“ N’oublions pas que, de tous les personnages de son universelle comédie, celui qu’il a doté de plus de courage, de bonté, de vertu agissante est un moine, et non pas un moine renégat, un moine défroqué, mais un vrai moine, « moine, comme il dit, si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ». Et, quand il fonde une institution sociale où il met tout son esprit et tout son cœur, c’est encore une abbaye, une abbaye où la règle est conforme à la nature, où l’on aime la vie, où l’on pense moins au ciel qu’à la terre, mais enfin une abbaye et une demeure conventuelle. ”
Résumé
Anatole France, dans son ouvrage Rabelais, explore l'univers créatif et satirique du célèbre écrivain du XVIe siècle, en mettant en évidence les personnages emblématiques tels que Pantagruel, Panurge et Gargantua. À travers des thèmes comme l'abbaye, les humanistes, les oracles et les tempêtes, l'auteur révèle une critique subtile de l'Église et une défense des valeurs laïques.
L'œuvre, riche en allusions mythologiques et en dialogues savants, célèbre la recherche du savoir et la liberté, illustrée notamment par l'abbaye idéale de Dive Bouteille. France souligne ici le rôle central du moine, symbole de vertu et de pensée éclairée, dans la construction d'une société équitable.
Citations de Rabelais (Anatole France)
“ La Dive Bouteille vous y envoie. Soyez vous-même interprètes de votre entreprise. Ainsi parla Bacbuc. — Il n’est pas possible, dit Pantagruel, de mieux dire que ne fait cette vénérable prêtresse. Trinque donc. — Trinquons, dit Panurge. Qu’est-ce que ce vin puisé à la fontaine sainte et qui donne à l’esprit force et puissance ? L’auteur ne le dit pas ; mais il le laisse deviner : ce n’est pas le jus de la vigne, au sens propre et littéral, c’est la science qui, dans une âme droite, enseigne les véritables devoirs et donne le bonheur, autant du moins qu’on le peut trouver en ce monde. ”
“ Le bon Pantagruel et sa docte compagnie n’ont pas fait un si long voyage pour deviner une énigme qui, après tout, n’intéresse que Panurge lui-même. C’est sur le sort de l’humanité tout entière que les Pantagruélistes sont allés consulter l’oracle de la Dive Bouteille et l’oracle leur a répondu : trinque, abreuvez-vous aux sources de la connaissance. Connaître pour aimer, c’est le secret de la vie. Fuyez les hypocrites, les ignorants, les méchants ; affranchissez-vous des vaines terreurs ; étudiez l’homme et l’univers ”
“ Panurge ne se laissa pas rebuter, et se fit plus pressant. — De grâce, vendez-moi un de vos moutons. Combien ? — Mon ami, répondit le marchand, ce n’est viande que pour rois et princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse et tant friande, que c’est baume. Je les amène d’un pays où les pourceaux (Dieu soit avec nous !) ne mangent que mirobolants. Les truyes (sauf l’honneur de toute la compagnie) ne sont nourries que de fleurs d’orangers. — Mais, dit Panurge, vendez-m’en un et je vous le payerai en roi. Dindenault ne répond que par un éloge hyperbolique et prolixe de ses moutons. ”
“ Après l’île de Papefiguière, Pantagruel et ses compagnons abordent l’île des Papimanes. — L’avez-vous vu ? lui crient d’abord tous les habitants. L’avez-vous vu ? Panurge, s’avisant qu’ils veulent parler du Pape, leur répond qu’il en a vu trois, à la vue desquels il n’a guère profité. — Comment ? s’écrient les Papimanes. Nos sacrées décrétales chantent qu’il n’y en a jamais qu’un vivant. ”
“ Mais, ô dieux et déesses, que vis-je là ? Je vis de grands rochers : je crois que c’étaient des dents, et de grands prés, de grandes forêts, de fortes et grosses villes non moins grandes que Lyon ou Poitiers. Le premier que j’y trouvai, ce fut un bonhomme qui plantait des choux. Je lui demandai, tout ébahi : « Mon ami, que fais-tu ici ? — Je plante des choux, dit-il. » C’est encore du Lucien. Bien avant que Frère François n’explorât la bouche du géant, Lucien avait découvert un monde dans le ventre d’une baleine. ”
“ Il est avec les évêques et les prélats de France, contre la Sorbonne et les moines ; il est gallican ; il est un zélé défenseur des droits de l’Église et de la couronne de France ; il est contre le Pape pour le roi très chrétien. Au fond, ce qu’il reproche surtout à la politique romaine, manifestée par les décrétales, c’est d’usurper sur la puissance temporelle des rois ; c’est de tirer à Rome l’or de la France. Du dogme, il n’en a souci et se montre à cet égard aussi accommodant que possible. Il ne s’inquiète en aucune façon de la messe et des sacrements. ”
“ THÉODULE RABELAISMORT ÂGÉ DE DEUX ANS Tu demandes qui repose en ce tombeau si petit ? C’est le petit Théodule lui-même ; à la vérité en lui tout est petit, âge, forme, yeux, bouche, enfin pour le corps c’est un enfant. Mais il est grand par son père, le docte et l’érudit, versé dans tous les arts qu’il convient que connaisse un homme bon, pieux et honnête. Ce petit Théodule les aurait tous tenus de son père, si le destin l’avait fait vivre, et, de petit qu’il était, il serait un jour devenu grand. ”
“ Le port où la flottille de Pantagruel aborde après la tempête est celui des Macréons, dont l’île, autrefois riche, marchande et populeuse, est maintenant, par l’injure du temps, pauvre et déserte. Là, dans une forêt obscure, parmi des temples en ruines, des obélisques et des tombeaux antiques, habitent les démons et les héros. Un vieillard raconte aux voyageurs les vicissitudes causées par la vie et la mort des hôtes sublimes de la forêt et leur révèle, en même temps, la cause de la tempête dont ils viennent d’échapper à si grand’peine. ”
“ Oh ! répliqua Panurge, vous n’êtes pas si méchante que vous dites, ou je me suis bien trompé à votre physionomie. Car la terre monterait aux cieux et les cieux descendraient dans l’abîme et tout l’ordre de nature serait perverti avant qu’en une beauté et élégance telle que la vôtre se trouve une goutte de fiel... Votre beauté est tant excellente, tant singulière, tant céleste, que je crois que nature l’a mise en vous comme en modèle, pour nous donner à entendre combien elle peut faire quand elle veut employer toute sa puissance et tout son savoir. ”
“ La tempête apaisée et le navire près d’entrer dans un port, Panurge retrouve tout son courage et toute son assurance : — Ha ! Ha ! s’écrie-t-il, tout va bien, l’orage est passé. Faut-il vous aider encore ? Rabelais est un grand comique. Il n’a d’égaux qu’Aristophane, Molière et Cervantès. Sa tempête est une grande scène de comédie humaine qui se termine par un trait à jamais admirable. Quant à la description de la mer et du ciel, elle y est confuse et formée, ce semble, moins d’après le spectacle de la nature que sur des souvenirs littéraires. ”
“ Chaque année, à l’anniversaire de sa mort, les femmes de Byblos pleuraient le jeune dieu, et dans leurs lamentations le nommaient de son nom sacré, Thamouz, qu’on ne prononçait qu’en ces mystères douloureux. Ce culte et ces rites s’étendirent sur toute la Grèce. Tandis qu’ils longeaient les côtes d’Épire, les passagers grecs d’un bateau égyptien, dont le pilote se trouvait avoir nom Thamouz, entendirent crier pendant la nuit : Thamouz, Thamouz, Thamouz panmegas tethnèke, c’est-à-dire : Thamouz le très grand est mort. ”
“ Par oiseaux, il entend les moines. Et il donne la raison qui, le plus souvent, meut les parents à mettre leurs enfants en religion. C’est que les moines, étant morts au monde, se trouvent incapables d’hériter. « Aussi, dit-il, quand, dans quelque noble maison, il y a trop d’enfants soit mâles, soit femelles, de sorte que, si chacun recevait sa part de l’héritage paternel, comme la raison le veut, la nature l’ordonne et Dieu le commande, les biens de la maison seraient épuisés, les parents se déchargent de leurs enfants en les faisant clergaux. » ”
“ Environ ce temps, l’amitié d’Étienne Dolet et de François Rabelais se rompit violemment et les torts les plus graves ne furent, peut-être, pas du côté d’Étienne. Ce libraire, très suspect d’hérésie, ayant réimprimé le Pantagruel avec tous les passages de nature à irriter les sorbonagres, de plus en plus violents et cruels, Rabelais prit peur ; et ce ne fut pas sans raison. Le danger était réel et l’on peut justement reprocher à ce farouche Dolet, si imprudent pour lui-même, d’avoir été aussi imprudent pour autrui ; on peut l’accuser de s’être plu à compromettre, à découvrir, à exposer un ami. ”
“ Il a de grands besoins, il est ingénieux, naturellement pervers, sociable, et son âme est inquiète. C’est Panurge. Pantagruel le rencontra par aventure sur le pont de Charenton, en piteux équipage et à demi mort de faim. Panurge lui demanda l’aumône en arabe, en italien, en anglais, en basque, en bas-breton, en vieil hollandais, en espagnol, en danois, en hébreu, en grec, en latin, et en bas-allemand, avant de la demander en français. On pourrait y découvrir la sottise des gens d’esprit qui veulent tout compliquer. C’est plutôt une fantaisie sans conséquence du bon Rabelais qui s’amuse. ”
“ Lorsque s’ouvre le troisième livre et que l’auteur poursuit, après une longue interruption, le récit des hauts faits du bon Pantagruel, nous voyons le fils de Gargantua organiser le pays qu’il vient de conquérir. Il transporte une colonie d’Utopiens en Dipsodie et assigne à Panurge pour seigneurie la terre de Salmigondin. Mais Panurge gouverne si mal ses affaires qu’en peu de temps il est couvert de dettes, et ne s’en tourmente guère. Comme dit Fantasio : « Quand on a des dettes et qu’on ne les paye pas, c’est comme si on n’en avait pas. » ”
“ Pantagruel y vit que Panurge serait trompé et battu par sa femme. Panurge qui ne voulait être ni trompé ni battu n’y trouva naturellement rien de semblable. Cela est humain. Nous donnons volontiers aux choses un sens qui nous flatte. Enfin, comme le dit Pantagruel, ce qu’il y avait de plus clair, c’est que l’oracle n’était pas clair. Le bon géant fut d’avis de consulter un muet, les oracles par gestes et par signes étant, dit-on, les plus véritables. Un muet, qu’on appela, fit des signes ”
“ La fin de Panthée, dans la tragédie grecque, est aussi terrible que la fin de Tappecoue est comique dans le conte pantagruélique. Mais le moine de Saint-Maixent et le roi de Thèbes ont tous deux offensé quelque chose de divin. L’un méconnaît un dieu, l’autre offense un poète. Leur châtiment à l’un et à l’autre était inévitable, nécessaire, conforme à l’ordre universel, et le burlesque de Rabelais égale en grandeur le pathétique d’Euripide. Ayant quitté le port des Chicanous, la flotte de Pantagruel est assaillie par une effroyable tempête. La mer s’enfle tumultueusement ; le ciel tonne ”
“ THÉODULE RABELAISMOURANT À L’ÂGE DE DEUX ANS Pourquoi nous quitter si tôt, je te le demande, Rabelais ? Pourquoi ce désir de renoncer aux joies de la vie ? Pourquoi tomber avant le jour, trahissant la tendre jeunesse ? Pourquoi s’apprêter à mourir d’une mort prématurée ? RÉPONSE Ce n’est, pas, Boysson, par haine de vivre que j’abandonne la vie ; si je meurs, c’est pour ne pas mourir à jamais. J’ai pensé que la vie avec le Christ est la seule vie qui doive être précieuse aux bons. ”
“ Mais Panurge, alléguant la parole divine ; « Vous recevrez au centuple ce que vous donnez », se flattait, au contraire, de sa conformité avec l’Évangile. Il n’avait pas, en cette industrie, le mérite de l’invention, car on lit dans un colloque d’Érasme : « Il y a des gens si dévots à la Vierge qu’en feignant de mettre à l’offrande ils escamotent adroitement ce qu’un autre a mis. » Panurge, comme Pantagruel, disputa en Sorbonne. Il disputa contre un docteur anglais ; la discussion eut ceci de particulier, qu’elle se fit en silence, par signes. Ce fut Panurge qui l’emporta. ”
“ Là s’élevait une antique abbaye, érigée en évêché par le pape Jean XXII. Geoffroy d’Estissac qui, à la manière des seigneurs de la Renaissance, menait une vie splendide, donnait à l’église abbatiale, nouvellement reconstruite, un portail tout étincelant des merveilles de la nouvelle architecture et transformait les bâtiments conventuels en un palais de goût italien, avec un cloître charmant, une fontaine jaillissante, de larges et nobles escaliers. Autour de cette belle demeure, Geoffroy d’Estissac plantait des jardins pleins de fleurs et d’herbes rares. ”
“ Cette querelle de rois, cette lutte formidable qui met aux prises des géants fabuleux, des capitaines illustres, un moine d’une vaillance inouïe et qui vaut à lui seul une armée, admirez qu’elle se déroule tout entière dans un coin fleuri du Chinonais, dans le petit coin où Rabelais vit s’écouler son enfance. Si le champ de bataille est le berceau de l’auteur, les héros de la guerre ne seraient-ils point du même endroit ? Ils en sont, n’en doutez point. Le méchant Picrochole et le bon Gargantua sont tous deux compatriotes du Frère François. ”
“ Ce livre, dont l’apparition n’est séparée de celle du troisième livre que par un très court intervalle de temps, en est la suite et contient la navigation de Pantagruel et de ses compagnons à la recherche de la Dive Bouteille. Nous allons le parcourir et ce ne sera certes pas sans joie, car il est plein de morceaux excellents et précieux. Il s’y déroule encore d’excellentes scènes de comédie humaine, bien que l’allégorie, avec ses froides fictions, y remplace trop souvent ce mouvement, ce tumulte de la vie, si réjouissant dans les précédents livres. ”
“ Panurge, délivré de ses dettes, et voyant fuir sa jeunesse, songea à se marier, et consulta à ce sujet son maître Pantagruel, ne voulant agir que sur son avis. — J’en suis d’avis, répondit Pantagruel, et vous le conseille. — Mais, si vous croyez que le meilleur soit de demeurer comme je suis, j’aimerais mieux ne me point marier. — Ne vous mariez donc point. — Voire, mais voudriez-vous que je demeurasse ainsi seulet toute ma vie, sans compagnie conjugale ? Vous savez qu’il est écrit : Væ soli. L’homme seul n’a jamais tel contentement qu’on voit entre gens mariés. ”
“ Ce nom d’Utopie, Rabelais, vous ne l’ignorez point, l’a pris à Thomas Morus, qui avait imaginé une île de ce nom, pour en faire le séjour d’une société meilleure que celle dans laquelle il vivait. Dans l’Utopie de Thomas Morus, le socialisme règne, le collectivisme est mis en pratique. Les biens sont en commun, les biens, non les femmes ; chacun garde jalousement la sienne. Il n’y a d’amour que dans le mariage et l’adultère est puni de mort. ”
“ La scolastique sèche et stérile se meurt : sa mort est, dans le domaine de l’esprit, la mort de la mort. La scolastique est morte ; tout renaît, tout refleurit, tout sourit. Frère Rabelais, en son couvent de Fontenay, ressentait cette ardeur de savoir et de comprendre qui embrasait alors l’élite des esprits. Là, parmi tous ces moines qui n’étudiaient point de peur d’attraper les oreillons, il se trouvait trois ou quatre religieux, adonnés, comme lui, aux études antiques. ”
“ Le samedi suivant, Villon eut avis que Tappecoue, sur la pouliche du couvent, était allé faire la quête à Saint-Ligaire et qu’il serait de retour sur les deux heures après midi. Or donc il passa en revue les acteurs de la diablerie dans la ville et sur le marché. Ses diables étaient tout caparaçonnés de peaux de loups, de veaux et de béliers passementées de têtes de mouton, de cornes de bœufs et de grands crochets de cuisine ; ceints de grosses courroies desquelles pendaient de grosses cymbales de vaches et des sonnettes de mulets à bruit horrifique. ”
“ La jument de Gargantua s’y émoucha, et la Beauce devint aussitôt la plaine nue que nous connaissons. Gargantua, selon notre auteur, visita la ville et fut vu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de nature, qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangélique. ”
“ À Fontenay-le-Comte, Rabelais se sentit brûlé d’une soif inextinguible de savoir, de cette soif qui dévorait alors les plus vastes esprits et les âmes les plus nobles. Le grand souffle qui passait à cette heure sur le monde entier, ces tièdes haleines du printemps de l’esprit avaient touché son front. Avec le génie antique l’humanité renaissait. L’Italie s’était éveillée la première à la science et à la beauté. Dans la patrie de Dante et de Pétrarque, la sagesse antique n’avait jamais pu mourir entièrement. ”
“ Quant à devenir le symbole de l’univers, c’est une fortune qui advint à ce demi-homme par une ressemblance fortuite de sons. Les poètes pensent, le plus souvent, par calembours et jeux de mots. Et beaucoup d’hommes sont poètes en cela. Ne doutant pas que le grand Pan ne fût le grand Tout, Pantagruel ne put se défendre de penser que ce grand Tout est le Dieu fait homme et que la parole entendue par Thamous annonce la mort de Jésus-Christ. ”
“ Qu’est-ce qui est petit en ce monde ? Tout dépend du sentiment de l’observateur et du ton du narrateur. Vous lirez peut-être que Rabelais a fait dans ce premier livre l’histoire comique de son temps, que son Picrochole est Charles-Quint, Gargantua, François Ier, et la jument de Gargantua, révérence parler, la duchesse d’Étampes. N’en croyez rien. Ce sont des sottises. Le malheur des grands écrivains est d’inspirer toutes sortes de sottises à des nuées de commentateurs. Rabelais a conté dans la guerre picrocholine ses souvenirs d’enfance. Il ne peignit jamais que d’après nature. ”
“ « Les anges, disait-il, les héros, les bons démons (selon la doctrine platonicienne) voyant les humains proches de la mort, hors des troubles et sollicitations terrestres, les saluent, les consolent, parlent avec eux et déjà commencent à leur communiquer l’art de divination. » Pantagruel exprime ici sa croyance avec gravité, et il semble que Rabelais lui-même ne soit pas éloigné de la partager, car il allègue d’un ton dont on ne peut nier le sérieux et l’émotion l’exemple de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, qu’il vit mourir à Saint-Symphorien, ainsi que nous l’avons raconté. ”
“ Ainsi Montaigne range le Pantagruel parmi les livres de simple plaisanterie qui l’amusent. Cette opinion nous semble pour le moins légère et frivole ; c’est une inadvertance du génie qu’il faut mettre avec Rabelais au premier rang des génies du seizième siècle. Mais quel contraste entre le Tourangeau solide, massif, compact, carré, rude, coloré, et le souple Gascon, ondoyant et divers ! Montaigne est certes d’un entretien agréable et profitable ; mais il est difficile à saisir ; il glisse, il échappe. ”
“ On trouvera peut-être que dès cet endroit l’esprit de Rabelais se révèle, que ce grand railleur ne respecte ni prince, ni roi, ni pape, qu’il voit plus avant que la Renaissance et la Réforme, jusque dans les temps modernes. Oh ! que l’on aurait tort, et comme on se tromperait ! Que Rabelais ait pensé de la sorte, il s’en faut du tout au tout. ”
“ La postérité, composée d’hommes, n’est jamais impartiale et ne fonde son consentement unanime que sur son ignorance ou son indifférence. La postérité a parfois le sens épique et légendaire, qui grandit et simplifie ; elle n’a jamais le sens historique, ni la perception du vrai. La tradition opère les plus étranges métamorphoses et fait mener aux héros qu’elle emporte avec elle une vie posthume bien différente de celle qu’ils menèrent en chair et en os. Rabelais en est un exemple. ”
“ Bridoison est stupide. Bridoye était naïf et nous apprenons de lui une grande vérité. Méditons-la, et ne l’oublions jamais. Que les arrêts de la justice soient fondés en droit ou qu’ils soient motivés par le sort des dés, ils n’en valent ni plus ni moins. Voilà la conclusion précieuse de cette histoire. Elle a été écrite par le fils d’un homme de loi. Rabelais, nous le savons aujourd’hui, a été bercé dans les sacs des plaideurs et nourri dans la chicane. Toujours en souci matrimonial, Panurge interroge un fou, Triboulet. En effet, la vérité sort parfois de la bouche des simples. ”
“ Comme Brutus dans la Rome de Tarquin, François Rabelais, dans ses livres, faisait le fou, et pouvait se permettre ainsi de dire ce qu’un homme réputé sensé n’aurait pas dit impunément. Son Gargantua et son Pantagruel passaient pour des bouffonneries détestables à la vérité, mais sans conséquence, et qu’on censurait seulement dans l’intérêt des convenances et des bonnes manières. Et puis, maître François était médecin de l’évêque de Paris. ”
“ Il est admirable de voir les curiosités encyclopédiques des humanistes s’étendre sur la gastronomie latine et les antiquités culinaires. Bons savants qui refaisaient, la plume à la main, les soupers de Lucullus et en réalité se régalaient chichement chez le traiteur d’une andouille ou d’une demi-aune de boudin. Encore leur fallait-il le plus souvent se contenter d’un hareng. François Rabelais, à Lyon, se partageait entre l’hôpital et la boutique de Sébastien Gryphe. L’érudition le disputait à la médecine. L’érudition l’emporta, du moins un moment. ”
“ Le sage ne doit s’étonner de rien. Gargantua change de taille à tout moment. Rabelais n’est pas embarrassé de lui donner une stature convenable en toute rencontre : géant quand il est le héros populaire des vieux contes, prince de proportions honnêtes et de bonne mine quand il est mêlé à la vie et introduit par le plus profond des comiques dans la comédie humaine. Après l’équitation, le fils de Grandgousier se livrait ensuite à tous les exercices propres à former un homme de guerre. ”
“ Panurge a enfilé l’escalier. Pour rien au monde, il ne retournerait au chevet du vieux poète mourant. Il a trop peur des farfadets. Rabelais, autant que Panurge, a peur des farfadets. Il les craint et les brave ; il les brave en les craignant ; il les craint en les bravant. ”
“ En allant si petit aux cieux, Théodule, tu montres que ceux-là seuls qui partagent ton sort sont aimés de Dieu. AUTRE Moi qu’on appelait Théodule, c’est-à-dire esclave de Dieu, je prie pour que vous soyez semblables à moi par le nom et par la chose. AUTRE Celui que tu vois reposer dans cette tombe exiguë, vivant eut pour familiers des pontifes romains. AUTRE Lyon est sa patrie, son père Rabelais. Qui ignore l’un et l’autre ignore deux des plus grandes choses du monde. ”
“ Nous sommes en pleine tradition populaire. Les paysans attribuaient au caprice des géants le transport de ces pierres brutes, qu’on a nommées, depuis, druidiques, celtiques, préhistoriques, sans leur trouver une origine mieux prouvée que celle que Rabelais attribue, par ouï-dire, à la pierre levée de Poitiers, où de son temps les étudiants allaient manger et boire. Pantagruel est, pour l’instant, un géant capable d’avaler, comme son père, trois pèlerins dans sa salade. ”
“ Comment un si habile homme put-il commettre une telle méprise ? Il aimait l’antiquité ; l’amour rend aveugle et l’enthousiasme nuit à la critique. Nous devons nos connaissances des anciens à ces grands hommes de la Renaissance. N’abusons pas contre eux de ce qu’ils nous ont appris. Et, puisque les contemporains de Rabelais ne semblent pas avoir trop universellement contesté l’authenticité de ces deux pièces, ne faisons pas à l’éditeur un grief trop lourd d’une erreur que son époque avait peine à reconnaître. ”
“ Après cette dernière escale au pays du Mensonge, Pantagruel et ses compagnons atteignirent enfin le terme de leur voyage. Ils abordent au pays des Lanternes dont la description est prise à l’Histoire véritable, mise si abondamment à profit dans le quatrième livre. C’est bon signe. À ces imitations de Lucien, nous croyons reconnaître notre Rabelais et nous doutons moins d’avoir la clef du temple et le mot de l’oracle. Le Lanternois est peuplé de lanternes vivantes. La reine est une lanterne revêtue de cristal de roche, damasquiné et passementé de gros diamants. ”
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