“ Depuis, pour préserver de la honte nos gloires nationales, on a imaginé de dire que c’était simplement le langage de politesse de l’époque. Mais c’est un mensonge. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire les écrits de Théophile de Viau. Seulement Théophile est mort prématurément des conséquences d’un emprisonnement arbitraire, au lieu que Corneille a vécu très vieux. La littérature n’a d’intérêt que comme signe, mais elle est un signe qui ne trompe pas. Le langage servile de Corneille montre que Richelieu voulait asservir les esprits eux-mêmes. ”
Citations sur “Théophile Corneille”
Théophile Gautier,
Les Grotesques
(1856)
“ Quant à la place que Théophile doit tenir parmi les poètes de son temps, elle est difficile à marquer. Il est mort très-jeune et n'a pas eu le temps de réaliser ses idées, ou du moins il n'a pu le faire que d'une manière incomplète ; mais tel qu'il est, il nous semble, Regnier étant mort et Corneille n'étant pas encore venu, le poète le plus remarquable de cette période ; il vaut mieux que Hardy et que Porchère, que Bois-Robert, Maynard, Gombaud, et tous les beaux esprits du temps qui ont, du reste, plus de mérite que l'on a l'air de le croire. ”
Biographie universelle ancienne et moderne…
“ C’est peut-être à ces paroles que nous devons notre scène tragique, le développement du génie de Corneille et du goût de la nation. A quoi tiennent quelquefois les destinées des plus grands hommes ! Sans une aventure de société, arrivée dans une ville de province, Corneille pouvait n’être toute sa vie qu’un assez mauvais avocat ; sans la rencontre fortuite et les conseils d’un vieux courtisan, Corneille pouvait n’être longtemps encore que l’auteur de Médée, et, qui pis est, de l’Illusion comique, malheureux imbroglio qu’on éprouve quelque honte à nommer immédiatement avant le Cid (1636) . ”
Pierre Corneille,
Œuvres complètes tome 1
“ À le bien examiner, s’il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid : elle n’a aucune passion qui l’agite ; et, là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devrait éclater le plus, c’est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur que cette scène, bien que très courte, ne laisse pas d’ennuyer. ”
Jules Girardin, Le locataire des demoiselles Rocher (1888)
“ Oh oui! je le pense, reprit-il en regardant un tourbillon de fumée qui s'élevait plus haut que les autres. Tenez, reprit-il avec bonhomie, je ne suis pas un professeur de littérature, mais il y a une chose que je sens bien vivement, et que je crois juste. Il y a deux chemins pour arriver à connaître Corneille : on y parvient à force d'avoir cultivé son esprit et élevé son cœur : l'un mène à l'autre; ou bien, on entre de plain-pied dans Corneille, parce que l'on a quelque chose là (il se frappa la poitrine) qui vous rapproche des sentiments et des pensées que Corneille prête à ses héros. ”
Ferdinand Brunetière,
Revue des Deux Mondes
“ Considérons donc, au lieu d’eux, Polyeucte ou Pauline, mais surtout César ou Cornélie, Rodogune ou Cléopâtre. L’évolution est ici accomplie. De la conception jalouse du « point d’honneur » s’est dégagée la conception cornélienne de la volonté. Ce qui est noble désormais, et vraiment « héroïque, » ce n’est plus de vivre conformément à un idéal plus ou moins arbitraire d’honneur ou de vaine gloire, mais conformément à soi-même. Ζῇν ὁμολογουμένως, disait l’antique stoïcisme, dont Corneille a puisé les leçons dans le théâtre de Sénèque et dans la Pharsale de Lucain. ”
F. Brunetière,
Revue des Deux Mondes
“ Et cependant Corneille est Corneille, il est Pierre et non pas Thomas, c’est-à-dire l’auteur du Cid et de Polyeucte, contre lesquels ne sauraient prévaloir ni ce Pertharite ni ce Suréna, ni son Attila ni son Agésilas, et pour qu’il le soit, et pour qu’il le demeure, c’est assez qu’il ait atteint trois ou quatre fois en sa vie les sommets de son art. On passe, en effet, quelque chose à l’humaine faiblesse ; à ceux qui les ont touchés, on ne demande pas d’avoir habité constamment les sommets ”
Jules Levallois,
Corneille inconnu
(1876)
“ Il n'y a pas d'esprit moins inconscient, plus réfléchi, plus responsable, que Corneille. Sa vie littéraire, telle qu'on peut la suivre depuis Mélite jusqu'à la traduction de VImitation, est une éducation continuelle, un labeur moral ininterrompu. ”
Ferdinand Brunetière,
Études sur le XVIIe siècle
“ Et de là enfin ce caractère de grandeur ou de noblesse du théâtre de Corneille, si ses contemporains n’ont pas pu se tromper entièrement sur la nature ou sur la qualité de leur émotion, quand ils se sentaient, comme ils disaient, élever l’âme, au spectacle du Cid, d’Horace, de Cinna, de Polyeucte ou de Rodogune. Telle est bien l’originalité des héros de Corneille : avant tout, avant d’être « vertueux, » ou « vicieux, » — et ne pourrait-on pas dire avant même d’exister, d’avoir une tête, un cœur, et des sens ? ”
Pierre Corneille,
Œuvres complètes tome 1
“ Je hais qui m’idolâtre, et j’aime qui me fuit, Et je poursuis en vain, ainsi qu’on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice ; Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé qui, sans discrétion, Verse l’antipathie et l’inclination. Mais puisqu’à d’autres yeux je parais trop aimable, Que peut voir Théodore en moi de méprisable ? Sans doute, elle aime ailleurs, et s’impute à bonheur De préférer Didyme au fils du gouverneur ! Cléobule Comme elle je suis né, Seigneur, dans Antioche, Et par les droits du sang je lui suis assez proche. ”
Jules Levallois,
Corneille inconnu
(1876)
“ C'est ici, à proprement parler, que finit le grand Corneille : tout le reste n'offre que des lueurs passagères d'un génie éteint. Il n'y a rien dans Théodore dans A ttila, dansPulckérie, dans Suréna. On ne peut citer Bérénice que pour plaindre l'auteur d'avoir consenti à lutter contre Racine dans un sujet où il lui était si difficile de soutenir la concurrence. ”
Maurice Paléologue,
Vauvenargues
“ Depuis que j’entends raisonner sur le goût, lui disait-il, je n’ai rien vu de si fin et de si approfondi que ce que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Il n’y avait pas quatre hommes, dans le siècle passé, qui osassent s’avouer à eux-mêmes que Corneille n’était souvent qu’un déclamateur ; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité, en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. ”
Eugène Rambert,
Corneille, Racine et Molière. Deux cours sur la poésie dramatique française au XVIIe siècle…
(1861)
“ La plupart de ces mots de situation, de ces mots décisifs, qui résument une scène ou un caractère, et que nous admirons dans Corneille, reviennent au moi de Médée : le Qu'il mourût d'Horace, le Soyons amis d'Auguste et la belle réponse de Polyeucte, deux fois répétée : Je suis chrétien. C'est toujours le héros qui s'élève au-dessus de lui-même et de sa fortune, et qui remporte un triomphe moral. On ne le plaint pas et il ne demande pas à être plaint; on l'admire. L'énergie que Corneille a donnée à ses héros se retrouve jusque dans son style et en fait la plus grande beauté. ”
Pierre Corneille,
Le Cid
(1885)
“ Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble, et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et, par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles, des préceptes ; et, dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille, l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral; Racine est plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide... ”
“ Ce qu’il sollicite si âprement, ce n’est pas l’argent seul, dont il ne fait pas fi ; c’est surtout l’estime, dont l’argent porte le témoignage : il veut garder son rang, qui était le premier. Être sur l’état des pensions, obtenir pour soi, pour son fils, c’est la marque que le nom de Corneille a toujours sa valeur, qu’on ne l’oublie pas. La détresse du poète est celle d’une fierté que l’abandon du public humilie douloureusement. Lorsqu’il apprit que le roi, dans l’automne de 1676, avait fait représenter devant lui, à Versailles, six de ses tragédies, il en fut comblé de joie. ”
Jules Levallois,
Corneille inconnu
(1876)
“ Ce style familier non encore entrepris, Ni connu de personne, a de si bonne grâce Du théâtre français changé la vieille face, Que la scène tragique en a perdu le prix. L'auteur de la Veuve recevait toute ces louanges, il y croyait : il les répétait volontiers. Nous touchons ici à un élément essentiel du caractère de Pierre Corneille. Ce grand poëte a eu de très-bonne heure foi dans son génie, et cette foi ne l'a jamais abandonné. Tout l'y autorisait sans doute : cette conscience intime qu'on a de sa valeur, les félicitations d'autrui, la vogue, la popularité. ”
Arthur Heulhard,
Pierre Corneille, 1606-1684, ses dernières années…
(1884)
“ Il ne répudie ni Sophonisbe, ni Attila, ni Pulchérie, ni Agésilas, ni Bérénice, enveloppant dans la même tendresse paternelle et les enfants de sa jeunesse et ceux de sa vieillesse. Et d'ailleurs, s'il est abandonné par la mode, l'éclat de son nom n'a point pâli. Le ton de l'enthousiasme n'a pas baissé. Lisez les nouvelles, les mémoires, les lettres : il est toujours le grand, le sublime, l'incomparable, l'inimitableCorneille : « Vive notre vieil ami Corneille ! » ”
Pierre Corneille,
Au Roi, sur son retour de Flandre
“ Corneille, en son cothurne, étoit au double mont Quand il fut cité de la sorte ; Et de peur qu’une amende honnît tous ses lauriers, Prenant sa muse pour escorte, Il vint, comme le vent, au lieu des plaidoyers ; Mais il plaida si bien sa cause, Soit en beaux vers ou franche prose, Qu’en termes gracieux la police lui dit : « La paille tourne à votre gloire. Allez, grand Corneille, il suffit. » Mais de la paille il faut vous raconter l’histoire, Afin que vous sachiez comment Elle étoit à sa gloire en cet événement. ”
Victor Cousin,
Revue des Deux Mondes
“ Corneille est le créateur d’un pathétique nouveau, inconnu à l’antiquité et à tous les modernes avant lui. Il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes ; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote, qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes : il s’adresse à une partie tout autrement élevé la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l’admiration, et de l’admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissans. ”
Pierre Corneille,
LA SUIVANTE (1634)
“ As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles ?Théante. Celle dont je les tiens en parle assurément.Damon. Pour un homme si fin, on te dupe aisément. Amarante elle-même en est mal satisfaite, Et ne t’a rien conté que ce qu’elle souhaite : Pour seconder Florame en ses intentions, On l’avait écartée à des commissions. Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme, D’avoir eu les moyens de déclarer sa flamme, Et qui présume tant de ses prospérités, Qu’il croit ses vœux reçus, puisqu’ils sont écoutés ; Et certes son espoir n’est pas hors d’apparence ”
Édouard Fournier,
Corneille à la butte Saint-Roch…
(1862)
“ Sur ses pas, en tous lieux, un écho se réveille Qui, lui jetant ces mots : Pierre et Thomas Corneille, Lui fait trop bien sentir combièn est accablant Le poids dont le génie écrase le talent ! Je n'ai pas, quant à moi, cherché la poésie, Et n'allez pas penser que c'est apostasie; Non, j'ai craint d'insulter au culte paternel En sacrifiant mal sur son illustre autel. Une fois, cependant, je me suis cru poëte; La Muse a commencé son refrain dans ma tête; Et j'ai failli répondre au prélude vainqueur : C'est que l'amour venait de m'envahir le cœur. ”
Jacques-Alric Lisle, Essai sur les théories dramatiques de Corneille… (1852)
“ Si l'on ne connaissait le public à qui parlait Corneille, on s'étonnerait sans doute de sa timidité. N'aurait-il pas pu déclarer nettement qu'en fait d'art et de poésie il peut y avoir des conseils et des leçons, mais point de loi; que la règle doit être une lisière, et non pas une entrave ; qu'elle peut servir à guider le poëte naissant, mais qu'elle ne doit pas être employée à gêner l'essor du génie? ”
Léon Thomas, Deuxième centenaire de Pierre Corneille… (1885)
“ Oui, poète, car il a le souffle, l'inspiration, les ailes de la pensée et de la foi. Son vers est mâle, sobre et ferme ; il est le moule solide de grands sentiments. Il a parlé de Corneille comme un fils doit parler de son père, en lui empruntant son âme et son verbe. En entendant les vers qu'on va lire, on regardait le buste de Corneille, et on lui disait instinctivement : « Écoute bien, grand Corneille, voici un enfant de Rouen qui élève notre admiration et notre reconnaissance à ta hauteur ! » ”
Jules Levallois,
Corneille inconnu
(1876)
“ Qu'il s'entretienne avec Baron ou Molière, qu'il écrive à Saint-Evremond, au P. Boulart, à l'abbé de Pure, Corneille ne fait aucune allusion à ses embarras domestiques, au malaise de ses finances; il ne prend à partie ni la société ni le roi; il ne montre pas le poing au ciel. Qu'a-t-il besoin pour cela de stoïcisme? Les promesses de l'Évangile lui suffisent. ”
Jules Levallois,
Corneille inconnu
(1876)
“ Ce murmure discret d'une âme tendre et recueillie, à peine fait pour être entendu des oreilles humaines, perd beaucoup de son accent pénétrant, de son charme souverain, lorsque la rectitude de notre forme poétique le contraint à devenir une parole vibrante, ,sonore, fortement articulée. Le talent naturellement pompeux de Corneille n'a pas su toujours triompher de la difficulté que lui opposaient les nuances infinies du modèle en leur gracieuse et profonde spiritualité. ”
Pierre Corneille,
Œuvres complètes tome 1
“ Et, si quelque malheur ramène Théodore, À moins qu’elle renonce à ce Dieu qu’elle adore, Dût Placide lui-même après elle en mourir, Par les mêmes motifs il la fera périr. Dans l’âme, il est ravi d’ignorer sa retraite, Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète, Il craint qu’un indiscret la vienne révéler Et n’osera rien plus que de dissimuler. Cléobule Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime, Ce qu’à juré Placide en faveur de Didyme : Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver, Et hasardera tout afin de le sauver ”
Pierre Corneille,
Œuvres complètes tome 1
“ Cléobule, à Théodore O dieux ! Quelle fureur aujourd’hui vous possède ? à Paulin. Mais prévenons le mal par le dernier remède : Je cours trouver Placide ; et toi, tire en longueur De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. Scène VScène V Didyme, Théodore, Paulin Didyme Quoi ! Ne craignez-vous point qu’une rage ennemie Vous fasse de nouveau traîner à l’infamie ? Théodore Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur Dédaigne un châtiment qui m’a fait tant d’horreur : Je n’en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle ”
Édouard Fournier,
Corneille à la butte Saint-Roch…
(1862)
“ « M. Corneille se néglige trop » ; qu'on se rappelle qu'il était, de l'aveu de Fontenelle, volontiers taciturne d'humeur un peu brusque et rude, et l'on comprendra qu'il n'eût près des femmes que de difficiles avantages. Il n'arrivait à leur cœur que par l'admiration. En matière d'amour je suis fort inégal, J'en écris assez bien et le fais assez mal; J'ai la plume féconde et la bouche stérile, Bon galant au théâtre et fort mauvais en ville, Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui Que quand je me produis par la bouche d'autrui. ”
Alphonse Aulard, Nouvelles leçons de lecture courante… (1870)
“ Qui pourrait dire combien elle fera de réprouvés au jugement de Dieu ? LXV Corneille. Pierre Corneille (né à Rouen, en 1606, mort à Paris, en 1684) est le plus grand de nos poëtes. Si l'on tient compte du temps où il a vécu, de la médiocrité et du mauvais goût de ceux qui l'ont précédé, on est amené à reconnaître qu'il n'y eut jamais un génie plus mdle et plus eréateur. On l'appelle à juste titre le grand Corneille. Il est le père de la : tragédie française. ”
Léon Thomas, Deuxième centenaire de Pierre Corneille… (1885)
“ Il faudrait aussi être initié à tous les secrets des grands maîtres, pour décrire l'art merveilleux avec lequel on vient d'interpréter leurs brillantes conceptions. L'enthousiasme et les applaudissements d'une société d'élite sont leur meilleur éloge; c'est un écho des grandes voix de la France et de l'Église, toujours heureuses de s'unir quand il s'agit de glorifier Corneille. Le génie de Corneille n'est-il pas le génie même de la France ? Dans les drames héroïques du poète, la France reconnaît les traits et le langage de ses grands hommes, elle se reconnaît et se retrouve elle-même ”
