“ Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle, où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par l'automne, un vieux parc qui s'en [p. 154] va et descend en terrasses vers de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois, étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades sous un ciel gris et balayé de nuées. ”
Résumé
“Âmes d'automne”, est une œuvre de Jean Lorrain. Des thèmes tels que l'automne, la boue ou la tristesse y sont abordés.
Citations de Âmes d'automne (Jean Lorrain)
“ Au pied de la terrasse, dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement, presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes, et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» ”
“ La vue des avenues dépouillées et des passants crottés l'attriste trop; vrai, ce délabrement du ciel et des choses la navre, et puis ce froid qui la pénètre, et cette atmosphère jaune où l'on dirait qu'il neige des chrysanthèmes, si vous croyez que ça l'égaie! Elle a comme de la boue dans le cerveau et de la glace pilée dans [p. 40] les veines; on a beau chauffer à blanc le calorifère et allumer de grands feux de bois pétillants et flambants dans toutes les pièces, elle grelotte, peureusement recroquevillée sur elle-même, et c'est fini; elle ne se réchauffera plus de l'hiver. ”
“ Oh! la main crispée, frémissante, déjà griffe de l'homme que l'ennui pousse au meurtre en exacerbant l'instinct! Oh! les prunelles hagardes, de prière et d'effroi, de la pauvre créature, parfois une honnête femme et même une mondaine, que le spleen implacable entraîne à la luxure, à l'aventure, à quelque chose encore de pire dans l'inconnu et l'imprévu, et cela sans que la misérable proie s'en doute, devenue inconsciente, devenue une autre, une étrangère, dont le péché la fera mourir de honte et d'angoisse demain. ”
“ Pauvre fille, elle s'attardait là avec lui dans ce caboulot isolé de banlieue, désespérée d'amour et déjà condamnée, car elle toussait à fendre l'âme, la malheureuse, et c'est une véritable agonie, une agonie de passion et de misère, qu'elle étalait là devant le sourire matois de cet homme, l'air d'un ruffian d'une toile italienne avec ses cheveux d'or pâle, mais d'un ruffian naïf et bon aux yeux de caresse de chien couchant. ”
“ Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage, des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance même de l'infini. ”
“ Le soir tombe vite en cette saison, et c'est l'heure où les ouvriers rentrent du travail: ouvriers puisatiers, terrassiers aux cottes emplâtrées de boue, charpentiers alertes et désinvoltes, zingueurs, plâtriers et maçons, il en défilait ce soir-là, à la lisière du bois crépusculaire, une véritable procession. Tout à coup, deux grands flandrins largement pantalonnés de velours sombre, ceinturonnés de bleu sous la veste de toile, avec un air de ressemblance, s'arrêtaient brusquement en regardant miss Ada ”
“ Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. ”
“ Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là en prévision des [p. 122] bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les lignes) : «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère» et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et peut-être... ”
“ O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille, glissant dans l'adultère devant les choses vagues et blondes [p. 136] qui frissonnaient à l'horizon d'Alger, ô livre périlleux et feuilleté ensemble par Paolo et Francesca. Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à vous emprunter votre petit arrosoir. ”
“ C'est l'automne.Et les lourds camions, les fardiers se traînent cahin-caha le long des berges; des brigades de terrassiers bouleversent la chaussée des boulevards, et les voitures de déménagement, lamentables sous leur bâche trempée d'eau et raidie—se suivent à la file à l'entour des gares, comme pour un enterrement. ”
“ Elle a trop longtemps prêté et sa bouche et sa chair aux caprices et fantaisies d'autrui, elle a trop longtemps joué la répugnante comédie de l'amour dans les payantes alcôves, [p. 91] trop longtemps subi les baisers de nausée, et trop longtemps avalé les corvées érotiques et leur navrant ennui.Maintenant qu'elle est riche et que de ses écrins, de ses bibelots enfin liquidés, de ses draps de lit tordus et lessivés à l'Hôtel des Ventes, elle a fait le sûr et bon placement chez le notaire, elle veut être aimée et non par qui la désire, mais par qui elle aime et désire à son tour. ”
“ Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt, psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le «Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement dans leur âme un regret qu'elle console. ”
“ Oui, la voilà bien la saison monotone où les nerfs des sensitifs et des malades se [p. 8] tendent douloureux et vont vibrer à vif dans la détresse des soirs de bourrasque et de pluie, comme les cordes roidies d'un pauvre vieux violon.Chez toutes et chez tous, le spleen se réveille, le spleen né de l'ennui de vivre, et de la peur d'aimer, et du désir coupable d'aimer, quoi qu'il arrive, et de souffrir encore, et de la rage sourde de savoir tout effort inutile et toute tentative vaine devant l'instinct vainqueur et la fuite irréparable du temps ”
“ Mais elle, l'épouse adultère?... oh! elle ne se doute même pas de ce qu'elle fait, elle ne saura qu'après: la névrose la travaille, elle est inconsciente, en pleine crise. Si le passant qui l'a remarquée se trouve être, comme le héros de Gourmont, un galant [p. 17] homme ou plutôt un amoureux épris ailleurs et gardé par son amour, il aura pitié, fera monter la malheureuse en voiture, obtiendra son adresse et la reconduira chez elle, et encore en fiacre, aura-t-il à essuyer de l'hystérique d'étranges confidences et de plus étranges propositions encore! ”
“ Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature devient complice; complices, les grands bois dépouillés; [p. 126] complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur opère! ”
“ Songe à cela: être le dernier amant d'une femme qui ne croyait plus être jamais aimée, s'était presque résignée à son sort et que nous avons réveillée du tombeau! être le Christ ressuscité d'une Madeleine retirée au désert, ou du moins retranchée de l'amour! Mais tout cela forme un ragoût de sensations extrêmement délicates, et du quinze octobre au premier décembre, je t'assure que, pour une âme un peu distinguée, les vieilles chéries ont leur raison d'être en amour. ”
“ C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits visiteurs. ”
“ Devant la berge, de l'autre côté de l'eau, les oseraies et les taillis roussâtres de l'île [p. 99] de Robinson maintenant silencieuse jusqu'au retour d'avril, et, le long du chemin de halage, une débandade, un effondrement consterné de baraquements et de guinguettes, restaurants et bals champêtres aux volets clos, à l'abandon: petits casinos de banlieue mornes et morts jusqu'à la fin de l'hiver et comme enfouis, submergés, engloutis dans ce remblai de boue, devant ce désolé paysage seulement animé par de rares camions. ”
“ Oh! les paysages de banlieue, les longues avenues défeuillées avec çà et là les volets peints en rouge d'une guinguette et les trapèzes d'un gymnase, où des hommes à visage de [p. 71] bestiaires font des poids; oh! la station du Point-du-Jour et son public d'habitués mûrs pour la guillotine; oh! la fête de Montmartre et ses baraques à quinquets presque [p. 72] éteints sous l'averse, comme tout cela hante mon souvenir. ”
“ Ame de boue, éperdue, grimpe les deux étages, force les portes, et, dans la chambre de l'aimée, transformée en chapelle ardente, trouve Hippolyte couchée dans son cercueil, en robe de soie blanche, des cierges tout autour des bouquets funèbres, gerbes de lilas blancs, couronnes de violettes et de mauves orchidées enténébrées de crêpes; tout le décor, en somme, d'une somptueuse mort.La morte elle-même est savamment maquillée, déjà décomposée sous son blanc de théâtre par d'adroites touches de fard ”
“ Miss Ada Smithson a donc eu de la chance et, depuis la mort du gros Schefern, miss Ada n'a distingué personne; miss Ada ne reçoit pas de femmes, elle n'a donc ni liaison suspecte ni mystère dans sa vie. Miss Smithson n'a pas de vices, je suis un de ses amis.L'autre jour, miss Smithson a eu la fantaisie d'aller passer la journée à Saint-Cloud; [p. 49] elle m'a prié de l'y conduire, et comme je n'avais rien de mieux à faire que de lui obéir, nous nous sommes trouvés vers les cinq heures du soir sur la route de Boulogne, à pied: sa victoria, derrière nous, suivait. ”
“ Celle qui s'en va!C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du Havre, engoncée [p. 107] dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur. ”
“ Et là-dessus tout un envol de mains: mains petites et soignées, mains frivoles et mondaines; mains aux doigts piqués de ménagères éblouies, mais qui n'achèteront pas; mains de petites apprenties aux ongles en deuil, à la peau crevassée; mains boudinées dans les gants trop clairs et trop neufs des dames parvenues, gants de filoselle à paumes reprisées, mains de dévotes entrées là en sortant de Saint-Sulpice jusqu'au gant de Suède à la fois discret et parfumé, mais à cinq boutons strictement boutonnés, de la parfaite Parisienne ”
“ Ainsi donc plus de théâtres défendus, plus de beuglants, plus de promiscuités compromettantes et hardies et plus de petits soupers, tantôt dans le cabaret à la mode où vont faire halte, une heure après le théâtre, les grands-ducs de passage et la dernière divette inventée par Chincholle, tantôt dans la brasserie littéraire où bataillent, avec des gestes de tribuns, de beaux poètes mérovingiens, accompagnés de muses à cheveux tondus ras et à poitrine plate, Egéries du «Rat-Mort» ou Hébés du «Bon-Bock» attardées hors de l'Olympe autour d'une salade de museau de bœuf. ”
“ Dans les faubourgs populeux et mornes, les marchands de marrons ont rallumé leur poêle, tandis que, dans la banlieue, les petits jardinets de villa se pavoisent de fleurs funèbres, or rouillé des chrysanthèmes à côté des velours tuyautés des dahlias et du bleu de renoncement des asters et, là-bas, sous ce rayon de soleil, le gris bleuté des ardoises avivé par la pluie, comme il brille mélancoliquement! ”
“ En vain sa femme de chambre, assise au bord de sa chaise longue, a-t-elle pris entre ses mains ses pauvres pieds gelés, comme crispés d'angoisse dans leurs mailles de soie mauve; en vain elle les frictionne et tâche d'y ramener le sang par d'incessantes tapotes: une aiguë sensation d'onglée la travaille au point d'emplir ses yeux de larmes et de la faire encore pâlir. ”
“ Miss Ada Smithson aime la littérature, son père l'a très mal élevée.Miss Ada Smithson a la maison la mieux tenue, les voitures les plus correctement attelées et la table la mieux servie de tout le seizième arrondissement, Auteuil, Trocadéro, Passy; elle donne tous les jeudis, à partir de novembre, des dîners fort suivis. Les soirées s'y prolongent très tard, car on n'y dit jamais de vers et l'on y fait peu de musique; les hommes de lettres n'y parlent jamais littérature, et les clubmen le moins souvent possible de leur cercle ”
“ Calicot ou souteneur, clubman égaré là par hasard ou libertin suiveur de femmes (une race d'hommes qui tend pourtant à disparaître) ; le mâle, à qui cette chair offerte fait envie, n'a qu'à prendre cette misérable par le coude, à lui souffler une obscénité dans la nuque, la pousser dans un fiacre et donner une adresse... ou garder parfois le fiacre tout simplement, et cette femme, la mère de vos enfants, est à ce monsieur, à ce passant, à cet inconnu. ”
“ Comme un lointain étang baigné de clair de lune, Le passé m'apparaît dans l'ombre de l'oubli. Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli, S'y corrompt lentement dans l'eau saumâtre et brune. Les croyances d'antan s'effritent une à une, Tandis qu'à l'horizon suavement pâli, Un vague appel de cor, un murmure affaibli Fait vibrer le silence endormi sur la dune. [p. 55] O pâle vision, étang crépusculaire, Dors en paix! pleure en vain, olifant légendaire, O nostalgique écho des étés révolus! Un trou saignant au front, les espérances fées, De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées, ”
“ Pour un torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode, comme dans la turne avec table et cuvette de la pierreuse de la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci d'un fellah...L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique. ”
“ AMES D'AUTOMNE I O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, Endormeuses saisons, il faut que je vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau. Charles Baudelaire.La tristesse des premières pluies, l'angoisse des jours plus courts et surtout des longues et interminables soirées d'hiver, où le cœur se sent si seul! toute la détresse de cette saison d'adieux et des départs les étreint et les détraque, les pauvres êtres malades et mal armés contre la vie, que la [p. 3] fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède. ”
Termes fréquents
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