“ Maintenant je ne serai plus le jouet du hasard et du vent qui souffle ; maintenant l’inspiration me viendra à mes heures, je serai poète à mes heures. Je dirai comme Horace : L’indépendance est le plus précieux des biens ; et je me plongerai dans ma douce paresse. Adieu donc, ma vie passée, et même adieu la gloire ! Ma gloire désormais, désormais mon bonheur, désormais ma fortune, c’est Marcella ! Je quittai Rome comme en triomphe. J’y étais arrivé pauvre, seul et nu, victime consacrée à la poésie : j’en sortais riche, et marié avec une charmante femme de cœur. ”
Résumé
Les Épigrammes de Martial, poète latin du Ier siècle, constituent un recueil en douze livres de courts poèmes acérés et satiriques, rédigés entre 85 et 102. Ces textes, souvent brefs et métriquement variés, portent sur la vie quotidienne à Rome, les mœurs, les relations sociales, ainsi que les paradoxes de la condition humaine.
Martial y combine ironie, critique sociale et auto-réflexion, décrivant sa propre détresse, ses amours et ses reproches aux puissants. L’œuvre, marquée par une forme sobre et un esprit caustique, a influencé de nombreux poètes latins et fut longtemps imitée, témoignant de son importance dans la littérature antique.
Citations de Épigrammes (Martial)
“ Là j’étais véritablement mon maître ; je redevenais un homme ; j’osais chanter la liberté romaine, mon vieil amour ; je célébrais tous les grands hommes de la république, le vieux Caton, le vieux Bruius, tous les héros de cette Rome qui n’était plus ; j’écrivais à Juvénal, le maître de la satire romaine, et je lui envoyais les pâles fleurs de mon jardin. Quelquefois aussi, tout à l’amour, je célébrais les belles et jeunes femmes qui avaient daigné sourire à ma poésie, fille de l’amour ; quelquefois encore, tout à l’amitié, je me reposais de mon métier de parasite, et, chose incroyable ! ”
“ C’est que l’envie ne reconnaît que les talents qui ne sont plus. C’est ainsi que, par suite d’une vieille habitude, nous recherchons, de préférence aux constructions modernes, l’ombre dégradée des portiques de Pompée et le temple ruiné de Catullus. Rome lisait encore les vers d’Ennius du vivant de Virgile ; le siècle d’Homère faisait à peine l’aumône au sublime vieillard ; Ménandre, l’honneur du théâtre, n’y rencontra que froideur et dédain ; le charmant Ovide, de son vivant, ne fut reconnu un grand poète que par Corinne, sa maîtresse. ”
“ Je n’étais pas né méchant ni railleur ; j’étais fait pour chanter le vin, l’amour, les dieux, les héros, pour être l’ornement des filles romaines : la misère a fait de moi un satirique, un cynique, un poète sans honte, un diseur de riens, un espion dans les maisons romaines. J’ai pénétré de vive force dans toutes les maisons qui m’étaient fermées ; j’ai su les histoires les plus secrètes des hommes et des femmes, et je les ai mises en vers afin d’être le fléau de ceux qui n’avaient pas voulu de moi pour leur flatteur. ”
“ Pour arriver à moi tu forces le passage. On m’attend à dîner, tu barres le chemin. A table si j’ai pris ma place, Ton importunité m’en chasse ; Et si, de guerre lasse, enfin, Il arrive que je sommeille, Ta voix en sursaut me réveille Pour expirer sous ton livre assassin. Veux-tu savoir quel est l’effet de ta manie ? On rend justice à ta bonté, Peut-être même à ton génie ; Homme d’honneur, de probité, Tu n’es pourtant qu’un fléau redouté, Qui vivras exilé de toute compagnie, Et qui mourras sans être regretté. ”
“ Ainsi j’ai vécu sous Néron, le plus méchant des hommes, à qui Rome doit ses plus beaux thermes, et je n’ai pas flatté Néron ! Mais quand Domitien fut le maître, j’étais plus pauvre que jamais : ma dernière toge était usée, ma dernière sportule était dévorée, mon crédit était épuisé, je ne pouvais plus entrer même chez le barbier qui m’écorchait chaque matin au lieu de me faire la barbe ; pas un ami, pas de foyer domestique, pas un esclave pour me servir, rien d’un homme libre ; j’étais le plus pauvre des poètes qui se traînaient le matin et le soir dans l’antichambre des grands. ”
“ Silius Italicus, d’une vie si modeste, le disciple de Cicéron et de Virgile tour à tour, l’homme du barreau et du Mont-Sacré, a sa place dans mes vers. Pas un grand nom n’a été oublié dans ma louange, jamais la pâle envie n’a approché de mon cœur ; tous mes contemporains qui ont eu du génie ou de la vertu, je les salue avec respect : Rabirius l’architecte, Celer le préteur, Silius le consul, Nerva l’orateur, Catinus l’honneur de la science, Agathinus le vaillant soldat, Marcellinus vainqueur des Gètes. ”
“ Vive la pauvreté servie ainsi par toutes ces intelligences d’élite ! vive le génie favorisé par de tels auditeurs ! Dans cette province reculée où je suis riche et considéré de tous, heureux près d’une belle femme que j’aime, possesseur d’une maison et de beaux jardins, entouré d’une bibliothèque de chefs-d’œuvre, je me prends a regretter parfois mes misères à Rome, ma solitude à Rome, mes folles amours à Rome, ma vie de parasite, de flatteur, de mendiant, mais à Rome. Hélas ! que j’ai pitié souvent de mon abondance présente ! ”
“ Ce fut alors que je m’adressai à l’empereur Domitien : il fallait vivre. Tant pis pour les grands de Rome, qui ont poussé leur poète à cette triste extrémité ! Dans cette Italie ainsi faite, il n’y avait pas un morceau de terre, pas un toit, pas un arbre, pas une robe pour le poète. Quelle misère ! être aimé de la foule, être applaudi de tous les beaux esprits, être recherché des femmes, entendre ses vers à peine éclos passer de bouche en bouche, vivre familièrement avec les plus grands, avec les plus puissants, avec les plus riches ”
“ Ainsi l’hôte des eaux, l’habitant des forêts, Dupes d’une amorce traîtresse, Reçoivent le trépas sous ombre de bienfaits. La libéralité toujours est gratuite, Et n’attend pas qu’un cœur reconnaissant Des dons qu’il a reçus par d’autres dons s’acquitte ; Tu te dis libéral ? fais-moi donc un présent. 57.À FAUSTINUS. Tandis que du Lucrin le lac voluptueux Me retient dans les bains d’une grotte thermale, Toi, Faustin, à Tibur, manoir délicieux De Rome séparé par un faible intervalle, Et fondé par Catile au temps de nos aïeux, Tu jouis d’un bonheur que t’envîraient les Dieux. ”
“ À SON LIVRE. Tu vas te rendre à Rome ; eh bien, mon livre, écoute ! On te demandera sans doute D’où tu viens. Tu réponds : Des parages connus Traversés par la large route Construite aux frais d’Émilius. — Où réside l’auteur ? — Si tu le veux, ajoute : Au forum de Cornélius. — Pourquoi sa longue absence ? — A Rome tout le blesse ; Il ne peut voir qu’avec douleur Et des clients la servile bassesse, Et des patrons l’insolente hauteur. — Quand le reverrons-nous ? — Il est parti poète, Et, pour sortir de sa retraite, Il attend qu’il devienne ou danseur ou chanteur. ”
“ O César ! quel courroux, quels transports les enivrent ! Leur front promet la mort et semble la braver ; Lance tes chiens sur eux, si tu veux les sauver ! 75.SUR NIGRINA. Cœur d’or, heureuse épouse, honneur de nos Romaines, Tu veux que ton mari partage tes domaines, Et que, liés tous deux d’une égale amitié, Dans ton riche héritage il entre pour moitié. Qu’aux cendres d’un époux Évadné soit fidèle, Qu’un noble dévoûment rende Alceste immortelle, Ta gloire les efface ; et, sans perdre le jour, Ta vie attestera ton pur et chaste amour. ”
“ L’esprit seul ne saurait faire vivre un écrit ; Chaque jour nous en donne une nouvelle preuve. Que d’auteurs qu’on a lus, que de livres diserts Enveloppent le poivre, ou sont mangés des vers ! il faut plus, si du temps on veut franchir l’épreuve : Seul le sceau du génie éternise les vers. 61.CONTRE UN ENVIEUX. Rome applaudit mes vers, les vante, les répète ; On me tient à la main, on me porte avec soi. Voilà qu’un envieux, dans sa rage indiscrète, Frémit, rougit, pâlit, déclame contre moi ; Je suis enfin sa bête noire. Mon triomphe est complet, rien ne manque à ma gloire. ”
“ Aussi, dans les festins, dans les cercles, partout, Présents, absents, homme ni femme, Nul n’échappe à ton épigramme. Mais de ces traits d’esprit dont tu fais tant de cas Veux-tu savoir quels sont les résultats ? Crois-en, Calliodore, un moniteur sincère : Tu peux bien amuser, mais on ne t’aime pas ; Et, ma véracité dût-elle te déplaire, Malgré tout ton esprit, jamais dans un repas Un convive, du tien n’approchera son verre. ”
“ Que d’un dîner tu me régales, Ligurinus ? je quitte à peine mes sandales, Que, pour début, à l’instant tu me sers, Entre douce laitue et piquante saumure. Une œuvre dont il faut essuyer la lecture. En attendant que de solides mets La table à loisir se garnisse, Un second livre suit ; un autre vient après, Et, durant le second service, Deux autres arrivant encor sur nouveaux frais, Jusqu’après le dessert prolongent mon supplice. J’aime le sanglier ; mais toujours et partout Qu’on m’en serve, il devient un objet de dégoût. ”
“ Ah ! tu ne sais pas ce qu’elle me coûte cette popularité poétique ! car si j’avais voulu me poser comme le défenseur de tous les opprimés dans le temple du dieu qui lient la faux et le tonnerre, si j’avais voulu vendre mon éloquence et mon esprit aux accusés tremblants, mes celliers seraient remplis de vin d’Espagne, ma toge serait brodée en or. Un pauvre homme qui fait des livres ne peut attendre tout au plus pour son salaire qu’une place à quelque bonne table. ”
“ Qu’ainsi puisse César, durant longues années, Brillant de pourpre et d’or, dans les Panathénées, De couronnes de chêne honorer les vainqueurs ! Qu’il préside au retour des grands jeux séculaires, Et renouvelle les mystères Que consacra jadis Rome à ses fondateurs ! Nous implorons de vous de bien grandes faveurs, Dieux du ciel ! mais nos vœux pourraient-ils vous déplaire ? Il s’agit de César, notre Dieu sur la terre. ”
“ Mais que durant tout un dîner L’auteur amphitryon sans pitié vous assomme, Sans que, sous peine de jeûner, Vous puissiez vous permettre un somme ; Que pour payer un malheureux souper, D’une insupportable lecture, Sans aucun moyen d’échapper, Vous vous voyiez contraint de subir la torture, C’est un assassinat, un affreux guet-apens. Oui, si jamais il faut qu’on m’y reprenne, Je le déclare net, de bon cœur je consens Que jamais, vers le soir, l’appétit ne me vienne Ou que toujours je dîne à mes dépens ! ”
“ Compare-lui la tienne, elle est plus blonde encor. 70.CONTRE M. ANTOINE. Va, ne reproche rien au barbare Photin, Antoine ; des proscrits exécrable assassin, La mort de Cicéron t’accuse plus encore. L’affreux Catilina, qu’à bon droit Rome abhorre, Jamais d’un tel forfait n’aurait souillé sa main. Toi, c’est le sang romain dont la soif te dévore. Un infâme soldat par ton or soudoyé, En frappant Cicéron, l’a forcé de se taire ; Le silence d’un seul, si chèrement payé, Que te vaut-il ? pour toi quel en est le salaire ? Oui, Cicéron se tait : mais entends Rome entière ! ”
“ Tout le monde te fuit ; à la table, aux concerts, A peine tu parais, chacun bat en retraite ; Tous les salons pour toi deviennent des déserts ; Veux-tu savoir pourquoi ? tu sens trop le poète ; On peut pardonner tout, excepté ce travers. Veuve de ses petits, la tigresse effrénée, Le serpent dévoré par les feux du soleil, De l’affreux scorpion la queue empoisonnée, D’horreur ne font pas naître un sentiment pareil. Assis, debout, courant, à la ville, en voyage, Aux bains chauds, aux bains froids, toujours tu me poursuis ”
“ Malheureux, qui avez flatté en tremblant Domitien lui-même ! Infortuné et noble esprit, qui vous êtes fait le jouet des nobles et des riches ! Je vous plains et je vous aime, Martial ! Je me suis dit à moi-même que vous étiez perdu sans retour, si quelque honnête fortune et un cœur dévoué ne venaient à votre aide. Martial, pauvre homme ! ta jeunesse s’est perdue en flatteries inutiles, ta vie se perd en méchancetés inutiles ; tu as jeté aux vents et sans pitié les trésors les plus précieux de ta poésie ; le loisir, non le génie, t’a manqué pour être un grand poète. ”
“ Fais-le architecte, ou, si tu veux, huissier. 58.À CINNA. Lorsque je t’appelle mon maître, Garde-toi de te méconnaître, Cinna ; de ce nom qui te plaît J’appelle souvent mon valet. 59.À POSTHUME. « Oui, je veux vivre, et dès demain. » Voilà ton éternel refrain. Mais ce demain qu’il faut toujours attendre, Quand le verrons-nous donc enfin ? Qu’il est lent, qu’il tarde à paraître Ce demain toujours prêt à naître, Déjà plus vieux que Priam et Nestor ! Peut-il s’obtenir à prix d'or ? Où donc est-il, où faut-il l'aller prendre ? En l’attendant, la mort peut te surprendre. ”
“ Celui qui chaque soir, au retour de la chasse, Vis à vis d’un foyer, dont le feu le délasse, Non sans orgueil, étale ses filets Enrichis du gibier des champs et des forêts ; Qui voit prendre à sa ligne un poisson qui frétille, Et rapporte en triomphe ou la carpe ou l’anguille ; Qui, pour calmer sa soif par un doux hydromel, A l’amphore rougie emprunte l’or du miel, Pendant que du logis la rustique intendante Sur sa table boiteuse étale quelques mets, Un pur laitage, et des œufs frais Cuits à propos sous la cendre brûlante Du foyer que son bois alimente sans frais ? ”
“ O malheur ! ce poète venu de si loin, tout rempli d’amour et d’enthousiasme, jeune, passionné, l’enfant de Pindare, l’élève d’Horace et d’Ovide, l’écho sonore de l’école athénienne, Martial de Bilbilis, la misère le reçoit aux portes de Rome, la misère est son seul esclave ! Martial meurt de faim, pendant que la vieille Lycoris gagne encore par an, à vendre ses baisers flétris, cent mille sesterces ! Et l’on veut que le génie nous pousse librement ! ”
“ La seule vie est la santé. 72.SUR LE VOLEUR CILIX. Cilix, fameux voleur, pénètre en un jardin Dont un Priape en marbre était l’unique garde ; Il se flattait d’y faire un grand butin. Mais dans ce vaste enclos c’est en vain qu’il regarde, Qu’il furète partout, il n’y rencontre rien : Faute de mieux, le drôle emporte le gardien. 74.À ESCULANUS. Cet homme que tu vois à table, au second rang, Dont le front dépouillé semble faire parade De cheveux en sillons tracés sur la pommade ; Qui du lentisque aigu s’escrime à chaque instant, Il n’a que trois cheveux, et n’a pas une dent. ”
“ Destin cruel ! ô père infortuné ! De quel vautour deviendras-tu la proie ? 63.À MARIANUS. Tu vois, Marianus, qu’on cherche à te séduire, Et tu sais à quel but tout captateur aspire. Or, nul ne fut jamais plus âpre que le tien ; Tu ne l’ignores pas ; et pourtant, de ton bien Tu le fais l’héritier, l’unique légataire. — De ses présents nombreux c’est le juste salaire. — Insensé ! ces présents cachent un hameçon ; Et que doit au pêcheur le malheureux poisson ? — Il pleurera ma mort. — Oui, de pleurs mercenaires ; Point de legs, et ses pleurs alors seront sincères. ”
“ Qui voudrait compter à Rome les heures perdues pour le sommeil, pourrait compter combien de mains agitent les bassins de cuivre qui doivent détacher les astres du ciel. Et pourtant, Ô Rome bruyante, et cruelle, et sans pitié pour tes poètes, ton poète Martial, à qui tu refusais du pain et une toge, ne peut s’empêcher de te pleurer. Depuis trois ans qu’il a quitté sa misère poétique pour la fortune, il n’a pas osé invoquer une seule fois cette muse souriante et déguenillée qui ne lui faisait jamais faute dans sa maison sans toit et sans ombrage. ”
“ Mais, Paullus, ton manoir est au mont Esquilin ; Des piliers de Tibur le mien est fort voisin, Près du temple écarté d’où la champêtre Flore Voit Jupiter Capitolin. Du chemin de Suburre il faut gravir la pente, Que la boue en tout temps rend encore plus glissante, Éviter les fardeaux et les pesants haquets Que traîne avec effort un long rang de mulets. Mais le pis, c’est qu’après tant de soins et de peine, Lorsque tout suant, hors d’haleine, A ta porte, à la fin, j’arrive anéanti, En m’ouvrant, ton valet me dit : Il est sorti ! ”
“ Ordonne qu’on place la table. LA MÊME, PLUS BRIÈVEMENT. Si ta lésine inexcusable Prétend nous ravir tous les mets Pour les passer à tes valets, A tes pieds fais servir la table. 25.À FAUSTINUS. Si tu veux d’un bain trop brûlant Abaisser la température, Plonges-y Sabinus le rhéteur : je te jure Qu’il sera de glace à l’instant. 26.CONTRE CANDIDE. Eh bien ! Candide, soit : toi seul possèdes tout ; Toi seul tu réunis l’agréable et l’utile, Biens de campagne, biens de ville, Beaux vases, bonne cave, et bon sens et bon goût, Bon cœur et bon esprit surtout. ”
“ « Pardonne à mes vers, César : celui « qui s’empresse pour te plaire ne mérite pas ta disgrâce. » Pour me payer toutes ces hontes, l’empereur me donna, non loin de Rome, une méchante maison de campagne que personne ne voulait acheter, et quelques sapins trop jeunes pour donner de l’ombre en été ou du bois en hiver. La maison était mal bâtie ; elle était hors d’état de supporter les pluies et l’humidité du ciel, elle nageait au milieu des eaux que répandait l’hiver. Stella le sénateur eut pitié de ma misère, et m’envoya des tuiles pour mettre à l’abri le présent de l’Empereur. ”
“ Les graves centumvirs ont seuls droit de lui plaire. Il aime les clameurs dont le bruyant vulgaire Fait retentir ce temple, ornement du Forum, Que l’illustre César honora de son nom. Tel le fils du coursier, émule de son père, Se plaît à soulever une noble poussière ; Tel le jeune taureau, dans ses premiers ébats, D’un front sans arme encor, provoque les combats. Daignez, ô Dieux puissants ! exaucer ma prière, Et conservez le fils d’une race si chère ! Que le père longtemps puisse, au gré de ses vœux, Applaudir à son fils, et la mère à tous deux. ”
“ Il accourt. De la table, abondamment servie, Nul mets par une avare main N’est soustrait pour le lendemain. Chacun suit en mangeant son goût, sa fantaisie, Et l’esclave, enlevant les débris du festin, A l’heureux convié ne porte point envie. Et toi, si pour passer le temps, De ton élégant belvédère, Tu vas à ta maison des champs (Car c’est ainsi que tu veux qu’on la nomme, Bien qu’elle touche aux murs de Rome) , Dans ton manoir rural, Bassus, que trouves-tu ? Tu vois partout le superflu, Et nulle part le nécessaire. Tu n’aperçois que myrtes, que lauriers ”
“ « Vous aurez Martial ; Martial « vous dira des vers ! Martial improvisera des distiques sur des sujets « donnés ! » O honte et misère poétique ! En effet, nous nous levons de table. A l’heure dite arrivent en litière tous les grands noms de Rome, et quelques belles Romaines vieilles ou jeunes, mais au regard intelligent et plein de bienveillance. Tu sais que j’excelle à ces joutes de l’esprit où le hasard, cette dixième muse, remplace les neufs Sœurs ; futiles et scintillantes lueurs dont les hommes graves s’amusent comme les enfants s’amusent de leurs hochets. ”
“ Ici il faut nourrir la terre : chez nous, c’est la terre qui nous engraisse ; ici, le foyer sans chaleur ne réchauffe personne : chez nous, la flamme éclate bruyante, hospitalière et joyeuse ; ici, la faim même est hors de prix : là-bas, les fruits de nos arbres chargeront notre table ; ici, dans un seul été, tu uses plus de quatre toges : là-bas, un seul habit pourrait te suffire toute l’année. ”
“ Tandis que sur son char Régulus le traverse, Il croule, et sur les pas de l’illustre orateur, Sans l’offenser, en débris se disperse. La Fortune, sans doute, en détournant ses coups, N’osa de Rome entière affronter le courroux. ”
“ Je sais qu’il est à propos que je me justifie de la paresse opiniâtre qui me domine depuis trois ans, paresse qui ne trouverait pas d’excuse suffisante, même à Rome, dans les devoirs sociaux, qui ne sont pas moins importuns à ceux qui en sont l’objet qu’à ceux qui sont obligés de les rendre. A plus forte raison est-elle inexcusable dans la solitude de la province, où le besoin d’un travail assidu et sans distraction pourrait seul me faire pardonner ma retraite absolue. ”
“ Je puis au premier rang espérer de m’asseoir. — Atestinus, Civis, malgré leur éloquence (Tu les connus tous deux) , sont morts dans l’indigence. — Eh bien, faisons des vers ; mes chants seront si doux Que Virgile lui-même en deviendrait jaloux. — Insensé ! tous ces gens que tu vois en guenille, De Virgile aujourd’hui composent la famille ! — Je fais ma cour aux grands. — A ce métier si vain Deux ou trois ont vécu ; le reste meurt de faim. — Que faire donc, dis-moi ? car je veux vivre à Rome. — C’est hasard si tu peux y vivre en honnête homme. ”
“ Mes douze premiers livres d’épigrammes sont tachés du nom de Domitien. C’est en vain que j’ai voulu louer le tyran en honnête homme : il y a de certaines louanges qui ne peuvent pas être honnêtes. Pour me punir, la Muse, qui est juste, m’abandonna toutes les fois que je parlai de cet empereur digne de Néron ; oui, et moi, je le dis à ma gloire, malgré toute mon imagination et toute ma facilité à écrire en vers sur un sujet donné, j’ai toujours été un mauvais poète et un maladroit quand j’ai flatté l’empereur Domitien. ”
“ Eh bien ! voici que je viens à ton aide, moi qui t’aime, moi qui suis belle, moi qui suis riche ! Non, il ne sera pas dit que tu sois plus malheureux que les autres poètes de Rome, qui, dans l’égoïsme général, et privés de Mécènes, ont été inspirés ou sauvés par les femmes ! Properce était aimé de Cynthie, Lycoris aimait Gallus, Tibulle s’inspirait de la belle Némésis, Catulle a dû sa renommée à Lesbie ; si tu le veux, tu devras le bonheur à Marcella, ton épouse ! Viens, quittons cette ville bruyante ”
“ A ces causes, j’ai été recherché dans les meilleures maisons romaines, j’ai été l’ami des plus illustres familles ; les plus jolies femmes de Rome ont tenu à honneur de courber leur front poli sous le tendre baiser de Martial. A quoi servirait donc la poésie si elle n’apportait qu’ humiliation sans fin, misère sans remède, isolement sans espérance ? Je n’en finirais pas si je voulais dire ceux et celles qui m’ont aimé ; et d’ailleurs, parmi ces dernières, tendres cœurs qui ont eu pitié de moi, il en est que je ne puis nommer. Les dieux me préservent de l’exil d’Ovide ! ”
“ D’autres se récrient que souvent mon vers mord jusqu’au sang, et fait une blessure cruelle : mais qui dit épigramme ne dit pas une fade louange. L’épigramme est déjà bien assez difficile à écrire, sans vouloir lui ôter sa méchanceté piquante. Dans mon esprit, je mets le faiseur d’épigrammes bien avant le faiseur de tragédies : celui qui écrit une tragédie a toute liberté d’expliquer son œuvre à l’aide d’un prologue ou d’un récit ; il faut que l’épigramme s’explique en peu de mots, et souvent en un seul ; la tragédie aime l’enflure et les manteaux extravagants ”
“ César, te vaut un titre encore plus glorieux, Celui de Germanique. Aux lauriers d’Idumée Ton frère avec son père eut une égale part ; Mais les Daces vaincus, jamais la renommée N’en peut donner l’honneur qu’à toi seul, ô César ! 3.À SEXTUS. Tu ne dois rien, Sextus : tu dis vrai, j’en conviens ; Qui ne saurait payer, en effet ne doit rien. ”
“ Sous les yeux de César longtemps se prolonger ! De bonne heure imitant l’exemple de ta vie, Vois ton fils sur tes pas prompt à se diriger, Et jouis d’un tel sort sans exciter l’envie ! D’un recueil nouveau-né que je viens d’abréger, Ami, ma missive est suivie ; C’est un enfant timide, il faut le protéger. Je te connais prudent ; fais si bien qu’il pénètre Au fond du sanctuaire où réside ton maître. ”
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