jamais vainqueurs, Taréas monterait dans sa pirogue et irait, de l'autre côté de la mer, trouver leur chef pour prendre sa chevelure. ”
“ Peu à peu, le nombre des ennemis diminua ; enfin, affolés, accablés par le nombre, voyant partout la mort, six aventuriers réussirent à prendre la fuite. Alors on se compta. Hélas ! huit marins ne devaient plus revoir la France. Vernier, pâle et triste, contemplait ces morts dont les yeux vitreux, fixés vers le ciel, semblaient suivre le vol de leur âme dans l’infinie. — Henri, dit-il au comte qui regardait avec effroi ces visages livides, nous tentons Dieu !... Ceci n’est que le commencement de ce qui nous attend. ”
Léon Ville, Aventures d'un numismate (1901)
“ Dans les villes, je suis simplement un citoyen de la libre Amérique. Libre ! ajouta-t-il avec un rire étrange, oui, elle est bien réellement libre, l'Amérique, libre de prendre ce qui lui plaît, sans souci du droit des autres, car la déesse qui symbolisé sa liberté ne marche qu'environnée de canons dont les éclairs lui mettent autour du front une terrible auréole !.. Ah! c'est une bien belle chose que la civilisation ! — Mais, fit M. Blanchard, les Indiens, dépouillés par les blancs de la majeure partie de leurs territoires de chasse, doivent être réduits à une effroyable misère ! ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Prompt comme l'éclair, il ramassa un couteau et se ramassa sur lui-même, comme fait le tigre avant de s'élancer sur le chasseur. Il allait s'élancer sur les Indiens, quand leurs rangs s'ouvrirent, livrant passage à un homme qui, pâle et les yeux flamboyants, s'avança jusqu'à trois pas de lui, croisa les bras sur sa poitrine et le couvrit d'un regard empreint d'une haine implacable. Certes, le capitaine était brave ; mais le regard de cet homme était si effrayant qu'il sentit un frisson courir par tout son corps. ”
“ La nuit tout entière se passa dans ces cruelles perplexités. De temps en temps un choc léger, suivi d’un bruit sourd, se faisait sentir : c’était un glaçon qui heurtait le flanc du navire, et chacun de ces chocs accentuait la pâleur des malheureux matelots qui, chaque fois s’attendaient à voir le vaisseau couler à fond. Lorsque, le lendemain, la même lueur qui avait éclairé les ténèbres le jour précédent reparut, Vernier, malgré tout son courage, ne put s’empêcher de pâlir affreusement. Une immense plaine de glace s’avançait à tribord, venant du nord-est. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Le nom de Niocébah prononcé par le domestique avait été pour le colonel un trait de lumière. L’attaque de la villa n’était pas, ainsi qu’il l’avait cru d’abord, le fait d’une bande de maraudeurs, mais bien un acte de vengeance. Il comprenait trop tard l’imprudence qu’il avait commise en se laissant aller à la colère, car cet acte de violence avait causé la mort de sa compagne dévouée et, peut-être même, celle de sa fille ; sans compter ses malheureux serviteurs, dont la terre venait de recouvrir les cadavres horriblement mutilés. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Le malheureux ne reprit connaissance que lorsque l'aube raya l'horizon. Le premier être qui frappa sa vue, ce fut son cheval qui, animal intelligent et fidèle, l'avait suivi jusque-là, et lui flairait le visage au moment où il rouvrait les yeux. Chose étrange, la vue du seul être qui lui restât au monde fit monter à ses yeux des larmes brûlantes, et le désespoir qui, précédemment, s'était emparé de lui fit place à une douleur plus calme. Il pleura longtemps, et quand ses larmes cessèrent enfin de couler, il se releva lentement et, plus lentement encore, il se mit en selle. ”
“ Cette lueur pâle, c’est la fin de l’hiver. Demain et les jours suivants elle grandira... Les glaces fondront, la mer sera libre ! À ces accents vibrants, chacun s’était soulevé et approché d’une fenêtre, hésitant à croire à tant de bonheur. Alors, comme si Dieu eût voulu confirmer les paroles de Vernier, des craquements se firent entendre. — C’est le dégel ! s’écria le capitaine. Allons, mes amis, du courage ! Ce n’est pas au moment d’être enfin sauvés que nous devons désespérer. — J’ai faim ! gémit le comte. — Tiens, mange ! lui dit son ami en tirant de sa poche un morceau de biscuit. ”
“ Croyez-moi, juger plus sainement les hommes et les choses, et vous vous en trouverez bien. — Bravo ! monsieur le curé, s’écria Vernier. Vos paroles sont l’écho de celles que je lui fais entendre depuis longtemps, et je suis heureux que vos cheveux blancs soient venus à mon aide, car mieux que moi vous êtes apte à faire pénétrer la vérité dans une cervelle bourrée de préjugés. — Deux contre moi ? dit le comte en esquissant un sourire contraint. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Sans-Peur pousse un cri de joie. — Elle est sauvée ! s’écria-t-il. En effet, les huttes qui couvraient le sommet de la colline n’étaient autres qu’une Mission, fondée depuis quatre ans par un dévoué et saint missionnaire, qui, à force de persévérance, avait réussi à grouper près de cinq cents familles indiennes, qu’il avait converties au christianisme. Grâce à la parole persuasive du Père Florentin, les Indiens qu’il avait convertis s’étaient mis bravement à travailler la terre, défrichant les pentes de la colline et ensemençant une partie de la plaine qui l’entourait. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Mon frère pâle est un grand guerrier! lui dit le principal chef des Sioux. S'il veut me suivre dans mon village, il sera l'époux de ma fille chérie ; elle a seize ans et s'appelle Rosée-des-Bois ; sa voix est suave et mélodieuse comme le chant d'un oiseau ; sa démarche est souple et légère comme celle d'une jolie biche effarouchée. Si mon frère accepte ma proposition, il fera bien des jaloux parmi mes guerriers, mais tous l'aimeront et le respecteront, car ils sont dévoués à leur chef le Vautour-Fauve. ”
“ Les jours s’écoulaient, puis les semaines, et enfin les mois, sans que le moindre incident vint troubler la monotonie du voyage. C’était toujours le même ciel, la même mer calme à la robe de saphir, qu’une légère écume à la crête des vagues semblait orner d’une dentelle. Enfin, à la satisfaction générale, le Caïman déboucha un jour dans la mer Arctique, filant droit sur la baie de Mackenzie, où l’ancre tomba un soir, au milieu des cris de joie des matelots énervés par cette longue route. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Si j’étais libre, vous n’oseriez même pas me regarder en face ! — C’en est trop ! crie Sans-Peur en bondissant vers le Sioux, dont il trancha les liens avant qu’on pût s’y opposer. Prenant un couteau à la ceinture d’un chasseur, il le jeta aux pieds de la Panthère en disant d’une voix terrible : — Tu nous a appelés lâches ! Je vais te montrer la différence qu’il y a entre une créature de Dieu et un démon vomi par l’enfer. Le Sioux poussa un hurlement de joie et, ramassant le couteau, se rua sur Sans-Peur, qui le reçut de pied ferme. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Le père de Coréah, grave, majestueux, mais les yeux étincelants de fierté, s'avançait entouré des guerriers restés pour garder le village. Coréah s'arrêta à quelques pas du vieillard, mit pied à terre et s'inclina avec toutes les marques du plus profond respect. — Mon fils est un grand guerrier ! dit le vieux chef, dont la voix tremblait d'émotion; les Hurons seront toujours fiers d'être guidés par lui dans le sentier de la guerre! ”
“ C’est que, au moment de quitter l’hôtel familial où s’était écoulée sa vie et qui avait tant de fois retenti des cris joyeux de la foule frivole qu’il conviait à ses fêtes brillantes, une sourde douleur lui lancinait le cœur et une grande désespérance s’emparait de son âme. Avec ce merveilleux instinct que donne l’amitié, Charles Vernier comprit les angoisses de son ami. Allons, dit-il en lui posant une main sur l’épaule, sois homme et redresse-toi. Au lieu de te consumer dans d’amers regrets qui ne serviraient à rien, tourne tes regards vers l’avenir. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Lorsqu’ils revinrent, ils lui apprirent que le feu qui l’avait intrigué était celui d’un Sioux nommé la Panthère, bandit de la pire espèce, qui parcourait le désert depuis quelques années, à la tête d’une dizaine de pirates sang-mêlé, dont la cruauté dépassait tout ce que l’on peut imaginer. James connaissait la Panthère depuis longtemps, et, bien qu’il n’éprouvât pour ce féroce et sanguinaire Peau-Rouge aucune sympathie, il entretenait avec lui des relations sinon amicales, du moins courtoises, en vertu de l’axiome : Les loups ne se mangent pas entre eux. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Le capitaine, ayant besoin d'un homme de confiance pour le seconder et exercer une active surveillance, avait jeté son dévolu sur un ancien sergent de son régiment, robuste gaillard d'une quarantaine d'années, dévoué comme un caniche, mais ayant voué un culte spécial au rhum, dont il abusait fréquemment. Après chaque conversation avec la bouteille, il sentait une béatitude extatique s'emparer de lui et, pour un peu, il eût embrassé son plus mortel ennemi. ”
“ Sur l’ordre formel de son ami, le comte était descendu dans sa cabine, d’où il entendait avec une certaine appréhension la voix terrible de la tempête, maintenant dans toute sa fureur. Le ciel était couvert de nuages noirs sillonnés d’éclairs livides que ponctuaient de terribles coups de tonnerre. Bientôt la pluie tomba avec violence. Le navire, secoué dans tous les sens, n’obéissait plus au gouvernail. Charles Vernier fit carguer ce qui restait de voiles, mais la bourrasque était telle que le Caïman continua sa course folle. ”
Léon Ville, Le chef des Hurons
“ Mais au lieu de partager la gaieté de son sauveur, le Huron le regarda fixement pendant quelques minutes, puis, posant l’index de sa main droite contre la poitrine du chasseur, il lui dit d’une voix que l’émotion faisait trembler : — Taréas est un grand chef ! Le chasseur blanc lui a sauvé la vie, il ne l’oubliera pas. — Bah ! fit en riant Sans-Peur, cela ne vaut pas la peine d’en parler. — Le chasseur blanc veut-il me dire son nom ? reprit l’Indien. — Je n’y vois pas d’inconvénient : je me nomme Sans-Peur. L’Indien recula d’un pas et considéra le Canadien avec admiration. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Les jeunes Indiens, avides de marcher dans le sentier de la guerre, contemplaient avec envie ces armes meurtrières qui allaient bientôt se teindre du sang maudit des Visages-Pâles, ces éternels et redoutables ennemis des enfants du désert, et ils supputaient le temps qui devait encore s'écouler avant le jour où ils se mêleraient à leurs aînés. ”
“ Un soir que M. de Navailles s’attardait plus que de coutume dans une de ses rêveries, il s’approcha de lui et lui demanda brusquement : — À quoi songes-tu donc, Henri ? — Mais... dit le comte un peu troublé, je ne sais... à rien. — Allons, allons, reprit Vernier en souriant, ne te défends pas d’éprouver un certain charme à la contemplation de ce beau ciel où l’œil du marin croit toujours apercevoir le visage de Dieu. Ah ! vois-tu, notre existence à nous autres ne ressemble en rien à celle des habitants des villes. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Trois jours après leur arrivée à Montréal, la petite Lucie Cartier leur avait été envoyée par les soins du gouverneur du Canada. En voyant l'orpheline, le capitaine n'avait pu s'empêcher de pâlir : c'était son crime qu'il avait en face de lui, crime presque inconscient, mais qui n'en avait pas moins fait le malheur de cette enfant. Comprenant ce qui se passait dans l'esprit de son mari, lady Harling prit l'enfant dans ses bras, l'embrassa affectueusement, puis, la lui présentant : — Embrassez notre fille, lui dit-elle, et n'oubliez jamais qu'elle n'a plus que nous au monde. ”
“ À la vue de la terre natale et des nombreux navires qui sillonnaient la mer, les uns sortant du Havre, les autres s’y rendant, l’équipage du Caïman poussa des cris d’allégresse et se livra à toutes sortes de cabrioles à rendre jaloux une bande de singes. C’est que, après une longue absence, il est bien doux de revoir la Patrie, où vivent ceux que l’on aime, où dorment ceux que l’on a aimés. ”
Léon Ville, Peaux-Rouges et visages pâles (1911)
“ Il braqua les deux canons sur les Peaux-Rouges, et mit le feu aux mèches. Une double détonation fit trembler le sol, et la mitraille passa sur les Hurons comme un ouragan, couchant un tiers de la troupe. Le capitaine eut alors un rire satanique: : puis, pâle, les traits convulsés, les yeux fous, il courut vers l'habitation, en brisa les portes à coups de pied et se précipita dans la chambre de Lucie. La chambreétait vide. Il demeura d'abord comme hébété, le cœur tordu par une atroce douleur; puis, se redressant, il grinça des dents et s'élança au dehors. Les Indiens encombraient la cour. ”
“ D’un bond il fut près de cette main qu’il saisit, tira à lui et ramena son ami Valentin, qui tenait le comte par les cheveux. Vernier, à cette vue, s’élança auprès du courageux Loriot et l’aida à rapporter sur la rive le corps inanimé de M. de Navailles. Quant à Valentin, qui en avait été quitte pour un bain, peu agréable par une semblable température, il se secouait comme un chien mouillé. D’énergiques frictions ne tardèrent pas à rappeler le comte à la vie, qui avait d’abord semblé vouloir l’abandonner. Des vêtements secs et une large rasade de rhum achevèrent de le remettre sur pied. ”
“ Cet ordre était à peine exécuté que l’équipage épouvanté apercevait une chaîne de montagnes déglacé sur laquelle, sans la présence d’esprit du capitaine, le navire eût donné en plein. Le Caïman reprit donc la route déjà parcourue. Pâles et anxieux, les matelots semblaient en proie à un sombre désespoir. Il était bien évident pour eux que le capitaine ne songeait qu’à retarder le moment fatal, car se frayer un chemin à travers ces écueils flottants était chose impossible. La nuit tout entière se passa dans ces cruelles perplexités. ”
“ Tout en louvoyant, Vernier s’efforçait d’atteindre le détroit de Banks, et malgré un froid terrible, il ne quittait point la dunette. Vingt heures s’écoulèrent ainsi. Enfin une légère clarté creva le crépuscule. Un soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines oppressées. Mais bientôt un cri de terreur monta dans les airs : à deux cents brasses en avant du navire se dressait une agglomération de glaçons formant une barrière infranchissable. Vernier fit aussitôt mettre la barre au nord, afin d’éviter une rencontre mortelle avec la banquise qui lui barrait la route. ”
“ Tenez, monsieur le curé, voilà un gaillard à qui j’ai retiré un pistolet de la main au moment où il allait se brûler la cervelle... — Oh ! fit le prêtre avec un mouvement d’horreur, tandis que le comte rougissait jusqu’au blanc des yeux. — Après l’avoir désarmé, je lui ai dit : tu veux mourir parce que tu es ruiné : viens avec moi, et dans un an tu auras reconstruit ta fortune. ”
“ Le vent avait subitement tombé ; la voile pendait inerte le long du mât et le radeau restait immobile, sans que le roulis que lui imprimait la vague le fit avancer d’une ligne. Vernier, le comte, Valentin, Loriot et le Breton Baludec avaient cet air résigné d’hommes qui renoncent à lutter et qui, certains de leur fin prochaine, attendent avec calme la mort inévitable. ”
“ Plutarque nous a conté qu’un brave homme d’Argos s’était pris d’admiration pour Alexandre au point de se faire volontairement son esclave, voire même son chien, dormant devant l’entrée de sa tente, se jetant au plus fort des combats avec l’espoir d’être tué sous les yeux de son idole. C’est ainsi que Valentin aimait M. de Navailles ; aussi, en apprenant qu’il allait être séparé de lui, se jeta-t-il à genoux pour obtenir de faire partie du voyage, et, cela, avec de telles protestations de dévouement, que le comte, très ému, finit par céder. ”
“ Assis près du feu, Vernier, les coudes sur les genoux et le visage dans les mains, garde une immobilité de statue. Il songe. À quoi ? À cette sombre nuit qui semble ne devoir point finir et dans les brumes de laquelle les montagnes de glace se dressent comme des fantômes barrant la route. De tant de compagnons, sept subsistent : le maître d’équipage, le comte, Valentin, Loriot et trois matelots, dont le timonier breton. Les autres sont morts, morts de faim, de froid, de douleur et de désespoir ! ”
“ Les matelots n’avaient pas tardé à comprendre que le comte n’éprouvait pour eux aucune sympathie et qu’une égoïste ambition était la seule passion qui le dominât ; aussi affectaient-ils de le considérer comme un étranger, tout en restant entièrement dévoués à Vernier, pour lequel ils avaient un réel attachement. Sur un signe de leur capitaine, ils se fussent jetés dans le feu, mais ils n’eussent pas fait un geste pour tirer son ami d’un danger sérieux. ”
“ En ce moment, les matelots eussent sans regret donné l’or des autres chaloupes pour sauver celles qui venaient de disparaître, emportées sous la glace après avoir déversé leur contenu dans la rivière. Les indigènes qui avaient, par leur maladresse, causé cet irréparable malheur, après être tombés à l’eau étaient remontés sur la glace et demeuraient silencieux, tremblant de tous leurs membres dans la crainte de voir se déchaîner contre eux la fureur générale. Dominant les cris et les imprécations, la voix du capitaine s’éleva, vibrante. ”
“ En quittant la France, les matelots avaient sans hésiter, estimé le chiffre des bénéfices que devait leur rapporter l’expédition et, tablant sur ce résultat, chacun avait échafaudé ses combinaisons pour l’avenir, car tous les hommes sont un peu de la famille de Perrette, la laitière de La Fontaine. Aussi la désillusion était-elle grande chez ces pauvres gens qui tombaient du haut d’une espérance, chute effroyable qui meurtrit le cœur et fait songer à la fragilité des choses humaines, car ils comprenaient fort bien qu’ils ne reverraient jamais ces trésors immenses qu’il leur fallait abandonner. ”
