“ Ce n’est pas seulement la beauté de la nature, mais c’est aussi le charme plus réservé de la ville qu’un jeune Français d’aujourd’hui, s’il a des yeux et de l’âme, éprouvera, mais avec une émotion plus intime, et cette émotion lui sera d’autant plus chère qu’elle l’aura plus vivement surpris. Entre ses deux grandes voisines, Strasbourg et Mulhouse, si importantes dans l’Alsace et à des titres si différents, Colmar, en effet, ressemble à une cadette de famille dont nul ne parle, qui est sacrifiée et qui se résigne. ”
Résumé
"Le Beau jardin" de Paul Acker explore l’identité et l’histoire de l’Alsace à travers ses villes emblématiques comme Colmar, Strasbourg et Mulhouse. L’œuvre combine réflexions sur la Révolution, l’Empire français et les tensions entre les Alsaciens et l’Allemagne, soulignant leur attachement à la France et leur opposition à l’arbitraire.
À travers des descriptions poétiques des paysages et des us et coutumes locaux, Acker célèbre l’Alsace comme un "jardin" riche en traditions et en engagement patriotique, tout en dénonçant les effets des guerres de conquête. Cette œuvre, ancrée dans le contexte historique de la fin du XIXe siècle, met en lumière la complexité des liens entre territoire, identité et mémoire collective.
Citations de Le Beau jardin (Paul Acker)
“ Il y a une guerre sainte, celle qui défend la patrie, et ne permet pas qu’on l’amoindrisse. Les guerres de conquête, menées par l’Empire français, n’ont eu pour résultat d’abord que de si bien épuiser la France qu’elle n’eut plus assez de forces pour résister au conquis devenu conquérant, et ensuite de la diminuer. Quoi qu’on dise, l’Empire, en France, c’est trois invasions, et l’Alsace-Lorraine allemande. Comment Erckmann-Chatrian n’auraient-ils pas détesté la guerre de conquête et l’Empire ! ”
“ En face de l’Allemand, l’Alsacien représente la foi dans l’égalité, la haine de l’arbitraire, la conscience de la dignité individuelle. Si l’armée française a été si populaire en Alsace, et si l’Alsace a été pour la France une magnifique pépinière de magnifiques soldats, c’est que l’organisation démocratique de cette armée, le traitement humain du soldat, la possibilité pour chacun d’atteindre les plus hauts grades — au contraire de ce qui se passe dans l’armée allemande — répondaient aux sentiments les plus profonds de l’Alsacien. ”
“ L’Alsace, pépinière de soldats, a-t-on dit. À peine réunie à la France, elle a choisi en effet, spontanément, le rôle militaire, et, à chaque lustre, elle s’y est donnée avec plus de passion. Quand se lève la première République, il semble qu’il n’y a pas au monde, pour les Alsaciens, un autre métier que celui des armes. Tout leur plaît dans cette nouvelle armée : la facilité, pour le plus humble, d’atteindre aux plus hauts grades, l’ivresse de la bataille et de la victoire, la camaraderie du chef et des hommes. ”
“ « Quel beau jardin ! » s’écriat-il. De l’endroit où il avait fait halte, toute la basse Alsace étendait devant le grand Roi, de Saverne à Wissembourg, entre la ligne bleue des Vosges et le Rhin, dominés par la flèche de la cathédrale de Strasbourg, ses vertes prairies, ses champs de blé, ses houblonnières, ses vignes, ses forêts, ses routes plantées de quetschiers et de cerisiers et, ramassés dans la verdure, ses villages aux toits rougeâtres : toute sa magnificence et toute sa douceur. Ce n’est pas une vaste province, que l’Alsace. ”
“ Les longs nœuds de faille s’éploient avec des mouvements d’ailes. Souvent, l’après-midi, à quelque deux cents mètres du village, au bord de la route plantée de cerisiers, les jeunes paysannes, assises sur le talus, causent avec les jeunes paysans couchés à leurs pieds ou debout devant elles. Derrière eux les champs de blé, les prés, les vergers s’étendent, bornés à l’horizon par les sinuosités bleues des montagnes et des bois, et c’est là que l’amour se plaît à troubler les cœurs. Bien que les mœurs tendent partout à s’uniformiser, beaucoup de vieilles coutumes persistent en Alsace. ”
“ Le commandant Teyssier pouvait justement dire à tous ceux qui l’avaient si noblement secondé : « Plus tard, chacun de vous sera fier de pouvoir dire : J’appartenais à la garnison de Bitche. » Dans ce mois cruel, où chaque Français doit commémorer en son cœur, sinon sur la terre même d’Alsace-Lorraine, les sanglantes batailles qui abattirent la patrie, j’ai voulu accomplir pieusement le pèlerinage de Bitche. Quand on vient d’Alsace, le chemin est merveilleux. Traversant les Vosges septentrionales, il suit l’étroite vallée du Falkenstein, toute bordée d’épaisses forêts. ”
“ Le jour renaît, les boutiques s’ouvrent, les ouvriers vaquent à leurs besognes, on arrose les rues ; le tramway qui traverse la grande rue — le seul qu’il y ait à Colmar — essaie, avec son timbre, de faire l’important ; la ville travaille. Il faut la visiter maintenant pour voir ce qu’on a seulement aperçu hier dans l’ombre. Elle peut bien s’agiter, cette petite ville, et produire aux étalages de ses magasins les plus récentes nouveautés ; à chaque pas dans ses rues, c’est le passé qu’on rencontre, un passé intact, respecté, et qui paraît si naturellement être la seule réalité. ”
“ Dans un tel état de choses, il eût été naturel que l’Alsace, s’éloignant d’une patrie négligente jusqu’à l’indifférence, cherchât, en se rapprochant du vainqueur, à gagner ce qui pouvait servir ses intérêts et sa tranquillité. Si cela s’était passé, personne en France n’aurait eu le droit de le reprocher à l’Alsace. Quand un fils est prisonnier de l’étranger, le père qui ne se soucierait pas de l’arracher aux mains ennemies et cultiverait sans regret son champ, ne pousserait-il pas de lui-même son enfant à le renier ? ”
“ Il n’y a plus seulement la ville, mais la république de Mulhouse [2] . Et république, Mulhouse ne l’est pas seulement de nom et de fait, elle l’est tout autant de sentimens. Elle est née républicaine, et elle le demeurera à travers les vicissitudes de son histoire, si l’on entend par là avoir la passion de l’indépendance, la volonté de se gouverner soi-même, l’instinct de la solidarité collective. Nulle localité en Alsace n’a possédé autant de libertés ; de là son importance, car au moyen âge l’importance d’une ville s’estimait moins par son étendue que par les franchises dont elle jouissait. ”
“ Si Erckmann-Chatrian n’avaient été que des écrivains alsaciens, peut-être, et même sans doute, n’auraient-ils pas conquis cette grande réputation dont ils ont joui de leur vivant ; mais ils ont, en outre, été des romanciers populaires. C’est un genre éminemment ingrat que le roman historique. Si l’on suit avec fidélité, dans un roman historique, la vie d’un souverain, d’un général, d’un homme politique, l’invention romanesque est forcément stérilisée. L’histoire n’est-elle qu’un prétexte : on reproche aux personnages fictifs tout le romanesque dont ils sont chargés. ”
“ Colmar est une de ces villes-là. J’y ai vécu bien des jours de ma vie, mais chaque fois que j’y retourne, je ressens la même douce émotion. Quand je pense à l’Alsace, c’est d’abord vers le coin de terre ou repose mon père que s’en va ma pensée, puis vers elle, car, heureusement encore à peu près oubliée des modernes architectes allemands, elle présente l’image presque intacte de la ville alsacienne, digne, charmante, glorieuse, toute pleine d’un noble passé, pleine aussi d’art et de poésie. ”
“ Cette terre d’Alsace et de Lorraine, quel enseignement elle offrirait aux jeunes Français de toutes classes si, au lieu de les illusionner de pacifisme et d’humanitarisme, les instituteurs en conduisaient chaque année ici des délégations ! Il ne faut pas qu’une blessure aussi profonde que la nôtre puisse jamais se cicatriser, et, quand il semble qu’on ne la sent plus, il faut de nouveau y porter le fer, pour qu’elle se rouvre et saigne. Ni les Alsaciens, ni les Lorrains n’oublient : chaque journée de ce mois d’août est pour eux l’objet d’une fidèle commémoration. ”
“ Le printemps naissant tire à Fritz, qui s’éveille, des larmes attendries. L’aurore épanouit l’âme de Mathéus et l’exalte jusqu’à la plus fantaisiste grandiloquence. Ainsi, la nature, agissant sur tous les personnages dans le sens de leur caractère, leur donne le calme du cœur, la joie de vivre, une énergie grave ou une gaieté qui ne veut pas être égoïste. Elle est, comme dans Dickens encore, à côté des personnages, un autre personnage innombrable, et, si Erckmann-Chatrian l’ont décrite avec une vérité si attachante, c’est qu’ils l’aimaient. ”
“ Je ne crois pas qu’il ait jamais existé des bourgeois aussi violemment attachés à leur petite ville : Mulhouse, pour eux, c’est tout l’univers ; ils ne désirent qu’être Mulhousiens et ils ne s’efforcent qu’à cela. Et ce caractère persiste encore aujourd’hui. La Réforme religieuse pourra apporter dans la cité une guerre civile sanglante, les exils, les délations, les supplices, la rupture avec les cantons suisses catholiques, et pousser la maison d’Autriche à tenter de l’assujettir de nouveau : dans ce terrible désarroi, les Mulhousiens n’oublieront pas un moment de préserver leur indépendance. ”
“ Il est généreux, parce qu’il a du superflu sans le luxe ; discipliné, parce qu’il ne travaille pas isolé ou en lutte contre la nature ; réfléchi et lent, parce qu’il n’a pas de peine à vivre ; il a l’esprit large, parce que son horizon est grand et lumineux ; il a gardé de ses anciennes villes libres le goût et le besoin de la liberté ; il est bonhomme, parce que son ciel est doux, mais il ne s’en laisse pas conter, et sa bonhomie cache une force incomparable de résistance : il peut subir l’inévitable, car il saura toujours maintenir, selon le mot de Maurice Barrès, ce qui ne meurt pas. ”
“ La grâce charmante de Wissembourg évoque le dix-huitième siècle, le bon roi Stanislas, la douce Marie Leczinska et Louis XV le Bien-Aimé. À Mulhouse, il reste peu de vestiges des siècles écoulés : quelques débris de remparts, quelques hôtels, la tour du Bollverk, l’hôtel de ville qui date de la Renaissance, et c’est tout ; uniquement industrielle, elle étend, sous la fumée de ses usines, résistant aux changements de régimes, aux révolutions et aux guerres, l’admirable témoignage de ce qu’ont su réaliser l’initiative, l’intelligence et le labeur alsacien. ”
“ Les armoiries de Colmar, ville libre impériale ; l’épée du général Rapp, défenseur de Dantzig ; le dernier drapeau français, et ce sont, sous le verre d’une vitrine, les trois grandes étapes émouvantes de la vie colmarienne, le moyen âge, l’Empire, l’annexion. Si l’on veut embrasser quelle place tient dans l’histoire de la peinture cette petite ville, c’est encore dans l’ancienne église des Dominicaines qu’on s’attardera de longues heures. ”
“ Une des caractéristiques de l’Alsacien, c’est qu’il aime jalousement sa terre natale : si loin que l’entraîne même une douce destinée, il n’oublie jamais l’Alsace et jamais ne se console. Erckmann était encore par là vraiment Alsacien. Mais, parce que Phalsbourg lui était plus cher que tout, on l’appelait Prussien. J’ai reçu cette injure, quand les élèves d’un collège auvergnat me traitaient de Prussien, parce que j’étais né en Alsace. Encore aujourd’hui, pour les esprits simplistes, tout ce qui est situé au delà de la frontière de l’Est se dénomme Prussien. ”
“ De plus, comme l’Alsace avait l’âme guerrière, éprise de l’uniforme, de la poudre, du sabre, le nouveau régime de l’armée, où le mérite, et non plus la naissance, affirmait le droit, permettait à ses plus humbles enfants, fils de concierge comme Rapp, paysans comme Lefèvre, fils d’un gardien de ville comme Kléber, de s’élever aux plus hauts grades, et, maréchaux, capitaines ou troupiers, de moissonner la gloire par brassées. ”
“ Depuis quelque temps, les Français viennent, très nombreux, en Alsace. C’est très bien ; ce n’est pas suffisant. Beaucoup, d’abord, ne savent pas voir, ils arrivent, ils passent, ils sont partis ; ils ont parcouru un musée et visité une église ; et, parce qu’ils ont entendu parler le dialecte, ils se persuadent que l’Alsace se germanise. Ils n’ont vu ni la beauté toujours jeune de l’éternelle nature, ni la vieille beauté des vieilles villes. Ils n’ont pas senti la douceur provinciale des mœurs, la bonhomie narquoise des caractères, leur dignité aussi. ”
“ On conçoit d’ailleurs qu’un pays si nettement délimité entre les Vosges et le Rhin, si complet à lui tout seul avec sa plaine unie et riche, ses eaux claires, ses montagnes arrondies, ni collines, ni Alpes, boisées d’essences diverses et jamais nues, ses villages rapprochés, ses maisons rassemblées, ait produit et conservé une race. Nul peuple, d’une part, n’a plus constamment tendu à s’individualiser, et nul peuple, d’autre part, ne compose avec le sol un ensemble plus harmonieux que le peuple alsacien avec l’Alsace. ”
“ Lutte singulièrement émouvante que cette lutte entre un si petit État et une aussi grande nation, en train de bouleverser le monde. Depuis près de deux siècles que Mulhouse a signé, comme membre de la Confédération helvétique, la paix perpétuelle avec la France, elle a éprouvé tout à la fois la puissance et le charme de sa royale voisine, et maintenant que la République victorieuse proclame à travers le monde la liberté et la fraternité, elle subit, malgré les excès de la Révolution, l’attrait de ces principes qui, sur un territoire infiniment plus petit, ont toujours été les siens. ”
“ Erckmann compte vingt-cinq ans, Chatrian vingt et un : l’âge des longs espoirs et des frémissantes ambitions. Tous deux, ils ont vécu leur première jeunesse à écouter les récits des vieux soldats, récits de victoires et de défaites, récits de conquêtes et d’invasions, et ces remparts, ces bastions, ces casemates que les boulets ont crevés, leur parlent de la guerre, des armées de la République et de l’Empire, de l’illuminisme révoutionnaire, de la fièvre impériale, du désastre qui l’abat : chaque maison leur raconte une belle histoire et leur montre un humble héros. ”
“ UNE VILLE INDUSTRIELLE ALSACIENNE MULHOUSE [1] La nature alsacienne tire sa beauté et sa richesse de sa variété : elle rassemble entre les Vosges et le Rhin tout ce qui peut émouvoir l’âme ou plaire aux yeux, la montagne et la plaine, les forêts et les prairies, les champs et les vignes, les ruisseaux, les rivières, un grand fleuve, les vallées étroites qui ne montrent qu’une bande de ciel et les immenses horizons qu’on embrasse des sommets. ”
“ Dans la campagne messine, comme dans la plaine d’Alsace, agenouillés sur les tombes, ils prient, méditent et se souviennent. À nous, Français de France, de grossir leur nombre, de les accompagner et de mêler nos pensées à leurs pensées. De chacune de ces petites croix qui sillonnent les champs de bataille, comme des grands monuments qui montent vers le ciel, s’exhale la plus pathétique des leçons. Seul, dans la solitude de Bitche, ou à Wœrth, accompagnant les derniers survivants des cuirassiers de Morsbronn, l’espérance ne m’abandonne pas. ”
“ Le soleil meurt enfin, tout devient plus doux encore ; une légère fraîcheur se répand : les montagnes et les bois sont si proches. Et c’est la nuit ; on sort respirer, se délasser, bavarder, les boutiques s’éclairent, les cafés s’illuminent, les bourgeois se réunissent à leurs tables retenues, lisent les journaux de Paris qu’ils viennent d’acheter au kiosque, causent, fument ; des familles, les enfants devant, les parents derrière, montent et descendent pour une marche hygiénique la chaussée ; des violons se lamentent dans une brasserie, parfois une fanfare emplit le jardin de ses sonorités. ”
“ Il n’y a qu’à franchir un passage voûté : au milieu d’une vaste place déserte, elle dresse, enveloppée d’un silence profond, d’un silence vraiment religieux que le ciel bleu éclaire, sa grande tour solide de grès rouge que la nef semble suivre comme une compagne modeste. Tout est chétif autour d’elle et soumis, mais confiant aussi : elle n’est pas orgueilleuse, elle est forte, elle est simple, elle veille, et les maisons s’abritent dans la quiétude qu’elle répand. Silence qui maintenant gagne tous les quartiers : les petites lumières qui brillaient derrière les fenêtres se sont éteintes ”
“ Elles sont nombreuses, les vieilles maisons de Colmar, et elles sont toutes célèbres. C’est « la maison des têtes » de pure Renaissance, ainsi nommée pour les têtes grimaçantes et les cariatides grotesques qui réjouissent les pilastres des fenêtres, les deux étages de la tourelle et le portail cintré : c’est la maison Staub, une des plus belles de la Renaissance primitive de l’Alsace, si légère, si gracieuse, avec sa petite galerie à cinq arcades d’une simplicité touchante et sa grande galerie dans la riche balustrade de laquelle persiste le gothique flamboyant ”
“ En même temps, ils représenteront la France. C’est cela qu’ils ne doivent jamais oublier, qu’ils représentent la France. Le moindre geste, la moindre action d’un Français en Alsace prend immédiatement une singulière valeur : c’est d’après ce geste, c’est d’après cette action qu’on jugera de la France. Il faut que tous ceux qui voient des Français et les observent puissent dire, comme ce paysan à Igney-Avricourt : « Les Allemands sont communs. » Tous les Français doivent être convaincus qu’ils ont en Alsace une mission à remplir. ”
“ En perdant Mulhouse, la France n’a pas seulement perdu une cité industrielle de premier ordre, elle a perdu encore, — ce qui est plus grave, — des hommes véritablement dignes de ce nom, car on n’en voit guère qui aient porté à un si haut degré ces rares qualités de labeur opiniâtre, d’intelligence entreprenante, d’initiative originale. Je crois bien qu’en eux se rassemblaient, par la position même de leur ville, toutes les vertus des trois races, l’allemande, la suisse et la française, qui constituaient ainsi ce caractère si spécial, le caractère mulhousien. ”
“ Ici, dans ces champs et dans ces forêts, naissaient des hommes travailleurs, sérieux, réalistes et que ne troublaient point les nuées ; ici, naissait aussi un peuple de soldats, qu’enchantaient la gloire des armes et le danger de la mort. Metz, Bitche, Phalsbourg, Strasbourg, Colmar, Thionville, combien d’officiers, combien de troupiers avez-vous prodigués à notre patrie, toujours avides de mourir pour la défendre ou pour la grandir ? Cette vieille Lorraine, son père était soldat, ses deux frères étaient soldats, son fils était soldat. ”
“ Plus les années s’écoulaient et plus les classes élevés cultivaient les lettres françaises, les jeunes gens venant étudier chez nous la langue, la noblesse se piquant d’y apprendre les belles manières, tous considérant Paris comme la ville par excellence. Le bourgeois de Colmar est formé ; il a acquis ce qui le particularisera toujours : une force tranquille, une grande conscience, une culture intellectuelle très affinée, mais, associé au souci des choses positives, un mélange d’idéalisme et de sens pratique, l’esprit d’initiative et l’attachement aux traditions. ”
“ La première République, d’une part, proclamait les Droits de l’homme et du citoyen, supprimait les privilèges, établissait l’égalité entre les membres de la nation ; d’autre part, continuant la politique extérieure de nos rois, elle donnait à la France la frontière du Rhin et réalisait le superbe rêve de Richelieu, la vieille Gaule reconstituée sous le nom de France. L’enthousiasme éveillé en Alsace par la Révolution et qui groupa les Alsaciens contre l’étranger envahisseur, ils le partagent, ils le célèbrent, ils l’exaltent. ”
“ Comme sentiments, le mysticisme révolutionnaire, tout ce qui peut agiter une âme de paysan perdu dans les rangs de la Grande Armée, la foi patriotique, la haine de l’ennemi, l’espérance jamais découragée des anciens grognards. Et ces sujets si amples, localisés sur un espace étroit, le long des Vosges, à la porte de l’Alsace, au-dessus de la plaine où se sont toujours répandues les invasions germaniques, là où l’on fut toujours passionnément républicain et passionnément patriote. Enfin, mêlé à tant de tragique, le charme des mœurs et des paysans alsaciens. ”
“ On raconte qu’un jour, dans le bureau du Constitutionnel, Sainte-Beuve dit à Chatrian : — Je voulais vous consacrer un de mes Lundis, mais je ne le ferai pas ; vos romans sont l’Iliade de la peur [2] . — Monsieur, — riposta Chatrian, — mon collaborateur et moi, nous sommes de familles qui ont fait le coup de feu contre l’étranger et donné leur sang pour la France. Nos pères se sont battus pour le pays, et, si nous célébrons la paix, ce n’est point par lâcheté, c’est par horreur des tueries. C’est que nos pères ont vu de près, dans notre Alsace, l’invasion et la guerre. ”
“ Enfin, tant que l’Alsace croit à la supériorité de la civilisation française, c’est que la France continue à exercer une attraction incomparable. Si jamais l’Alsace ne croyait plus à cette supériorité et si elle ne luttait plus pour notre langue, ce n’est pas que l’Allemagne l’aurait germanisée par la force, c’est que la France serait devenue d’elle-même vraiment une nation déchue. ”
“ Quoi qu’ils écrivent, c’est toujours la civilisation alsacienne, l’histoire alsacienne, l’art alsacien qu’ils servent : tout ce qui, enfin, dégage, maintient et prolonge la tradition alsacienne. À côté de cette revue, qui a détaché d’elle, comme l’arbre pousse un rameau puissant, les Cahiers alsaciens, grandit le Musée alsacien, vivante illustration, qui touche plus directement les yeux et le cœur. Les organisateurs n’ont pas voulu seulement réunir, pour les montrer aux visiteurs, des objets amusants, beaux ou pittoresques. Ils ont voulu que ce musée fût un enseignement sensible. ”
“ Il monte l’escalier, il parcourt la galerie circulaire, il entre dans les chambres, et tant d’objets familiers, qu’ont usés tant de générations, meubles, poêles, moules à gâteaux, coiffes de paysannes, bijoux, costumes d’hommes et de femmes, déroulent sous ses yeux toute la civilisation de l’Alsace. Entre quatre murs, on a reconstitué pour lui, ici, le décor familier où un paysan, au milieu des siens, se reposait, là une cuisine où la gourmandise bourgeoise préparait des plats fameux, plus loin la chambre modeste où travaillait le pasteur Oberlin. ”
“ Mais ils ne peuvent être vraiment Alsaciens que s’ils gardent, comme une des parties constitutives de leur caractère propre, ce qui forme le patrimoine français : « Ils sentent, a écrit Maurice Barrès, ne pas pouvoir vivre, s’ils cessent de se donner la culture qui les fit tels qu’ils sont... Replié sur lui-même, bloqué entre la France et l’Allemagne, ne pouvant pas être Français, ne voulant pas être Allemand, l’Alsacien se retrouve tel que ses aïeux et sa terre tendent à le créer : il pense et il agit en Alsacien cultivé à la française. » ”
“ Les touristes un peu éclairés constatent tout de suite combien le gothique alsacien diffère du gothique rhénan et du gothique français, combien les constructions de la Renaissance alsacienne si mesurées diffèrent des constructions de la Renaissance germanique alourdies par les ornements ; combien fortement enfin l’Alsace du dix-huitième siècle, à elle seule d’ailleurs, par la pierre employée, le grès rose qui s’oppose au ciel bleu et aux paysages verdoyants, suffirait à donner à la grande architecture alsacienne son accent. ”
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