“ Notre chapelle, n’est-ce pas Bethléem où Jésus habite ? Le tabernacle, n’est-ce pas l’étable qui lui sert d’asile ? Le ciboire, n’est-ce pas la paille dorée de la crèche où il dort ? Noël ! mais c’est Noël, chaque fois que se dit la messe, chaque fois que Dieu descend sur la terre, s’enveloppant dans les langes purs de la blanche hostie. Les cloches de Noël, c’est la voix des anges qui appellent les bergers pour rendre hommage à Jésus qui va naître de nouveau sur l’autel. ”
Paul-Émile Farley
Résumé
Paul-Émile Farley, dans Jean-Paul, explore la vie spirituelle et les conflits intérieurs d’un élève au sein d’un collège jésuite, où les thèmes de la foi, des relations humaines et de l’éducation morale se croisent. L’œuvre, traversée par des réflexions religieuses et des scènes de vie collective (dortoir, vacances, jeux), met en scène Jean-Paul, un jeune homme en quête de sens, confronté à la perte de sa mère et à une rupture amoureuse avec René Magnan.
Le Père Beauchamp, figure centrale, incarne l’orientation spirituelle des élèves, tandis que les citations révèlent une tension entre désespoir et espoir, illustrée par des métaphores liées à la religion et au baseball. L’œuvre, publiée dans un contexte littéraire proche des récits de vie religieuse, mêle éducation, transformation et souffrance humaine.
Citations de Jean-Paul (Paul-Émile Farley)
“ Au milieu de tout ce tapage, le Père Beauchamp, un des directeurs spirituels de la maison, disait au revoir à ses chers pénitents et serrait fort les mains confiantes qui se tendaient vers lui comme pour s’accrocher à sa prière. Grand et mince, portant une soutane ordinaire avec un chapelet passé dans la ceinture, il était chauve, mais avait le tour de ramener vers le sommet du crâne quelques reliquats de cheveux oubliés par les ans sur les tempes. C’était, au dire des élèves, sa seule vanité. Visage osseux et blême, physionomie à la fois austère et bienveillante. ”
“ Qui n’a parfois de ces heures mornes où l’âme semble renoncer à l’espérance, où le cœur ne vibre plus pour le bien, où l’être entier se débat dans le marasme ? D’où ce phénomène peut-il venir ? Je ne sais. Peut-être est-ce la nature qui se venge ? Peut-être Dieu retire-t-il sa grâce pour nous faire sentir ce que nous serions sans son appui divin ? ”
“ Mon cher Jean-Paul, Je viens d’apprendre votre grand deuil et je me hâte de vous adresser mes condoléances avec l’expression de ma plus paternelle sympathie. Pauvre enfant ! Dieu sait si je comprends votre épreuve et si je la partage ! Je n’essayerai point de vous consoler : vous avez bien raison de pleurer et je pleure avec vous. Mais vous ne pleurez pas, selon le mot de l’Apôtre, votre saint patron, « comme ceux qui n’ont pas d’espérance. » Les morts vivent, mon ami. S’ils meurent, ce n’est que dans le cœur des vivants. Le vôtre ne sera jamais le tombeau de votre mère. ”
“ Dans le fond de son esprit, lui venait la pensée que Dieu pouvait bien lui envoyer ces épreuves pour purifier son âme et lui faciliter l’expiation de ses fautes passées. Il se rappela plusieurs conseils que lui avait donnés le Père Beauchamp. Il réfléchit. Peu à peu son cœur en révolte se pacifia, et ses yeux s’attachèrent au Christ de l’autel dont la silhouette d’argent se détachait dans la pénombre. ”
“ Et pendant ce quart d’heure, plus célèbre au Collège que le quart d’heure de Rabelais, il fait, comme on dit, le discours du trône. Éducateur autant que professeur, le Père ne manque pas de jeter la note morale au milieu de ses considérations intellectuelles. Être instruit c’est fort utile ; être un homme, un vrai, c’est nécessaire. Encore plus que les connaissances de l’esprit comptent, dans l’existence, les qualités du caractère. Dans la maison existent des moyens de former sa conscience, de tremper son énergie. Aux élèves de les prendre. ”
“ « Il a peur ! » insinue quelqu’un. Et le « diable » recommence de plus belle : des billes roulent à terre, un charivari d’enfer éveille le dortoir entier... Deux maîtres surviennent, portant des lampes à pétrole. L’ordre se rétablit. On parvient à faire fonctionner le commutateur, et toutes les lumières électriques s’allument. ⁂ Le matin, grand émoi dans la maison. Chacun sait naturellement que les élèves ont « mené le diable » dans le dortoir numéro III. « Plaise au Ciel, dit le Père Fontaine, au réfectoire, que ce ne soit pas le diable qui les ait menés ! » Le Père Supérieur est très ému. ”
“ Il n’aurait jamais cru qu’il l’aimait tant, ce cher René. Plus il y pense, plus la souffrance s’augmente. Que voulez-vous ? un cœur peut être petit, mais quand il est plein, il est plein ; et quand il est trop plein, il éclate. Le cœur de Jean-Paul était trop plein. Une certaine honte l’empêchait de s’ouvrir à qui que ce soit de ce chagrin intime. ”
“ Que de bons désirs il a fait naître en mon cœur, quand il dévoilait toutes les ruines physiques et morales qu’accumule le vice sur la terre, ou encore lorsqu’il remuait en nous le sentiment de la race, de cette race qui n’a pas assez de fils pour la défendre, parce que le mal éteint le courage de ses enfants ; de cette race qui s’affaiblit, faute d’hommes vraiment vertueux qui la soutiennent. ”
“ Le Père prêchait un converti : les événements, plus que les arguments, avaient produit la conviction dans l’âme de Jean-Paul. Aussi prit-il sur lui d’interrompre la démonstration pour exposer le motif de sa visite. Il déclara avec candeur son amour pour René Magnan, et surtout son chagrin de la rupture. — Vous souffrez, reprit le Père, et je le comprends. La souffrance est la rançon inévitable de ces amitiés fausses et impossibles. Vous connaissez l’adage latin : « amicitia pares invenit aut facit ». Dans le cas, l’amitié ne vous trouve pas semblables et ne peut pas vous rendre semblables. ”
“ On marche mieux et plus vite, quand on va quelque part et que l’on sait où l’on va. Parles-en à ton directeur. Il te dira sans doute, comme à moi, qu’il faut se demander deux choses : où nous serons le plus heureux (en cette vie et en l’autre évidemment, au fond cela se rejoint) ; et où nous serons le plus utile, c’est-à-dire, où nous ferons le plus de bien. Souvent d’ailleurs la seconde question comprend la première. Et Roland récapitula brièvement les principes généraux de sa retraite de finissants. ”
“ Soudain, après une légère pause, de toute sa puissance, avec toutes ses trompettes, l’orgue comme une retentissante fanfare, éclata : la chapelle et les cœurs vibrèrent sous la mélodie glorieuse du cantique : « Noël ! c’est le cri qui résonne dans nos cœurs, au jour où l’amour donne un Sauveur aux pécheurs. Noël ! Noël ! Noël ! » Puis Roland Barrette entonna le « Minuit, Chrétiens », et la messe commença. ”
“ Jean-Paul est le lanceur de son équipe, et Gaston le receveur. D’abord, on s’entraîne un peu pour se faire le bras. Quelques balles passent rapides et légères d’un but à l’autre. Tout à coup, au centre, derrière le lanceur, l’arbitre, toujours Barrette, parce que c’est l’homme impartial, annonce d’une voix claironnante : « Au jeu ! » Les joueurs du champ se placent, un peu courbés, les mains sur les genoux, le visage tendu, l’œil fixe ; ils n’ont plus qu’une idée, une ambition, un rêve : garder le poste, ne laisser passer aucune balle. ”
“ Mais le clou de la fête, c’est le bal qui se mène toute la journée à la salle de musique. À huit heures, quand la communauté monte en classe, il faut observer tous les yeux qui percent la porte vitrée de cette salle donnant sur la récréation. Moment savoureux par excellence. Voir les autres s’en aller au travail et rester soi-même à jouer en toute liberté, dans l’allégresse d’un jour de fête ! ”
“ LA NUIT PURE DE NOËL Dehors, la tempête a cessé, mais la bise souffle encore ; c’est à peine si l’on voit à dix pas devant soi. Des rafales soulèvent la neige neuve qu’elles lancent dans la rue en une poussière fine et claire. ”
“ Maintenant que je vois les choses sous leur vrai jour, je voudrais crier à tous mes condisciples : le professeur le plus nécessaire au collège, c’est le professeur de vertu, celui qui nous révèle à nous-mêmes, oriente nos efforts et contrôle ensuite notre travail intérieur. ”
“ Le jeune amant ne connaissait pas l’écriture de son amante, n’ayant jamais eu l’occasion de recevoir un mot d’elle. Alors on chercha un graphologue pour étudier le caractère d’après l’écriture. Mais Jean-Paul ne voulut livrer d’autre document que l’adresse sur l’enveloppe. La lettre contenait des choses... ah ! des choses... qui étaient pour lui seul. Enfin les experts purent discerner « un cœur sensible, une âme fidèle, un esprit ouvert, et peut-être un peu d’indépendance ou de hauteur qui pourrait n’être après tout que de la noble fierté. » ”
“ Le Père Supérieur se redressa solennel, et avec un geste écrasant, dit : — Vous êtes un menteur. Vous faites planer sur les autres des soupçons très graves, afin de vous couvrir vous-même. Gaston rougit, baissa la tête et balbutia en manière d’excuse : — Il n’y a pas que moi qui ai fait la dissipation, Forest a parlé plus que moi. — Double menteur ! Jean-Paul Forest n’a pas couché au dortoir, cette nuit. C’est vous qui avez organisé ce désordre. Et, à tout prendre, il vaut mieux pour vous d’avouer franchement. ”
“ C’est dans ces entretiens que les cœurs se rapprochent, que les âmes se voient. Dieu me garde de jamais violenter une conscience ! Mais comme je me réjouis quand une conscience s’ouvre d’elle-même ! Jean-Paul, d’abord la tête penchée sur la poitrine, dans une prostration complète, écoutait ces paroles, sans paraître prêter attention ; mais peu à peu, il leva les yeux comme vers une lumière nouvelle. Son visage contracté commença à se détendre, tandis que le Père continuait à parler. Profitant d’une pause, il hasarda un timide : « Je voudrais... » ”
“ Après le choix des acteurs, les répétitions commencèrent. Semaines de beaux rêves que vivent alors les écoliers, pendant qu’ils préparent une séance ! Éprouver l’ineffable plaisir d’être à part des autres, demeurer dans une intimité secrète et légèrement mystérieuse, entrevoir un jour de triomphe et de gloire, quand on sera salué par les applaudissements de ses condisciples, de ses parents, de centaines et de centaines de visiteurs, des anciens, revenant à l’Alma Mater, et si bien disposés à tout admirer dans leur vieux Collège ! Le temps passa et le jour désiré arriva bien vite. ”
“ Grand vieillard à barbe blanche, il est connu de tous, sans que la plupart lui sachent d’autre nom que le « Père Supérieur ». D’un ton paternel, avec une émotion mal dissimulée, il souhaite à ses enfants une chaleureuse bienvenue. Il s’attendrit surtout quand il s’adresse aux petits nouveaux qui arrivent, comme il dit, « l’âme en peine, le cœur gros, et la joue encore chaude du baiser de leur mère. » Jean-Paul ne peut retenir une larme qui mouille sa paupière, tandis qu’à ses côtés, Gaston, fatigué, sommeille. ”
“ Au début de février, les finissants firent leur retraite de décision, événement toujours impressionnant pour la communauté. Quel spectacle que l’heure de garde du premier vendredi du mois, quand les aînés, en couronne autour de l’autel, s’agenouillent pour demander la lumière de Dieu et aussi la grâce de ne pas « pécher contre la lumière. » Jean-Paul, qu’une amitié naissante mais longtemps désirée avec Roland Barrette, liait davantage à la retraite, prit une part plus personnelle et plus sympathique à cette veillée d’armes. ”
“ LA RENTRÉE Jamais la coquette ville du nord qui se glorifie de posséder le Petit Séminaire de Saint-Irénée n’a autant de charme qu’au jour de la rentrée des élèves. Le flot de jeunesse qui l’envahit la baigne comme dans une fontaine de Jouvence : elle redevient jeune et fleurie. ”
“ Quoi qu’il en soit, Jean-Paul, au collège, ne manquait de rien, pas même du superflu, cette chose si nécessaire aux écoliers. Autour du parloir, beaucoup de monde circulait. Le vestibule retentissait de voix fraîches et sonores. La joie des vacances chantait dans toutes les bouches. Quelques élèves partis tout de suite, impatients d’entrer en possession de la liberté, revenaient saluer leurs amis et prendre congé de leurs maîtres. Chacun riait et badinait. ”
“ Ne manquez pas d’informer le Père Supérieur de la manière dont Jean-Paul a passé ses vacances. Si vous pouviez aussi voir son directeur de conscience ! Vous comprenez, madame, dans les collèges aussi bien qu’ailleurs, l’action sur la masse ne manque pas d’efficacité, mais il faut y ajouter l’action sur les individus. Avec notre vie intense, la personnalité des enfants s’éveille tellement vite aujourd’hui, qu’une direction d’ensemble ne suffit plus ; les âmes ont besoin d’être touchées une à une, d’être conduites selon leurs tendances particulières. ”
“ Oui, je comprends que vous souffrez, dit-il, je devine même la blessure de votre cœur. Ne vous plaignez pas trop vite, cependant ; c’est souvent par une telle déchirure que la clarté pénètre dans les âmes. Avez-vous retenu les beaux vers que le Père Supérieur citait, l’autre jour, dans sa lecture spirituelle, après la prière du soir ? L’homme est un apprenti, la douleur est son maître Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert Vous répondez bien tard à l’invitation que je vous ai faite au début de l’année. N’importe ! Vous y répondez. Je vous attendais ”
“ Se peut-il qu’une personne soit si différente quand elle écrit et quand elle parle ? Peut-être. Le souci de se faire admirer pousse parfois à ces erreurs naïves. Il continua ainsi sa lecture, pendant que son esprit passait du doute à la confiance et de la confiance au doute. Autour de lui, la nature entière rayonnait de sa splendeur d’automne. ”
“ Eh bien ! je l’ai lue pour toi. Écoute : « Mes chers enfants, gardez votre cœur, gardez-le contre les relations qui, si elles ne sont pas mauvaises, peuvent être dangereuses, à votre âge. Quand il s’agit de certaines vertus que nous portons, comme dit l’Apôtre, dans un vase fragile, il n’y a pas d’hommes forts, il n’y a que des hommes prudents. » Renfrogné et nerveux, Jean-Paul écoutait en torturant la calotte de son chapeau. — As-tu compris ? continua sa mère. — Je ne comprends rien. Qu’est-ce que ça peut bien faire que je m’amuse avec cette demoiselle très distinguée ? ”
“ Rien comme la mort n’est capable d’éclairer la vie ! Il voulut encore se confier à son directeur spirituel. À la saison du printemps, à la veille des vacances, quand les élèves semblent se détacher peu à peu de leurs maîtres, lui s’en approchait davantage. Il n’osait pas résoudre seul un si grave problème. Il aurait désiré une décision catégorique du Père Beauchamp. Son directeur se contentait de l’aider à réfléchir. Et quand Jean-Paul le pressait avec trop d’insistance, le Père répondait : « C’est vous qui devez choisir votre carrière, parce que c’est vous qui allez la remplir. » ”
“ Après tout, Gaston ne pouvait l’avoir trompé. Et cependant... Mille obstacles se dressaient de tant de côtés que son être en ressentait un accablement extrême. La nuit se passa en un cauchemar atroce. ”
“ En effet, une altercation eut lieu, un soir, dans le « coin » de la Rhétorique. Tout se vida : l’histoire des lettres, la boîte de chocolats mangés à la Tabagie, etc. Jean-Paul, exalté, hors de lui, cracha à la face de Gaston tous ses souvenirs avec des injures, pendant que l’autre ricanait et répétait : « Ça prouve que j’ai dit vrai, que tu es un naïf, un badaud, sans compter le reste ». Jean-Paul l’aurait giflé, n’eût été l’intervention opportune des camarades. Revenu de sa colère, le pauvre enfant resta profondément humilié, et versa dans le découragement. ”
“ « Moi, je la sauverai cette race ! J’en suis sûr, elle ne périra pas, cette race aimée ; nous serons de vrais chrétiens et nous la garderons. Moi, je saurai mettre à sa disposition toute mon énergie ; je serai pur ; je serai noble ; je serai grand ; je l’aimerai ; je la défendrai à la place des lâches et contre les lâches. » Pour cela, je veux préserver mon âme de toute souillure, je veux conserver mon intelligence intacte, ma volonté forte, afin d’être un brave. Je suis résolu plus que jamais à faire mon devoir. Je veux être un homme, je le serai ”
“ Mais, par une maladresse inexplicable, Gaston s’avance trop près du filet et reçoit la rondelle sur la jambe. Le point est manqué. Un long silence traduit la déception générale. Jean-Paul en colère jette son bâton et va s’adosser au rempart. Le capitaine entre en dispute avec Gaston qui s’excuse et se défend. Pendant ces minutes que l’on perd à discuter, la joute continue. Et, grâce à l’absence de trois joueurs adversaires, la Philosophie fait une montée et compte un point juste avant le signal de la fin. La victoire ne produit guère d’enthousiasme. ”
“ Le Père alors s’attendrit, changea de voix ; puis, se penchant sur son jeune ami, il lui saisit la main : — Vous voulez à tout prix qu’on vous fasse mal. Je me rends avec regrets à vos exigences. Je vais vous blesser au cœur, mais à la manière des chirurgiens, d’une blessure qui guérit. Puisant dans le même tiroir, il en tira une lettre qu’il déplia avec lenteur, hésitant encore. Enfin, d’un geste décidé, il la tendit à Jean-Paul : « Lisez cela, pendant que je vais m’absenter un instant. » ”
“ Jean-Paul écoutait, avec attention d’abord et ensuite avec enthousiasme. Lui qui, un instant auparavant, paraissait réclamer des raisons et des preuves, en fournissait maintenant. La conversation ne fut bientôt, entre les deux amis, qu’une cantate à la patrie. Ensemble ils ébauchaient un grand rêve : ils voyaient, dans un avenir prochain, un homme se lever au sein de notre peuple, tribun de génie parlant avec art, mais surtout incarnant l’idéal de la nation. Alors ce serait un réveil général, un renouveau complet. Tous les pays du monde nous regarderaient avec admiration ”
“ Les deux défenses le forcent de passer entre elles en allongeant leurs bâtons bout à bout. Jean-Paul saute par-dessus les bâtons, rattrape la rondelle, et vlan !... au fond du filet. Une immense clameur retentit sur tous les remparts. Les bâtons libres que tiennent les élèves s’abattent sur les planches en applaudissements tapageurs. On crie, on acclame le héros. Forest ! proclame une voix, et toutes les autres épellent : F-O-R-E-S-T, Forest ! Jean-Paul affecte une indifférence détachée ; il retourne à son poste avec la lenteur d’un mouvement cadencé et un peu mou. ”
“ Quel noviciat de la vie ! Le règlement unique pour tous plane au-dessus des têtes, mais les cerveaux ont chacun leur originalité et leurs idées propres. Dans ce milieu, Jean-Paul hésitait sur la ligne de conduite à tenir. Il sentait une nécessité nouvelle de s’adapter. Ayant vécu trop longtemps à part, avec son ami Gaston, il se trouvait maintenant un peu isolé, même au sein de la foule. D’ailleurs, cette année-là, la Rhétorique était une classe plutôt médiocre ; seul Jean-Paul présentait une personnalité dépassant la moyenne. ”
“ « Comme c’est difficile de bien élever des garçons ! soupira-t-elle. L’embarras n’est pas tant de faire son devoir que de le bien connaître. À certains jours, il semble que ces grands enfants nous échappent, qu’ils découvrent des mystères loin de notre portée. Et nous voilà tout intimidés devant eux, quand il faudrait leur donner des ordres. Mais enfin, cette fois, il n’y a pas de doute ! » La pauvre mère remuait ces idées dans sa tête grisonnante, quand Jean-Paul parut au détour du chemin qui conduit à la villa « Mon Bonheur », où résidait madame Plourde. ”
“ Enfin, pour Jean-Paul, le train du soir arriva. Gaston entra triomphalement, portant une raquette de tennis à la main, et un kodak en bandoulière. Assez court, mais fort d’épaules, il a la tête carrée, le nez plat et la chevelure plutôt mince. Sa voix forte et son allure ouverte le font vite remarquer, quand il est quelque part. On sent chez lui une parfaite assurance et un sans-gêne qui gêne parfois les autres. ”
“ À la fin, Jean-Paul avait pris un air de défi : — Qu’on me prouve, qu’on me prouve que Gaston ne m’aime pas véritablement ! Les maîtres lui en veulent, parce qu’il n’est pas un « porte-panier » comme d’autres, parce qu’il fait son indépendant, parce qu’il se conduit par lui-même. — Vous réclamez des preuves ? fit le Père d’un ton grave, presque solennel. ”
“ Les élèves s’exerçaient alors à ce qu’ils appellent des « bacs en blanc », examens d’essai que l’on passe exactement dans les mêmes conditions que le baccalauréat. Ainsi chacun peut mesurer ses forces et prévoir ses possibilités de succès. Jean-Paul s’y mit d’abord avec un effort pénible, et puis avec meilleure grâce. Heureusement, cette préoccupation l’aida à secouer un peu la lourde peine qui écrasait son cœur, le força à dominer son chagrin et à reprendre le sens pratique de la vie. ”
“ Tout en écoutant ce discours, Jean-Paul manœuvrait avec un air entendu. — Ah ! vous savez, ce n’est pas une petite capture que celle-là ! ça demande de la dextérité. Je sais le secret : pour tirer de l’eau un maskinongé, il faut d’abord le noyer. Jacques, qui avait suivi, s’empara des rames et docilement se mit sous les ordres du chef qui allait déployer une habileté remarquable dans une lutte qui n’est jamais sans émotions. Le savant pêcheur commença par retirer lentement la ficelle qui s’enroulait autour d’un moulinet. ”
“ UN NOUVEL HORIZON Quand Jean-Paul revint de ses vacances, son directeur spirituel avait à peu près réglé l’orientation qu’il donnerait à son âme. Souvent le Père Beauchamp disait à ses jeunes amis : « Il faut se libérer des obstacles à sa sanctification, mais ne l’oubliez pas, notre plus redoutable ennemi réside en dedans, et les ennemis du dehors ne sont dangereux qu’autant qu’ils incarnent notre mauvaise nature. » ”
“ De toute la journée, Jean-Paul et René ne se quittent pas. Oh ! rien de très compromettant ! De petits mots doux, de légères taquineries suivies d’œillades réparatrices. Peut-être même plus d’un baiser. Les autres n’y prennent pas garde, ou du moins feignent de ne pas voir. Ces jours-là, les élèves sont d’une grande indulgence. Il est vrai qu’ils ont bonne mémoire, et que, le lendemain, ils pourraient juger plus sévèrement. Mais les amoureux ont-ils souci du lendemain ? ”
“ Gaston, après avoir dûment constaté qu’il n’y avait dans la pièce aucune personne compromettante, tira sa clef, ouvrit le casier : une lettre en effet. Jean-Paul s’en saisit, comptant bien que c’était à lui : « Hein ! qu’est-ce ? ma lettre ! » s’exclama-t-il. Il regarda attentivement ; l’enveloppe portait écrit en biais le mot « Inconnu ». Gaston, à son tour, y alla de sa surprise et parut fort embarrassé. Il prit la lettre de ses mains nerveuses, la tourna et la retourna en balbutiant des mots inintelligibles. ”
“ Les petits surtout sont épatés, et tous ressentent une extrême hâte d’être finissants pour accomplir un pareil geste glorieux. Le Père Lavigne, qui aime moins le tapage que ses jeunes amis, se retire, mais pas avant d’avoir donné congé de thème, en se faisant prier évidemment, comme il convient. Les professeurs partis, les élèves s’en donnent avec plus de liberté. Pour faire une farce, Gaston, aidé de Lafleur, va chercher de force René Magnan qu’il assoit auprès de Jean-Paul. Les convives de s’exclamer. Chacun veut offrir un chocolat, une croquette de « tire », au charmant visiteur. ”
“ Et voilà que subitement rassurée, la bonne maman commençait à rêver des vacances d’un bonheur inaccoutumé, où Jean-Paul s’attacherait davantage à la maison, à toute la famille, où les petites réjouissances intimes se mêleraient encore mieux que de coutume au travail nécessaire. ”
“ Charette, qui joue centre, fait des prouesses. À un certain moment, on le voit pousser la rondelle jusqu’à vingt pieds du but ; mais alors, ne pouvant la lancer, parce que trois adversaires sont massés devant lui, il la passe à l’aile gauche, et une lutte violente s’engage entre deux champions. À l’instant Gaston quitte son poste et vient à la rescousse de Dubeau qui tombe, après avoir poussé la rondelle à Jean-Paul, de l’autre côté. Sur les remparts, tout le monde se penche, on sent que le coup décisif va se donner. Jean-Paul a saisi la rondelle, sa position est favorable, il va lancer. ”
“ Il est vrai qu’au magasin, le livre, tout neuf, se vend parfois moins cher... Que le petit bonhomme vienne réclamer, notre philosophe lui répondra : « Oui, mais regarde, tu as des notes dedans, ça vaut quelque chose, je pense. » Et le commerce continue. Jean-Paul, lui, n’est pas commerçant. Il a confié ses livres à son ami Gaston qui les lui vendra bon prix. Car Gervais, c’est un homme d’affaires. Il s’est installé à la plus belle place ; on le voit, arrêtant tout le monde, faisant valoir sa marchandise. ”
“ Jean-Paul entrait sur le terrain. « Quel bel après-midi ! » cria-t-il en franchissant la barrière. Et tout droit il alla vers sa mère. Étendant son chandail en manière de coussin sur la marche supérieure du perron, il s’assit et coiffa ses genoux relevés de son grand chapeau. Avec enthousiasme, il se mit à conter une incomparable partie de pêche où d’ailleurs il n’avait rien pris. C’était la faute à la demoiselle qui parlait tout le temps. — Vous savez, maman : les poissons sont muets, mais ils ne sont pas sourds. Madame Forest n’écoutait pas. ”
