“ J’entends encore Gustave Flaubert me dire précisément à propos de Louis Bouilhet : « Je n’aime point ce genre de critique qui fouille dans la vie privée des gens sous le prétexte d’y trouver le sens de leurs ouvrages et le secret de la tournure plus ou moins originale de leur talent... » L. Bouilhet vécut surtout d’une vie intérieure intense sur laquelle les hasards de la vie de chaque jour n’eurent que peu d’influence, d’une vie intellectuelle dont les événements ne sauraient être le commentaire. ”
Citations sur “Louis Bouilhet”
Gustave Flaubert,
Madame Bovary
(1857)
“ Cette même année 1846, Flaubert avait retrouvé à Rouen un ancien condisciple, Louis Bouilhet. Rapidement se développe entre eux la plus touchante fraternité que depuis La Boétie et Montaigne ait connue l’histoire littéraire. Animés pour l’Art de la même ferveur mystique, également convaincus du « sacerdoce » des lettres, les jeunes gens mettent en commun leurs enthousiasmes et leurs rêves, chacun préoccupé avant tout de l’effort de l’autre, qu’il souhaite toujours plus intrépide et plus pur. Louis Bouilhet est un véritable poète, dont le nom mérite de ne pas périr. ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Si l’on cherche dans les poésies de Louis Bouilhet l’idée mère, l’élément génial, on y trouvera une sorte de naturalisme, qui fait songer à la Renaissance. Sa haine du commun l’écartait de toute platitude, sa pente vers l’héroïque était rectifiée par de l’esprit ; car il avait beaucoup d’esprit, — c’est même une face de son talent presque inconnue ; il la tenait un peu dans l’ombre, la jugeant inférieure. Mais, à présent, rien n’empêche d’avouer qu’il excellait aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouts-rimés et autres « joyeusetés » faites par distraction, comme débauche. ”
Maxime Du Camp,
Revue des Deux Mondes
“ Flaubert avait le travail tyrannique ; ce travail, il l’imposait aux autres avec une insistance qui n’était, en somme, que l’effet de la domination qu’il subissait lui-même. Il était homme à enfermer un collaborateur et à le maintenir sous clé jusqu’à ce que la tâche fût achevée. Pas plus qu’il ne se ménageait, il ne ménageait les autres. Louis Bouilhet, très absorbé dans sa propre pensée, échappait à cette maîtrise ; son corps était là, mais son esprit n’y était pas ; il avait l’air d’écouter Flaubert et voyageait dans le monde des rêves, à la recherche des strophes sonores. ”
Gustave Flaubert,
Correspondance de Gustave Flaubert
“ Lorsque vint l’heure enfin de la récompense définitive, on rencontra je ne sais quelle mauvaise volonté qui mit obstacle à l’espérance suprême des amis de Louis Bouilhet. On ne voulut pas de son buste sur une place publique et dans une ville qu’il illustrait de tous les bruits de sa renommée. En vain ses amis proposaient d’amener l’eau sur cette place aride, afin que le buste, ornement de la fontaine, disparût dans ce bienfait ; mais, faites donc entendre aux hommes injustes la cruauté d’un pareil refus ! Ils dresseraient tant qu’on voudrait des images à la guerre. ”
Gustave Flaubert,
Madame Bovary
(1857)
“ Il venait de recevoir le coup le plus cruel qui pouvait le frapper : Louis Bouilhet était mort le 19 juillet. Il faut lire la préface que Flaubert écrivit pour les Dernières chansons. On y trouvera les larmes les plus pures qu’ait jamais versées l’amitié en deuil. Jusqu’à son dernier jour, le survivant gardera pieusement le cher souvenir « comme un oratoire domestique où murmurer son chagrin et détendre son cœur ». Pour s’arracher à sa peine, Flaubert reprend encore une fois la Tentation, quand la guerre éclate. ”
Gustave Planche,
Revue Dramatique. — Les Drames et les Comédies du temps
“ C’est quelque chose dans le temps où nous vivons. La connaissance des personnages que l’on met eu scène est aujourd’hui une véritable originalité. C’est pourquoi le début dramatique de M. Louis Bouilhet nous oblige à de grands ménagemens. L’auteur de Madame de Montarcy est d’ailleurs trop éclairé pour ne pas comprendre la valeur des objections que nous allons lui soumettre. Et si nous parlons de ménagemens, ce n’est pas pour déguiser une partie de notre pensée ; seulement nous croyons que les études sérieuses du poète nous imposent le devoir de ne pas le traiter avec une rigueur absolue. ”
“ Telle fut l’une des causes du premier succès de Louis Bouilhet, succès qui lui ouvrit un jour les portes de la Comédie Française et le fit le poëte favori du parterre de l’Odéon. Aujourd’hui que les derniers échos des applaudissements qui saluaient naguère son nom au Théâtre se sont assoupis, il n’est pas sans intérêt de juger dans son ensemble, l’œuvre dramatique de Louis Bouilhet, de se demander ce qui fit sa force et ce qui fit sa faiblesse. La jeunesse ! c’est un privilège que presque tous ont eu en partage, au moins un instant, mais que bien peu savent conserver. ”
“ Quoique la dernière, Mademoiselle Aïssé n’est point la pièce de Bouilhet la mieux réussie du groupe des compositions dramatiques où il a mis en œuvre des éléments empruntés à l’Histoire. C’est encore son début au théâtre, Madame de Montarcy, qui reste ce qu’il a fait de mieux en ce genre. C’est sa pièce la mieux équilibrée, peut-être la mieux écrite, celle où il a soudé avec le moins d’efforts et de la façon la plus adroite la fiction aux faits historiques. Il est temps de voir comment il a réussi à traiter des sujets puisés dans les réalités de notre vie quotidienne. ”
Eugène Forcade, Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 31 décembre 1860
“ C’est un genre injustement discrédité, et regardé à tort comme artificiel ; il n’est pas artificiel, car il a sa raison d’être dans la nature du génie humain : il répond à une des catégories de l’imagination, et peut seul servir d’expression à certaines conceptions de l’esprit poétique. Il serait donc digne d’être ressuscité et renouvelé, et le beau poème des Fossiles montre que M. Louis Bouilhet pourrait tenter l’entreprise à son honneur. Partout ailleurs, dans la poésie lyrique pure, dans la fantaisie, dans le drame, M. Bouilhet imite volontairement ou involontairement ”
Louis Bouilhet,
Anthologie des poètes français contemporains
“ Ces œuvres de patience et de lumière nous rappellent les riches éventails chinois et les fines laques japonaises où les artistes du Levant traduisent leurs plus chères fantaisies. À côté de ces petites toiles heureuses, Louis Bouilhet aime à nous peindre des scènes humoristiques qui nous font ressouvenir des trumeaux galants où s’épanouissaient les belles rieuses d’autrefois, nos aïeules du siècle dernier : bergères et bergers mondains, reines amoureuses et tourterelles roucoulantes, sur des pelouses de haute lisse dans leurs panneaux fleuris. ”
Maxime Du Camp,
Souvenirs littéraires. Edition 3
(1906)
“ Ce récit, dont l'exactitude était rigoureuse1, nous avait. laissé une impression que le temps n'a point émoussée; Louis et moi, devenus grands, devenus hommes, nous en parlions souvent. Le 24 février 1848, j'appris dans la journée que Louis de Cormenin avait été à la Chambre des députés. Je fus inquiet, je m'imaginai qu'il avait pu se trouver dans quelque bagarre et je partis pour tâcher de le rejoindre. Je le rencontrai au milieu du pont de la Concorde; j'étais avec Gustave Flaubert et Louis Bouilhet; nous nous arrêtâmes. ”
“ Melœnis fut comme un passe-port pour les œuvres auxquelles notre poëte travaillait. En effet, en même temps qu’il étudiait la vie et les mœurs de Rome païenne, Bouilhet préparait un poëme scientifique où il devait chanter les premiers âges du monde, la naissance de l’Homme et la destinée des êtres créés. ”
Gustave Claudin,
Mes souvenirs : les boulevards de 1840-1870…
(1884)
“ M. Octave Feuillet , que les mauvaises langues appelaient le Musset des familles , avait bien plus de talent . Rédemption est un drame puissant et vigoureux qui , selon moi , devra rester au répertoire . Feuillet , dans Rédemption , c' est du Musset . Il ne faut pas oublier le Roman d' un jeune homme pauvre , Dalila , Montjoie . A l' Odéon , Louis Bouilhet avait débuté par le beau drame de Madame de Montarcy . Le soir de la première , Gustave Flaubert et M. Clogenson , dont j' ai déjà parlé , étaient arrivés tout exprès de Rouen avec des amis sûrs pour applaudir la pièce de leur compatriote . ”
Louis Bouilhet,
Anthologie des poètes français contemporains
“ Véritable précurseur du Parnasse, Louis Bouilhet a le constant souci de la pureté de la forme, de la « perfection » ; on a pu dire de lui, comme de Sully Prudhomme, que « la moindre de ses pièces a une composition » ; il possède tous les secrets de la métrique. Ajoutons que Louis Bouilhet s’est toujours proclamé partisan de la poésie objective et impersonnelle, quoique quelques-uns de ses meilleurs vers soient précisément ceux où il a trahi le sentiment qui l’obsédait en les écrivant. ”
“ Il n’y a point d’exagération dans ce grand deuil de la pensée qui se joignit à l’affliction du cœur. Bouilhet a été la conscience de Flaubert. Ce dernier n’a jamais fait d’écart littéraire sans que Bouilhet ne se soit ému, ne se soit agité pour prévenir la faute qui allait se commettre, ou pour reprocher celle qui était commise et la réparer, s’il en était temps encore. Avec son bon sens littéraire sûr et délié, son goût exquis et impeccable, sa finesse critique développée par l’étude de l’Antiquité, il était en mesure plus que tout autre de surveiller et de gourmander Flaubert. ”
Pierre Dufay, Autour de Baudelaire : Poulet-Malassis… (1931)
“ Les poètes ne donnent toute leur puissance, au contraire d'Antée qui avait besoin de toucher la terre, que lorsqu'ils touchent les planches ! Tel est mon avis. Nous avions, causant ainsi, conduit Bouilhet jusque chez lui. Je reconduisis Flaubert à son domicile. — Ah ça ! mais, dit alors l'auteur de Madame Bovary lorsque je fus seul avec lui, eh bien ! et la prose ? dans tout ça, on ne parle donc pas de la prose ? Théo plaide pour ses odes, Baudelaire pour ses vers, ce brave Bouilhet pour ses drames; je les adore, moi, les drames de Louis, mais la prose ? ”
Louis Bouilhet,
Anthologie des poètes français contemporains
“ LOUIS BOUILHET Bibliographie. — Melænis, poème (1851) ; — Madame de Montarcy, drame en cinq actes et en vers, représenté sur la scène du théâtre national de l’Odéon le 6 novembre 1856 ; — Hélène Peyron, drame en cinq actes et en vers, représenté sur la scène du théâtre national de l’Odéon le 11 novembre 1858 ; — Festons et Astragales, poésies (1859) ; — L’Oncle Million, comédie en cinq actes et en vers, représentée sur la scène du théâtre national de l’Odéon le 6 décembre 1860 ; — Dolorès, drame en quatre actes et en vers, représenté sur la scène du Théâtre-Français le 22 septembre 1862 ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Mais je sais, maintenant, qu’oublieux de la lyre, Tu descends quelquefois de ton Olympe bleu, Et je pourrai t’aimer, moi qui t’ai vu sourire... J’avais cru, jusqu’ici, que tu n’étais qu’un dieu. ”
“ Le poëte essaie toutes les couleurs et toutes les nuances, tous les tons et toutes les gammes. Passer de la fantaisie au sentiment, d’un badinage à une pensée philosophique, d’une légende et d’un mythe à la réalité de chaque jour, n’est pour lui qu’un jeu. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Jetez sur la pudeur des pierres Le linceul de vos rameaux noirs. Cercueils froids que le sage envie, J’ai vu votre ombre et vos lambeaux, Mais ces sépulcres de la vie Sont plus mornes que les tombeaux ! ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Ô toi qui le premier fis servir sur ta table La cigogne au pied rouge et le turbot marin. L’artiste, éternisant ta divine effigie, Devait tailler pour toi les marbres de Phrygie Et graver tes traits sur l’airain. ”
“ En ce temps d’abondance et de facilité littéraires où l’esprit court les rues et quelquefois les journaux, où tout est sacrifié à l’apparence, où la gouaillerie s’exerce sur tout et sur tous, ce qui se perd chez nous, c’est le respect pour le talent. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Vesper Écoutez, écoutez, sous les forêts profondes La cigale causeuse a fini son refrain ; Seuls, les lourds chariots traînant les gerbes blondes, Font tinter dans le vent leurs clochettes d’airain. ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Sautait, comme un oiseau, sur les branches du vers ! Moi - j’écoutais - perdu dans de lointains concerts, Ma pauvre poésie à vos lèvres bercée : Heureux de voir glisser mon âme et ma pensée Dans votre souffle ardent qui remuait les airs ! ”
“ S’il est vrai qu’on puisse ainsi comprendre la jeunesse, Bouilhet l’eut pour lot jusqu’à la fin de sa vie, en dépit des strophes désolées qui terminent les Dernières chansons. C’est grâce à ce don précieux qu’il charma un parterre de jeunes gens dont l’âge est l’âge même de la poésie ; il leur parla admirablement, comme dit un critique, une langue que presque tous ils avaient bégayée ; il les enchanta comme un maître de leur art et un magicien qui montre des merveilles. ”
“ Et d’Anna Perenna chantait la gloire en vers ; Sous l’âge et sous le vin, des vieillards en guenilles Chancelaient tout courbés aux bras des jeunes filles Dont le front souriait sous les feuillages verts. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Toujours, dans son grand lit d’algues et de corail, L’océan, sous les cieux, fait osciller ses ondes, Tantôt poussant au bord les vagues en travail, Tantôt les refoulant dans ses cryptes profondes. ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Les noirs corbeaux, en manteau blanc, Frappent du bec à ma fenêtre, Qu’empourpre le foyer brûlant. Le soleil est pâle et sans force. Du vieux poirier qui semble mort Aucun bourgeon ne fend l’écorce, Pointu comme une dent qui mord. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Puisque des pieds d’oiseaux sur sa branche ont frémi. L’eau court, les liserons montent à l’escalade, Et, de son blanc linceul secouant les lambeaux, La nature sourit comme une enfant malade Dont le front a gardé la pâleur des tombeaux. ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Confits en dévotion ; Des yeux bleus aux lèvres roses Descend leur procession. Et de ses cheveux couverte, Vénus, en pleurant bien haut, Étend dans la fosse ouverte L’amour mort, ou peu s’en faut. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Fait, sur les branches qu’il effleure, Rouler des perles de cristal Et, peu sensible à tes alarmes, Au flanc des côtes sans chemins, La terre boit tes grandes larmes, Consolatrice des humains. ”
“ L’effet est peut-être trop cherché, mais il est puissant. Cette opposition de la vie et de la mort, des fleurs et des tombes, de l’amour délirant et de l’oubli, de la jeunesse d’un jour et de l’Éternité s’accuse avec un grand relief dans cette sorte de ballade. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Ce n’est point à ce reflet pâle Que ton sang deviendra vermeil. Pampres pressés, attendez l’heure, L’aube du jour est loin encor, Et ce rayon qui vous effleure Est plus froid qu’un baiser de mort ! ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ J’ai fait la chaîne et je songeais tout bas : Combien de fois, au seul bruit de mes pas, Le portier chauve a tiré sa ficelle, Quand ma beauté dont l’œil noir étincelle Discrètement m’attendait sous les draps. ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Nous glissons, Nous valsons, Légères ! Oh ! comme, avec un bruit joyeux, Nos ailes battent sous les cieux, Grandes ouvertes ! Oh ! le délire et la douceur De se rouler dans l’épaisseur Des feuilles vertes ! ”
Louis Bouilhet,
Dernières chansons
“ Le vent avait chassé la pluie aux larges gouttes, Le soleil s’étalait, radieux, dans les airs, Et les bois, secouant la fraîcheur de leurs voûtes, Semblaient, par les vallons, plus touffus et plus verts ! ”
“ Jamais il ne comprit qu’un auteur se fit l’esclave des penchants les moins honorables de ses auditeurs ou le bouffon de leur frivolité, estimant que celui qui ne songeait pas à nourrir leur esprit et à élever leur âme désertait son devoir. ”
Louis Bouilhet,
Œuvres de Louis Bouilhet
“ Qui veut du mouron ! Je suis le père des oiseaux, Et, dans leur prison de roseaux, Tous, quand je chante par la ville, Frissonnent au perchoir mobile. Mouron ! mouron ! Qui veut du mouron ? ”
“ Il serait un jour ou l’autre soumis de nouveau à l’épreuve de la scène qu’il récolterait un regain d’applaudissements. Dans un temps où la prose et le réalisme ont chassé la poésie du Théâtre, il arrivé des moments où les imaginations même les plus vulgaires se fatiguent des productions plates ou malsaines des écrivains dramatiques. Vienne une œuvre distinguée et poétique, nouvelle ou déjà ancienne, elle est la bienvenue ; c’est une note éclatante dans le concert si monotone que nous offre le théâtre contemporain, c’est un hôte inattendu qui marque sa place et à qui l’on fait fête. ”
