“ Maintenant je ne serai plus le jouet du hasard et du vent qui souffle ; maintenant l’inspiration me viendra à mes heures, je serai poète à mes heures. Je dirai comme Horace : L’indépendance est le plus précieux des biens ; et je me plongerai dans ma douce paresse. Adieu donc, ma vie passée, et même adieu la gloire ! Ma gloire désormais, désormais mon bonheur, désormais ma fortune, c’est Marcella ! Je quittai Rome comme en triomphe. J’y étais arrivé pauvre, seul et nu, victime consacrée à la poésie : j’en sortais riche, et marié avec une charmante femme de cœur. ”
Martial
Élements biographiques
Martial (en latin Marcus Valerius Martialis), né vers 40 à Bilbilis (aujourd’hui en Espagne) et mort vers 104, est un poète latin du Ier siècle célèbre pour ses Épigrammes, une œuvre monumentale de 1 561 poèmes répartis en douze livres. Son style, marqué par l’humour, la satire sociale et le réalisme brutal, immortalise la vie quotidienne de Rome, ses vices, ses mœurs et ses rapports ambigus avec le pouvoir.
À travers des vers concis et percutants, il explore les thèmes de la sexualité, de la dépendance aux patrons et de la condition de l’écrivain dans une société où la célébrité littéraire demeure fragile. Les Épigrammes révèlent également une profonde ironie et une maîtrise du langage, souvent déconcertante pour les traducteurs modernes, tout en illustrant la tension entre la quête de la notoriété et la dépendance économique. Son œuvre, bien que critiquée pour son aspect obscène, reste un témoignage inégalé de l’atmosphère romaine de l’époque.
Citations de Martial
“ Là j’étais véritablement mon maître ; je redevenais un homme ; j’osais chanter la liberté romaine, mon vieil amour ; je célébrais tous les grands hommes de la république, le vieux Caton, le vieux Bruius, tous les héros de cette Rome qui n’était plus ; j’écrivais à Juvénal, le maître de la satire romaine, et je lui envoyais les pâles fleurs de mon jardin. Quelquefois aussi, tout à l’amour, je célébrais les belles et jeunes femmes qui avaient daigné sourire à ma poésie, fille de l’amour ; quelquefois encore, tout à l’amitié, je me reposais de mon métier de parasite, et, chose incroyable ! ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ XXXIV. CONTRE UN HÂBLEUR Tu te vantes de posséder un vase original de Mys : il est d'autant plus original, qu'il a été fait sans toi. == XXXV. CONTRE UN MAUVAIS MÉNAGE == Quand vous vous ressemblez si bien, quand votre vie est la même, méchant mari, méchante femme, je m'étonne de ne pas vous voir d'accord. XXXVI. A CÉSAR DOMITIEN Tu peux bien rire, César, des Pyramides et de leurs merveilles ; la barbare Memphis a cessé de vanter ces monuments de l'orgueil oriental. Que sont ces lourdes masses auprès de ton palais impérial ? Le jour ne voit rien de plus magnifique dans l'univers. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ LXXXIII.- A CÉSAR DOMITIEN Autant la fortune du père d'Etruscus est redevable aux prières d'un fils, autant l'un et l'autre te doivent de reconnaissance, ô le plus grand des princes : en effet, tu as retenu la foudre échappée de ta main ; je voudrais que les feux redoutables de Jupiter pussent connaître ainsi la clémence. Si le souverain maître du tonnerre avait ton cœur généreux, ô César, sa main ne lancerait que rarement sa foudre tout entière. Etruscus aime à publier le double bienfait qu'il a reçu de toi, celui d'accompagner son père en exil, celui d'en revenir avec lui. ”
“ Ainsi j’ai vécu sous Néron, le plus méchant des hommes, à qui Rome doit ses plus beaux thermes, et je n’ai pas flatté Néron ! Mais quand Domitien fut le maître, j’étais plus pauvre que jamais : ma dernière toge était usée, ma dernière sportule était dévorée, mon crédit était épuisé, je ne pouvais plus entrer même chez le barbier qui m’écorchait chaque matin au lieu de me faire la barbe ; pas un ami, pas de foyer domestique, pas un esclave pour me servir, rien d’un homme libre ; j’étais le plus pauvre des poètes qui se traînaient le matin et le soir dans l’antichambre des grands. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ XLII.- A OPPIANUS, SUR LES THERMES D'ETRUSCUS Si tu ne te baignes dans les thermes élégants d'Etruscus, tu mourras dans ta crasse, Oppianus. Jamais ondes ne te flatteront davantage : ni les sources d’Apone, interdites aux jeunes filles, ni la voluptueuse Sinuessa, ni les flots bouillants du Passer, ni ceux d'Anxur le superbe, ni les bains d'Apollon de Cumes, ni ceux de Baïes, cette reine des eaux thermales. Nulle part le ciel ne brille plus pur et plus serein ; nulle part les jours ne sont plus longs, et la lumière n'est plus lente à quitter l'horizon. ”
“ O César ! quel courroux, quels transports les enivrent ! Leur front promet la mort et semble la braver ; Lance tes chiens sur eux, si tu veux les sauver ! 75.SUR NIGRINA. Cœur d’or, heureuse épouse, honneur de nos Romaines, Tu veux que ton mari partage tes domaines, Et que, liés tous deux d’une égale amitié, Dans ton riche héritage il entre pour moitié. Qu’aux cendres d’un époux Évadné soit fidèle, Qu’un noble dévoûment rende Alceste immortelle, Ta gloire les efface ; et, sans perdre le jour, Ta vie attestera ton pur et chaste amour. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Quel maître de l’empire rendit la ville de Mars plus belle et plus spacieuse ? Quel prince donna jamais plus de liberté ? Toutefois il existe chez nous un vice, vice fort grave, bien qu’il soit le seul, c’est que le pauvre ne rencontre que des amitiés ingrates. Voit-on un riche faire part de ses trésors à un vieil et fidèle ami ? Quel patron voit à sa suite un chevalier qui lui doive son titre ? Aux Saturnales, si on nous envoie une aiguillette de la valeur de six onces d’argent, ou une toge écarlate du prix net de dix scrupules, c’est du luxe ”
“ C’est que l’envie ne reconnaît que les talents qui ne sont plus. C’est ainsi que, par suite d’une vieille habitude, nous recherchons, de préférence aux constructions modernes, l’ombre dégradée des portiques de Pompée et le temple ruiné de Catullus. Rome lisait encore les vers d’Ennius du vivant de Virgile ; le siècle d’Homère faisait à peine l’aumône au sublime vieillard ; Ménandre, l’honneur du théâtre, n’y rencontra que froideur et dédain ; le charmant Ovide, de son vivant, ne fut reconnu un grand poète que par Corinne, sa maîtresse. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Depuis longtemps, Sophronius Rufus, je cherche dans Rome entière une jeune fille qui refuse ; et jamais un refus ! Comme si c’était un passe-droit, une honte, une injustice de refuser, aucune jeune fille ne refuse. Il n’y en a donc pas de chastes ? — Il y en a mille. — Que fait alors celle qui est chaste ? Elle ne donne pas, mais elle ne refuse pas non plus. LXXII. — à quintus. Tu exiges, Quintus, que je te fasse cadeau de mes œuvres. Je ne les ai point ; mais le libraire Tryphon les a. — Je donnerais de l’argent pour ces bagatelles et, sans être fou, j’achèterais tes vers ! ”
“ Silius Italicus, d’une vie si modeste, le disciple de Cicéron et de Virgile tour à tour, l’homme du barreau et du Mont-Sacré, a sa place dans mes vers. Pas un grand nom n’a été oublié dans ma louange, jamais la pâle envie n’a approché de mon cœur ; tous mes contemporains qui ont eu du génie ou de la vertu, je les salue avec respect : Rabirius l’architecte, Celer le préteur, Silius le consul, Nerva l’orateur, Catinus l’honneur de la science, Agathinus le vaillant soldat, Marcellinus vainqueur des Gètes. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Pour n’être point venu de toute l’année te saluer le matin, veux-tu savoir, Postumus, combien j’ai perdu ? deux fois trente et peut-être trois fois vingt sesterces. Tu m’excuseras, Postumus ; la moindre toge me coûte plus cher. XXVII. — à césar auguste domitien. César, tu fais souvent l’éloge de mes œuvres ; mes envieux prétendent qu’il n’en est rien ; toutefois tu continues et même, après m’avoir honoré de tes louanges, tu me combles de ces présents que nul autre ne pourrait me faire. Eh ! ne voilà-t-il pas que l’envie ronge encore ses ongles noirs. ”
“ Ce fut alors que je m’adressai à l’empereur Domitien : il fallait vivre. Tant pis pour les grands de Rome, qui ont poussé leur poète à cette triste extrémité ! Dans cette Italie ainsi faite, il n’y avait pas un morceau de terre, pas un toit, pas un arbre, pas une robe pour le poète. Quelle misère ! être aimé de la foule, être applaudi de tous les beaux esprits, être recherché des femmes, entendre ses vers à peine éclos passer de bouche en bouche, vivre familièrement avec les plus grands, avec les plus puissants, avec les plus riches ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ XV. A DOMITIEN Tandis qu'on célèbre les nouvelles victoires remportées dans la Pannonie, tandis que dans tous les temples on offre des sacrifices pour le retour de notre Jupiter, le peuple, les chevaliers reconnaissants, le sénat, offrent à l'envi leur encens, et pour la troisième fois les largesses du vainqueur enrichissent les villes du Latium. Ces modestes triomphes, Rome aussi se les rappellera ; et ces lauriers, gages de la paix, ne le céderont pas aux premiers ; le pieux dévouement de tes peuples t'en est un sûr garant. La première vertu d'un prince est de connaître ses sujets. ”
“ À SON LIVRE. Tu vas te rendre à Rome ; eh bien, mon livre, écoute ! On te demandera sans doute D’où tu viens. Tu réponds : Des parages connus Traversés par la large route Construite aux frais d’Émilius. — Où réside l’auteur ? — Si tu le veux, ajoute : Au forum de Cornélius. — Pourquoi sa longue absence ? — A Rome tout le blesse ; Il ne peut voir qu’avec douleur Et des clients la servile bassesse, Et des patrons l’insolente hauteur. — Quand le reverrons-nous ? — Il est parti poète, Et, pour sortir de sa retraite, Il attend qu’il devienne ou danseur ou chanteur. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ L. A CÉSAR DOMITIEN Autant est célèbre le festin qui suivit la défaite des Géants, autant fut admirée par tous les habitants de l'Olympe cette nuit où Jupiter, mêlé aux dieux subalternes, permit bonnement aux Faunes de lui demander à boire ; autant a d'éclat, César, le banquet qui fête tes victoires. Notre allégresse réjouit les dieux mêmes. Chevaliers, peuple, sénateurs, tous mangent aujourd'hui avec toi, et Rome savoure avec son maître des mets qui égalent l'ambroisie. Tu avais promis beaucoup ; combien tu donnes davantage ! On annonçait une sportule ; nous avons un festin. ”
“ Je n’étais pas né méchant ni railleur ; j’étais fait pour chanter le vin, l’amour, les dieux, les héros, pour être l’ornement des filles romaines : la misère a fait de moi un satirique, un cynique, un poète sans honte, un diseur de riens, un espion dans les maisons romaines. J’ai pénétré de vive force dans toutes les maisons qui m’étaient fermées ; j’ai su les histoires les plus secrètes des hommes et des femmes, et je les ai mises en vers afin d’être le fléau de ceux qui n’avaient pas voulu de moi pour leur flatteur. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Le tondeur cinyphien eût respecté ce chevreau ; et toi-même, Bacchus, tu l'eusses laissé brouter ta vigne. Sur le dos de l'animal est assis, les ailes déployées, un Amour d'or, qui tire délicatement du lotus les plus doux sons. Ainsi le dauphin, enchanté de porter le Lesbien Arion, traversa la mer paisible sous son harmonieux fardeau. Cette riche fiole, ce ne sera pas la main du commun de mes esclaves, mais la tienne, Cestus, qui me l'emplira d'un nectar digne de moi. Cestus, l'honneur de ma table, verse du vin de Sétia : l'enfant ailé, le chevreau, semblent demander à boire. ”
“ Vive la pauvreté servie ainsi par toutes ces intelligences d’élite ! vive le génie favorisé par de tels auditeurs ! Dans cette province reculée où je suis riche et considéré de tous, heureux près d’une belle femme que j’aime, possesseur d’une maison et de beaux jardins, entouré d’une bibliothèque de chefs-d’œuvre, je me prends a regretter parfois mes misères à Rome, ma solitude à Rome, mes folles amours à Rome, ma vie de parasite, de flatteur, de mendiant, mais à Rome. Hélas ! que j’ai pitié souvent de mon abondance présente ! ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ IV. SUR OPPIANUS Castricus, c'est lorsqu'il avait les pâles couleurs, qu'Oppianus se mit à faire des vers. V. A CÉSAR DOMITIEN César, si tu es sensible aux regrets du peuple et du sénat, aux vœux sincères de tout le Latium, Tends-nous le dieu que réclament nos souhaits empressés : Rome est jalouse de ses ennemis, malgré les nombreux bulletins ornés de laurier qui nous annoncent tes succès. Le barbare voit de plus près le maître du monde, et ton visage l'épouvante et le charme tout à la fois. ”
“ Pour arriver à moi tu forces le passage. On m’attend à dîner, tu barres le chemin. A table si j’ai pris ma place, Ton importunité m’en chasse ; Et si, de guerre lasse, enfin, Il arrive que je sommeille, Ta voix en sursaut me réveille Pour expirer sous ton livre assassin. Veux-tu savoir quel est l’effet de ta manie ? On rend justice à ta bonté, Peut-être même à ton génie ; Homme d’honneur, de probité, Tu n’es pourtant qu’un fléau redouté, Qui vivras exilé de toute compagnie, Et qui mourras sans être regretté. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ XXV. CONTRE OPPIANUS Tu ne m'as vu qu'une fois malade, Oppianus : moi, je te verrai bien souvent dans cet état. == XXVI. A CÉSAR DOMITIEN == Le chasseur des rives du Gange, qui fuit pâle et tremblant sur un cheval d'Hyrcanie, ne vit jamais dans les champs de l'Aurore un nombre de tigres égal à celui que ta capitale a vu depuis quelque temps, ô Germanique. Rome ne suffisait plus à compter ses plaisirs. L'arène qu'elle te doit a fait oublier les triomphes que vit l’Érythrée, la pompe et les richesses du dieu conquérant. ”
“ Aussi, dans les festins, dans les cercles, partout, Présents, absents, homme ni femme, Nul n’échappe à ton épigramme. Mais de ces traits d’esprit dont tu fais tant de cas Veux-tu savoir quels sont les résultats ? Crois-en, Calliodore, un moniteur sincère : Tu peux bien amuser, mais on ne t’aime pas ; Et, ma véracité dût-elle te déplaire, Malgré tout ton esprit, jamais dans un repas Un convive, du tien n’approchera son verre. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Hermès sait manier habilement toutes les armes ; Hermès est gladiateur et passé maître d’escrime ; Hermès est la terreur et l’effroi du Cirque ; Hermès, le seul Hermès, est redouté d’Hélius ; Hermès, le seul Hermès, fait tomber Advolans sous ses coups ; Hermès sait vaincre, et vaincre sans frapper ; Hermès ne peut avoir de remplaçant que lui-même ; Hermès fait la fortune des loueurs de places ; Hermès est l’objet de l’amour et de la jalousie des femmes de théâtre ; Hermès est beau, armé de sa lance terrible ; Hermès, avec le trident de Neptune, semble menacer les flots ”
“ Ainsi l’hôte des eaux, l’habitant des forêts, Dupes d’une amorce traîtresse, Reçoivent le trépas sous ombre de bienfaits. La libéralité toujours est gratuite, Et n’attend pas qu’un cœur reconnaissant Des dons qu’il a reçus par d’autres dons s’acquitte ; Tu te dis libéral ? fais-moi donc un présent. 57.À FAUSTINUS. Tandis que du Lucrin le lac voluptueux Me retient dans les bains d’une grotte thermale, Toi, Faustin, à Tibur, manoir délicieux De Rome séparé par un faible intervalle, Et fondé par Catile au temps de nos aïeux, Tu jouis d’un bonheur que t’envîraient les Dieux. ”
“ Compare-lui la tienne, elle est plus blonde encor. 70.CONTRE M. ANTOINE. Va, ne reproche rien au barbare Photin, Antoine ; des proscrits exécrable assassin, La mort de Cicéron t’accuse plus encore. L’affreux Catilina, qu’à bon droit Rome abhorre, Jamais d’un tel forfait n’aurait souillé sa main. Toi, c’est le sang romain dont la soif te dévore. Un infâme soldat par ton or soudoyé, En frappant Cicéron, l’a forcé de se taire ; Le silence d’un seul, si chèrement payé, Que te vaut-il ? pour toi quel en est le salaire ? Oui, Cicéron se tait : mais entends Rome entière ! ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ L’édit du souverain, du dieu de l’empire, l’édit qui fixe d’une manière plus précise les places au théâtre, et qui rend aux chevaliers leur enceinte que ne doit plus souiller le vulgaire, venait, d’exciter les louanges de Phasis, de Phasis à la toge étincelante de pourpre : enfin, répétait-il avec toute la fatuité de l’orgueil, on peut donc s’asseoir plus commodément ! L’ordre équestre a reconquis sa dignité ; la foule ne presse plus, ne profane plus nos rangs. ”
Martial,
Œuvres complètes de M. V. Martial
“ Les Saturnales ont fait de Sabellus un homme opulent : Sabellus en est tout fier, et ce n’est pas sans motif ; il ne croit pas, et il le dit bien haut, qu’il y ait un avocat plus heureux que lui. Ce qui donne à Sabellus cet orgueil, cette forfanterie, c’est un demi-muid de farine, ce sont des fèves écossées, trois demi-livres d’encens et de poivre, des mortadelles de Lucanie, des saucissons du pays des Falisques, une bouteille de Syrie pleine de vin cuit, des figues confites dans un vase de Libye, des oignons, des huîtres, du fromage. ”
“ Mais, Paullus, ton manoir est au mont Esquilin ; Des piliers de Tibur le mien est fort voisin, Près du temple écarté d’où la champêtre Flore Voit Jupiter Capitolin. Du chemin de Suburre il faut gravir la pente, Que la boue en tout temps rend encore plus glissante, Éviter les fardeaux et les pesants haquets Que traîne avec effort un long rang de mulets. Mais le pis, c’est qu’après tant de soins et de peine, Lorsque tout suant, hors d’haleine, A ta porte, à la fin, j’arrive anéanti, En m’ouvrant, ton valet me dit : Il est sorti ! ”
“ L’esprit seul ne saurait faire vivre un écrit ; Chaque jour nous en donne une nouvelle preuve. Que d’auteurs qu’on a lus, que de livres diserts Enveloppent le poivre, ou sont mangés des vers ! il faut plus, si du temps on veut franchir l’épreuve : Seul le sceau du génie éternise les vers. 61.CONTRE UN ENVIEUX. Rome applaudit mes vers, les vante, les répète ; On me tient à la main, on me porte avec soi. Voilà qu’un envieux, dans sa rage indiscrète, Frémit, rougit, pâlit, déclame contre moi ; Je suis enfin sa bête noire. Mon triomphe est complet, rien ne manque à ma gloire. ”
“ Ah ! tu ne sais pas ce qu’elle me coûte cette popularité poétique ! car si j’avais voulu me poser comme le défenseur de tous les opprimés dans le temple du dieu qui lient la faux et le tonnerre, si j’avais voulu vendre mon éloquence et mon esprit aux accusés tremblants, mes celliers seraient remplis de vin d’Espagne, ma toge serait brodée en or. Un pauvre homme qui fait des livres ne peut attendre tout au plus pour son salaire qu’une place à quelque bonne table. ”
“ Celui qui chaque soir, au retour de la chasse, Vis à vis d’un foyer, dont le feu le délasse, Non sans orgueil, étale ses filets Enrichis du gibier des champs et des forêts ; Qui voit prendre à sa ligne un poisson qui frétille, Et rapporte en triomphe ou la carpe ou l’anguille ; Qui, pour calmer sa soif par un doux hydromel, A l’amphore rougie emprunte l’or du miel, Pendant que du logis la rustique intendante Sur sa table boiteuse étale quelques mets, Un pur laitage, et des œufs frais Cuits à propos sous la cendre brûlante Du foyer que son bois alimente sans frais ? ”
“ Fais-le architecte, ou, si tu veux, huissier. 58.À CINNA. Lorsque je t’appelle mon maître, Garde-toi de te méconnaître, Cinna ; de ce nom qui te plaît J’appelle souvent mon valet. 59.À POSTHUME. « Oui, je veux vivre, et dès demain. » Voilà ton éternel refrain. Mais ce demain qu’il faut toujours attendre, Quand le verrons-nous donc enfin ? Qu’il est lent, qu’il tarde à paraître Ce demain toujours prêt à naître, Déjà plus vieux que Priam et Nestor ! Peut-il s’obtenir à prix d'or ? Où donc est-il, où faut-il l'aller prendre ? En l’attendant, la mort peut te surprendre. ”
“ Qu’ainsi puisse César, durant longues années, Brillant de pourpre et d’or, dans les Panathénées, De couronnes de chêne honorer les vainqueurs ! Qu’il préside au retour des grands jeux séculaires, Et renouvelle les mystères Que consacra jadis Rome à ses fondateurs ! Nous implorons de vous de bien grandes faveurs, Dieux du ciel ! mais nos vœux pourraient-ils vous déplaire ? Il s’agit de César, notre Dieu sur la terre. ”
“ Que d’un dîner tu me régales, Ligurinus ? je quitte à peine mes sandales, Que, pour début, à l’instant tu me sers, Entre douce laitue et piquante saumure. Une œuvre dont il faut essuyer la lecture. En attendant que de solides mets La table à loisir se garnisse, Un second livre suit ; un autre vient après, Et, durant le second service, Deux autres arrivant encor sur nouveaux frais, Jusqu’après le dessert prolongent mon supplice. J’aime le sanglier ; mais toujours et partout Qu’on m’en serve, il devient un objet de dégoût. ”
“ Les graves centumvirs ont seuls droit de lui plaire. Il aime les clameurs dont le bruyant vulgaire Fait retentir ce temple, ornement du Forum, Que l’illustre César honora de son nom. Tel le fils du coursier, émule de son père, Se plaît à soulever une noble poussière ; Tel le jeune taureau, dans ses premiers ébats, D’un front sans arme encor, provoque les combats. Daignez, ô Dieux puissants ! exaucer ma prière, Et conservez le fils d’une race si chère ! Que le père longtemps puisse, au gré de ses vœux, Applaudir à son fils, et la mère à tous deux. ”
“ Ton beau manteau ne vaut pas la finance Qui donne aux chevaliers une place d’honneur, Ou mon Codrus sur tous aurait la préférence. 26.SUR CHERESTRATE. Tu n’as pas le cens nécessaire Aux chevaliers de bon aloi, Bon Chérestrate ; ici, dis-moi, que viens-tu faire ? Lectius vient : debout, fuis, cours et cache-toi. Mais, ô bonheur ! qui t’arrête en ta course, Et te ramène auprès de moi ? Quel ami généreux veut, en t’ouvrant sa bourse, Mériter que son nom, avec honneur cité, Soit transmis par mes vers à l’immortalité ? ”
“ La seule vie est la santé. 72.SUR LE VOLEUR CILIX. Cilix, fameux voleur, pénètre en un jardin Dont un Priape en marbre était l’unique garde ; Il se flattait d’y faire un grand butin. Mais dans ce vaste enclos c’est en vain qu’il regarde, Qu’il furète partout, il n’y rencontre rien : Faute de mieux, le drôle emporte le gardien. 74.À ESCULANUS. Cet homme que tu vois à table, au second rang, Dont le front dépouillé semble faire parade De cheveux en sillons tracés sur la pommade ; Qui du lentisque aigu s’escrime à chaque instant, Il n’a que trois cheveux, et n’a pas une dent. ”
“ Destin cruel ! ô père infortuné ! De quel vautour deviendras-tu la proie ? 63.À MARIANUS. Tu vois, Marianus, qu’on cherche à te séduire, Et tu sais à quel but tout captateur aspire. Or, nul ne fut jamais plus âpre que le tien ; Tu ne l’ignores pas ; et pourtant, de ton bien Tu le fais l’héritier, l’unique légataire. — De ses présents nombreux c’est le juste salaire. — Insensé ! ces présents cachent un hameçon ; Et que doit au pêcheur le malheureux poisson ? — Il pleurera ma mort. — Oui, de pleurs mercenaires ; Point de legs, et ses pleurs alors seront sincères. ”
“ Mais que durant tout un dîner L’auteur amphitryon sans pitié vous assomme, Sans que, sous peine de jeûner, Vous puissiez vous permettre un somme ; Que pour payer un malheureux souper, D’une insupportable lecture, Sans aucun moyen d’échapper, Vous vous voyiez contraint de subir la torture, C’est un assassinat, un affreux guet-apens. Oui, si jamais il faut qu’on m’y reprenne, Je le déclare net, de bon cœur je consens Que jamais, vers le soir, l’appétit ne me vienne Ou que toujours je dîne à mes dépens ! ”
“ O malheur ! ce poète venu de si loin, tout rempli d’amour et d’enthousiasme, jeune, passionné, l’enfant de Pindare, l’élève d’Horace et d’Ovide, l’écho sonore de l’école athénienne, Martial de Bilbilis, la misère le reçoit aux portes de Rome, la misère est son seul esclave ! Martial meurt de faim, pendant que la vieille Lycoris gagne encore par an, à vendre ses baisers flétris, cent mille sesterces ! Et l’on veut que le génie nous pousse librement ! ”
“ Malheureux, qui avez flatté en tremblant Domitien lui-même ! Infortuné et noble esprit, qui vous êtes fait le jouet des nobles et des riches ! Je vous plains et je vous aime, Martial ! Je me suis dit à moi-même que vous étiez perdu sans retour, si quelque honnête fortune et un cœur dévoué ne venaient à votre aide. Martial, pauvre homme ! ta jeunesse s’est perdue en flatteries inutiles, ta vie se perd en méchancetés inutiles ; tu as jeté aux vents et sans pitié les trésors les plus précieux de ta poésie ; le loisir, non le génie, t’a manqué pour être un grand poète. ”
“ Qui voudrait compter à Rome les heures perdues pour le sommeil, pourrait compter combien de mains agitent les bassins de cuivre qui doivent détacher les astres du ciel. Et pourtant, Ô Rome bruyante, et cruelle, et sans pitié pour tes poètes, ton poète Martial, à qui tu refusais du pain et une toge, ne peut s’empêcher de te pleurer. Depuis trois ans qu’il a quitté sa misère poétique pour la fortune, il n’a pas osé invoquer une seule fois cette muse souriante et déguenillée qui ne lui faisait jamais faute dans sa maison sans toit et sans ombrage. ”
“ « Vous aurez Martial ; Martial « vous dira des vers ! Martial improvisera des distiques sur des sujets « donnés ! » O honte et misère poétique ! En effet, nous nous levons de table. A l’heure dite arrivent en litière tous les grands noms de Rome, et quelques belles Romaines vieilles ou jeunes, mais au regard intelligent et plein de bienveillance. Tu sais que j’excelle à ces joutes de l’esprit où le hasard, cette dixième muse, remplace les neufs Sœurs ; futiles et scintillantes lueurs dont les hommes graves s’amusent comme les enfants s’amusent de leurs hochets. ”
“ Mes douze premiers livres d’épigrammes sont tachés du nom de Domitien. C’est en vain que j’ai voulu louer le tyran en honnête homme : il y a de certaines louanges qui ne peuvent pas être honnêtes. Pour me punir, la Muse, qui est juste, m’abandonna toutes les fois que je parlai de cet empereur digne de Néron ; oui, et moi, je le dis à ma gloire, malgré toute mon imagination et toute ma facilité à écrire en vers sur un sujet donné, j’ai toujours été un mauvais poète et un maladroit quand j’ai flatté l’empereur Domitien. ”
“ A ces causes, j’ai été recherché dans les meilleures maisons romaines, j’ai été l’ami des plus illustres familles ; les plus jolies femmes de Rome ont tenu à honneur de courber leur front poli sous le tendre baiser de Martial. A quoi servirait donc la poésie si elle n’apportait qu’ humiliation sans fin, misère sans remède, isolement sans espérance ? Je n’en finirais pas si je voulais dire ceux et celles qui m’ont aimé ; et d’ailleurs, parmi ces dernières, tendres cœurs qui ont eu pitié de moi, il en est que je ne puis nommer. Les dieux me préservent de l’exil d’Ovide ! ”
