“ Tremblante, Henriette l'avait saisi entre ses bras.— Que dis-tu? Affaibli comme tu l'es, ayant tant souffert! Mais je te garde, jamais je ne te permettrai de partir!... Est-ce que tu n'as pas payé ta dette? Songe à moi aussi, que tu laisserais seule, et qui n'ai plus que toi désormais.Leurs larmes se confondirent. Ils s'embrassèrent éperdument, dans leur adoration, cette tendresse des jumeaux, plus étroite, comme venue de par delà la naissance. Mais il s'exaltait davantage.— Je t'assure, il faut que je parte... On m'attend, je mourrais d'angoisse, si je ne partais pas... ”
Résumé
La Débâcle, roman d’Émile Zola publié en 1892, clôt la série Les Rougon-Macquart en décrivant la déroute de l’armée française face aux Prussiens en 1870. À travers le destin de Jean Macquart, soldat dévoué, et de Maurice Levasseur, intellectuel révolutionnaire, Zola explore les tensions entre ordre et révolution, en dénonçant l’incapacité militaire et les horreurs de la guerre.
L’œuvre, marquée par la chute de l’Empire et la Commune de Paris, conclut sur une note d’espoir : « l’arbre qui jette une nouvelle tige puissante » après l’effondrement de l’ancien régime.
Citations de La Débâcle (Émile Zola)
“ Ce n’était que le tas de bois vert, si longtemps tracassé par Lapoulle, qui, après avoir couvé pendant des heures, venait de flamber comme un feu de paille. Jean, effrayé par cette clarté vive, sortit à son tour précipitamment de la tente ; et il faillit buter dans Maurice, soulevé sur un coude, regardant. Déjà, la nuit était retombée plus opaque, les deux hommes restèrent allongés sur la terre nue, à quelques pas l’un de l’autre. Il n’y avait plus, en face d’eux, au fond des ténèbres épaisses, que la fenêtre toujours éclairée de la ferme, cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort. ”
“ Pourtant, Maurice eut un cri. — Honoré, regarde donc... On dirait le Prussien, tu sais, Goliath ! Ce nom fit sursauter l’artilleur. Il braqua ses yeux ardents. Goliath Steinberg, le garçon de ferme, l’homme qui l’avait fâché avec son père, qui lui avait pris Silvine, toute la vilaine histoire, toute l’abominable saleté dont il souffrait encore ! Il aurait couru, l’aurait étranglé. Mais déjà l’homme, au delà des faisceaux, s’en allait, s’évanouissait dans la nuit. — Oh ! Goliath ! murmura-t-il, pas possible ! Il est là-bas, avec les autres... Si jamais je le rencontre ! ”
“ Maurice marchait d'un pas de somnambule, les pieds saignants, les épaules écrasées par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il avançait dans le cauchemar de ce qu'il voyait; et, autour de lui, la conscience du piétinement des camarades s'en était allée, il ne sentait que Jean à sa gauche, exténué par la même fatigue et la même douleur. C'était lamentable, ces villages qu'on traversait, d'une pitié à serrer le coeur d'angoisse. Dès qu'apparaissaient les troupes en retraite, cette débandade des soldats éreintés, traînant la jambe, les habitants s'agitaient, hâtaient leur fuite. ”
“ La fatigue, trop grande, emportait la peur, les terrassait tous sur le dos, la bouche ouverte, anéantis sous le ciel sans lune. L’attente, d’un bout à l’autre des coteaux nus, était tombée à un silence de mort. — Oh ! j’ai faim, j’ai faim à manger de la terre ! C’était le cri que Jean, si dur au mal et si muet, ne pouvait plus retenir, qu’il jetait malgré lui, dans le délire de sa faim, n’ayant rien mangé depuis près de trente-six heures. Alors, Maurice se décida, en voyant que, de deux ou trois heures peut-être, leur régiment ne passerait pas la Meuse. ”
“ Le blessé eut un geste vague. — Oh ! moi, qu’est-ce que ça fait ? il y en a bien d’autres !... C’est peut-être nécessaire, cette saignée. La guerre, c’est la vie qui ne peut pas être sans la mort. Et les yeux de Maurice se fermèrent, dans la fatigue de l’effort que lui avaient coûté ces quelques mots. D’un signe, Henriette avait prié Jean de ne pas discuter. Toute une protestation la soulevait elle-même, sa colère contre la souffrance humaine, malgré son calme de femme frêle et si brave, avec ses regards limpides où revivait l’âme héroïque du grand-père, le héros des légendes napoléoniennes. ”
“ Maurice, tout de suite, avait remarqué que sa sœur n’était pas là ; tandis que Jean, inquiet de voir les pains voler, craignit qu’il n’en restât pas un pour eux. Il agita le bras, criant : — À nous ! à nous ! Ce fut, chez les Delaherche, une surprise presque joyeuse. Leur visage, pâli de pitié, s’éclaira, tandis que des gestes, heureux de la rencontre, leur échappaient. Et Gilberte tint à jeter elle-même le dernier pain dans les bras de Jean, ce qu’elle fit avec une si aimable maladresse, qu’elle en éclata d’un joli rire. ”
“ Couchés par terre, abrités derrière les bornes, profitant des moindres saillies, les hommes tiraient à volonté ; et c’était, le long de cette large voie, ensoleillée et déserte, un ouragan de plomb, des rayures de fumée, comme une averse de grêle chassée par un grand vent. On vit une jeune fille traverser la chaussée d’une course éperdue, sans être atteinte. Puis, un vieillard, un paysan vêtu d’une blouse, qui s’obstinait à faire rentrer son cheval à l’écurie, reçut une balle en plein front, et d’un tel choc, qu’il en fut projeté au milieu de la route. ”
“ Allez, nous ne sommes pas encore battus, c'est nous qui finirons bien par les rosser un jour, les Prussiens!À cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler jusqu'au coeur. Il restait troublé, humilié. Quoi? Cet homme n'était donc pas qu'un rustre? Et il se rappelait l'affreuse haine dont il avait brûlé, en ramassant son fusil, jeté dans une minute d'inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, à la vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille grand'mère, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant le Rhin, là-bas, derrière l'horizon. ”
“ C’étaient les bêtes perdues, restées sur le champ de bataille, qui se réunissaient ainsi en troupe, par un instinct. Sans foin ni avoine, depuis l’avant-veille, elles avaient tondu l’herbe rare, entamé les haies, rongé l’écorce des arbres. Et, quand la faim les cinglait au ventre comme à coups d’éperon, elles partaient toutes ensemble d’un galop fou, elles chargeaient au travers de la campagne vide et muette, écrasant les morts, achevant les blessés. La trombe approchait, Silvine n’eut que le temps de tirer l’âne et la charrette à l’abri du petit mur. — Mon Dieu ! ils vont tout briser ! ”
“ Dès le faubourg de Torcy, comme des hommes s’arrêtaient et que des femmes se mettaient sur les portes, d’un air de sombre commisération, un flot de honte étouffa Maurice, il baissa la tête, la bouche amère. Jean, d’esprit pratique et de peau plus dure, ne songeait qu’à leur sottise, de n’avoir pas emporté chacun un pain. Dans l’effarement de leur départ, ils s’en étaient même allés à jeun ; et la faim, une fois encore, leur cassait les jambes. D’autres prisonniers devaient être dans le même cas, car plusieurs tendaient de l’argent, suppliaient qu’on leur vendît quelque chose. ”
“ Oh ! mon ami, sanglota Silvine, mon ami... Elle était tombée à genoux, sur la terre détrempée, les mains jointes, dans un élan de folle douleur. Ce mot d’ami, qu’elle trouvait seul, disait la tendresse qu’elle venait de perdre, cet homme si bon qui lui avait pardonné, qui consentait à faire d’elle sa femme, malgré tout. Maintenant, c’était la fin de son espoir, elle ne vivrait plus. Jamais elle n’en avait aimé un autre, et elle l’aimerait toujours. La pluie cessait, un vol de corbeaux qui tournoyait en croassant au-dessus des trois arbres, l’inquiétait comme une menace. ”
“ Ils auraient tout broyé. La terre tremblait, leurs sabots lancèrent une pluie de cailloux, une grêle de mitraille qui blessa l’âne à la tête. Et ils disparurent, au fond d’un ravin. — C’est la faim qui les galope, dit Prosper. Pauvres bêtes ! Silvine, après avoir bandé l’oreille de l’âne avec son mouchoir, venait de reprendre la bride. Et le petit cortège lugubre retraversa le plateau, en sens contraire, pour refaire les deux lieues qui le séparaient de Remilly. À chaque pas, Prosper s’arrêtait, regardait les chevaux morts, le cœur gros de s’éloigner ainsi, sans avoir revu Zéphir. ”
“ Le soleil avait reparu, il faisait très chaud, dans cette vallée étroite, d’une solitude lourde. Après la Berlière, que domine un calvaire grand et triste, il n’y a plus une ferme, plus une âme, plus une bête paissant dans les prés. Et les hommes, si las déjà et si affamés la veille, ayant à peine dormi et n’ayant rien mangé, tiraient déjà la jambe, sans courage, débordant d’une colère sourde. Puis, brusquement, comme on faisait halte, au bord de la route, le canon tonna, vers la droite. Les coups étaient si nets, si profonds, que le combat ne devait pas être à plus de deux lieues. ”
“ En homme de précaution, Jean coupa un pain en deux, en mit une moitié dans le sac de Maurice, l’autre moitié dans le sien. Le jour baissait, il fallait partir. Et Henriette qui s’était arrêtée devant la fenêtre, regardant au loin, sur la Marfée, les troupes prussiennes, les fourmis noires défilant sans cesse, peu à peu perdues au fond de l’ombre croissante, laissa échapper une involontaire plainte. — Oh ! la guerre, l’atroce guerre ! Du coup, Maurice la plaisanta, prenant sa revanche. — Quoi donc ? petite sœur, c’est toi qui veux qu’on se batte, et tu injuries la guerre ! ”
“ À chaque village, le pitoyable spectacle s’assombrissait, le nombre des déménageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les larmes. Mais Maurice, surtout, sentait l’angoisse l’étouffer, le long de la grand’route, par la campagne libre. Là, à mesure qu’on approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n’était plus qu’un cortège ininterrompu. Ah ! les pauvres gens qui croyaient trouver un asile sous les murs de la place ! L’homme tapait sur le cheval, la femme suivait, traînant les enfants. ”
“ Et tout de suite Maurice reconnut l’endroit où ils attendaient. — Ah ! dit-il à Jean, nous sommes sur le plateau de l’Algérie... Tu vois, de l’autre côté du vallon, en face de nous, ce village, c’est Floing ; et là-bas, c’est Saint-Menges ; et, plus loin encore, c’est Fleigneux... Puis, tout au fond, dans la forêt des Ardennes, ces arbres maigres sur l’horizon, c’est la frontière... Il continua, la main tendue. Le plateau de l’Algérie, une bande de terre rougeâtre, longue de trois kilomètres, descendait en pente douce du bois de la Garenne à la Meuse, dont des prairies le séparaient. ”
“ Vers deux heures, tout habillée, Henriette vint se jeter sur son lit, en négligeant même de fermer la fenêtre. La fatigue, l’anxiété l’écrasaient. Qu’avait-elle, à grelotter ainsi de fièvre, elle si calme d’habitude, marchant d’un pas si léger, qu’on ne l’entendait pas vivre ? Et elle sommeilla péniblement, engourdie, avec la sensation persistante du malheur qui pesait dans le ciel noir. Tout d’un coup, au fond de son mauvais sommeil, le canon recommença, des détonations sourdes, lointaines ; et il ne cessait plus, régulier, entêté. Frissonnante, elle se mit sur son séant. ”
“ Il avait ménagé la blessure, à peine quelques gouttes jaillirent-elles, sous la poussée du cœur. Si la mort en fut plus lente, on n’en vit même pas les convulsions, car les cordes étaient solides, l’immobilité du corps resta complète. Pas une secousse et pas un râle. On ne put suivre l’agonie que sur le visage, sur ce masque labouré par l’épouvante, d’où le sang se retirait goutte à goutte, la peau décolorée, d’une blancheur de linge. Et les yeux se vidaient, eux aussi. Ils se troublèrent et s’éteignirent. — Dites donc, Silvine, faudra tout de même une éponge. ”
“ Ceux qui en reviendront, cette fois, seront des bons. Maurice entendait à peine, dans le bourdonnement, la clameur de foule qui lui emplissait la tête. Il ne savait plus s’il avait peur, il courait emporté par le galop des autres, sans volonté personnelle, n’ayant que le désir d’en finir tout de suite. Et il était à ce point devenu un simple flot de ce torrent en marche, qu’un brusque recul s’étant produit, à l’extrémité de la tranchée, devant les terrains nus qu’il restait à gravir, il avait aussitôt senti la panique le gagner, prêt à prendre la fuite. ”
“ Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean. C’était la détente de leur long tourment, la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d’eux. Et ils se serraient d’une étreinte éperdue, dans la fraternité de tout ce qu’ils venaient de souffrir ensemble ; et le baiser qu’ils échangèrent alors leur parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu’ils n’en recevraient jamais d’une femme, l’immortelle amitié, l’absolue certitude que leurs deux cœurs n’en faisaient plus qu’un, pour toujours. ”
“ Tandis que l’armée, à bout de courage et sentant venir la fin, demandait la paix, la population réclamait encore la sortie en masse, la sortie torrentielle, le peuple entier, les femmes, les enfants eux-mêmes, se ruant sur les Prussiens, en un fleuve débordé qui renverse et emporte tout. Et Maurice s’isolait de ses camarades, avait une haine grandissante contre son métier de soldat, qui le parquait à l’abri du Mont-Valérien, oisif et inutile. Aussi faisait-il naître les occasions, s’échappant avec plus de hâte pour venir dans ce Paris, où était son cœur. ”
“ II Vers huit heures, le soleil dissipa les nuées lourdes, et un ardent et pur dimanche d'août resplendit sur Mulhouse, au milieu de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant éveillé, bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les paroisses carillonner à la volée, dans l'air limpide. Ce beau dimanche d'effroyable désastre avait sa gaieté, son ciel éclatant des jours de fête.Gaude, brusquement, sonna à la distribution, et Loubet s'étonna. Quoi? Qu'y avait-il? Était-ce le poulet qu'il avait promis la veille à Lapoulle? ”
“ À Saint-Pierremont, les trois uhlans avaient reparu, au loin, au coude d’une route qui venait de Buzancy ; et, comme l’arrière-garde quittait le village, une batterie fut démasquée, quelques obus tombèrent, sans faire aucun mal. On ne répondit pas, la marche continuait, de plus en plus pénible. De Saint-Pierremont à la Besace, il y a trois grandes lieues, et Jean, à qui Maurice disait cela, eut un geste désespéré : jamais les hommes ne feraient douze kilomètres, il le voyait à des signes certains, leur essoufflement, l’égarement de leur visage. ”
“ Par instants, le vent balayait le haut plateau avec une violence telle, qu’ils devaient se serrer les uns contre les autres, pour n’être pas emportés. La pluie les aveuglait, leur lardait la peau, une pluie glaciale qui coulait sous leurs vêtements. Et deux heures s’écoulèrent, une interminable attente, on ne savait pourquoi, au milieu de l’angoisse qui de nouveau serrait tous les cœurs. Jean, à mesure que le jour grandissait, tâchait de s’orienter. On lui avait montré, au nord-ouest, de l’autre côté de Quatre-Champs, le chemin du Chêne, qui filait sur un coteau. ”
“ Là seulement, les obus tombaient. Henriette resta figée, très pâle, dans l’assourdissement d’une effrayante détonation, dont le coup de vent l’enveloppa. Un projectile venait d’éclater devant elle, à quelques mètres. Elle tourna la tête, examina les hauteurs de la rive gauche, d’où montaient les fumées des batteries allemandes ; et elle comprit, se remit en marche, les yeux fixés sur l’horizon, guettant les obus, pour les éviter. La témérité folle de sa course n’allait pas sans un grand sang-froid, toute la tranquillité brave dont sa petite âme de bonne ménagère était capable. ”
“ Ma chère Henriette ! — Vous vous aimez bien ? — Oui, oui... Il y eut un silence, et Jean, ayant regardé Maurice, remarqua que ses yeux se fermaient et qu’il allait tomber. — Hé ! mon pauvre petit... Tiens-toi, tonnerre de Dieu !... Donne-moi ton flingot un instant, ça te reposera... Nous allons laisser la moitié des hommes en route, ce n’est pas Dieu possible qu’on aille plus loin aujourd’hui ! En face, il venait d’apercevoir Oches, dont les quelques masures s’étagent sur un coteau. L’église, toute jaune, haut perchée, domine, parmi des arbres. ”
“ À Vouziers, ils n'avaient entendu que les coups de feu de l'arrière-garde. À Oches, l'ennemi venait seulement de les canonner un instant, de dos. Et ils fileraient, ils n'iraient pas cette fois soutenir les camarades, au pas de course! Maurice regarda Jean qui était, comme lui, très pâle, les yeux luisants de fièvre. Tous les coeurs sautaient dans les poitrines, à cet appel violent du canon.Mais une nouvelle attente se fit, un état-major montait par l'étroit sentier du mamelon. C'était le général Douay, le visage anxieux, accourant. ”
“ Quand Silvine passa la Meuse sur le pont du chemin de fer, ce pont funeste qu’on n’avait pas fait sauter et qui du reste avait coûté si cher aux Bavarois, elle aperçut le cadavre d’un artilleur descendant d’un air de flânerie, au fil de l’eau. Une touffe d’herbe l’accrocha, il demeura un instant immobile, puis il tourna sur lui-même, il repartit. Dans Bazeilles, que l’âne traversa au pas, d’un bout à l’autre, c’était la destruction, tout ce que la guerre peut faire d’abominables ruines, quand elle passe, dévastatrice, en furieux ouragan. ”
“ Quand il eut compris, à grand-peine, une immense stupeur se peignit dans ses yeux vides d'enfant. À plus de dix reprises, il répéta:— Battus! Comment battus? Pourquoi battus?Maintenant, à l'orient, le jour blanchissait, un jour louche d'une infinie tristesse, sur les tentes endormies, dans l'une desquelles on commençait à distinguer les faces terreuses de Loubet et de Lapoulle, de Chouteau et de Pache, qui ronflaient toujours, la bouche ouverte. Une aube de deuil se levait, parmi les brumes couleur de suie qui étaient montées, là-bas, du fleuve lointain. ”
“ Quand Bouroche, qui ne savait pour quel blessé ce soldat suppliant le dérangeait, et qui grognait d’être monté si haut, eut compris qu’il avait sous les yeux un communard, il entra d’abord dans une violente colère. — Tonnerre de Dieu ! est-ce que vous vous fichez de moi ?... Des brigands qui sont las de voler, d’assassiner et d’incendier !... Son affaire est claire, à votre bandit, et je me charge de le faire guérir, oui ! avec trois balles dans la tête ! Mais la vue d’Henriette, si pâle dans sa robe noire, avec ses beaux cheveux blonds dénoués, le calma brusquement. ”
“ Maurice, éperdu, hagard, ajouta : — Oui, pourquoi est-ce moi plutôt qu’un autre ? C’était la révolte du moi, l’enragement égoïste de l’individu qui ne veut pas se sacrifier pour l’espèce et finir. — Et encore, reprit Jean, si l’on savait la raison, si ça devait servir à quelque chose ! Puis, levant les yeux, regardant le ciel : — Avec ça, ce cochon de soleil qui ne se décide pas à foutre le camp ! Quand il sera couché et qu’il fera nuit, on ne se battra plus peut-être ! ”
“ Mais, après un temps indéterminé, des heures ou des siècles, un frisson agita son sommeil, le souleva sur son séant, au milieu des ténèbres. Où était-il donc ? quel était ce roulement continu de tonnerre qui l’avait réveillé ? Tout de suite il se souvint, courut à la fenêtre, pour voir. En bas, dans l’obscurité, sur cette place aux nuits si calmes d’ordinaire, c’était de l’artillerie qui défilait, un trot sans fin d’hommes, de chevaux et de canons, dont les petites maisons mortes tremblaient. Une inquiétude irraisonnée le saisit, devant ce brusque départ. Quelle heure pouvait-il être ? ”
“ Son frère, mon Dieu ! son Maurice adoré par delà la naissance, qui était un autre elle-même, qu’elle avait élevé, sauvé ! son unique tendresse, depuis qu’elle avait vu, à Bazeilles, contre un mur, le corps de son pauvre Weiss troué de balles ! La guerre achevait donc de lui prendre tout son cœur, elle resterait donc seule au monde, veuve et dépareillée, sans personne qui l’aimerait ! — Ah ! bon sang ! cria Jean dans un sanglot, c’est ma faute !... Mon cher petit pour qui j’aurais donné ma peau, et que je vais massacrer comme une brute !... Qu’allons-nous devenir ? Me pardonnerez-vous jamais ? ”
“ Le village flambait comme une allumette, les Badois, les Wurtembergeois, les Prussiens, toute la clique, plus de cent vingt mille de ces salauds, à ce qu’on a compté plus tard, avaient fini par nous envelopper. Et pas du tout, voilà la musique qui repart plus fort, autour de Frœschwiller ! Car, c’est la vérité pure, Mac-Mahon est peut-être un serin, mais il est brave. Fallait le voir sur son grand cheval, au milieu des obus ! Un autre aurait filé dès le commencement, jugeant qu’il n’y a pas de honte à refuser de se battre, quand on n’est pas de force. ”
“ Puis, rue des Frondeurs, ils tombèrent dans un poste de communards ; mais ceux-ci, effrayés, croyant à l’arrivée de tout un régiment, prirent la fuite. Et il ne restait qu’un bout de la rue d’Argenteuil à suivre, pour être rue des Orties. Ah ! cette rue des Orties, avec quelle fièvre d’impatience Jean la souhaitait, depuis quatre grandes heures ! Lorsqu’ils y entrèrent, ce fut une délivrance. Elle était noire, déserte, silencieuse, comme à cent lieues de la bataille. La maison, une vieille et étroite maison sans concierge dormait d’un sommeil de mort. ”
“ Peut-être le pigeon qui portait les nouvelles si ardemment attendues, avait-il rencontré quelque épervier vorace; ou peut-être était-il tombé, à la lisière d'un bois, traversé par la balle d'un Prussien. Mais, surtout, ce qui les hantait, c'était la crainte que Maurice ne fût mort. Ce silence de la grande ville, là-bas, muette sous l'étreinte de l'investissement, était devenu, dans l'angoisse de leur attente, un silence de tombe. Ils avaient perdu l'espoir de rien apprendre, et, lorsque Jean exprima sa volonté formelle de partir, Henriette n'eut que cette plainte sourde:— Mon Dieu! ”
“ Et elle s’en alla, elle rentra lentement, de l’autre côté du palier, dans la chambre murée, où le colonel, de son air de stupeur, regardait l’ombre, en dehors du pâle rond de clarté qui tombait de la lampe. Le soir même, Henriette retourna à Remilly ; et, trois jours plus tard, elle eut la joie de voir, un matin, le père Fouchard rentrer à la ferme tranquillement, comme s’il revenait à pied de conclure un marché dans le voisinage. Il s’assit, il mangea un morceau de pain, avec du fromage. Puis, à toutes les questions, il répondit sans hâte, de l’air d’un homme qui n’avait jamais eu peur. ”
“ De quelle façon empêcher le malheur? Car son honnêteté se révoltait, elle ne se serait pardonné de la vie, si, par sa faute, il était arrivé des catastrophes à tant de monde, à Jean surtout, qui se montrait si gentil pour Charlot.Les heures se passèrent, la journée du lendemain s'écoula, sans qu'elle eût rien trouvé. Elle vaquait comme d'ordinaire à sa besogne, balayait la cuisine, soignait les vaches, faisait la soupe. Et, dans son absolu silence, l'effrayant silence qu'elle continuait à garder, ce qui montait et l'empoisonnait davantage d'heure en heure, c'était sa haine contre Goliath. ”
Termes fréquents
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