“ L’ancien rythme est désarticulé, mais le principe prosodique n’est pas changé. L’harmonie du vers repose toujours sur le nombre des syllabes. Dans ces deux ouvrages, Moréas ne se révèle, en définitive, que comme un rénovateur prudent et de la pensée et de la forme ; il est plus peintre, plus musicien que penseur ; il est plus artiste que révolutionnaire. 2. Son talent va d’ailleurs se modifier. Moréas est intimement persuadé que l’évolution est la grande loi des littératures et qu’un poète n’arrive pas du coup à saisir toute la vérité. ”
Émile Moréas
Définition et enjeux
Citations sur “Émile Moréas”
Adolphe Retté,
Le voyageur étonné
(1928)
“ Soit dit en passant, Moréas ne respirait que pour son art. Tout ce qui n’était pas poésie lui semblait vaines contingences qu’il écartait d’un geste dédaigneux. Lui présent, si l’on essayait d’entamer un autre sujet de conversation, il haussait les épaules et si ses interlocuteurs persistaient à varier le propos, il se retranchait dans un silence boudeur jusqu’à ce qu’il trouvât prétexte à imposer de nouveau l’objet de ses méditations. Si, comme c’était aujourd’hui le cas, il venait d’achever un poème, il fallait en subir, coûte que coûte, la récitation. ”
Henri Mazel,
Aux beaux temps du symbolisme 1890-1895
(1943)
“ Dans nos milieux de bonne éducation où une affirmation un peu forte frise le mauvais goût, et plus spécialement dans les cercles littéraires où les jeunes poètes sont de sensitifs et d'inquiets personnages qui se cherchent, une personnalité insistante et dominatrice peut exercer une action inattendue. Moréas n'a pas été le seul de ces esprits autoritaires s'imposant aux passants, mais peut-être était-il, de tous, et de par son âme étrangère, le plus tyranniquement affirmatif. Je n'ai jamais vu quelqu'un plus assuré que lui de son génie. ”
Maurice Barrès,
Adieu à Moréas
“ Nous ne saurons jamais quels arguments se réservait de me donner Moréas, mais je suis de son avis ; je crois qu’un sentiment dit romantique, s’il est mené a un degré supérieur de culture, prend un caractère classique. J’ai vu Moréas passer de l’une à l’autre esthétique, à mesure qu’il s’ennoblissait moralement, et je me rends compte qu’il a trouvé ses perfectionnements d’art dans son cœur assagi. Ce bon ordre, cette économie souveraine qui règne dans ses poèmes, c’est la simplicité qu’il mettait dans sa vie si digne et si claire ; son lyrisme concentré, c’est une mâle pudeur ”
“ Certes, mon âme est forte et brave est mon dessein, et rapide est mon soc dans la trace suivie : et jà ma bouche a su entonner l’aquilon avecque l’Euménis, dans l’airain d’Apollon, car, enfant, j’ai mâché, d’une fureur avide, le rameau Pénéan, de tes embruns humide. Mais du fils d’Oïlée ou d’Hector la valeur un instant elle fault : et parfois mon courage (toujours la pique au poing !) ”
Adolphe Retté,
La maison en ordre
(1923)
“ Ce qui nous mit surtout en bons termes, Maurras et moi, ce fut une polémique.A ce moment, l’école romane commençait à s’affirmer par des œuvres de valeur et notamment par la publication du Pèlerin passionné de Moréas, recueil de vers d’un beau lyrisme quoique alourdi d’archaïsmes inutiles. Ce mouvement suscita des contradictions où la mesure ne fut pas toujours observée. Le métèque yankee, de qui j’ai dit quelques mots plus haut, dépité de voir que beaucoup préféraient le livre de Moréas à ses rhapsodies informes, se distingua par le ton perfidement agressif de ses articles. ”
Henri Mazel,
Aux beaux temps du symbolisme 1890-1895
(1943)
“ Néanmoins il était vraiment poète, ce qui n est pas peu. puisqu'il suffit de quelques beaux vers pour être immortel. Infériorité de la prose ! On peut écrire des volumes d'admirables romans ou de substanciels essais, et ne rien imposer de soi à la mémoire de la postérité quand celle-ci, par contre, retiendra pour toujours un poème, un simple sonnet, ou même un quatrain. Moréas en a frappé quelquefois qui dureront autant que la langue ”
“ La césure est plus fixe, la mesure du vers plus immédiatement perceptible. Une grande partie des poèmes sont même écrits en vers réguliers. À peine quelques mètres inégaux, mais moins, beaucoup moins de vers libres. La rime est, dans la plupart des cas, soigneusement observée ; seulement le poète continue à s’affranchir des sonorités trop riches et croit juste de maintenir à la rime quelques licences. Avec son goût manifeste de l’archaïsme et des tournures chères aux écrivains du xvie siècle, Moréas a l’air d’un classique de la Renaissance qui s’acheminerait par étapes à l’école de Malherbe. ”
Anatole France,
La Vie littéraire
“ Car il est nuageux. Mais il faut souffrir quelque obscurité chez les symbolistes, ou ne jamais ouvrir leurs livres. Quant à M. Jean Moréas, tout difficile et (comme ils disent) abscons qu'il soit par endroits, il est poète assurément, poète en sa manière et très artiste à sa façon. Son nouveau livre surtout, son Pèlerin passionné vaut qu'on en parle, d'abord parce qu'on y trouve çà et là de l'aimable et même de l'exquis et aussi parce que c'est l'occasion pour le critique de s'expliquer sur quelques questions qui intéressent l'art de la poésie. ”
Henri Mazel,
Aux beaux temps du symbolisme 1890-1895
(1943)
“ C'est de lui que Moréas tenait le genre de réciter lentement et d'une voix forte, avec des pauses entre chaque vers, entre chaque mot presque, ce qui donnait à un dizain l'ampleur d'un vaste poème, seule façon bonne d'ailleurs de dire des vers, ceux-ci doivent être déclamés, chantés, et non dévidés comme par une bobine rotatoire. Quand il s'animait, tout, en lui, changeait ; la taille un peu basse se haussait, l'œil s'éclairait, la voix devenait de cuivre ; l'homme du monde, si cérémonieux et caressant, se transformait en dragon crachant des jets de soufre. ”
Jules Huret,
Enquête sur l’évolution littéraire
“ D’ailleurs Moréas n’est pas un symboliste. Si nous donnons au mot symbole un sens précis, le talent de Moréas s’arrangerait mal de cette définition. Il s’exprime directement ou par des allégories ; et il y a une confusion perpétuelle entre l’allégorie et le symbole ; le symbolisme est une transposition dans un autre ordre de choses ; Moréas serait donc plutôt un allégoriste roman, comme les poètes du moyen âge. Notre ami est un merveilleux joueur de lyre, il a une oreille impeccable, un sens très vif de la couleur à la manière franche, il est incapable de se tromper dans le choix des mots. ”
François-Paul Alibert,
La leçon tragique d'Orange
(1929)
“ Toujours est-il que, de l'un à l'autre, il y a une différence d'art, de moralité esthétique, et de pensée, qui ne saurait échapper à personne. Ce n'est certes pas dans l'adaptation, même libre, du drame grec, que Moréas est le plus à l'aise. Son Iphigénie, à première vue, paraît un peu froide; elle accuse de temps à autre, de fâcheuses défaillances, qui touchent au prosaïque. C'est devenu un lieu commun de dire que la plus grande beauté de cette tragédie réside dans les chœurs; rien n'est plus vrai, et cela tient sans doute à ce que Moréas fut avant tout un pur poète lyrique. ”
“ C’est là proprement le but de l’art classique. Moréas y conforme sa conception ; il ne s’agit plus de symbole, d’une obscurité plus ou moins géniale, mais de sentiments philosophiques d’une élévation assez haute pour valoir au poète qui les fixe dans ses vers, l’honneur de se voir comparer aux plus grands maîtres de la pensée moderne, d’être même appelé le Vigny du xxe siècle. À cette purification de l’idée correspond, dans les Stances, une épuration parallèle de la langue et du rythme. Le moyen âge n’épand plus ses parfums archaïques sur cette poésie qui vise maintenant à l’austérité. ”
W. G. C. Byvanck, Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art
“ Il y est parlé d’un jeune poète, épris des sons enfantins de la poésie populaire et en même temps artiste raffiné jusqu’à l’excès, entraîné par ses passions et guidé par la sagesse des anciens philosophes; en un mot, tous les contrastes se donnent carrière dans son esprit; et pourtant il se sent un et dans sa conscience de poète il saisit le lien intime qui relie les qualités disparates de son âme, comme un même terrain produit des fleurs de formes diverses. Quand je lis ce chapitre-là, Moréas se dresse devant moi. ”
Gustave Kahn,
Symbolistes et Décadents
“ De là une antinomie avec les autres promoteurs du symbolisme, qu’il résolut en s’en détachant lorsqu’il fonda l’École romane, remettant, en somme, lui-même les choses en place. M. Moréas, alors, avait, parmi ses défauts, dont le moindre était de vouloir étendre son importance au-delà du vrai devant les journalistes (nous pensions que c’était aussi un défaut de se soucier des journalistes) une belle qualité, soit un très sincère amour de l’art, qui ne l’a pas quitté, et s’il s’en fait une conception un peu étroite, c’est bien son affaire. ”
“ Il est assez difficile de faire ici un classement exact. Au banquet offert à Moréas, après la publication de son Pèlerin passionné, l’enthousiasme paraissait avoir converti d’un coup à la nouvelle esthétique toute la poésie française. Il n’y avait alors que des symbolistes. Ceux-là même approuvaient et applaudissaient qui plus tard devaient se séparer avec éclat. Le caractère symboliste n’est vraiment avoué à cette époque que par Moréas, Gustave Kahn, Paul Adam, Charles Vignier, Jules Laforgue, Théodore de Wyzeva, Henri de Régnier, Vielé-Griffin. ”
Jean Dornis,
La sensibilité dans la poésie française contemporaine…
(1912)
“ L'individualisme, rétif à toute discipline, l'égoïsme éperdu, s'arrêtent court ils ont senti, à leurs pieds, le vent de l'abîme. L'homme qui a été le plus parfait coadjuteur du symbolisme est aussi celui qui a contribué le plus à l'arrêt de son évolution c'est Jean Moréas. ”
Louis Dimier,
Vingt ans d'action française et autres souvenirs
(1926)
“ Mais comment l'imagination, le goût, le sentiment auraient-ils pris l'essor sous la conduite d'un homme qui allait disant que, dans la guerre générale menée jadis par lui contre les poètes du temps, l'éloge de Moréas lui avait été un secours comme diversion à sa critique, comme lui donnant contenance, non de pamphlétaire, mais de juge. De pareils égards tuent l'inspiration, ils sentent la chiourme intellectuelle, ils encourent l'aversion de tout ce qui chérit dans les lettres autre chose qu'un instrument d'influence et une mainmise sur les esprits. ”
Maurice Barrès,
Adieu à Moréas
“ À vingt ans, j’ai entendu Moréas scander ses premiers poèmes, du même accent dont il me disait, il y a peu, les plus beaux fragments de l’Ajax et du Philoctète que la mort vient d’interrompre. Ainsi la vie de notre ami est toute au clair dans ma mémoire, depuis le jour qu’il nous vint d’Athènes, chargé d’une mission qu’il ne connaissait pas encore, jusqu’à ces jours glorieux où, par l’unanime désignation des poètes, il tenait l’emploi d’un drapeau. ”
Jean Lorrain,
Heures d'Afrique
(1899)
“ Du cap Matifou entrevu, d’une transparence infinie sous le ciel, comme vaporisé de chaleur, jusqu’aux premières roches luisantes et brunes de la Pointe Pescade, c’est la mer de violettes des poèmes antiques, les vagues d’hyacinthe que Leconte de Lisle évoque dans tous ses vers, mais que seul Jean Moréas a bien chantées avec la conviction persuasive d’une enfance passée à les entendre et à les regarder rire et pleurer sur des rivages illustres. ”
Henri Mazel,
Aux beaux temps du symbolisme 1890-1895
(1943)
“ Je n'ai jamais connu quelqu'un qui fût insensible à son charme. II ne vivait que pour la poésie, comme Moréas, mais avec quelle supériorité morale ! Quand on avait vécu avec l'un, si discret dans la conscience de son génie poétique, si mesuré dans ses appréciations sur autrui, ne parlant jamais mal de personne, même de mauvais poètes, et s'accordant tout au plus alors quelque sourire sans venin de prélat bien né, on ne pouvait plus souffrir l'autre, criard et vantard, ne parlant que de lui et rangeant tous les autres dans une catégorie unique et monosyllabique. ”
W. G. C. Byvanck, Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art
“ A nous de rendre à cette matière la vie moderne et complexe.«Eh bien! je crois qu’il est temps de rentrer.» Sur ces mots Moréas se leva. D’une démarche nonchalante il se dirigea vers la sortie à travers les flots toujours croissants des jeunes gens, le monocle inébranlable dans l’œil, le regard charmeur malgré son sérieux et sa fierté. ”
“ On périt toujours non pour avoir été trop hardi, mais pour n’avoir pas été assez hardi. Le poète doit être un oseur. Les réformes rythmiques que Banville s’est borné à proposer, les symbolistes auront l’audace de les réaliser. Malgré cette exubérance de langage, également coutumière à la jeunesse et aux révolutionnaires, Moréas ne prétend nullement, d’abord, bouleverser de fond en comble la poésie française. Il ne réclame pas le vers libre mais le vers libéré. Il ne répudie pas la rime, il l’assagit. ”
Jules Huret,
Enquête sur l’évolution littéraire
“ Dans tous les cas, le maître ne peut pas être Moréas. Moréas est un charmant poète grec, mais je ne le reconnais pas pour un poète français, la sève originelle d’une race résidant précisément dans sa poésie. Voyez ! Les Belges s’amusent aussi à faire des prosodies françaises. Ce n’est pas Verlaine non plus dont le chef-d’œuvre pour moi est les Fêtes galantes qui sont d’un pur poète parnassien ! Tout ce que les symbolistes ont fait jusqu’ici n’est donc qu’un bégaiement... en attendant qu’un poète de génie en fasse une langue. ”
Émile Le Puillon de Boblaye, Expédition scientifique de Morée… (1832-1836)
“ Un fait important est dû à l'exploration de la Morée par la Commission scientifique, c'est celui qui a été recueilli par M. Boblaye. Ce savant distingué a observé dans les ruines d'une ville antique des amas considérables du Murex brandaris, amas qu'il crut d'abord être semblables à quelques-uns des dépôts les plus modernes que l'on rencontre épars dans les plaines basses de la Morée ”
“ Pareille au blond épi que la faucille guette ; ô Pétréa, génisse indocile au servage, moins douce est la saveur de la pomme sauvage que ta bouche. Contre des hommes belliqueux que la trompette enivre, mes bras tendirent l’arc d’aubier où la sagette vibre, mais ils sauront aussi s’illustrer d’une lutte plus bénigne, ô Pétrée, et j’appris les secrets des pertuisés roseaux et de la curve flûte. C’est temps nouveau quand de ses traits Diane n’ensanglante les forêts, c’est quand jouvence fait à dioné’service. ”
Charles Morice, La Littérature de tout à l’heure
“ Que ce soit de la littérature, d’exquise musique peinte, qui le nie ? et plus que partout ailleurs je reconnais ici un très sûr instinct d’art synthétique. Comme la littérature vers la musique et la peinture, la prose va au vers et cherche à faire corps avec lui. Moréas l’a compris mais à coup sûr c’est la prose, avec lui, qui gagne. C’est elle encore qui dépouille cette chanson de quelques-unes de ses rimes, rhythmique purement. ”
Émile Le Puillon de Boblaye, Expédition scientifique de Morée… (1832-1836)
“ Cette espèce, très-reconnaissable par sa forme, offre un exemple de ce que nous disions tout à l'heure sur la précédente, c'est-à-dire que, selon les localités, le test devient plus ou moins solide ; en général, les individus de la Morée et du midi de l'Italie sont plus épais que ceux que l'on trouve en France. ”
S… de D., Revue des Deux Mondes
“ La population que renferme la Morée s’élève, comme je l’ai dit, à deux cent mille âmes au moins. Elle a l’avantage de n’avoir avec ses voisins que le plus petit contact possible ; sa seule frontière est sur un isthme d’une lieue et demie de largeur, que protègent des défilés de la défense la plus facile, puisqu’il ne s’y trouve qu’un seul passage. La Morée forme un tout compacte, et offre à l’industrie de l’homme un champ vaste à exploiter ; ses plaines et ses vallées fertiles nourriraient aisément une population décuple de celle qui s’y trouve aujourd’hui. ”
“ Néanmoins, les plus à plaindre, parmi nous, sont ceux qui renoncèrent avant l’heure à l’Art et à la Poésie. Le Pèlerin passionné parut, et il fut décidé que Moréas irait, en grande pompe et cérémonie, en offrir un exemplaire de luxe à Stéphane Mallarmé. Nous frétâmes donc plusieurs fiacres et nous nous en fûmes, un beau mardi, chez Mallarmé, rue de Rome. Verlaine, vieux faune malin, s’y trouvait déjà embusqué. Il disputait alors à Moréas le sceptre du Quartier Latin. ”
