“ Une détente galvanique brisa le rythme de sa vie. Une bête aux dents aiguës parut lui mordre la nuque. La douleur s’étendit, se transforma, devint une joie sirupeuse et amère. Il prit deux secondes connaissance d’un jeu complexe de contractions et de clapets, de valvules et de vaisseaux minces, qu’un miracle avait rendus, au fond de son corps, sensibles comme les chairs de la bouche. Cette sensation atteignit une acuité d’agonie puis s’atténua. Alors, une sorte de renoncement détendit tous ses muscles, et le sens d’une défaite atroce le conquit d’un coup. Jean Dué venait d’apprendre l’Amour. ”
Renée Dunan
Élements biographiques
Renée Dunan (1892-1936), écrivaine, critique et poétesse anarchiste et féministe, incarne une figure remarquable de la littérature française interguerreuse. Issue d’une famille d’industriels, elle a fréquenté les milieux dadaïstes et anarchistes, collaborant avec des personnalités importantes comme Breton ou Aragon.
Son œuvre, rédigée sous de multiples pseudonymes, explore le merveilleux, l’érotisme, l’histoire et la science-fiction, combinant audace thématique et style original. De Éros et Psyché à Les Marchands de voluptés, ses textes questionnent les normes sociales et les pouvoirs symboliques, marqués par une liberté esthétique et politique exceptionnelle.
Citations de Renée Dunan
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ Adalbret, devant tant de grâces, ne se sentit plus de joie. Voilà une volupté qui ne bafouerait pas l’image d’Amande, qu’il pouvait continuer d’admirer comme une icone. Pendant ce temps, sa femme, furieuse, battait du pied dans le salon où elle avait repris sa robe de chambre rose, noire et or. Elle se disait mille injures. Quelle sottise, en effet, d’avoir épousé cet imbécile. Il devait n’avoir de goût que pour les maritornes... Ah ! elle tromperait bien Adalbret. C’était la chose la plus facile du monde, et il n’y fallait aucun génie. ”
Renée Dunan,
Le Sexe et le poignard
“ Mais l’homme avait un merveilleux ressort, une intelligence rapide, une volonté indéfectible et des dévouements aveugles autour de lui. Ce fut, durant toute sa vie, avec ces armes-là que César agit. S’il frôla cent fois le désastre, il sut toujours, sauf aux Ides de mars, l’éviter à point. Il n’aurait jamais, comme Crassus, été se faire égorger en Arménie, pour montrer simplement qu’il n’avait pas peur. L’idée ne lui serait vraiment pas venue non plus de fuir, même vaincu, à la façon de Pompée, se faire couper la tête par des eunuques d’Égypte. ”
Renée Dunan,
Les Caprices du sexe
“ La belle juive retira le mouchoir et le porta à ses narines. Elle le respirait avec une violence ardente. Ses yeux brûlaient de lubricité. Comme, sur l’index, une tache liquide blanchâtre était restée, elle la lécha avec violence, la face empourprée et tendue. Louise pensa : celle-là aime le plaisir de son amant. À ce moment, sans un mot, Zani se leva et sortit du massif, l’air aussi froid qu’il y était entré et qu’il y était resté durant que Julia le caressait. Louise, poussée par une curiosité lascive, passa le bras à travers les branches retombantes et toucha sa « belle-sœur » de la main. ”
Renée Dunan,
La Papesse Jeanne
“ La vie tournait sans cesse. Ceux qui, aujourd’hui, occupaient le sommet, demain tomberaient dans la boue. Le Grec pensait encore à tous ces hommes de la nouvelle religion qui s’efforçaient à conquérir le monde à l’amour du supplicié nommé Jésus le Messie ou le Christ. C’était lors de la venue, sur le trône romain, d’un Espagnol, Théodose, chrétien fanatique, qu’on avait brûlé le temple de Delphes en Hellade, qu’on avait interdit, après deux mille ans de gloire, les jeux d’Olympie, qu’on avait ruiné et aboli toutes les traditions de sa patrie, et le soldat haïssait la foi nouvelle. ”
Renée Dunan,
Frissons voluptueux
“ Les bienséances c’est la pudeur supposée du lecteur et le sentiment de mesure et de retenue qu’elle peut vous inspirer. Oui !... Oui !... bien entendu, le lecteur possède au fond de son âme un porc qui ne dort même pas d’un œil. Mais il y a sa pudeur imposée comme une clause de style, sa pudeur d’homme qui est censé ne savoir les choses du sexe qu’aux heures désignées par les usages pour cela. Il faut avoir aujourd’hui pour cette pudeur une dévotion prudente. Et voilà pourquoi, de peur de l’irriter, je ne décrirai pas les acrobaties et les divertissements de Pygette et de Syphone. ”
Renée Dunan,
Les Amantes du diable
“ Cette fois il lui faut défendre sa vie, car l’homme est entraîné et robuste. Alors, d’une détente du poignet en tournant et esquivant, il ouvre la gorge, et, malgré le col de buffle, l’artère carotide du survenant. C’est qu’il a appris avec les fauves à manier le couteau. L’agresseur s’effondre, les yeux fous et la face soudain creusée... Hocquin sent confusément dans son orgueil d’homme, qu’il n’est point d’âme inférieure aux porteurs de titres. Il sera fort digne puisqu’il n’a rien contre elle, de faire grâce à cette femme, mieux même, de lui rendre sa liberté. Il se met à rire durement. ”
Renée Dunan,
Une môme dessalée
“ C’est sans nul doute qu’en amour toutes les contradictions se rencontrent et se mélangent. Il y en a pour les goûts les plus divers et les plus contradictoires. L’amour se rit de la logique, de la raison et de tout. Voilà même la marque à laquelle on le reconnaît. C’est ainsi donc que Zine aima son Américain caressant, et qui sut si bien la choyer qu’il lui apprit le plaisir. Elle l’aima, mais pas exclusivement. L’amour n’est pas nécessairement fidèle et peut-être la fidélité est-elle un de ses pires défauts... ”
Renée Dunan,
Le Stylet en langue de carpe
“ La voix reprend : — Rubbia... Viens... Rubbia se tait. Écumant, je saute encore à la fenêtre, armé cette fois du poignard. Un homme arrive juste à ma hauteur. Il tire, et me manque ; je lui porte un formidable coup de stylet. Je sens l’acier pénétrer dans sa chair, et je recule sans laisser l’arme. Le corps s’affaisse lourdement. Je l’entends choir sur la terre. — Rubbia... Rubbia... May jette dans la nuit un appel de chatte en folie. Les deux syllabes taraudent le silence et s’en vont comme des êtres, je les sens frôler mon cerveau fou. — Rubbia... Rubbia... ”
Renée Dunan,
La Philosophie de René Boylesve
“ DE RENÉ BOYLESVE Tous les sujets sont inépuisables et tous se compénètrent. Je quitte la morale de René Boylesve, non parce qu’il n’y aurait plus rien à en dire, mais parce qu’il faut se borner. Les classiques avaient l’illusion de résumer ou de condenser. Beaucoup de pédants, de même, s’imaginent qu’une étude brève et fortement centrée vaut mieux que le travail à l’allemande, avec mille détours, des nuancements innombrables, et des efforts authentiques vers l’universalité. Rien de plus fâcheux et de plus illusoire que les croyances des amateurs d’ouvrages critiques, rapides et clairs. ”
“ Mais je vais en chercher, cousine. Il y a du porto chez Jean Dué. Il sortit. Lorsqu’il reparut, Lucienne, en contre-jour, tirait son bas droit, le pied sur la chaise de Jean. Il vit d’un clin d’œil la jambe longue et fine, l’attache délicate de la cheville, et l’articulation du genou. Une lueur rose jouait plus haut sur la chair entrevue de la cuisse. Le jeune homme fut saisi comme si on l’avait pendu. Il voulut être galant, car l’idée ne lui vint pas que ce pût être une mise en scène destinée à lui inspirer le courage d’un amant. ”
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ L’homme se mit à rire : — C’est vrai, il faut beaucoup de volonté ensuite pour rester privé de ces délices. Amande ne disait plus rien, les yeux clos et les dents serrées, elle condensait toute sa sensibilité pour percevoir, avec le plus d’acuité et de délicatesse possibles, les jets de feu qui parcouraient ses vertèbres et des organes inconnus, sis au tréfond de son corps, et qui vibraient comme des cloches. — Oh ! fit-elle je voudrais mourir. — Trop tôt ! ricana l’amant. Elle frissonna : — Ce serait un moyen si exquis de passer de ce monde dans l’autre. ”
Renée Dunan,
Les Pâmoisons de Margot
“ C’était un joli jeune homme, un peu douteux de mœurs, et sans doute d’honnêteté sujette à diverses cautions, mais amoureux comme un singe rouge, et plongé dans le freudisme jusqu’au sinciput... Et on sait, dans le monde contemporain, que le Freudisme, ou philosophie de la sexualité, est à la fois chose profonde et lascive tout comme les agréments d’une courtisane sicilienne, comme aussi une lecture agréable, au lit, entre les gens unis par une affection qui ne demande qu’à s’extérioriser en gestes bien choisis... Certes, Margot, n’avait cure du Freudisme. ”
Renée Dunan,
La Papesse Jeanne
“ Ioanna s’attestait heureuse d’avoir trouvé, dans la ville au renom éternel, et les joies de la chair et celles de l’esprit. Elle pensait bien que c’en fût fini de tant d’aventures et des voyages incertains par le monde. Elle avait été adoptée comme une fille d’Hellas par ses protecteurs et initiateurs aux réalités merveilleuses de l’intelligence. Et, sans avoir besoin d’y penser même, sans sortir de la cour au portique, elle goûtait la saveur des jours et le goût des idées, dans une fièvre qui ne se lassait point. Elle dépassa ses maîtres. ”
Renée Dunan,
Les Amantes du diable
“ Furieuse et dominée, mais sentant, au moment qu’elle faillit la perdre, à quel point la vie est douce chose, la femme quitte sans un geste vain sa lourde robe de panne rose bordée d’hermine. Elle hésite encore, mais le temps presse. Elle est aux mains de ce paysan qui ne veut pas d’or, c’est-à-dire qu’elle appartient à ce qu’elle peut redouter le plus au monde. Elle dévêt mal, mais intelligemment, le soldat tué. Le sang ne l’arrête point. Elle s’en huile les doigts. Ah ! une comtesse d’Assien, devant le tombeau, se plie à des servitudes incroyables... ”
Renée Dunan,
Les Caprices du sexe
“ La douleur, maintenant, emplit Louise de joie. Elle veut souffrir encore. Cette épreuve est à la hauteur de sa sensualité énorme. Elle se souvient de la juive et de son nègre à la verge monstrueuse. Elle aussi connaîtra ce plaisir. Et brusquement, la jouissance monte. C’est une sorte de caresse, non pas dans son sexe, mais au long de ses vertèbres, un frisson qui agite en elle des organes sensibles et charmants. Elle sent cela, et son cerveau s’en emplit d’un coup. Au même moment, elle sent que l’homme auquel elle s’est donnée jouit à son tour. ”
Renée Dunan,
Une môme dessalée
“ Or, on ne trouve aucun bonheur à contrarier la force intime qui nous dirige et dont le ressort essentiel est l’amour. Vois-tu, Zine, les femmes qui ne veulent d’aucune qualité d’amour, ni purement érotique, ni professionnel, ni marital, ni autre, peuvent s’en vanter comme d’un exploit. Au fond, ce sont des malheureuses gens qui passent leurs nuits à remâcher la souffrance dont leur volonté les gave. Ils pleurent en cachette de désespoir et de haine. Leur vie est un martyre stupide, et qui s’aggrave de ce que personne ne les plaint. ”
“ Jean songea que les êtres sont tous, devant des forces qui les dominent, comme ce poisson devant le pêcheur. Et entre tant de forces despotiques et invincibles... l’amour... Il voyait le corps nu de Lucienne telle qu’elle était sortie de son lit le dimanche précédent, à la venue d’Angèle. Un trouble cuisant et délicieux coulait en lui. Il songeait : « Ce soir... » Il rentra enfin. Maintenant allait commencer la chose terrible : l’attaque du coffre de son père. Lorsqu’il y pensa, Jean sentit encore au fond de lui-même un frisson épouvanté ; mais un frisson timide et minime, vaincu d’avance. ”
Renée Dunan,
La Philosophie de René Boylesve
“ MORALE DE RENÉ BOYLESVE La morale est le grand cheval de bataille des critiques. C’est en effet un critère de jugement d’une telle simplicité, qu’il ne réclame aucun savoir, aucune science, et aucun sens esthétique. Je veux dire dans le mode d’emploi qui en est fait si couramment par les experts littéraires. D’ailleurs, si, philosophiquement, on nomme morale un ensemble de prescriptions — hélas ! changeantes selon les pays et les climats — et qui seraient destinées à régler les rapports des humains entre eux, dans le fait le mot morale désigne tout autre chose pour l’esprit public. ”
Renée Dunan,
Le Stylet en langue de carpe
“ Son visible tourment me fit un plaisir infini, car je quêtais d’elle tout ce qui pût témoigner d’un véritable amour. Alors je lui contai tout avec précision, et son visage se détendit : — Tu es l’homme qui sait se défendre, dit-elle enfin dans une sorte de soupir admiratif. — Je le voudrais, Rubbia, parce que je devine que tu ne saurais aimer un faible. Elle leva une main en l’air, et les plis de sa bouche tombèrent : — Sait-on jamais, Paul ? La faiblesse, la timidité et même la peur ont leur charme. ”
Renée Dunan,
Frissons voluptueux
“ Son ardeur s’éveillait juste, raide d’ailleurs, comme une épée, lorsqu’elle se trouvait dans une chambre où de vrais amants venaient de s’aimer et se trouvaient encore. C’est l’atmosphère de l’amour qui la mettait en amour. Et puis, il faut le dire, cet homme qu’elle voyait, semblable à un sultan, et dont l’action avait si profondément stigmatisé les yeux de Syphone, ce personnage glabre et moqueur représentait bien le type d’amant que Pygette attendait depuis longtemps, et, il faut l’avouer, qu’elle n’avait pas encore trouvé. ”
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ Amande est blonde et ses cheveux jettent autour d’eux des reflets légèrement pourprés. Quelles délices ! Ils sont d’ailleurs courts, ces cheveux, comme ceux d’un jeune garçon sportif et l’idée ne viendra certes à personne de faire mieux que les admirer... Combien cela seul place Amande loin de jadis... Alors la chevelure était comparable à tout au monde, pourvu que ce fut vaste et poétique : la mer, les nuages, un glacier ou une forêt vierge. Les cheveux d’Amande ne sont plus maintenant qu’une touche de couleur fauve sur un joli visage. ”
Renée Dunan,
Les Caprices du sexe
“ Louise, presque nue, s’étira alors. Elle était encore d’une prodigieuse correction. Elle avait beau lever ses bras en l’air et montrer ses aisselles rousses ; ses seins, si admirablement faits et d’une rondeur idéale, avaient beau être dehors, et son sexe aussi, que de Laize ne voyait pas encore... Elle avait beau prendre les attitudes d’une fille, elle restait une femme de bonne éducation, chaste même dans la débauche, par le naturel, la simplicité et l’aisance de ses actes. Et ce paradoxe enivrait le médecin, transporté d’un désir furieux. ”
Renée Dunan,
La Papesse Jeanne
“ Ioanna prit le parti d’abord de choyer les anciens amis de Léon IV et de tenter de se les rendre fidèles. Elle les couvrit d’or et leur passa mille extravagances de luxe ou de débauche sans protester, alors que son prédécesseur lui-même et quoique ce fussent là ses fidèles ne laissait pas de les rudoyer pour quelques abus. La besogne apparut vite vaine. Ioanna avait trop vécu et connaissait trop bien tous les visages de la trahison pour ne pas voir que ces hommes l’avaient en réalité élue, non parce que propre à faire un Pape utile, mais contre tel ou tel autre qui leur était ennemi. ”
“ Il n’avait aucun sens de l’escrime verbale des femmes et repartit avec dignité : — Quand une chose est pensée comme elle est dite, il faut y croire. Elle éclata d’un rire un peu aigu. — Jean, c’est qu’on m’en a dit déjà, des galanteries. Je suis payée pour n’y pas croire. — Votre cousin Jean, ma chère Lucienne, ne vous a jamais rien dit qui puisse autoriser à douter de ses paroles. La conversation se trouvait aiguillée sur une mauvaise voie. Elle le comprit. — Écoutez, Jean, traitez-moi comme une pauvresse errante et un peu folle, mais non pas comme une jeune fille de votre monde. ”
Renée Dunan,
Une môme dessalée
“ L’autre furieux de voir son aide si mal reconnue, saisit Zine à pleins bras : — Je vais vous corriger, coquinette que vous êtes, ou vous embrasser. — Ni l’un ni l’autre, cria Zine en s’échappant comme une lamproie de l’étreinte masculine. Pour la correction, je sors d’en prendre et pour m’embrasser, ça coûtera, à partir d’aujourd’hui, tout ce qu’il y a de cher, je ne suis pas une gâcheuse. — Je suis bon pour un petit talbin, rétorqua l’autre. — Donnez-le tout de suite, demanda Zine en tendant la main. L’homme, qui s’amusait comme un fou, lui donna une coupure de cent sous. ”
Renée Dunan,
Le Stylet en langue de carpe
“ Nous vécûmes en amants égaux, ardents, attentifs et étrangers à toute tendresse purement platonique. Pourtant ce platonisme nous emplissait l’âme. Car j’aimais Rubbia moins pour ce qu’elle s’était révélée le jour où le désir l’avait vaincue, que pour l’avoir en quelque façon sauvée de la destruction. Elle avait transformé le coureur d’aventures, que j’étais avant de la connaître, en un amoureux timide, puéril et quasi-chaste, du moins de cœur. Je lui en gardais une infinie reconnaissance. On ne sait jamais tout ce que cèlent de possibilités l’âme et le corps. ”
Renée Dunan,
La Philosophie de René Boylesve
“ Bonne foi et désir ardent de délimiter toute la vérité, mais avec mesure, dans ses romans, tel est donc le vœu de base de René Boylesve. Il était arrêté dans son effort, je l’ai dit, par la timidité et par l’empreinte, généralement indélébile, de l’éducation reçue. C’est ce que je vis, dès l’abord, et ce pourquoi je fus toujours son admiratrice. C’est qu’il est plus difficile d’être vrai et juste, pessimiste et douloureux devant la vie, quand des raisons, durement scellées dans votre âme enfantine, vous ont accoutumé à voir autrement. ”
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ Dans le fond de son âme, toutefois, la figure d’Amande veillait, entourée d’encens mystique, comme une icone du perpétuel secours... Car, songeait-il, en suivant d’un pas haletant la femme pareille à l’arc de triomphe de Titus, est-il possible d’aimer sa femme comme on possède une prostituée ? La beauté est chose estimable dans un musée ou sur les illustrations d’un ouvrage romanesque. Mais, dans la vie, lui demander plus c’est la déshonorer. ”
Renée Dunan,
La Papesse Jeanne
“ Ioanna était devenue couleur de bure. La peau de son visage amaigri et tanné y acquérait une beauté neuve et provocante. Ce fut dans une sorte de hutte, près d’un ruisseau chantonnant sous des palmiers, que, dans une brusque étreinte, la jeune aventurière retrouva à nouveau l’ardeur voluptueuse et véhémente qui l’avait si souvent fait pâmer à Fulda. Et son amant disait : — Femme tu es plus douce que le paradis. De l’oasis, après trois jours de repos, on gagna la vallée du Nil, peuplée d’une race abondante, maigre et hiératique qui parut à Ioanna mystérieuse et pleine de secrets. ”
Renée Dunan,
Les Caprices du sexe
“ L’homme, face stupide et bouche ouverte, les jambes un peu plus écartées que dans la marche, les bras ballants, se tenaient droit comme s’il allait tomber d’un bloc. Il était burlesque et peut-être tragique, car les gestes de la femme avaient une sorte de cruauté insolente, qu’accentuaient le sourire de triomphe et l’espèce de domination farouche de son attitude. À peine inclinée, avec attention, appuyée de l’épaule gauche à son amant, elle caressait de la main droite l’objet que Louise de Bescé avait vu surgir tout à l’heure au bas-ventre viril. ”
“ Ah ! il serait préférable que Lucienne meure ! Jean, ému, dit : — Pourquoi ? Elle se pencha vers lui et mâcha durement des mots de haine : — C’est une brute. Il bat les femmes qu’il fréquente, il les tue, il a fait mourir la petite Sautepied, tu sais, qui avait quatorze ans. On n’a pas osé le poursuivre. C’est un Dué. Mais quel salaud ! Jean sentit une émotion neuve courir en lui. Ah ! que de misères et de pleurs sanglants cache la vie des pauvres dont le destin servile est une sorte de promesse d’accepter tout ici-bas. ”
Renée Dunan,
La Papesse Jeanne
“ Mais elle s’en réjouissait, professant que la vie désormais ne méritait pas d’être vécue et que le monde était abandonné des dieux. Ainsi passaient les jours, pour Ioanna, dans cette maison où on l’adoptait. Oh ! vivre tant que la force dure en soi, dans un milieu semblable à celui des apotropéens. Attendre l’heure du Hadès sans regarder derrière soi, et s’endormir enfin avec la sagesse, sans souci de ce paradis et de cet enfer grâce auxquels les chrétiens recrutaient la foule de leurs partisans. Et pendant ce temps le monde évoluait et se meurtrissait de mille façons. ”
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ Il lui fallait une beauté lasse et un peu usée, une de ces beautés qui ressemblent à la rose d’automne dont parle d’Aubigné. Il fallait que l’homme restât pourtant robuste et assoupli aux sports, mais d’intelligence raffinée et même excessive en sus... Et ce n’était pas encore tout. Un tel amant aurait paru encore insuffisant à Amande, s’il ne s’était attesté expérimenté en femmes et expert à créer des pâmoisons. Amande eût même voulu qu’il fût un peu épuisé pour ne point tomber, comme cette chiffe d’Adalbret, en état de satiété tout de suite. ”
“ Jean sentit la chair tiède des bras minces et ardents qui l’étreignirent avec violence. Il vit, au ras de sa face, deux yeux dilatés et luisants de désir. Il n’avait pas cru que l’amour lui viendrait sous cette forme redoutable et voluptueuse. Un quart de seconde il aperçut la face qui l’affrontait et le double promontoire des seins. Était-ce là la petite Lucienne Dué ? Non, c’était l’amour même. Toutes les déesses de la Grèce amoureuse saisirent ensemble les lèvres de Jean pour y apposer un ineffaçable sceau. ”
Renée Dunan,
Les Marchands de voluptés
“ Outre cela, l’homme en question est riche et il n’est point de femme qui soit indifférente à quelques billets bleus ... — Écoutez, nota Amande, si ce que vous me promettez est vrai, je n’accepte que dans un décor selon mon goût. — Dites toujours ! — Voilà. Je veux bien être aimée par votre phénix, mais dans une totale obscurité, et sans un mot. Mes tentatives se sont heurtées jusqu’ici à des déceptions et à des médiocrités qui m’ont un peu dégoûtée. Donnez-moi un homme qui aime, qui sache ce que c’est que l’amour, et qui veuille m’en faire goûter la saveur. Voilà ce que je vous demande. ”
“ Mais vous êtes libre, vous, Lucienne. Elle crispa ses mains fines avec un geste de désespoir. — Moi, Jean ! Ah ! toute la misère du monde est sur mol. La phrase était belle. Jean fut ému comme si la jeune fille fût tombée morte à l’instant. — Oh ! Lucienne ! — Jean ! Jean ! Mes parents veulent me marier à Pierre Dué... Lui connaissait le redoutable forgeron. L’idée que cette gracieuse enfant pût appartenir corps et âme — corps surtout — à cet homme sale et violent le pinça au cœur, mais il ne dit rien. ”
