“ Si vous voulez absolument, absolument quelques échantillons de bohême vieilli, allez à Bicêtre, à la Salpétrière, aux Incurables... dans tous ces asiles de la misère, de la décrépitude, et de la douleur. Nous ne vous y suivrons pas. L’état actuel de nos mœurs faciles s’oppose à ce que le moraliste poursuive le coupable jusque dans sa chute. Je le regrette dans l’espèce, et voici pourquoi : À Sparte, on montrait aux adolescents rassemblés des esclaves ivres pour les dégoûter de l’ivresse, et l’histoire nous enseigne que le procédé réussissait fort. ”
Résumé
“Le Bohême”, est une œuvre de Gabriel Guillemot. Des thèmes tels que Bohême, l'absinthe ou boute-en-train y sont abordés.
Citations de Le Bohême (Gabriel Guillemot)
“ Bohême est un mot vieilli que nous eussions voulu éviter ; non point précisément parce qu’il a vieilli, mais parce qu’il ne s’applique plus qu’imparfaitement au groupe de Parisiens dont nous entreprenons de décrire les mœurs et d’esquisser les silhouettes. Bohême est un mot du vocabulaire courant de 1840, Dans le langage d’alors, — il est synonyme d’artiste ou d’étudiant, viveur, joyeux, insouciant du lendemain, paresseux et tapageur. ”
“ À un bohême de cette catégorie, virtuose habile, je répondis un jour par l’offre de quelques leçons en ville... « C’est ça ! des leçons à quarante sous, n’est-ce pas ? Quand, à Saint-Pétersbourg, le cachet m’était payé cent francs ! Grand merci !... Je ne mange pas de ce pain-là !... Je veux bien tomber, mais non pas déchoir ! » Essayez donc de démontrer à un gaillard de cette trempe qu’il vaut mieux, après tout, gagner quarante sous de façon honnête que vivre de mendicité !... Vous y perdriez votre rhétorique. Vivre de mendicité n’est, hélas ! que le mot trop propre ! ”
“ Il y a quelques années, un mariage de même acabit avait déjà défrayé et amusé la chronique parisienne ; mais le héros était jeune, tête exaltée, tête folle ; d’ailleurs il s’expatria, il s’en alla mourir loin des siens... À la grande rigueur nous lui trouverions des excuses. Mais ici, simple spéculation de vieillard, calcul immonde ! La faim même ne serait pas une circonstance atténuante à tant d’impudeur ; et cet homme avait encore largement de quoi vivre !... ”
“ L’heure de l’absinthe (de cinq à six) n’est pas seulement l’heure où l’on prend l’absinthe, c’est l’heure où les journalistes de la presse militante se rencontrent, se réunissent, s’abouchent. Quelle que soit la consommation prise, c’est l’heure de l’absinthe. ”
“ Sa vie est une vie de privations que l’âge rend plus affreuse encore. Il habite un cinquième dans un quartier excentrique. Il a cette propreté méticuleuse des gens économes, qui prolonge la durée des vêtements. Il déjeune de café au lait et dîne en ville... tantôt ici, tantôt là, chez des amis dévoués et charitables avec intelligence. Le tact dans la charité !... double qualité bien rare !... Et cependant, qu’est la charité sans le tact ? On trouve mille prétextes pour l’inviter, — de façon à ne pas effaroucher sa susceptibilité en éveil. ”
“ Certes, parmi les droits de l’homme et du citoyen, il en est beaucoup, et des plus importants, méconnus tous les jours et foulés aux pieds ; mais le droit de ne pas mourir de faim me paraît incontestable et au-dessus de toute législation humaine. ”
“ Du temps qu’il y avait Clichy, Robineau ne faisait qu’entrer et sortir. Aujourd’hui, on envoie promener ceux qui font mine de ne point prendre philosophiquement la chose. Quelle existence ! Quel supplice de tous les jours, de tous les instants ! Il aurait pu faire quelque chose, ce garçon-là ! le monde l’a grisé. Il s’est laissé prendre à cette vie facile, brillante à la surface. Il a perdu l’habitude et le goût du travail fortifiant. ”
“ Le Bohême, à son tour, est isolé, mal vu... Autrefois, la grisette allait au béret le plus éclatant, au gilet le plus extravagant de coupe et de couleurs, aux plus longs cheveux, au plus criard, au plus dégingandé, au plus pittoresque ; aujourd’hui l’espèce qui l’a remplacée va au mieux mis — au plus sérieux. Et ce n’est pas seulement la femme qu’il faut accuser de ce revirement ; tous, nous en sommes venus à mesurer la valeur d’un homme à la quantité d’or qu’il a dans son porte-monnaie. ”
“ Il n’est pas rare d’entendre le bourgeois et autres gens sérieux dire : « Ces artistes, ces littérateurs, ces journalistes, tous bohèmes ! » Ces gens sérieux ont tort. Ils renversent les termes de la proposition. Il n’y a parmi les littérateurs tant de bohêmes, que parce que tout bohême, d’où qu’il sorte, se dit littérateur. ”
“ Autrefois, quand il n’y avait que de grandes feuilles sérieuses, gourmées, discutant avec solennité sur l’attitude de l’Angleterre et de la Russie, il n’y avait pas d’heure de l’absinthe. L’heure de l’absinthe est la résultante logique des échos de Paris et de la chronique. Le succès toujours croissant du fait divers l’a définitivement assise. ”
“ De talent, pas l’ombre !... pas même cette dose imperceptible qui suffit à l’intrigant pour réussir ! Intrigant cependant, sous des apparences bonasses, il l’est plus que personne. Il se faufile comme pas un. Comme pas un, il sait empaumer son monde. ”
“ Cet homme, qui prenait l’absinthe tous les soirs, n’avait pas tous les soirs de quoi dîner ! Personne, certes, parmi ceux qu’il fréquentait ne soupçonnait cette détresse. Sa bouche n’avait jamais laissé échapper une plainte ; et lentement, lentement, les privations avaient fait leur œuvre d’épuisement !... Horrible ! horrible !... J’aime mieux croire que la désillusion, le chagrin, la désespérance, avaient familiarisé son esprit avec l’idée du suicide, et qu’il voulut bien mourir... Car, mourir de faim quand on a la force et la volonté de ne pas mourir, c’est si... ”
“ DE QUELQUES BAS-BLEUS. Pouvons-nous, dans une revue de bohêmes, négliger le groupe pittoresque des bas-bleus ? La lacune serait par trop singulière, d’autant que plusieurs dans le nombre méritent vraiment les honneurs du croquis. Il est une malheureuse femme que tous nos confrères de la presse connaissent bien. De quarante à quarante-cinq ans (elle en accuse un peu moins de trente) ; les traits hommasses, la démarche saccadée et lourde, la tenue négligée, « Aucune des grâces de son sexe, » dirait un poëte premier-Empipe. ”
“ Au moment d’introduire et de guider le lecteur dans un monde que nous voulons croire nouveau pour lui, il nous paraît indispensable de mettre sous ses yeux la carte du pays inconnu qu’il va parcourir. ”
“ Mais le bohême n’atteint que bien rarement l’âge avancé, voire l’âge mûr. Ces existences que nous ayons décrites ne sont possibles qu’un temps. Les infirmités pardonnent peu à ces irrégularités de régime, à ces écarts de conduite, à ces défis de toute minute contre l’hygiène bien entendue... ”
“ Sa vie est un problème. Sans ressources connues, sans position avouée, sans occupation définissable, il trouve moyen de faire figure dans le monde. On le rencontre partout, dans les meilleures maisons, souriant, remuant, sautillant, partout à l’aise, comme un habitué de longue date. ”
“ Le gros épicier a fait plus, dans son enthousiasme ! Il a pris chez lui notre homme. Il l’héberge. Il le comble de tout. Lui se goberge ; galant avec les dames, plein de sollicitude pour les enfants, il s’est efforcé de plaire à tous, — même au chien du logis, — et il y a réussi dans une assez bonne mesure. Il y a deux ans que cela dure... Un de ces jours, le gros épicier s’apercevra que le monument à la chère Provence n’avance pas au gré de ses désirs, et flanquera mon gaillard à la porte... ”
“ Tant que dure le bienheureux magot, il s’isole, il se tient à l’écart ; il change de quartier par crainte des anciens créanciers, avec lesquels il juge parfaitement inutile d’entrer en règlement de compte, et par crainte aussi des emprunts que ne manqueraient pas de lui faire ses anciens compagnons de tabagie. On le perd de vue... Quelques mois après, il reparaît tête basse, n’ayant conservé de sa splendeur éphémère que les vêtements qu’il a sur lui, et qui bientôt lui échappent eux-mêmes. Aphorisme : « Le bohême franchement bohême reste toujours bohême. » ”
“ De même que la géographie éclaire l’histoire, la topographie éclaire toute narration. On voit mieux les hommes quand on voit du même coup le milieu dans lequel ils se meuvent. Le Bohême, tel que nous le comprenons, est essentiellement Parisien. ”
“ À Paris seulement se rencontre Le Bohême, — mais non point indifféremment dans tout Paris. Il est certains quartiers, le plus grand nombre, où le Bohême n’a jamais planté sa tente. L’air n’y est point respirable pour lui. ”
“ Si l’emprunteur est un vieux rouleur qui a longtemps pratiqué, il abaisse aussitôt ses prétentions. « Seulement quarante sous ! Seulement vingt sous !... Je vous avouerai que je ne sais pas où dîner !... » Vous voilà au pied du mur. Si prévenu que vous soyez contre l’homme, si souvent refait que vous ayez été, la situation est délicate, et il est bien difficile de ne pas se laisser attendrir. ”
“ Puis, un matin, il prenait une voiture à l’heure, et, la liste à la main, il se faisait conduire au domicile de chacun des inscrits. Il se présentait, riant aux éclats. « Ça n’arrive qu’à moi ! Figurez-vous, mon cher, que je suis en bas dans une voiture, et je viens de m’apercevoir que je suis sorti sans argent. Elle est trop forte ! Comprend-on ?... Heureusement, me trouvant dans votre rue, j’ai pensé à vous. Vous n’auriez pas un louis à me prêter jusqu’à ce soir ? » ”
“ Mais, même parmi les bas-bleus de quelque notoriété, nous trouvons le bohême. Paris en compte quelques-unes, âgées, qui toutes, jadis, eurent leur semaine de triomphe et furent, un jour au moins, proclamées : dixième Muse. Le monde qui les recevait continue à les tolérer. ”
“ Il attend de l’argent, qui ne vient pas !... N’est-ce que cela ? Toutes les bourses s’offrent à se vider dans la sienne. On est trop heureux qu’il veuille bien accepter, et quel sujet de fierté pour celui qu’il daigne mettre à contribution ! Un jour, à Bruxelles, un de ces gaillards-là fut surpris trichant au jeu. ”
“ Mais en province le carottage en question se pratique encore sur une très-large échelle. À Bruxelles, à Lyon, à Bordeaux, dans les grands centres de population, partout où il y a réunion de jeunes hommes s’occupant d’art et de littérature, notre bohème se présente hardiment. ”
“ Les plus favorisés du sort meurent vite d’épuisement. Beaucoup franchissent la mince barrière qui les sépare de l’escroquerie et tombent dans les griffes de la police correctionnelle, qui ne les lâche que pour la cour d’assises. ”
“ Du reste, ces derniers temps nous ont montré qu’il n’est point de degré si bas dans l’abjection où ne puisse descendre ce monde de l’aristocratie vaniteuse, hautaine, dédaigneuse, insolente... Si bas, que la stupéfaction laisse à peine place pour le dégoût !.. Ce vieux gentilhomme ruiné, célèbre autrefois parmi les défenseurs du trône et de l’autel, et qui pour redorer sa couronne de marquis ne trouve rien de mieux que de la déposer sur la tête d’une... (Si je dis cocotte, les cocottes vont se fâcher ; mettez le mot vous-même.) ”
“ « Glissez, mortels, n’appuyez pas, » est pour l’écrivain, dans la plupart des cas, le commencement de toute sagesse ; dans le cas présent, plus que jamais. En touchant à ce tas d’étrangers dont la position sociale est si difficile à établir, à fixer, à définir, sait-on jamais à qui on a affaire ? ”
“ Par exemple, j’en sais un qui prépare le macaroni comme personne. C’est un Jeune Napolitain que vous connaissez certainement de vue. Tous les soirs il est aux Italiens. De loge en loge, aux entr’actes, il court, colportant ses salutations empressées et obséquieuses. À tous il parle de son macaroni avec une éloquence, avec un enthousiasme !... ”
“ Il a un habit noir, des gants blancs, du linge irréprochable, un certain bagou qui ressemble à de l’esprit ; le plus souvent, compliqué d’une décoration étrangère ; il peut aller de pair avec tout le monde... ”
“ On étouffe dans ce monde interlope et malhonnête, qui n’offre vraiment aucun coin, si petit qu’il soit, où l’indulgence puisse se nicher. Nous plaiderons, quand il le faudra, les circonstances atténuantes ”
“ Féminisez le carottier, l’exploiteur, le chercheur de dîner, et vous aurez la carottière, l’exploiteuse, la chercheuse de dîner, autant de substantifs qui répondent à un sujet précis, déterminé, défini. ”
“ Elle sait faire taire ses préférences, quand ses préférences s’égarent sur des sujets peu sérieux ou peu consistants. Avant qu’un encouragement parte de son regard ou sorte de sa bouche, elle s’est bien assurée que ses intérêts ne courent aucun risque d’être compromis. ”
“ Quelques-uns, pour se donner une contenance, font semblant de s’occuper d’art. Ils se disent peintres, sculpteurs, musiciens... L’art devient de la sorte une excuse, un paravent. Ils vivent joyeusement, grassement, luxueusement... ”
“ Des tout jeunes et des tout vieux. Des gentilshommes et des académiciens, des militaires, des journalistes et des journaliers. La voix publique, qui se plaît au grossissement des choses, lui en prête de toutes les couleurs, de toutes les conditions, de tous les pays, de tous les âges, de tous les sexes. ”
“ Chacun vient là apporter son contingent et faire sa provision. C’est la petite bourse des bons mots, des indiscrétions, des cancans. Les gros financiers de l’esprit ne s’y montrent qu’à de rares intervalles ”
“ Le jour où sonna sa majorité, il exigea de sa mère, veuve, une quinzaine de billets de mille qui composaient sa légitime. Puis il partit, tête folle. Il alla jouer !... Tous les casinos d’Allemagne le virent. Tous les cercles d’Italie... Il gagnait ou il perdait, selon la veine. Mais qu’il perdît ou qu’il gagnât, il menait toujours grand train. ”
“ Tous les jours, dans les bureaux de rédaction d’un journal de Paris, la scène suivante se passe : — Un monsieur se présente relativement bien mis. Timide, d’une voix tremblante, l’allure doucereuse et le sourire niais d’un séminariste qui médite une cafarderie, il demande à dire deux mots en particulier au rédacteur en chef. ”
“ On l’invite, parce qu’il joue du piano, parce qu’il chante la chansonnette, parce qu’il mène bien un cotillon ; en un mot, parce qu’il est un boute-en-train de plaisir et que nos réunions gourmées, empesées, ennuyeuses, manquent de boute-en-train. ”
“ Ce grand escogriffe à longue barbe et à longue chevelure, autre chasseur de consommation, mais chasseur hardi, effronté, celui-là... sans vergogne, sans nulle honte. Écoutez-le : « Bonjour, vous autres !... On prend l’absinthe ? J’en suis ! Vous me l’offrez ! c’est entendu... Garçon ! une absinthe et des cigares. » Le cigare allumé, l’absinthe LE PILIER DE CAFÉ L’Heure de l’Absinthe. ”
“ On est inquiet, agité ; on ne dort pas ; mais on s’y habitue si vite ! Bientôt on fut criblé, et l’on se trouva réduit aux expédients. Depuis dix ans, ils en sont là : aux expédients ! On vit au jour le jour. La bonne est obligée d’arracher au boulanger le pain quotidien. ”
“ Les petits gandins, qui, autrefois, eussent à peine osé montrer leurs gants gris-perle et leur raie sur le milieu de la tête, ont envahi le pays latin, et l’on cause du prochain steeple-chase jusque dans la cour de l’école de droit. ”
“ Tous ne peuvent pas se dire charpentier, bottier, forgeron. Il faut savoir ; il faut avoir travaillé chez un patron, montrer un livret... Mais chacun peut écrire homme de lettres sur sa carte de visite. ”
“ LE type que nous venons d’esquisser, bien tranché, bien net, a son pendant que voici : Madame X., avec ou sans particule, est veuve, jeune encore et très-suffisamment jolie, avec un je ne sais quoi de chiffonné, de piquant qui force l’attention et fait, comme on dit, venir l’eau à la bouche. ”
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